A MES LECTEURS
Souhaits de Nouvel An.
Le temps et l'espace montrent l'inlinité, Quoiqu'on ait cru voir ailleurs la vérité. Les astres fixent bien par leur cloignemont La distance inégale et, par leur mouvement. Permettent de compter les mois et les années; Notre globe, en tournant, nous donne les journées Mais rien ne s'interrompt, ou plutôt tout se suit : Le monde organisé, lui seul naît et périt, Et l'homme (jui se dit le roi do la terre Ne saurait ôcliapper à cette loi sévère.
Vivre une année en plus c'est donc une faveur;
Mais quand la commencer, cette année de bonheur?
Serait-ce^ par hasard, le jour de la naissance,
Ou quelqu'autre moment de toute l'existence?
Quand un nait, l'autre meurt, un pleure et l'autre rit,
Et sur mille sujets on commence, on finit.
Oh ! si nous pouvions accorder la parole
A tout ce qui d'être recherche ou se console ?
Nous aurions à coup sûr bien plus d'une opinion !
La plante, assurément, choisirait la saison
Oij elle se revêt de feuilles et de fleurs ;
L'animal choisirait l'époque des douceurs,
Le temps de ses amours ; l'homme en ferait autant
Si, par éducation, il n'aimait en tout temps.
Si, pour début d'année, on prenait la saison.
On n'aurait donc jamais beaucoup de précision.
Prendrait-on pour cela les phases de la lune,
Qui donne encore les mois aux peuples sans fortune ?
Les Juifs comme les Grecs voulant compter ainsi
Arrivèrent à trouver que rien n'était précis ;
Apollon et Diane ont un divers chemin
Et brouillaient de l'année le début et la fin.
Mais vint Jules César, le conquérant des Gaules,
Qui fut grand dans les faits plus que dans les paroles,
Et l'année eut dès lors trois cent soixante-cinq jours.
Mais quand la commencer ? voilà bien des détours :
Les peuples et les temps l'ont que de fois changée ;
Les religions, les lois ne l'ont pas ménagée,
Et puisque désormais le premier jour de l'an
Est le premier janvier, qu'il soit, servons-nous-en.
C'est le jour des souhaits, et comme on est en veine
On souhaite bonheur à ceux qui sont en peine ;
A toute demoiselle on souhaite un mari,
Au jeune homme, fortune encor plus qu'on ne dit ;
A tel et tel ménage on prédit un garçon,
A tel autre une fille, et moi j'ai ma raison
Pour souhaiter à tous le plus d'enfants possible.
Soignant la naissance si elle était pénible.
C'est du reste le vœu de tous les accoucheurs.
Mais je vois que j'oublie ici mes chers lecteurs.
Je puis, sans les connaître, en pareille journée.
Les combler de souhaits pour une entière année
Et si, durant ce temps, ils veulent bien me lire.
Sans être astronome, je puis leur prédire
Qu'à la fin de l'année nous serons bons amis.
Le croquis n'est pas flatté, nous le compléterons par un jugement tant soit peu perfide, emprunté au D"" Belgiosus; celui-ci, dans la Lancette, établit un parallèle entre Matteï et Joulin. N'oublions pas que Belgiosus et Joulin ne sont qu'un même individu, et ne nous étonnons pas si Matteï sert de repoussoir à l'émule de M. Josse: « Matteï est, avec Joulin, un des plus féconds travailleurs des temps actuels. Ils ne sont cependant pas cousins ; tous deux sont riches d'érudition, mais à un esprit original, piquant parfois, Matteï joint une mémoire immense. Sa pratique assez vaste et déjà ancienne, lui donne un autre avantage sur Joulin. Mais Matteï n'est pas agrégé et jamais il n'aura la pénétration d'esprit et l'irrésistible logique de M. Joulin. Ancien professeur particulier, M. Matteï a continué, sinon ses cours, du moins ses publications. Celles-ci, au point de vue littéraire, laissent bien à désirer, cependant on remarque que l'auteur y apporte une faculté d'observation d'autant plus féconde qu'elle s'exerce sur un terrain plus facile: presque tous les sujets sont pris parmi des cuisinières, repasseuses, ouvrières, etc., classe de femmes dans laquelle, à défaut d'intelligence, le médecin trouve au moins la bonne volonté et peut en conséquence se livrer à des examens renouvelés et à des expériences utiles à la science.
« Autant le portrait en costume de ville de Joulin est avenant (1), autant celui de Matteï est laid. Il est vrai que le sujet est ingrat, ce qui, du reste, ne lui ôte rien de son caractère d'originalité. Enfin, la différence la plus tranchée dans l'avenir entre ces deux personnalités, c'est que la deuxième édition du Traité complet d'accouchements, de Joulin, trouvera toujours un éditeur, tandis que la clinique de Matteï pourrait bien un jour se vendre chez quelque pourvoyeur des besoins du ménage. »
Joulin, qui vient de se peindre lui-même sous les traits les plus flatteurs, était un critique malicieux et quelque peu sceptique ; il croyait un peu à tout et beaucoup à rien ; véritable Fontenelle, il
(1) Toutefois, dans le numéro précédent, le D'' Belgiosus adressait à son Sosie Joulin une critique assez juste sur son costume: « ... Il sait beaucoup, écrivait-il, et ses vastes travaux lui assurent un succès de clientèle chez les gens sérieux. Quant aux petites dames, il est un peu trop rond, trop brusque peut-être pour réussir auprès d'elles. Pourquoi ne se cravate-t-il pas à la mode ? Son col bouclé lui donne l'air d'un officier en retraite, sa méchè crânienne lui prête un petit cachet girardiniste lui ne manque pas d'eiiet, mais ses paletots sacs cachent les grâces de son torse, je lui conseille d'en changer la coupe ; il vaudrait mieux pour lui qu'il portât des manches correctes, pour laisser voir ses biceps, qui peuvent lui servir de permission de dix heures et lui faire une place à l'Académie ; il ira. . . il ira. . . n
avait la bouche pleine de vérités, mauvaises à dire mais bonnes à entendre. L'on ne saurait mieux le comparer qu'à ce personnage de Rabelais qui, tout en vous causant, sortait de sa pochette un gentil petit coutelet dont il vous esgorgillait tout doucettement. La Faculté le redoutait; elle préféra l'avoir avec elle que contre elle, et on peut dire qu'il fut reçu professeur agrégé, plutôt par la terreur que son esprit caustique inspirait à ses juges, que pour son mérite professionnel qui ne dépassait pas la moyenne. Son collègue Depaul, le plus directement exposé aux coups de l'impétrant, et par suite le plus intéressé à s'attirer les bonnes grâces du redoutable critique, fut le principal instigateur de sa candidature. Mais, comme il fallait s'y attendre, le naturel de Joulin l'emporta sur sa reconnaissance, et son protecteur Depaul devint une cible précieuse qu'il ne cessa de cribler de traits malicieux.
On jugera mieux de l'homme par quelques extraits des Causeries du docteur, fidèle reflet de sa physionomie rabelaisienne, « à l'air narquois, au sourire sarcastique, dit Belgiosus », elles étaient étincelantes d'esprit gaulois et de bonne humeur.
Commençons par l'histoire d'une hydropisie de neuf mois :
A l'heure solennelle où le potage fumant va subir sa triste destinée sur la table du praticien, il y a quelques jours, une main fiévreuse fit palpiter ma sonnette et un inconnu eifaré se précipita dans mon cabinet en bousculant ma servante qui avait envie de crier au voleur.
L'inconnn n'était point un voleur, mais un homme haletant et bien pressé.
— Venez, docteur, me cria-t-il d'une voix entrecoupée, venez de suite. . . avec moi. . . sauver la vie. . . à une jeune fille. , . hydropique qui va mourir. . . elle perd son eau. . . et pousse des cris. . . à fendre l'âme. . .
— Et depuis combien de temps a-t-elle cette. . . fuite ?
— Depuis midi, mais elle souffrait moins que maintenant.
Je suis peu crédule à l'endroit des jeunes filles hydropiques, cependant je compris que mon intervention pourrait être dans ce cas très promptement nécessaire, et je suivis l'inconnu rue X. . ., n° 23.
Je trouvai une jeune fille de 16 ans qui se tordait sur son lit en proie à de vives douleurs ; une brave femme de mère en pleurs, un grand frère barbu, un autre moustachu formaient le fond du tableau.
Je ne m'étais pas trompé dans ma supposition. Après examen, je reconnus une hydropisie. . . âgée de neuf mois. . . et à terme. La présence de la mère m'inquiétait peu, une mère qui croit que son enfant
va mourir, a le pardon facile ; les frères me gênaient davantage. Il y avait de l'émotion sur leurs figures énergiques, mais l'émotion pouvait, en pareille circonstance, céder la place à la colère, et je ne me souciais nullement de les avoir pour collaborateurs dans la petite opération que la nature semblait vouloir mener à bien toute seule.
La famille attendait pleine d'angoisses l'oracle que j'allais rendre. J'avais besoin de faire un prologue à la comédie qui allait se jouer ; il fallait, avant tout, me débarrasser de la famille.
— Je réponds de la vie de cette malade, mais j'ai besoin de rester seul avec elle ; veuillez vous retirer dans une autre pièce.
Un soupir de soulagement agita l'atmosphère ; le frère moustachu ouvrit la marche un flambeau à la main, la mère prit une lampe pour le suivre, et le barbu, armé du bougeoir, forma l'arrière-garde. Dans leur trouble, ils me laissèrent à tâtons.
Aussitôt que nous fûmes seuls, la jeune fille me dit :
— Vous croyez, Monsieur, que je n'en mourrai pas 1
— Mais non, l'enfant se présente bien.
— Quel ei:ifant }
— Parbleu, le vôtre, celui qui vous devra le jour avant une demiheure !
— (Avec une indignation bien sentie). Quelle horreur ! mais je ne suis pas enceinte ! vous vous trompez. Monsieur, c'est indigne de m'accuser de pareilles choses.
Comme circonstance atténuante, je dois dire qu'elle avait été soignée pendant cinq mois pour une hydropisie par un prétendu médecin. Inutile d'ajouter que je cherchai en vain le nom du pseudo,docteur dans l'annuaire médical.
— Mon enfant, nous n'avons pas du temps à perdre, à dire des choses inutiles ; il faut vite arranger un petit roman pour éviter le premier choc de la famille.
— Mais c'est donc bien vrai !
— Avant vingt-cinq minutes vous en aurez probablement la preuve vivante.
— Oh! mais alors... tuez-moi!... c'est impossible... je veux mourir. . ., etc., etc.
— Je dois vous dire, Mademoiselle, que je suis crédule comme un bistouri, et que vous prodiguez en vain des talents dramatiques très remarquables. Le temps se passe et toutes vos dénégations seront étouffées par les cris de votre enfant. . . Vile au roman. . . Voici comment les choses se sont passées. C'était un soir, l'escalier était sombre, un homme vous a saisie.
— C'est vrai.
— Vous avez eu peur, la peur paralyse les forces ; il a porté sur vous une main coupable.
— Oh ! c'est bien vrai !
— Vous n'avez pas su vous défendre, vous vous êtes évanouie.
— C'est bien cela.
— En revenant à vous vous étiez déshonorée !
— Oh ! oui, Monsieur, c'est bien vrai tout cela.
— Eh ! non, ce n'est pas vrai, mais il est nécessaire, dans votre intérêt, que vos frères croient à cette histoire; ils n'ont pas l'air d'entendre la plaisanterie, et le premier mouvement pourrait être difficile à arrêter.
La jeune fille comprit que la crédulité n'était pas ma vertu dominante, elle prit le parti de se taire et je fis rentrer la famille. Je débitai mon petit speech. Je racontai la chose avec tous les ménagements imaginables, avec toutes les précautions oratoires capables de faire naître l'attendrissement ; la pauvre mère était prise, elle pleurait en embrassant sa fille. Les frères étaient immobiles et sombres ; mon roman n'avait pas près d'eux un succès d'enthousiasme. L'aîné, le moustachu un ex-lieutenaut de spahis, poussa un effroyable juron.
— C'est X. . ., j'en suis sûr, . . le misérable, il faut que je le trouve.
— Partons, dit le barbu.
Et ils s'élancèrent comme une trombe à la recherche de X. . .
Le sieur X. . . ne m'inspirait qu'une médiocre commisération. Je devinai une séduction accomplie à la faveur de relations amicales avec la famille. Les frères étaient partis; mon but rempli, je me préoccupai beaucoup moins du reste. J'envoyai la mère à la recherche d'une layette et je restai seul avec la servante qui me parut être de moitié dans la confidence.
Une demi-heure après, on pouvait recommencer le mot de Charles X, il y avait un petit français de plus. La mère et l'enfant se portaient bien. Je procédais dans une pièce voisine aux premiers soins que réclamait cet enfant de l'amour, tout à coup je vis apparaître par la porte entre-bâillée, le profil d'une figure longue, blême et effarée. — Je sentis que cette tête appartenait au séducteur, il jeta autour de la chambre un regard timide, qui en sonda tous les recoins en un instant. Il n'était pas prévenu de l'événement et cependant il n'en parut pas surpris; il savait à quoi s'en tenir sur l'hydropisie et ses suites, peut-être un de ces zéphirs amoureux qui sont chargés de transporter sur leurs ailes le pollen des fleurs, lui avait-il porté à travers l'espace les premiers vagissements de son fils.
Le jeune homme blême fit deux pas en avant, son œil d'un bleu pâle et terne s'arrêta sur moi, je compris qu'il avait peur et qu'au moindre mouvement il disparaîtrait au plus vite. Il est des gens que malgré soi, à la première vue, on compare à quelque chose : ce jeune Lovelace, qui ressemblait à un pierrot mal désenfariné, devint pour moi le sujet d'une comparaison fort triviale. J'en demande pardon au lecteur, mais je ne trouvais pas autre chose ; il me fit l'effet d'un lapin vidé.
— Entrez, Monsieur, lui dis-je, je crois que vous n'êtes pas de trop ici, et que vous êtes pour quelque chose dans ce qui s'y passe.
— Hélas, oui ! Monsieur, mais je vous assure. ..
— Quoi ?
— Que ce n'est pas ma faute...
— Parbleu ! c'est la mienne peut-être ? Enfin, ce qui est fait est fait ; voilà un enfant qui a besoin d'un père, j'aime à croire que vous remplirez votre devoir en galant homme.
— Oh! Monsieur, c'est bien mon intention.
— L'enfer est pavé d'intentions excellentes ; à votre place pour qu'on n'en doute pas, je m'exécuterais sur-le-champ.
— Comment faire aujourd'hui ? Il est trop tard, la mairie est fermée.
— On n'a pas besoin de tant de cérémonies pour reconnaître son enfant, si vos intentions sont bonnes. Asseyez-vous là, prenez une plume, et écrivez ce que je vais vous dicter.
— Dictez.
— Je déclare être le père de l'enfant du sexe masculin que mademoiselle Z... a mis au monde aujourd'hui, 5 mars 1860. — Très' bien, signez maintenant; cela suffit. Embrassez votre fils, embrassez la mère, et courez, sans vous arrêter, au chemin de fer le plus voisin.
— Pourquoi cela 7
— Parce que les frères sont à vos trousses, et si le barbu à l'air furieux, le moustachu me semble exaspéré.
— Les frères le savent!!! (de pâle il devint vert) alors je suis perdu !
— Le fait est que la situation est tendue. C'est un motif pour ne plus perdre de temps ; partez.
— Je n'ai plus de jambes, docteur.
— Eh! eh ! Voilà le quart d'heure de Rabelais qui va sonner; il faut solder la carte à payer du sentiment. — Eh! eh! jeune gandin, vous vous introduisez dan? une famille d'honnêtes gens, vous sédui-
sez une jeune fille bien élevée, histoire de passer le temps, et vous croyez que l'accident n'aura pas de suites! Pardieu ! la chose serait commode, vous n'avez donc jamais vu les drames de l'Ambigu! Vous ne savez donc pas qu'il faut toujours à la fin des pièces que la vertu triomphe. Eh! eh! si je ne me trompe, la vertu ce n'est pas ici le gandin, vous avez deux remords, l'un barbu et l'autre moustachu qui courent après vous pour vous faire un mauvais parti, car ils vous massacreront, mon jeune monsieur. Je me connais en physionomie, et les deux frères ont lamine de gens qui vont tuer quelqu'un : au fait pourquoi se gêneraient-ils? Que voulez-vous qu'on fasse à des gens qui tuent l'homm.e qui a tué l'honneur de leur sœur? Eh ! eh! eh! vous avez en ce moment une drôle de figure, et si les autres gandins, vos amis, pouvaient vous voir, ils seraient, pour quelque temps au moins, dégoûtés de courir la fillette, autrement que pour le bon motif. — • Ah ! Monsieur, je vous en supplie, aidez-moi à sortir de ce mauvais pas.
— Il n'y a qu'un moyen. Je vous l'ai indiqué, c'était le chemin de fer, mais vous avez perdu vos jambes, je ne puis cependant pas vous emporter sur mon dos. Eh ! eh ! eh !
— Mais j'épouserai, j'épouserai, tout de suite si on veut.
— Il est un peu tard pour épouser tout de suite, la mairie est fermée, comme vous disiez tout à l'heure, et j'avoue que je n'ai pas qualité pour remplacer monsieur le maire et ses adjoints.
— Si je m'y engageais par écrit !
— C'est une idée, je ne sais trop ce que vaudra votre engagement, mais enfin ce sera toujours mieux que rien.
Il ajouta sur le papier qu'il venait de signer : Et je m'engage à épouser la demoiselle Z... aussitôt que les formalités nécessaires seront remplies.
Il était temps, des pas rapides se firent entendre dans l'escalier, la retraite était coupée. Je me préparai à sauver au moins une des oreilles du Lovelace. Lorsque la porte s'ouvrit, il avait disparu. L'agitation d'un rideau m'indiqua dans quel terrier il avait cherché un gîte. Les frères jetèrent un regard de colère sur l'enfant.
— Nous ne l'avons pas trouvé, mais il viendra ici bien sur, nous le prendrons à la souricière, et nos comptes seront réglés en famille.
— Quand vous l'aurez tué, pensez-vous qu'il épousera votre sœur ?
— Lui épouser ! allons donc.
— Qui sait ?
— Quand on veut épouser, on n'agit pas comme un gredin; on parle à la famille,
— Tenez, lui dis-je, en lui tendant le papier, s'il ne parle pas, il écrit. Lisez.
— A tout péché miséricorde, dit la mère qui rentrait avec la layette.
Ils passèrent dans la chambre de la jeune mère que je n'avais point voulu rendre témoin de ces péripéties dramatiques.
— Docteur, me dit le moustachu, c'est vous qui avez arrangé cela, je vous en remercie pour ma sœur. X... vous doit un beau cierge, car si je l'avais rencontré, je l'éventrais comme un lapin.
Ma comparaison me revint donc à l'esprit, et je me pris à rire. J'avais grand appétit et je partis retrouver mon potage, en songeant que Lovelace était tombé sur une Clarisse beaucoup plus rusée que lui. X... m^attendait dans la rue ; il me remercia avec effusion.
— Jeune homme, la leçon a été rude, racontez-là à vos amis pour qu'ils en profitent. — Et ne placez jamais votre fils dans les zouaves; s'il ressemble à son père, il ne ferait pas son chemin dans cette partie-là.
Un mois après, je recevais une lettre qui m'annonçait le mariage de M. X. avec mademoiselle Z. «
Voici maintenant une autre histoire non moins désopilante et que l'on pourrait intituler : Une scie de salle de gaj^de :
« Les internes ne sont pas toujours au mieux avec la bureaucratie hospitalière, et les conflits qui surviennent sont des événements pour la salle de garde. 11 y a quelques années, l'hôpital de la Pitié avait pour directeur un brave homme très jaloux de son autorité et fort disposé à faire courber sous sa plume de comptable le front audacieux de l'internat. Un beau matin, qu'il avait mal dormi, il proclama un ordre du jour, par lequel il défendait aux internes de l'hôpital de recevoir d'urgence aucun malade, à moins d'établir sur le bulletin d'entrée le diagnostic pi'écis de la maladie.
Grand émoi dans la salle de garde : on tonne, on vocifère même contre cette grotesque prétention qui obligeait les internes à porter un diagnostic précis, lorsque les chefs de service, eux-mêmes, étaient souvent embarrassés pour le faire — quand ils en venaient à bout. On tint conseil, et un d'entre eux. P..., qui professe aujourd'hui avec succès la syphiliologie, émit l'avis de protester contre l'ordre directorial, en portant, dans tous les cas, un diagnostic
extravagant et uniforme. — A partir de ce moment, tous les malades admis d'urgence furent déclarés anencéphales ! (i)
Le brave directeur, qui lisait avec soin tous les bulletins d'admission, se félicitait sincèrement et disait en se rengorgeant :
— Voilà ce que c'est que d"exiger de l'exactitude de ces messieurs ! ils recevaient des anencéphales, sans s'en douter ; ils étiquetaient leurs malades : fluxion de poitrine, rhumatisme, etc., et les malades entraient sans qu'on reconnût la maladie. Quel progrès j'imprime à la science I I !
Mais bientôt rautocrate fut saisi d'effroi.
Toujours des anencéphales, c''est une épouvantable épidémie qui sévit avec rage sur la capitale.
Il convoqua ses plumitifs subalternes et leur ordonna de prendre les mesures hygiéniques les plus sévères afin d'échapper, eux et leurs petits, au tléau destructeur.
L'épidémie suivait son cours et les anencéphales continuaient à envahir les registres de l'hôpital, lorsqu'un statisticien eut besoin de les compulser pour établir les rapports qui existent entre Tanévrysme de l'artère centrale de la rétine et les fractures du péroné. Tout statisticien qu'il était, il fut frappé de lire sur les registres :
Philippe Courtois, tailleur de pierres, 65 ans, anencéphale.
Marie Pregnard, blanchisseuse. 42 ans, anencéphale.
Il en compta cent trente. Le statisticien effaré n'avait jamais vu une collection d'anencéphales aussi âgés ; il courut chez le directeur et eut avec lui une conférence qui plongea ce dernier dans une rage épouvantable, il se sentit mystilié et bondit jusqu'à la rue Neuve-Notre-Dame, d'où un orage administratif fondit sur la tête coupable de l'interne qui s'en moqua.
A partir de ce moment, les internes purent, comme par le passé, poser des diagnostics ad libitum.
Le directeur plein de rancune de ce tour pendable, voulut prendre sa revanche, et, par un nouvel ordre du jour, il interdit les autopsies à l'hôpital. — Nouveau conciliabule à la salle de garde, nouvelle décision : dès ce moment, tous les bulletins de décès portèrent : soupçons d empoisonnement . Or, en pareil cas, l'autopsie est de rigueur et doit se faire en présence du directeur, d'un commissaire de police et d'un médecin étranger à l'hôpital.
L'infortuné directeur passait son existence dans la salle des
(]) Ce qui signifie privé de cerveau et de moelle épinière. — Je n'ai pas besoin de dire que ce Aice de conformation ne s'observe que chez des fœtus monstrueux, riui n'ont pas la prétention de continuer :"l vivre après leur naissance. (J.)
220 LES AGCOUCHEUnS CÉLÈBRES
morts. A peine l'aurore aux doigts de rose avait-elle ouvert les portes de l'Orient, qu'un interne se pendait à sa sonnette et lui criait : « Monsieur le directeur, nous avons à faire une autopsie avec soupçons d'empoisonnement ». A peine était-il dans sa salle à manger, qu'un autre interne réclamait sa présence pour une nouvelle autopsie, toujours avec soupçons d'empoisonnement ; le commissaire, qui partageait ses tribulations, envoyait au diable l'hôpital et la direction, et ne voulait plus se déranger, car. bien entendu, on ne trouvait jamais aucune trace d'empoisonnement.
Encore un mois de ce régime et on aurait pu faire l'autopsie du directeur, mort des suites... de tous ces empoisonnements.
Il fit à sa santé le sacrifice de son entêtement bureaucratique, et les autopsies, comme les diagnostics, se firent désormais ad libitum.
Écoutez cette critique gouailleuse sur un confrère irlandais :
Nous empruntons à un journal médical les principes obstétricaux qui suivent. Nous commençons par déclarer qu'ils ne sont point dus à feu le célèbre M. de la Palice, ni à aucun de ses descendants ; ils sont la propriété (garantie parles traités internationaux) de M. M'Clintock de Dublin. Je copie :
« La clinique d'accouchements diffère tellement des autres cliniques, que je crois de mon devoir de vous indiquer comment vous devez vous y comporter. »
Il paraît qu'en Irlande, dans les autres cliniques, l'usage exige qu'on se livre à des exceniricités très décolletées. C'est un renseignement que je suis heureux de transmettre à nos compatriotes disposés à visiter the green Ireland, car, s'ils affectaient une tenue pleine de réserve et de convenance, autre part que dans la clinique d'accouchements, ils pourraient s'exposer à être flanqués à la porte par M, M'Clintock.
Nous engageons donc nos confrères, désireux de se trouver à la hauteur des circonstances, à prendre quelques leçons de cancan et de débraillé avant de traverser la Manche.
« Je le fais d'autant plus volontiers que les préceptes que je vais formuler pourront et devront vous guider encore, quand, sortis de cette école, vous vous livrerez à la pratique civile. »
De sorte qu'il est bien entendu qu'il ne s'agit ici que de la conduite à tenir dans la pratique des accouchements civils ; quant aux accouchements militaires, l'auteur en fera probablement l'objet d'un chapitre à part.
« N'oubliez jamais que vous avez à faire au sexe le plus faible. »
Evidemment, dans la pratique civile, on ne pourra pas s'y tromper, et le médecin qui prendrait, en pareil cas, sa cliente pour un homme, ferait preuve d'un esprit d'observation vraiment trop superficiel, et on ne saurait trop lui recommander de mettre ces jours-là des lunettes.
a Comme tous les autres malades, la femme a droit à votre humanité et à votre bienveillance. »
Si le professeur admet que tous les autres malades ont droit à l'humanité et à la bienveillance, la recommandation est inutile, à moins cependant qu'il n'ait parmi ses élèves un certain nombre de Hottentots, de Hurons et d'Iroquois.
« Mais ce n'est pas assez, vous devez être prévenams et retenus, r
Comment ! monsieur, vous êtes obligé en pareil cas de prêcher la retenue à vos élèves ! vraiment j'en frissonne : ce sont des cipayes capables de tout ?
« Il arrive parfois que provoquée par l'intensité de ses douleurs, la femme en travail laisse échapper des reproches. »
Ah! monsieur, si elle ne laissait jamais rien échapper de plus désagréable, il n'y aurait que des compliments à lui faire.
« N'entreprenez jamais un accouchement sans vous être, au préalable, lavé soigneusement les mains. »
Tous les goûts sont dans la nature, il y a des gens qui préfèrent se les laver après; M. M'Clintock n'est point de cet avis, il a peutêtre des raisons qu'il ne fait pas connaître pour ne se les laver que dans les grandes occasions et en cas d'absolue nécessité, car il semble ne pas le faire après s'être exposé au contact des choses fâcheuses que la main du médecin est exposée à subir ; ce qui le prouve, c'est qu'il dit : « Je vous fais cette recommandation parce que les faits ont démontré que la fièvre puerpérale peut être produite par l'inoculation de parcelles purulentes provenant d'ulcères, d'abcès, et transportées par les doigts de l'accoucheur, «
Il est clair que s'il se lavait les mains après avoir touché des ulcères, des abcès, etc., il les aurait propres lorsqu^il aurait un accouchement à faire.
Drôle de clinique! Singulier professeur !
Au tour d'un praticien chartrain :
Certains professeurs officiels in partibiis font parfois leurs cours (lorsqu'ils n'ont rien de mieux à faire). Un esprit superficiel pourrait en conclure que si les professeurs, qui sont payés pour faire des
cours, en font peu, les professeurs particuliers, qui ne reçoivent rien pour cela, n'en font pas du tout.
Ce serait une erreur capitale; les professeurs sont d'autant plus zéle's qu'ils sont moins rétribués. En voici la preuve :
M. le docteur Salmon, praticien fort instruit de Chartres, ayant appris que la chaire d'accouchements de la Faculté ne retentissait pas tous les jours de la parole du maître, résolut de venir en aide à l'enseignement officiel. Ce digne confrère s'empressa de prendre le chemin de fer et de venir à Paris, deux fois par semaine, faire une leçon sur les accouchements; puis comme il est médecin de l'hôpital de Chartres, sa leçon faite, il retourne dans cette patrie de l'aristocratie des pâtés. Total, 144 kilom. par leçon, 288 par semaine et 14,400 kilom. par an. Supposons qu'il fasse son cours seulement pendant cinquante ans, nous arrivons à un total de 720,000 kilom. vingt fois le tour de la terre !
Voilà la route que la science peut faire parcourir à un professeur zélé.
On dira peut-être: Pourquoi M. Salmon ne fait-il pas son cours à Chartres au lieu de le faire à Paris ? il économiserait 14,000 kilom. par an.
Le professeur chartrain ne doute pas du zèle de ses auditeurs de Paris; cependant il craindrait peut-être d'être indiscret en les obligeant à faire 88 lieues par semaine pour venir l'entendre dans son pays; de plus, il a compris que les vrais talents ont besoin de se faire consacrer à Paris.
Voilà certainement les seules raisons qui l'entraînent vers la capitale, car, à la rigueur, il pourrait bien rassembler à Chartres un ' auditoire aussi compacte que celui de certains professeurs du Jardin des Plantes, qui font leur cours, d'un bout à l'autre de l'année, devant deux personnes (y compris leur secrétaire et leur préparateur). Et lorsqu'on voit des professeurs très savants, si on les juge d'après les traitements qu'ils touchent, se contenter d^un auditoire aussi exigUj il n'y a pas de raison pour qu'un professeur de province se montre plus difficile.
De plus, le vil appât du gain ne saurait être son mobile, car il est peu probable que. résidant à Chartres, on vienne le chercher de Paris pour les accouchements pressés; à moins que ses clientes ne se soient d'abord formellement engagées à l'attendre. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons que féliciter, et très sincèrement, M. Salmon du zèle qui lui fait exécuter de pareils voyages.
Ah! grand Dieu 1 si nos professeurs étaient forcés de parcourir
144 kilomètres pour faire une leçon, je crois qu'on pourrait bien mettre en location les amphithéâtres de la Faculté.
L'accoucheur Jean-Anne Depaul (1811-1882) avait de lui-même la plus haute estime. Il est vrai que sur son mérite personnel il n'y avait qu'une voix, en comptant la sienne. A l'hôpital, il pontifiait et savait donner une importance extrême aux faits les plus vulgaires. C'était ce que Voltaire appelle un grand compositeur de riens pesant gravement des œufs de mouche dans des balances
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FrG. 113. T.-A. Depaul.
de toiles d'araignée. Quelques fidèles s'accordaient à vanter son esprit, sans doute pour donner raison à l'adage : faites-vous rare et l'on vous aimera. L'esprit, il l'avait fort étroit, routinier, terre à terre, enveloppé du voile clérical. Comaie il convient à un tocologue bien pensant, sa parole était douce, émoUiente, onctueuse dans la conversation; mais dans la discussion, le naturel prenait le dessus et il devenait acerbe, dédaigneux, parfois même arrogant avec son adversaire. On avait d'ailleurs beau jeu avec ce matamore de carton. Aussi fut-il criblé de plus de coups d'épingle que ne l'est la pelote d'une couturière.
224 LES ACCOUCHEURS CÉLÈBHES
Dans les épigrammes à son adresse, nous n'avons que l'embarras du choix. On trouvera ailleurs (1) la fable le Requin et l'Accoucheur, improvisée en réponse à la réclame colossale que kii fit le Figaro, à propos des couches de la comtesse d'Eu (2).
Voici d'autres traits ; on y vise surtout son style lourd et incorrect, sa parole épaisse et filandreuse. On sait, en effet, que comme écrivain et comme orateur, il s'est montré de première force à rassembler « des mots ennuyés de se trouver ensemble », disait Fontenelle ; il filait, filait ses phrases comme le ver à soie son cocon, en laissant le milieu vide. Ainsi, dans son premier article des Archives de tocologie, revue obstétricale qu'il fit paraître dès que Pajot eut fondé les Aruiales de gynécologie^ Depaul avait employé 132 fois, en quatre pages, les mots quiet que; ce galimatias double inspira au docteur Topja, les réflexions suivantes, sorte de poésie imitative :
Qui que tu sois, quoique l'on pense, Pourquoi que tu romps le silence^ Dis-moi pour que, pour qui, pourquoi Que tu n'écris qu'en iroquoi.
Te tenant coi, grand Tocologue, Pour quiconque qui craint pour soi, Pourquoi que t'aurais pas la vogue Quoi qu'en restant dans ton coin coi.
En voici une autre du même cru.
Depaul avait eu, un jour, la malheureuse idée de reprocher à Bousquet, en pleine Académie de médecine, de trop sacrifier le fond à la forme, d'avoir le style trop fleuri. Ce à quoi Bousquet répondit, avec malice, qu'il n'était pas donné à tout le monde d'être lourd, long et plat. Topja, déjà cité, qui assistait à cette curieuse séance, improvisa le quatrain suivant :
Vous l'avez bien jaugé du premier coup, Monsieur Bousquet, je vous donne la pomme : Lourd, long et plat à la fois, c'est beaucoup ! Mais Buffon dit que le style, c'est l'homme.
(1) V. Les AccoiirhcmeHts à la cour.
(2) Le panégyriste de Depaul a oublié de constater que l'enfant mis au monde par son héros eut un bras paralysé, sans doute par suite de la compression de la claA'icule ou des doigts de l'accoucheur, sur les nerfs qui se rendent au membre supérieur.
Les qualités oratoires négatives de Depaul lui attirèrent cette autre épigramme ;
Depaul, firand maître de pathos,
Avec un embarras comique,
Un jour, commença par ces mots
Certaine leçon de clinique :
— Je conçois, Messieurs, je conçois.
Je conçois... — Poursuivez donc, Maître !
Après avoir conçu trois fois,
Vous accoucherez bien peut-être.
Laissons-lui maintenant la parole, pour raconter un incident de sa vie, qui dépeindra mieux que nous ne pourrions le faire l'impertinence de son caractère. Voici ce qu'il raconte dans la Gazette des hôpitaux :
« Il y a vingt-cinq ou vingt-six ans, appelé auprès d'une jeune femme du monde, j'arrivai sans forceps ; le travail se faisait naturellement, et tout semblait indiquer que les choses se passeraient le plus heureusement du monde, lorsque tout à coup survinrent des attaques d'éclampsie. La dilatation du col était complète, la tête était contre le périnée, et le travail était tellement avancé que, si j'avais eu un forceps, l'accouchement eût été de suite terminé.
« J'étais fort anxieux, lorsque je me rappelai avoir vu, enmontant l'escalier de la maison, une plaque de médecin accoucheur. J'écrivis aussitôt quelques mots sur ma carte de visite et priai le mari de la faire porter par l'un des domestiques chez mon confrère, lui" demandant de vouloir bien me prêter son forceps.
« C'était la nuit; d'un caractère grincheux, mon confrère se lève et répond en grognant qu'il ne le prêtera pas, qu'on en abuse beaucoup trop ; puis, se ravisant, il déclare vouloir s'assurer par lui-même si l'instrument était réellement nécessaire. C'est ainsi qu'il descend vêtu d'une simple robe de chambre, sans le moindre pantalon. Son intrusion forcée dans la maison ne laisse pas que de me surprendre ; je lui demande son instrument, il me le refuse, déclarant hautement qu'il jugera par lui-même de l'utilité de son emploi. Jele supplie — j'étais jeune alors dans lapratique; — il refuse de plus belle. Alors, le sang méridional l'emportant devant une pareille conduite, je me précipite sur l'instrument qu'il tenait sous son bras, je lui arrache son forceps et fais mettre brusquement cet homme à la porte par le mari et par les domestiques.
« La pauvre femme, pendant ce temps, était dans le coma ; j'appli-
ACCOUCHEUHt; KT SAUKS-fKMSlES CÉLÈliUl^. 15
quai rapidement le lorceps ; renfaiit vint parfaitement, la femme était sauvée ; deux petites attaques d'éclampsie eurent encore lieu, mais sans importance.
« Devant les gens de la maison indignés de la conduite de mon confrère, je demandai une feuille de papier, et, voulant que la leçon que je lui avais donnée fut complète, je lui écrivis que je lui renvoyais son forceps, avec 50 francs pour prix de sa location. Ledit confrère reçut et accepta l'argent sans mot dire, et depuis je n'en entendis jamais parler. »
Notre bouillant accoucheur n'aurait-il pas évité cette bataille pour un forceps, s'il était allé lui-même demander l'instrument au confrère récalcitrant; l'envoi d'un domestique était au moins blessant. Déjà étant étudiant, il avait ces mêmes allures tranchantes et ce travers n'a fait que croître avec le temps. Voici, entre autres exemples, une preuve de son manque d'égards confraternels. Un jour à la salle de garde de la clinique, il était question entre lui et Pajot, tous deux internes de Paul Dubois, du traitement de l'éclampsie des femmes en couches par la saignée ; Depaul s'en déclarait partisan ; Pajot lui dit qu'il pariait cinq cents francs que jamais une saignée, même de 1,000 ou 1,500 grammes, n'arrêtera net une attaque de cette terrible maladie.
— Je ne suis pas assez riche pour tenir ce pari, répondit dédaigneusement Depaul, qui, sans dix mille livres de rentes, laissées par un oncle généreux, serait resté dans le commerce du madapolam.
— Eh bien, reprit Pajot qui était pauvre, je parie tout l'esprit du concierge de la clinique contre le vôtre.
La brouille entre les deux confrères date de ce jour. Déjà naturellement opposés de caractère, d'opinions et de talent, ils restèrent irréconciliables.
Nous devons cependant rendre justice à Depaul et lui reconnaître un mérite ; il savait être conséquent avec lui-même et mettre sa conduite d'accord avec ses idées orthodoxes. Ainsi dans une couche laborieuse, il ne manquait jamais de faire passer le goupillon avant le forceps et de pratiquer le baptême intra-utérin, ce qui lui valut la mésaventure suivante : après avoir pratiqué la crâniotomie sur l'enfant d'une femme atteinte de rétrécissement du bassin, il réveilla la patiente, plongée dans le sommeil anesthésique, et lui dit :
— Nous avons été obhgé de sacrifier votre enfant, mais vous pouvez être tranquille; nous l'avons baptisé, son âme est sauvée.
— Qu'est-ce que ça me fait, répond la mère, je suis juive !
Il est vrai qu'en se rangeant du côté de ceux qui refusaient naguère la sépulture à toute femme morte en état de grossesse, il s'attirait les bonnes grâces du noble faubourg, au point que les vidâmes du quartier lui donnaient leur voix pour les représenter au Conseil municipal. Cependant, malgré les hautes protestations du clergé et de la noblesse, il resta sur le carreau aux élections suivantes, ce qui procura à l'impitoyable Topja une occasion de composer cette nouvelle épigramme :
Au bas d'un portrait de médecin.
Conseiller dégommé, professeur accablant.
Chéri des hommes noirs que Jules Ferry crosse... Ne vous étonnez pas s'il est pou ressemblant. Il n'est pas fait d'après la bosse.
Ce dernier mot fait allusion à une tumeur que Depaul avait au côté droit de la figure (î) et qui, à la longue, devait mettre ses jours en danger, s'il n'avait succombé accidentellement à une pneumonie, pendant ses vacances à Morlaas, son pays natal. Ce défaut de plastique explique pourquoi ses photographies le représentent le plus souvent de profil, vu de gauche (fig. 113).
Ajoutons quelques traits complémentaires à ce portrait qui, bien qu'un peu chargé, est, dans le fond, très ressemblant. Le D"" De Soyre, son collaborateur dévoué, est obligé, lui-même, de le reconnaître peu parlementaire dans la discussion ; il dépeint son esprit routinier en avouant qu'il était peu partisan des méthodes nouvelles. « Il eut à lutter, écrit son panégyriste, contre son maitre, Paul Dubois, qui voulait déjà isoler les malades ; il accepta, il est vrai, cette pratique à la fin de sa carrière, de même qu'il employa les antiseptiques, mais avec parcimonie et comme à regret. »
Malgré d'habiles réticences, le jugement du D"" Belgiosus est presque aussi sévère que le nôtre : « M. Depaul n'a pas, sur sa photographie du moins, une mine qui respire la santé : figure pâle
(1) Dans une étude sur l'étroitesse des orifices utérins, le professeur Pajot raconte, avec sa malice habituelle, une bévue de son collègue Depaul, tiu'il désigne par une discrète allusion à sa tiuneur : « Ce ne serait pas une occasion, écrit-il, pour imiter cet accoucheur qui, ne trouvant d'orifice pendant le travail, ni avec l'index, ni avec le spéculum, négligea d'introduire la main entière ou d'utiliser sa loupe, et concluant à l'absence d'une sortie pour le fœtus, fit une ouverture avec le bistouri, ce dont la femme mourut nécessairement. L'orifice était derrière le pubis ! );
et ridée, yeux creux mais brillant d'un feu sombre qui indique la ténacité, un critique mécbant aurait dit la rancune. Notre regretté maître Trousseau a dit en pleine séance académique que M. Depaul avait l'ongle acéré et la dent bonne. Quoi qu'il en soit, il paraît que, sous cette apparence débile, il cacbe une virile constitution avec l'ardeur d'une seconde jeunesse... Tant mieux pour lui !!! il fera attendre plus longtemps ceux qui ambitionnent sa clinique.
« M. Depaul est le rival de M. Pajot. Il a tort, car, outre l'aménité du caractère de Pajot, jamais Depaul ne trouvera un collègue qui, comme Pajot, renonce presque volontairement à la clientèle, alors qu'il pourrait profiter de sa position pour faire à Depaul une rude concurrence. Aussi ce dernier, se reposant sur les goûts nautiques de son collègue, soigne sa tenue... les jours de dimanche ; en semaine, on comprend que les exigences d'une nombreuse clientèle et la douce quiétude dans laquelle il vit, à l'égard de celui qui pourrait si facilement le supplanter, lui fasse négliger les soins de sa chevelure qui prend alors des teintes blanc jaunâtre ; son domestique, qui sans doute est alternativement valet de chambre et cocher, comme celui de maître Jacque, oublie souvent de lustrer son chapeau ; mais bast, c'est le coup de fion de l'homme de science qui s'oublie matériellement pour ne penser qu'à ses occupations intellectuelles.
« Quant à ses productions scientifiques, son livre sur l'auscultation obstétricale n'est que sa thèse inaugurale, publiée en 1838 et amplifiée. C'est son meilleur titre de gloire et il y aurait injustice à lui refuser cette gloire, malgré les exagérations de sa découverte et les longueurs qui invitent le lecteur au sommeil. M. Depaul n'est pas écrivain, il le sait et n'abuse pas du public médical... Malheureusement, s'il n'est pas écrivain, il est encore moins orateur; ses leçons, de l'aveu même de ses plus fervents adeptes, se traînent languissantes ; il se répète et émaille sa diction de quelques productions qu'on est plus habitué à rencontrer dans d'autres endroits qu'à la Faculté. Un cas curieux se présente-t-il inopinément un jour de clinique ? il est rare que le professeur ne remette pas sa leçon au surlendemain, afin de la bien préparer. Il a raison en cela, car si l'auditeur, qui n'a pas d'examen à passer, ne peut suivre un mois durant les leçons préparées par le maître, comment en supporterait-il l'improvisation pendant tout une heure ?
« Il est fâcheux que son opposition, sur le terrain de la controverse médicale, ne se soit pas exercée avec plus de discernement.
Ainsi il a combattu la compression de l'aorte, aujourd'hui admise dans les grandes hémorragies après l'accouchement ; la transfusion du sang, opération ultime qui, dans des cas analogues, n'a pas encore permis un jugement définitif, mais qui cependant méritait un encouragement. On sait aujourd'hui ce qui en est de la variole et du vaccin, que M. Depaul soutint longtemps être un seul et même virus.
« En résumé, qu'est-ce que la science possède de lui ? ses travaux sur l'auscultation, la modification heureuse qu'il a introduite dans le céphalotribe et ses longues et stériles discussions académiques. Dans tout cela, pas un mouvement scientifique, rien qui mérite unre distinction. Pourquoi alors poser aux vitrines, entre les contemporains illustres et les cocottes célèbres ? y>
Avant d'en finir avec Depaul, relevons une bonne note à son actif. En Allemagne, on fait usage du la.it artificiel imaginé par Liebig. Ce produit est composé de lait de vache, de farine de malt, de farine de blé, d'eau et de bicarbonate de potasse ; son inventeur le préconise comme succédané du lait de femme, pour les nourrissons, après l'avoir expérimenté avec succès sur deux de ses enfants. Mais l'Académie de médecine de Paris fut moins heureuse dans ses essais ; elle nourrit exclusivement de ce produit trois nouveau-nés qui succombèrent; aussi repoussa-t-elle, à l'unanimité, Pusage du lait artificiel, sur les conclusions du rapport fait par Depaul, qui avait fait les expériences à la Clinique. Ricord, qui présidait alors cette séance, improvisa le quatrain suivant :
De son lait, Liebig veut nourrir notre enfance ;
Il prétend réussir chez ses jeunes Teutons ;
Mais Depaul nous apprend que nos enfants de France
Se trouvent beaucoup mieux du bon lait de tétons.
Professeur pratique et méthodique par excellence, Pajot (1) savait exclure de ses leçons les superfluités théoriques et rendait agréables des sujets arides en les traitant sous une forme légère, sans toutefois que son enseignement perdit de sa valeur. Il ne faisait pas son cours, il le jouait. Il avait les attitudes, les intonations de voix, les jeux de physionomie de l'acteur ; de l'orateur, il avait le geste chaleureux et expressif; du professeur enfin il conservait l'autorité persuasive (2). Il tenait de Gavroche et de
(1) Né le 18 déc. 1810.
(2) On peut lui appliquer ce qu'Orfila a dit de son maître A. Dubois : « Le talent du professeur ne le cédait en rien à celui de l'opérateur. Doué d'une élocution fa-
Mirabeau et puisait dans son esprit soudain, pittoresque, essentiellement gouailleur, des ressources inépuisables. Sachant que rien ne se fatigue autant que l'attention, pour la captiver, il semait ses cours d'anecdotes contées avec une verve endiablée sans qu'il négligeât toutefois d'en mettre en relief le côté pratique. Il avait de ces saillies qui provoquaient une explosion de rires et qui gravaient le précepte pour toujours dans l'esprit. Inutile d'ajouter qu'à l'heure de ses cours, l'amphithéâtre regorgeait d'élèves- Nous allons citer quelques-unes de ses boutades.
A propos des présentations transversales, avec issue du bras, qu'il faut bien se garder de couper : « On se gravera dans l'esprit, disait-il ces paroles qui, sous une forme plaisante, tracent aux praticiens le précepte le plus judicieux et le plus salutaire : Tu me tends la main pour m.e demander une rente viagère, mais tu ne V auras pas .' » Il ajoutait: ■' Dans les présentations de l'épaule, on n'a pas le droit de couper le bras que quand il faut couper le cou » .
Et cette autre recommandation : « Quand un enfant vient de naitre, disait-il, mettez-le bien vue, sur une table, et jamais sur une chaise ! Dans ces moments-là, tout le monde perd la tète. On court, on va, on vient, on se heurte, on se bouscule ; la sagefemme est tout à la mère ; le père sanglote en criant : Ma pauvre arnie, ma pauvre amie ! La belle-mère se trouve mal, elle se laisse tomber sur une chaise..., vous pouvez être certain que c'est celle sur laquelle on a déposé l'enfant ».
Au sujet du toucher, il ne manquait pas de rappeler, d'après Celse, que les Romains le pratiquaient en introduisant les deux mains à la fois, et de s'exclamer ironiquement : « Voilà qui donne une haute idée de la grandeur des Komains.... et surtout des Romaines! »
En parlant des diverses présentations, il faisait remarquer que celle des genoux est la plus rare, 2 sur 15 652 accouchements, selon la statistique de M"^ La Chapelle: « Vous voyez, concluait-il, combien l'homme a de peine à se mettre à genoux! «
Une autre fois, il émet cette pensée philosophique : « Enlevez l'ambition, que reste-t-il ? Quel est le plus souvent le mobile de nos actes ? La reproduction de l'espèce. On commence par Platon pour finir par Baudelocque. »
cile. Dubois captivait son auditoire par la siiiii)licité de son langage à la fois aphoristique et clair, par l'évidence de ses démonstrations et par les ressources de son esprit. Jamais l'art d'e.vposer ne fut porté i)lns loin, et celui qui ne profitait pas de ses leçons devait renoncer à jamais ù l'étude de la médecine n.
Autre reflexion non moins judicieuse : « Beaucoup d'hommes se préoccupent de ce qu'ils seront après leur mort, Il n'y a en réalité pas de problème plus simple que celui-là. Dans cent ans, vous serez ce que vous étiez il y a cent ans. N'être pas encore ou n'être plus, c'est le- même état. On entre dans la vie et on en sort sans le savoir. Il n'est pas plus possible de sentir quand on naît et quand on meurt que de distinguer le moment précis ou l'on s'endort. »
Fm. 114. — Pajot.
A propos de notre entrée dans le monde, il dit : « L'homme naît entre l'urine et les excréments... Si Dieu a fait l'homme à son image, il a bien mal placé son moule. »
Et cette autre saillie sur un collègue, qui exerce maintenant chez Pluton et était loin d'avoir le physique de l'Antinous ; cet accoucheur prétendait opérer la rotation de la tête avec l'index : « Parbleu, observa Pajot, il est si laid ! il ne fera jamais tourner que la tête des fœtus. »
Pajot excellait à établir des axiomes faciles à retenir, à composer des formules mnémoniques comme celles-ci :
Qui fait mal louche mal ;
La force en obstétrique doit être contenue et continue ;
Pour faire un bon accoucheur, il faut science et patience (1).
Pour la délivrance, il faut tendre et attendre;
Patiente et patience seront toujours deux termes difficilement conciliables ;
Dans les cas obscurs, le temps est le meilleur moyen de diagnostic ;
On ne doit intervenir dans les rétentions de placenta que quand ça saigne ou que ça pue.
Et cette pittoresque comparaison pour expliquer la déchirure du périnée: « La déchirure hyménale, c'est le coup de ciseau que donne le commis de nouveautés avant de déchirer une étoffe : la traction suffit ensuite pour compléter la division. »
En montrant le crochet et le perforateur dissimulé dans la manche duforceps, il disait: « Le constructeur aplacélàce crochet et cette pointe pour vous indiquer qu'il ne faut jamais vous en servir. »
Enfin, qui ne connaît son ingénieuse et laconique formule pour l'application du forceps : Branche gauche, de la main gauche, à gauche et la première; tout doit être gauche... sauf l'accoucheur !
Il ne fait pas qu'enseigner les règles de l'obstétrique, il les met aussi en pratique ; ainsi il se marie un premier avril ; il quitte ses invités à minuit, et le premier janvier suivant, à minuit vingt, il recevait sa fille à son entrée dans le monde : les neuf mois réglementaires, minute pour minute ; une telle rectitude ne peut se rencontrer que chez les accoucheurs.
Quant à son physique, il a été souvent dépeint ; nous cédons pour un instant la plume à des peintres plus habiles que nous : « Sa tenue est toujours irréprochable, écrit Joulin, cravaté de blanc, ra.sé de frais, habillé de noir, le tout porté avec un chic spécial qui ne sent pas plus le médecin culotte que le garçon de café. Qu'est-ce qu'un médecin culotte ? va dire le lecteur. C'est lui répondrons-nous, un médecin qui porte stéréotypé sur toute sa personne le mot qu'un des héros de La Fontaine portait sur son chapeau :
C'est moi qui suis Guillot, bori;er de ce troupeau. »
(1) Il se plaisait ;\ rappeler la réflexion de Boyer : « En accouchement, disait ce chirurf<ien, il ne faut que de la patience, encore de la patience et du beurre » ; il voulait dire du cérat.
Horace Blanchon en a fait un portrait moins original, mais plus complet : « La très intéressante figure du docteur Pajot, écrit-il, ne revêt tout son caractère ni de face ni de trois quarts, et jamais assurément peintre ni photographe ne tenterait de le portraiturer autrement qu'en profil. Vue ainsi, sa tête est vraiment superbe: il porte beau, le nez en l'air, les blancs cheveux étirés en arrière, dégarnissant les tempes, empanachant la nuque ; l'arête finement dessinée du front, du nez, de la lèvre imberbe et du menton glabre, semble faite pour la médaille ou le bas-relief; avec ses favoris courts, campés droits au-devant de l'oreille, sa cravate blanche à l'ancienne mode, sa redingote à longs pans, boutonnée au milieu sur un seul rang, il donne, à première vue, l'impression d'un clergyman prêcheur ; mais la malice aiguë de son sourire et la gaillardise de son sourire détrompent vite quiconque l'observe attentivement. »
Sa belle prestance, ses allures dégagées, sa physionomie intelligente, sa figure ouverte et sympathique indiquent un caractère franc et loyal, qui dit ce qu'il pense et pense bien ce qu'il dit. Il aime la vérité, et il l'aime en amant de la nature, parce qu'elle est toute nue. Il se plaît à appeler les choses par leur nom, sans mettre de sourdine à ses expressions : il nomme un chat un chat, X. un escobar, Y. un ramolli et Z. un idiot. Nous en citerons bientôt des preuves.
Contraste singulier, cette nature pétulante, vive, prime-sautière, avait une passion, d'ordinaire dévolue aux gens calmes, aux natures apathiques — la pêche à la ligne! ou du moins, soyons exact, la pêche à soutenir, ce qui est plus intelligent et lui a permis de prendre, en quinzejours, vingt-six poissonspesant ensemble soixante-deux livres. Il faisait l'admiration des habitués des rives de la Seine, qui le considéraient comme le pêcheur ayant pris le plus de poisson de tout Paris. Pour satisfaire cette passion, il allait passer les nuits dans un batelet amarré sous les arches du pont Marie, Entre temps, il était souvent dérangé de ses occupations aquatiques par la visite inattendue de quelque couturière qui, lasse des infidélités de son Anatole, venait faire le plongeon dans ses parages. Il a opéré ainsi dix-sept sauvetages, et, en sa qualité de médecin, pouvant donner des soins immédiats à ces désespérées il a été assez heureux pour en rappeler seize à la vie. Une seule fois, sa vie a été réellement en danger: c'était un soir, vers dix heures, qu'il repêcha jusqu'à quatre fois un malade atteint de fièvre chaude qui s'était échappé de l'IIôtel-Dieu. Pajot a donc bien mé-
rite le surnom de « terre-neuve delà Faculté » , que Tardieu lui donna.
Depuis une vingtaine d'années, la pêche et les sauvetages ont fait place à une autre passion : la peinture. Il cultive surtout le paysage, et plusieurs de ses toiles valent mieux que beaucoup de celles que nous subissons aux salons annuels ; il se consente, lui, d'exposer ses œuvres sur les murailles de sa maison de campagne près de Nemours.
Son intérieur à Paris ressemble plutôt à celui d'un artiste qu'à celui d'une célébrité médicale : il y règne un beau désordre, qui, on le sait, est un effet de l'art. Son salon d'attente est des plus, curieux ; au milieu d'une foule de bibelots hétérogènes et de bronzes provenant de la généreuse reconnaissance de clientes satisfaites des soins du maître, nous avons remarqué sur une console, entre une babouche ottomane et un groupe représentant un troupier consolant une bonne d'enfant dans une position intéressante, un morceau de pierre sculpté en forme de livre fermé, sur lequel est gravée l'inscription suivante :
Le Temps et les Tyrans ont construit la Bastille, Les François on un jour l'ont détruite en famille
Le l'i juillet 17 S9.
Celle -pierre provient du cacJwt du coinle de Lorge ; présentée à VAsse7nl)lée nationale par le sieur Curlius, le 19 novembre ilUO.
A côté d'un joli buste en bronze de Mirabeau, se trouve un éclat d'obus sur lequel Pajot a écrit : Offert par le roi de Prusse dans rrion cabinet, dans la nuit du 9 au 10 janvier 1811. Puis au-dessous, de la même main : J/ a fallu arriver jusqu'en 1880 jjour trouver un imbécile qui, ayant lu la mention ci-dessus, s'est imagijié que ce morceau d'obus était un cadeau de Guillaume et a écrit dessus : « C'est honteux ! », sans signer naturellement.
Parmi ses traits d'esprit à l'emporte-pièce, nous n'avons que l'embarras du choix.
Quand Pajot postulait à l'Académie, oîi il ne s'est pas représenté depuis son échec, il faisait les visites traditionnelles ; arrivé chez Petit, celui-ci lui dit d'un air impertinent;
— Qui êtes-vous ? Qu'avez-vous fait ? Je n'ai jamais entendu parler de vous. Pajot? Connais pas.
— Mon Dieu, Monsieur, excusez-moi, reprit Pajot en se retirant, on m'avait dit que vous étiez de l'Académie.
Un autre immortel, un pharmacien, l'accueillit en ces termes:
— Certes, bien cher Monsieur, vous avez tous les titres ; mais, comment voulez-vous que je vous donne ma voix ? voici trois ans que je dine tous les huit jours chez votre concurrent...
— Je repasserai quand vous aurez digéré, répondit Pajot en s'inclinant.
Ne sortons pas du sanctuaire de la routine. Dans son éloge académique sur Pariset, Bousquet disait que ce maître, inimitable en l'art de bien dire, aurait eu bien plus d'autorité s'il avait eu moins d'esprit. Pajot, qui assistait à la séance, bondit à cette énormité et improvisa ce quatrain, qu'on se passa de mains en mains :
Esprit, autorité, s'excluent en médecine ! Ombre de Pariset, est-ce la vérité ?
' Du séjour des esprits tu réponds, j'imagine, Que cehii qui l'a dit est une autorité.
Une autre fois, Pacadémicien C... était traité de « revenant » par un critique. Pajot prit sa bonne plume de Tolède et releva aussitôt le mot :
La critique lui fit injure C..., dans le rôle qu'il prit D'un revenant n'eut pas l'allure, Un revenant... c'est un esprit !
Pendant un cours d'agrégation, il composa ces deux quatrains sur les microbistes,qui commençaient seulement alors à faire ronfler la peau d'àne de la réclame :
Élever des lapins, disait l'un des Quarante, Produira mille écus récoltés tous les ans. Le microbe est meilleur ; l'un de nous, qui s'en vante. S'en fait un revenu de vingt-cinq mille francs.
Du même au même :
Un pasteur, par un coup de maître, Sut mener les microbes paître.
Mais mort, Peter (1) et lui deviendront superflus, Los microbes ne paîtront plus.
C'est surtout dans l'art de confectionner les épitaphes qu'il
(1) L'onnerni acharné duo tliéorits pansiierinistes.
excelle ; nous avons déjà cité celle de Velpeau. En voici quelques autres :
Celle de Lasègue, son ami, n'est pas méchante, mais dépeint assez bien le personnage :
Il parlait bien, écrivait bien.
Hélas ! ce n'était pas sa faute.
Il rappelait, par son maintien.
Le vieux major de table d'hôte.
Celle de Broca est courte :
Grand antliropologiste en fait de chirurgie Et grand chirurgien en anthropologie.
La suivante est plus cruelle. Il s'agit d'un célèbre chimiste, qui avait tenu sur Pajot des propos blessants ; Pajot en exigea et obtint une rétractation publique ; mais il ne se contenta pas de cette satisfaction et ajouta celle de l'épitaphiser de la sorte :
Il combinait avec prudence, Sous tout nouveau gouvernement, L'acide de l'indépendance Et l'alcali du dévouaient.
D'emplois, d'honneurs, toujours vorace, Qand la mort vint à le saisir, Passant, tu vois la seule place Qu'il n'ait pas prise avec plaisir.
Entre temps, il lui avait déjà décoché ce quatrain :
L'Ecole voulait un doyen.
Hélas ! on lui donne un chimiste ; Ne trouvera-t-on pas moyen De le changer pour un fumiste.
Les doyens ont toujours eu le privilège d''exercer sa verve satirique. Voici l'épitaphe qu'il composa sur Rayer ; celui-ci ne garda le décanat que quelques jours, mais Pajot ne lui pardonnait pas d'avoir été imposé par le gouvernement :
Ci-gît un doyen d'Ecole, Pour son embonpoint cité, Brillant moins jtar sa parole Que par la capacité.
Bien qu'il eût l'âme civile, Ses sentiments étaient bons Envers les sergents de ville Et le dernier des Bourbons.
Flatteur d'un haut personnage, Il sut, sans difficulté, Des cours prendre le langage, Mais pas à la Faculté (1).
Mu par sa vanité folle.
Il vit le chemin plus court De passer par notre Ecole, Pour entrer au Luxembourg.
Sénateur à l'agonie, Il eut la distinction Du brevet de baronnie Avec l'extrême-onction.
Du décanat les fatigues L'avaient conduit presque au port.
Il fut un jour sans intrigues Et le soir... il était mort.
Lorsque parut son Traité des maladies des reins, Pajot écrivit :
L'intrigue et la platitude Font courber l'homme coup sur coup.
Or, si des maux de reins il a fait une étude C'est qu'il en avait eu beaucoup.
Sur un autre doyen :
Ci-gît qui des doyens fut le parfait modèle,
Et de la Faculté le plus solide appui ;
En demandant, tout haut, qu'on flt beaucoup pour elle,
Il sut, en parlant bas, obtenir tout pour lui.
Sur son successeur :
Ci-git notre meilleur doyen Il promit tout et ne tint rien.
(1) On créa pour lui une chaire qu'il n'occupa jamais.
238 LKS ACCOUCHEURS CÉLÈBRES
Variante
Ci-gît notre doyen prodiguant la promesse. De n'en tenir aucune il en connaissait l'art. Mais nul autant que lui ne sut, avec adresse. Sans entr'ouvrir le BEC, vider l'assiette au LARD.
Républicain et libre penseur, il déteste les partisans du trône et de l'autel, et ne manque jamais l'occasion de le leur prouver. Aussi tarabuste-t-il de la belle façon ses collègues cléricaux. On trouvera plus haut les pointes dont il cribla Depaul. Voici l'épitaphe du tocologue bien pensant B...
Ci-gît amateur de réclame Qui le jour où la mort le prit Crut sincèrement rendre l'âme Mais ne rendit jamais l'esprit.
Celle de X... fils est implacable :
Ci-gît un clérical de l'espèce vipère N'ayant qu'à se presser le crâne pour siffler. Côtoyant la limite oîi l'on se fait gifler. Pour seul talent, il eut d'être fils de son père. Vivant, il enrageait de son obscurité, Aussi fit-il graver sur son dernier asile Ses trois noms comme appel à la célébrité : Calino, Tartuffe et Basile !
Le doux et bienveillant syphiliographe L... eut un jour la malheureuse idée de s'essayer dans le genre de Pajot et lui adressa cette épitaphe à l'eau de rose :
Ci-gît un grand pécheur dans l'éternel repos. Quand il ne trouvait pas son butin dans la Seine, Il allait le guetter et le prendre sans peine Au bord de l'Utérus, dans le fleuve Amnios.
Si Coste inventa Fart de la pisciculture,
Pajot trouva celui de la puériculture.
Et bien qu'il ne soit plus, grâce à ses instruments (l),
Nous le voyons encor fabriquer des enfants.
()) Allusion à son fécondateur artificiel (fig. 115).
Pajot riposta par ce coup de boutoir :
Sous ce marbre repose un homme Ayant des droits certains à l'immortalité. Fondu comme il l'était avec Monsieur Prudhommc Dans le moule éternel de la banalité.
Et lorsque de Ricord la brillante parole Démontrait — et pendant quarante ans il le fit — Qu'il fallait de l'esprit pour guérir la vérole L... prouvait que le mercure suffit.
Les quatrains qui suivent sont plus anodins, sans toutefois être dépourvus de sel.
Quand Rayer donna sa démission de doyen, en 1864, Tardieu le remplaça et sa nomination fut accueillie avec enthousiasme par les élèves et les professeurs ; Pajot célébra cet événement par ce quatrain bien connu :
Duruy trouve le seul remède Qui peut sauver ce docte lieu :
C'est d'appeler le ciel en aide En invoquant un peu Tard-Dieu !
A propos de la présentation à l'Institut de Civiale, le lithotriteur distingué, et de Guérin, l'habile orthopédiste, Pajot écrivit:
Sans vouloir préjuger le sort de la bataille, Civiale et Guérin ont la chance, en effet, De prendre tous les deux l'Institut par la taille Puisque l'un sait la faire et l'autre la refait.
Après la nomination de Civiale :
Lui, Civiale, a mis le pied à l'étrier vSans moisir dans les antichambres.
Il ne pouvait faillir à passer le premier Par le canal de tous ses membres.
Enfin l'épitaphe inévitable :
De Civiale au cimetière, Où la mort vient de l'envoyer, La tombe n'aura pas de pierre II sortirait pour la broyer.
Les candidats aux examens lui fournissent, souvent à leurs dépens, l'occasion d'exercer son esprit railleur.
Il adressait, un jour, raconte le D"" Labarthe, à une élève sagefemme la question suivante :
— Comment ferez-vous pour extraire le placenta?
— Je tirerai sur le cordon.
— Et après ?
— Dam!... je tirerai sur le cordon.
— Bien. Mais si rien ne vient ?
— Je tirerai plus fort sur le cordon.
— Mais, Madame, votre concierge en ferait autant ».
A un candidat du sexe masculin il posait cette autre question :
« Monsieur, si au début de l'accouchement il se produit une hémorragie grave, que ferez-vous ?
— Je prendrai de la charpie.
— Et combien en prendrez-vous ?
— Mais... gros comme le poing.
— Plein votre chapeau ! Monsieur ! plein votre chapeau ! Vous m'entendez bien : plein votre chapeau ! «
Voici encore un écho d'examen :
Le professeur Pajot. — Lorsque vous allez rendre visite à une femme que vous avec accouchée la veille, quelle est la première question que vous devez lui poser ?
Le candidat. — Je lui demande comment elle a passé la nuit, si elle a eu de la fièvre, une hémorragie, comment l'enfant s'esIT comporté!...
Le professeur. — Non, Monsieur, ce n'est pas cela.
Le choeur des auditeurs, joar derrière. — Psit, psit, psit...
Le candidat, subitement inspiré . — J'y suis, il faut lui demander si elle a uriné.
Le professeur. — Pour une vessie vulgaire, contentez-vous de lui demander si elle a pissé... Et, si la réponse est négative, Monsieur, que ferez-vous ?
Le candidat. — Je pratiquerai le cathétérisme, ou bien je don nerai des diurétiques.
Le professeur. — 11 y a des femmes qui n'aiment pas à être sondées, et les diurétiques sont trop longs à agir.
Le candidat. — Il ne me restera plus qu'à attendre.
Le professeur. — Vous n'avez donc jamais vu, au Luxem-
bourg, les nourrices écarter les jambes de leur poupon et les provoquer à vider leur vessie en faisant psit, psit... Ne savez-vous pas que certaines femmes ne peuvent pas entendre couler l'eau d'un robinet, sans avoir un peu d'incontinence d'urine. Eh bien ! versez de l'eau dans un bassin métallique, auprès du lit de la femme en couche, et vous obtiendrez le résultat désiré. J'ai usé du procédé hier encore, il n'a pas produit d'effet sur la malade ; mais, ne vous hâtez pas de triompher, car sa mère et sa garde ont été obligées de changer de linge.
« Pas plus tôt qu'hier, dit Bianchon, dans une société savante, on discutait, le plus gravement du monde, ce sujet délicat : « Eston en droit, oui ou non, au moyen du chloroforme, d'éviter à la femme les douleurs de l'enfantement ? » Savez-vous comment Pajot a tranché la question ?... Il a tendu à ses collègues la quatrième page d'un journal politique, où s'étalait une réclame de dentiste : Extraction avec douleur : 5 francs ; sans douleur : W francs. Ce n'est peut-être pas très rigoureux comme conclusion scientifique, mais en tant que malice, c'est excellent, avouez-le.
Quand Pajot discute, son principe est fort simple : respecter les gens... respectables, ne jamais respecter les opinions. Il ne provoque jamais une polémique, mais à la moindre attaque, il riposte avec la dernière énergie, et il est rare qu'il ne pourfende son adversaire, en mettant les rieurs de son côté ; somme toute, il est, comme l'animal du proverbe, si méchant que, quand on l'attaque, il se défend. Pajot a du reste conscience de sa force et nous l'avons souvent entendu dire : « Si j'en savais un qui se défend mieux que moi, je me battrais avec lui ». On sait qu'il fut une des plus fines lames de Paris, mais il n'abusa jamais de sa supériorité aux armes et se contenta de terrasser ses adversaires avec le fil de sa langue.
Nous remplirions un volume, si nous voulions reproduire toutes ses réparties spirituelles. Le sage doit savoir se borner ; d'ailleurs on reconnaîtra, dans le courant de ce volume, d'autres saillies de sa facture.
L'aphorisme de Buffon, le style c'est l'hom^ne, pris au sens vulgaire, s'apphque parfaitement à Pajot. On y reconnaît toutes ses qualités : de l'esprit, du brio, de la concision, de la logique et une franchise à toute épreuve. On en jugera par les extraits suivants tirés de ses travaux.
Commençons par cette vérité : « Voulez-vous faire dire des sottises à un homme d'esprit, faites-le parler médecine pendant cinq minutes ".
Ar( ciUc IIEl'Il.* KT S.VOliSFK.M.MKS ^ÉLl';I;i!l■;^;. 10
Avec quelle netteté et quel bonheur d'expression il explique la susceptibilité de certains utérus qui chassent leur contenu avant terme, si la femme vient à lever brusquement les bras ou seulement à respirer la fumée d'une chandelle mal éteinte, tandis que d'autres conservent leur fardeau jusqu'à la fin de la grossesse, malgré les chocs les plus violents, comme une chute du haut de plusieurs étages. « Il en est de la tolérance, je dirais, si je l'osais, du caractère de l'utérus comme de celui de la femme qui le porte. Il est, en effet, des femmes d'une douceur, d'une affabilité, d'une patience telles que nous ne savons mieux les comparer qu'à des anges, bien que les anges nous soient peu connus ; au contraire, il en est d'autres revêches, acariâtres, irascibles. Eh bien ! il est aussi des matrices vives, sensibles à l'excès, qui se révoltent à la moindre excitation ; et d'autres, au contraire, qui sont passives, patientes, molles, torpides, sans ressort, pour ainsi dire ».
Écoutez ces critiques mordantes contre lademi-anesthésie dans les accouchements : « Accoucher avec le chloroforme est pour les femmes synonyme de sa?2S douleur. Or, accoucher sans douleur, c'est le rêve ! En accouchant aujourd'hui, le bien ne vient plus en dormant, mais en promettant de faire dormir les autres... La prétendue demi-anesthésie, le chloroforme à la reine (I), comme l'appellent ironiquement les grands praticiens anglais, est une pratique aussi inutile qu'inoffensive ; elle n'a rien de sérieux ni de scientifique. Elle pourra prendre place à côté des moyens dilatoires propres à agir sur l'imagination des femmes et faire gagner du temps, quand, dans un accouchement naturel, il n'estpas besoin d'autre chose. Le chloroforme à la reine, à la mode aujourd'hui est destiné à supplanter la potion des anciens (sa confection demandait plusieurs heures), les médailles, les neuvaines, les eaux miraculeuses, la plume d'aigle à la cuisse et la graisse de vipère sur le ventre... Les feuilles littéraires et politiques peuvent s'extasier devant de pareilles facéties, mais les accoucheurs qui savent leur métier jugent ces prodiges à leur valeur. Être émerveillé de l'absence d'accidents entre les mains des accoucheurs à chloroforme, c'estresterconfondudene point être ivre-mort enbuvantde l'eau rougie... L'irrésistible mirage du sa?isdou^eu?% ne disparaîtra
(1) Ce procédé a été ainsi appelé par ce qu'il a été appliqué, pour la première fois, le 7 avril 1853, sur la reine Victoria. Il consiste à faire respirer le chloroforme seu lement au moment des douleurs ; et les accoucheurs qui se prêtent à cette comédie, prétendent obtenir une A'«/-/??j/'.v)'7/r.?'V suffisante pour diminuer l'intensité de ces douleurs et les rendre très supportables.
même pas devant la réalité. On fera entendre aux femmes qu'elles eussent souffert bien davantage sans la demi-anesthésie. Le chloroforme sera, pour les accouchées, comme la Providence qu'il faut toujours remercier quand on s'est fracturé une jambe. On aurait pu se les casser toutes les deux ». Il conclut par ce dilemme : « Ou bien anesthésie et alors danger, ou bien pas de danger, mais alors simulacre d'anesthésie, parodie, façon de faire prendre patience, amusement des femmes et tranquillité des parents ! »
Comme preuve à l'appui de l'influence de certaines pratiques religieuses ou profanes sur l'imagination, si malléable des femmes en couches, il cite cette anecdote : « J'accouchai, il y a une quinzaine d'années, une primipare, petite fille d'une douairière de 75 ans. Cette dame âgée, femme à grands airs, aussi noble que sèche et aussi sèche qu'impertinente, fait rare, — car les vieilles familles sont, en général, d'une grande politesse avec nous autres, croquants, vilains, mais utiles, — cette respectable personne assistait à l'accouchement.
« L'expulsion avait marché très lentement, à travers un vagin étroit et rigide ; le périnée et la vulve résistaient. Les contractures bonnes mais espacées, décourageaient un peu la jeune dame.
— Mon cher (c'était la première fois qu'elle me voyait), me dit la douairière, une de mes amies possède une médaille bénite pour faire accoucher toutes les femmes ; voulez-vous que je l'aille chercher ?
— Comment donc, Madame, lui répondis-je avec déférence, mais trop heureux de ce secours inespéré.
« La voiture partit et une demi-heure après, dès qu'on annonça le retour de la noble aïeule, je fis avaler à la jeune femme 25 centigrammes d'ergot, préparés d'avance.
« La médaille fut placée sur la poitrine de la patiente et vingt minutes après, l'accouchement était terminé.
« Pendantune heure, la douairière nous étourdit delà soudaineté de ce miracle, et, la tôte sous le couteau, elle eût proclamé les vertus du talisman. Il a dû servir beaucoup depuis. Peut-être pas toujours avec un succès aussi prodigieux ».
Il ne ménage pas non plus la vérité aux accoucheurs qui ont la manie d'inventer des instruments plus ou moins inutiles : « Depuis trente ans, le nombre d'instruments inutiles a toujours été croissant, de la ventouse tire-tôte de Simpson, cette erreur d'un homme éminent, jusqu'aux douzaines de déformation du forceps, léniceps. rétroceps, tire-forceps, etc. Jamais par ce siècle
de mécanique, les femmes et les fœtus n'ont été autant mécanisés.
«Et tous ces inventeurs ont des succès. Vous voyez, nous disentils, mon instrument a fait ses preuves : j'accouche les femmes ; voilà de la vraie méthode expérimentale, et sur le vivant ; ce sont des faits.
« Zoïle, qu'avez-vous à répondre?
« Zoïle répondra : Lorsqu'une méthode ou un instrument nouveau n'ont pas le sens commun pourles hommes du métier, comme le vrai peut ne pas être vraisemblable, il faut que la méthode ou l'instrument réussissent quelquefois^ quand les autres ne réussissent jamais; qu'ils réussissent plus souvent, quand les anciens réussissent quelquefois ; qu'ils réussissent toujours, quand les nôtres réussissent le plus souvent, et tout cela dans des cas et des conditions analogues, et surtout sans plus de risques et de dangers présents et consécutifs. »
Voilà de la saine critique et elle n'est pas inspirée par une impuissance d'invention qui lui ferait jalouser les découvertes des autres, car lui-même est l'auteur d'instruments et de procédés aussi simples qu'ingénieux. Nous ne signalerons que son procédé d'embryotomie à l'aide d'un simple fouet, qui lui permet de scier un fœtus en vingt secondes. Rien de moins compliqué que son fécondateur artificiel (fig. 115).
Il est, en outre, l'auteur de la méthode synthétique dans l'art obstétrical, comme Solayres avait été celui de la méthode analytique. « Il n'y a réellement, démontre-t-il, qu'un seul mécanisme d'accouchement, quelles que soient la présentation et la position». C'est lui aussi qui, le premier, établit sur des bases solides les lois de V accommodation, dont il devint ensuite le vulgarisateur enthousiaste.
Pour l'opération césarienne, ses principes sont très catégoriques : « C'est, pense-t-il, une inspiration de sauvage qui coupe l'arbre pour avoir le fruit... Préméditer l'opération césarienne, c'est préparer un assassinat scientifique et quelquefois un fœticide » (1). Sa conduite dans cette opération, comme pour les autres, s'inspire de ce sage précepte : Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas quon fit aux votives, u Nous demander de ne point hésitera appliquer aux nôtres et à nous-mêmes le trai-
(1) Moreau rangeait aussi l'opération césarienne et rovariotoniie dans les attributions des exécuteurs des hautes œuvres. Mais aujourd'hui, on obtient de nombreux succès, grâce aux antiseptitiues et à la méthode de l'orro, qui consiste a faire suivre l'opération césarienne de l'ablation de l'utérus et de ses annexes.
tement que nous prescrivons, voilà le droit de l'humanité. Reconnaître ce droit et nous instruire toujours, voilà notre devoir «. On ne peut pas penser et agir plus honnêtement.
En thérapeutique, d'après ce qui précède, on peut prévoir qu'il possède un scepticisme raisonnable et qu'il apporte la plus grande circonspection dans ses jugements. Il ne se fait aucune illusion sur le succès des bonnes séries. Écoutez-le plutôt : « Suppléant de P. Dubois à la clinique, dans une épidémie qui atteignit quarante et quelques femmes, en l'espace de deux à trois mois, toutes furent guéries, pendant que je leur donnais des soins, et par un traitement dans lequel entrait, en partie déjà, l'alcool, bien avant
Fia. 11">. — Foconilatf'ur Pajoî.
qu'il fit la fortune que l'on sait. Dix mois plus tard, une nouvelle épidémie, qui dura plus longtemps, envahit les salles d'accouchées. Une cinquantaine de femmes furent atteintes. Le médecin, les infirmières, les soins étaient les mêmes. Comme précédemment, une prime fut promise à l'infirmière en chef par chaque grande malade sauvée ; ces malheureuses furent soignées comme si chacune d'elles eût possédé vingt-cinq mille francs de rente, ainsi que dans la première épidémie d'ailleurs. Cette fois, les appointements du suppléant (150 francs par mois, dans ce tempslà, sauf votre respect) ne furent point entamés, toutes succombèrent plus tôt ou plus tard, à ce point que j'allai trouver le directeur de l'Assistance publique, pour lui demander qu'on fermât l'hôpital ! La confiance dans l'excellent traitement n'y résista pas. Après la première épidémie (pourquoi ne pas le dire, puisque c'est vrai ?), cette série de succès avait inspiré au propriétaire de ma personne une certaine estime pour ses talents. Après la seconde,
il fallut bien s'avouer qu'on s'était considérablement surfait soimême ».
Terminons ces citations par le récit humoristique d'une fécondation ignorée: « A la fin de mon agrégation, il y a vingt-trois ans environ, on m'annonce, à six heures du matin, qu'une personne est là qui veut absolument me parler, qu'elle attendra mon lever.
« Devant une si grande insistance, je m'habille en hâte et je reçois.
« Je vois une dame d'une trentaine d'années, vêtue de noir, grande, brune, figure pâle, fatiguée, un sac de nuit à la main.
— Monsieur, me dit-elle, je viens d'un pays très éloigné. J'ai passé la nuit en chemin de fer et je repars dans une heure. J'ai fait ce voyage pour vous adresser une question. Le médecin de mon pays a été votre élève, voilà comment je sais votre nom et votre adresse.
— Mais, madame, lui dis-je, pourquoi n'avoir pas fait cette question à votre médecin ?
— Vous allez voir que je ne le pouvais pas. Il ne faut pas que je sois enceinte. Une femme peut-elle le devenir sans rapports, sa72S contact avec un homme ?
— Entendons-nous, madame, qu'appelez-vous sans contact ?
— Voici les faits : En revenant chez moi d'un château des environs, en calèche, avec un homme que j'aime et qui m'aime, mais auquel je ne dois pas appartenir, supposez tout, sauf le contact. Une grossesse serait-elle possible dans ces conditions ?
— Enfin, lui dis-je, madame, tout ouvrage est précédé d'une préface, d'un avant-propos ou d'une introduction ; y a-t-il eu une préface ?
— Tout, excepté cela.
— Ce serait un bien grand hasard, cela n'est pas probable ; laissez-moi vous examiner.
« Ses règles n'avaient jamais manqué ; elles manquaient depuis trois mois. L'aj'éole avait bruni. Le palper atteignait le fond de l'utérus au-dessus du pubis. Au toucher, le segment inférieur était développé. La muqueuse du pourtour de l'orifice vulvaire molle et un peu gonflée. Nausées, vomissements, dégoûts, picotements des seins, enfin tous les signes d'une grossesse probable. Je lui dis ce que je pensais, la pressant encore de tout me révéler. Elle m'affirma, avec un air de sincérité indéniable, qu'elle avait dit toute la vérité et s'affaissa sur un siège. » Cette femme ignorait la réflexion originale du célèbre Louis, disant qu'il ne faut
pas plus de matière fécondante pour une conception que d'encre pour le point sur un i.
Dans un autre cas, le D'' Horteloup, médecin de l'Hôtel-Dieu, lui fit examiner une malade de son service, portant une tumeur que Pajot reconnut pour un utérus gravide de quatre mois environ. Malgré les dénégations de la jeune femme, qui affirmait qu'elle n'avait eu aucun rapport sexuel depuis au moins trois ans, Pajot n'hésita pas à dire :
— Si cette fille n'est pas enceinte, je consens à ce qu'on me coupe la tête.
Ce à quoi la fille répondit sans hésiter :
— Eh bien, monsieur, on vous la coupera, car c'est impossible et vous ne vous y connaissez pas.
Quatre mois et demi après l'examen, la fille accouchait naturellement. Seulement alors elle se souvint qu'en remontant un soir de la cave, un garçon de la maison l'avait suivie.
— Mais, disait-elle, je n'aurais jamais cru avoir crié trop tard ! « ... Ces observations, ajoute-t-il, me sont revenues à lamémoire
quand j'ai eu à constater, par exception, des spermes de la richesse la plus extraordinaire. Si elles pouvaient le prévoir, combien les femmes se défieraient de ces mâles d'une si puissante opulence ! Au milieu d'une tranquillité complète, quelle stupéfaction pour elles en s' apercevant que les graines, jetées sur le seuil, ont pu s'introduire et fructifier dans la maison. Là est, en partie, le secret des grossesses avec intégrité de l'hymen ».
Avec tant d'esprit, Pajot a un travers.
Il croit aux décorations ; il est ambitieux de ces petits morceaux de soie dont les vétérinaires sont si heureux de nuancer leur boutonnière. Il voudrait, non le ruban rouge, puisqu'il l'a depuis trente ans, mais la rosette.
Maître, à votre berceau, comme à celui des princes chantés par Perrault, il est venu deux fées. L'une, la bonne, a dit : « Toi, tu seras le plus ingénieux homme du monde et je veux que, mieux que personne, tu aiguises une épigramme et saches mordre les sots » . L'autre, la Carabosse, a dit à son tour : « Oui, mais les sots se vengeront. Car je veux que tu désires les honneurs qu'eux seuls sont eh mesure de dispenser ; et, les plaques dont ils décorent les grands hommes, comme on décore les commissionnaires, ils te les refuseront, parce que, toute ta vie, tu les blesseras dans leur sottise ».
Que ne disposons-nous de la baguette qui dompte ceux qui distribuent rosettes, cordons et crachats ! Vous n'attendriez pas
longtemps, cher maître ! En notre impuissance, permettez-nous, tout au moins, de vous rappeler une anecdote bien connue. Sponini avait la poitrine couverte d'insignes de tout genre ; cela ne se refuse pas aux musiciens. On lui fit observer que Mozart n'avait aucune décoration.
— Mozart, répondit-il avec esprit, pouvait s'en passer.
Votre cas est le même. Voyons, que vous importe le mauvais vouloir de tel bureaucrate, qui, prévenu par quelque médiocrité haineuse, vous aura préféré un « services exceptionnels » quelconque? Seule, l'opinion des juges compétents doit vous tenir au cœur. Or, vous avez été, par eux, présenté DIX-HUIT fois pour le grade d'officier : par le doyen Wurtz, une fois ; par le doyen Vulpian, neuf fois ; par le doyen Béclard, huit fois. Et de pareils titres ne vous suffiraient pas ! N'y a-t-il pas, au contraire, quelque amusante originalité, à rester après tous vos services (l , après tous vos travaux (2), sur le môme degré qu'un rond de cuir illustré par ses mérites calligraphiques ?