‹ Accoucheurs et sages-femmes célèbresChapitre 18 sur 42 · LE DIABLE AU CORPS · texte numérisé non relu

LE DIABLE AU CORPS

Moitié du genre humain, sexe aim.ablc, enchanteur, A votre tribunal je dénonce un auteur Qui soutient, mais en vain, la chose est impossible, Qui soutient que cet être adorable et sensible, La femme, esprit céleste, ange auguste au dehors, A souvent... le dirai-je ?... a, quoi ? le diable au corps. Voici comment Le Duc, homme honnête, à l'épreuve, De cet étrange fait administre la preuve.

J'accouchais, dit Le Duc, à Paris, rue aux Ours, Une femme en travail depuis cinq à six jours ; Le fœtus était mort et les eaux corrompues^ Verdâtres, s'écoulaient des membranes rompues. Il est bon d'avertir que notre observateur, A ce que dit l'histoire, était un crocheteur. Le Duc, grâce au crocbet, mutile, arrache et tire

Du bassin de la femme, en proie à ce martyre. Les membres du fœtus en dissolution.

Mais à peine a-t-il fait cette opération, Que soudain, à travers la route vaginale. S'exhale en tourbillons une flamme infernale, Dont la force, l'éclat et la fétide odeur Glacent les spectateurs d'épouvante et d'horreur. Si le fait est constant, j'en conclus que le Diable, Fait au corps de la femme un ravage effroyable ; Mais Le Duc, qui du fait ofi're quinze témoins. Eut dû pour son honneur en citer un au moins. Ce méphitique esprit, phosphorique, inflammable, Était un fils d'Eole et non le fils du Diable.

Nous reproduisons l'observation décrite par Leduc, lui-même, et l'on verra que le récit de Sacombe, contrairement à son habitude, n'a rien d'exagéré :

« Le 15 décembre 1597, dit-il, je fus appelé pour accoucher la femme d'un postillon de M. le prince de Guéménée, Elle était en travail depuis trois jours, et les eaux s'étaient écoulées ; l'enfant à terme, mais sans vie, se présentait naturellement, la tête engagée au passage et la poitrine pleine d'une lymphe puante, qui sortit en grande quantité par l'ouverture que j'y fis avec un scalpel. Dans cet état, je tentai de faire l'extraction avec un crochet que j'enfonçai dans la tête, mais le cuir charnu de cette partie, tout gangrené, et les os du crâne saillants, séparés, ne purent soutenir l'effort de l'instrument. Les bras mêmes se détachaient sans peine du tronc, qui resta collé aux parois de la matrice, d'oîi je l'arrachai par une dernière ressource, qui fut de plonger mon crochet entre les vertèbres du dos, lesquelles se trouvèrent assez fermes pour me permettre de finir heureusement l'opération. Mais immédiatement après le dégagement de ce corps, et avant que le fond de l'utérus eût été débarrassé de l'arrière-faix, une flamme de couleur violette et d'odeur de soufre, dont la chaleur se fit sentir aux mains des personnes qui tenaient la malade, s'échappa de la vulve ; et cette exhalaison allumée qui s'étendait du dedans de la matrice à plusieurs pas, remplit, en s'éteignant incontinent, toute la chambre de fumée. C'était le premier accouchement de cette jeune femme, auquel elle survécut encore plusieurs jours. Je pourrais, dit en terminant l'accoucheur, ciler plus de quinze témoins oculaires de ce phénomène. »

Leduc, malgré sa grande réputation de probité et le témoignage

des quinze personnes qu'il invoque, aura de la peine à faire admettre le détail final. Et cependant, en 1803, un cas aussi extraordinaire a été rapporté par Pietro Moscati : ^( Un chirurgien de Castelnuovo délie Bocche di Cattaro, du nom de Goracuchi, appelé pour opérer une version sur une femme qui souffrait de la présence d'un enfant mort dans son sein, trouva une grande difficulté à franchir le col utérin. A peine l'eut-il dépassé, qu'il s'échappa, avec un sifflement, une quantité de gaz qui vint éteindre une lumière tenue à distance de l'opérateur et se transforma en un globe de feu, qui s'éteignit aussitôt (1) «. Le vrai peut quelquefois ne pas être vraisemblable.

Dans le chant septième de sa Luciniade, Sacombe passe en revue toutes les célébrités obstétricales et ne leur ménage pas les critiques, à l'occasion :

Adorez Hippocrate, élèves de Lucine, Oracle en Chirurgie, oracle en Médecine, Il posa de votre art les premiers fondements, Et tira du chaos l'art des accouchements.

Il est vrai qu'il commit une erreur capitale, Qui fut à la science, au sexe, Jjien fatale. Hippocrate n'a(hnet qu'un seul accouchement Naturel : quand la tête, avant l'enfantement, Nous dit-il, se présente au col do la matrice, Et que le sinciput dilate l'orifice.

C'est une erreur ; et Celse apprend que, sans (Kangcr, Los enfants par les pieds peuvent se dégager.

Toujours de la Nature interprète fidèle, Paul d'Egine, après lui, surpassa son modèle. Prudent, judicieux, savant ohservateur.

Il déchira le masque au front do l'imposteur ; Bannit des instruments rajjparcil forrnidahle, Et remit le travail aux mains d'un sexe aimahlc. Il eut des ennemis, mais le profond savoir, La vertu, les talents sont faits pour en avoir.

Rhodion à son tour imita Paul d'Egine.

Ce médecin savant, Allemand d'origine, Connut, pratiqua l'art, l'enrichit d'un Traité Plein de précision, et d'ordre et de clarté. Le spasme, le travail, la perte, le déhvre, Le fœtus mort, à fond sont traités dans son livre.

(1) A. MiLLOT. De Vohstètriqiie oi Italie.

MoscHiON, pkis exact dans ses descriptions, De la femme en travail peint les positions ; Du reste, en méditant sa sublime doctrine, On croit lire à la fo^s Rhodion, Paul d'Egine.

Albucasis... Ah ! Dieux, je sens mon cœur frémir. J'entends à son nom seul l'humanité gémir.

Celse, en Maitre de l'art, en dirigea l'étude, Des femmes en travail, il fixe l'attitude. Du crochet déjà né, partisan malheureux. Au moins il en défend l'abus trop dangereux. Il apprend à porter d'une main protectrice, Le perfide instrument au fond de la matrice, A respecter ses bords, inévitable écueil. En saisissant l'enfant par la bouche ou par l'œil

AviCENNE au fœtus fait une ligature (1), Et le forceps en main tourmenta la Nature.

Maurice AU mérita sa réputation, A force de forger il devint forgeron ; En filou très adroit il fit la Médecine, Et ses heureux larcins ont enrichi Lucine.

Mais la Postérité ne lui pardonne pas

D'avoir livré sans honte, à la faux du trépas,

Une femme en travail pour punir Chamberleyxe,

De s'être cru plus fin qu'un renard de la Seine.

Ses œuvres à mes yeux n'en ont pas moins de prix,

Mais j'ai pour leur auteur un souverain mépris ;

Mauriceau tout couvert du sang de sa victime.

M'épouvante, et jamais n'obtiendra mon estime. Paul Portal, vrai, naïf et sans prétentions,

N'a point enrichi l'Art par ses inventions.

Mais j'estime un auteur qui, modeste et sincère,

Me dit ce ({u'il a fait et non ce qu'il faut faire. Peu suivit la nature, et vrai praticien.

Ne traita point Lucine en mécanicien.

Attendons, disait-il, ses ordres en silence.

Attendons, car plus fait douceur que violence. Amand, par ses erreurs, vend cher la vérité.

Mais i)Ourquoi le juger avec sévérité ?

L'astre le plus brilhuit a toujours quelque tache,

Toujours au fond du puits la vérité se cache.

11 brisa les crochets de ses puissantes mains.

Et n'employa jamais des moyens inhumains.

(l) C'était uno lisicVe do drap î\ l'aide de laquelle on tirait la tête fiotale quand elle était trop voliiniineuse.

Deventer vit partout une matrice oblique, Et son fantôme vain fut son obstacle unique. On dirait qu'il a fait son ouvrage en rêvant. C'est don Quichotte armé contre un moulin à vent.

ViARDEL fit un livre, et sans vouloir médire, Aux élèves de l'Art il faudrait l'interdire ; C'est pour eux, en effet, un dangereux Auteur. Le Docteur Renchéri n'est pas plus radoteur ; Ah ! qu'il connaissait bien les sottises vulgaires. Cet impayable Auteur des Erreurs Populaires. Aussi parmi les sots tient-il un riche rang, De l'immortalité ce chef-d'œuvre est garant. Trop heureux si toujours amoureux de lui-même, Narcisse, il n'eût pas fait une imprudence extrême, D'attaquer méchamment qui ne lui disait rien. Et qui se rit de lui, I'anti-césarien.

Viardel dit qu'un monstre est un effet funeste, Des forfaits des mortels et du courroux céleste. Il a fixé l'époque où de secrets ressorts. Par d'invisibles nœuds unissent l'âme au corps. Accoucheur peu galant il pense et dit que l'âme Est plus lente à germer dans le corps de la femme. Suivant l'opinion de ce Docteur instruit, L'enfant vit à sept mois, et ne peut vivre à huit. A l'en croire, avec art, de sa main protectrice, Sans nul danger, du corps, il extrait la matrice. En lisant son ouvrage on n'est pas peu surpris. Que cet homme ait été célèbre dans Paris...

Pourquoi s'en étonner ? est-ce un si grand miracle ? Baudelocque, à Paris, fut jadis un Oracle. Que fit-il? bien du mal. Que savait-il? rien, rien. Mais il fut intrigant, riche et Césarien.

Lamotte, habile, adroit^ doué d'intelligence, A rédiger les faits mit trop de négligence. Ou peut-être le temps ne lui permit-il pas De peindre la Nature avec tous ses appas.

OuLD, savant dans son art, avec l'œil du Génie, Porta sur le bassin le compas d'Uranie, En fixa l'étendue, et ce premier pas fait. Fut pour l'Art un prodige et pour l'homme un bienfait.

Mesnaud, des accoucheurs guide sage et fidèle, N'est pas des Ecrivains le plus parfait modèle.

AsTRUC, astre brillant paraît sur l'horizon. Et ramène avec lui le jour de la raison. Protecteur du beau sexe, il l'instruit, l'encourage.

Et cherche à le venger d'un sexe qui l'outrage.

Clément dut au hasard sa vogue et son crédit, Il enrichit moins l'art, que l'art ne l'enrichit. Accoucheur des Laïs, en dépit de Lucine, Clément fit fortune où... maint amant se ruine.

Puzos, par Morisot, avec soin rédigé, Nous offre de son art un utile abrégé.

Smellie, aidé par Ould, décrit, démontre en maître, Les détroits du bassin et chaque diamètre, Mais JoNHSON, son disciple, à travers le bassin. Suit en vain le fœtus dans sa route hors du sein ; Et cependant Smellie eut peu de renommée ; Des accoucheurs savants sa pratique estimée, Dans sa patrie ingrate eut peu de partisans. Les mécaniciens sans génie, artisans.

De ses talents jaloux, redoutant pour modèle. De la simple Nature, un esclave fidèle. Rabaissaient sa pratique aux yeux des ignorants, Et lui fermaient ainsi tout accès chez les grands. Tes rivaux ne sont plus, ô Smellie ! et l'histoire, Qui grava tes écrits au Temple de mémoire N'a pas daigné transmettre aux siècles à venir, Le nom de ces intrus que l'oubli doit punir.

Levret, né sans talent, dut tout à la fortune, Que l'aspect d'un savant, déconcerte, importune^ Et qui par un caprice ordinaire à Paris, Parmi les ignorants choisit ses favoris.

De Levret aujourd'liui je m'érige en censeur, Et serai peu surpris, qu'il trouve un défenseur. Je n'ai nul intérêt à flétrir sa mémoire. D'autres en ont peut-être à défendre sa gloire.

Si dans l'art didactique une noble clarté, Doit caractériser l'auguste Vérité, Ou j'ai peu vu des cieux cette fille ingénue. Ou Levret, h coup sûr, ne l'a jamais connue. De nuages épais sans cesse enveloppé.

De ce qu'il ne dit point, on le croit occupé, Il ignore, ou mesure, en mauvais géomètre, Du détroit supérieur le double diamètre. De la culbute antique heureux llostauralour. Du fœtus à sept mois, il fait un grand sauteur ; Au centre du bassin, il place la matrice, Et du corps vers son fond, met sa force cxpultricc. Sur des riens, tour à tour, ou prolixe ou dilTus,

190 LES AGCOUCHEUI\S CÉLÈBRES

Tous ses écrits, de mots, sont un amas confus.

La pratique en ses mains ne fut pas moins fatale. Dans Mauriceau, puisant une erreur capitale, De l'enfant sans motifs, il va chercher les pieds. S'il nous eût dit combien d'enfants estropiés, Durent à sa méthode une fin malheureuse, Sa pratique aujourd'hui serait moins dangereuse. Mais la terre discrète en son sein ténébreux. Dit Smellie, a caché ses essais trop nombreux.

De ses fils le plus jeune, heureux fruit du Génie, Qui de son père un jour eût servi la manie, Qui sans doute à sa gloire eût mis le dernier sceau, Son tii-e-tôte hélas ! mourut presque au berceau, Mais le crochet à gaine et le forceps son frère, Surent le consoler d'une perte si chère ; Aussi jusqu'à la rage il les aima tous deux, La nature, à ses yeux, ne fut rien au prix d'eux ; Enfin, la Parque errait sur ses lèvres mourantes. Qu'il les pressait encore de ses mains défaillantes.

Le grand Levret n'est plus, exempte de remords, Puisse son âme en paix reposer chez les morts ! Mais parmi les vivants, son nom toujours sinistre. Dira que de la Mort Levret fut le ministre.

Cependant, ce Levret, charlatan avéré. Était un Dieu puissant du sexe révéré ; La Nature aux abois, expirait sous sa plume. Nouveau Vulcain, son bras faisait gémir l'enclume, Des Cyclopes sans nombre allumaient ses fourneaux. Déjà Lucine en France avait mille arsenaux ; Enfin l'Art triomphait, lorsqu'un heureux Génie, De nos instrumenteurs vint guérir la manie.

Génie observateur, esprit vaste et fécond. Lumineux, méthodique, élégant et profond. Petit parle, on se tait. Oracle en Médecine, Il triomphe, et ses droit sont rendus à Lucine. Art heureux, si Petit, bienfaiteur des humains, Eût daigné consacrer ses leçons par ses mains.

Le fameux Roedereh, oracle en Germanie, Des leviers, des crochets propageait la manie, Avec peu de talent, il parcourt l'Univers ; Adoptant des auteurs les sentiments divers. D'Edindiourg à Madrid et de Paris à Rome, Il ne trouve, il n'admire, il ne voit qu'un grand homme Le grand Levret. Levret est la divinité. Qu'il adore et surpasse en inhumanité.

XIX"^ SIÈCLE lî)l

SiGAULT l'une avec l'autre, a fait battre deux femmes, Deux sœurs, qui se sont dit mille injures infâmes, De dures vérités. Pourquoi ? Pour deux pubis. Qu'en est-il résulté ? L'Europe a crié bis.

White, Hunter, Young, Cowpeb, hommes illustres, L'art des accouchements fut, en moins de cinq lustres, Porté par vos talents vers la perfection. Quand Paris, de tout temps, émule d'Albion, Voit encor ses Docteurs, sous l'orgueilleuse Hermine, Rougir de se vouer au culte de Lucine. Insensés !.... Trop heureux qui sert l'humanité. Et d'un devoir si doux, sait tirer vanité.

Les débuts d' Antoine Dubois (1756-1837) furent pénibles. A vingt ans, il quitte sa ville natale, Gramat, en Quercy, fait à pied le voyage de Paris pour trouver un oncle aisé, mais bourru et avare :

— Pourquoi, dit brusquement celui-ci au nouvel arrivé, êtesvous venu à Paris, sans ma permission ?

— Mon oncle, reprit modestement Antoine, je n'aurais pas voulu vous désobéir.

Le lendemain, son parent le conduisit au port au blé ; il lui fit charger sur ses épaules un sac de sel et lui dit de l'accompagner. En passant devant le Louvre, son oncle l'arrête pour lui faire considérer la belle colonnade ; le pauvre garçon, pliant sous le faix, dut demander à cet admirateur intempestif de Perrault la permission d'aller se débarrasser de son fardeau ; il promettait de revenir régaler ses yeux un jour qu'il aurait les épaules moins brisées. « Ce mauvais parent, raconte F. Dubois, d'Amiens, alla plus loin : il exigea que son neveu descendît dans la rue et balayât sa porte ! Le pauvre Antoine avait dû se soumettre à cette humiliation. Mais une de ces femmes du peuple, qui ont, comme on le dit, le cœur sur la main, une marchande de tripes, qui occupait un petit rez-de-chaussée du voisinage, se sentit tout émue en voyant ce garçon à l'air si ouvert, si distingué, s'acquitter d'une semblable corvée.

— Laissez-moi faire cela, mon enfant, lui dit-elle en lui prenant le balai des mains.

Et comme Antoine faisait quelque résistance :

— Vous n'êtes pas fait pour cela, reprit-elle ; tenez, chacun son métier ; je suis une pauvre boutiquière, mais j'ai pas mal de débit ; vous tiendrez mes petites écritures et nous serons quittes.

Dubois souscrivit à cet arrangement, et les choses s'arrangèrent ainsi, au grand contentement de l'oncle, qui n'eut rien à débourser.

Plus tard; il étudia la chirurgie, sur les conseils du médecin de son oncle, mais celui-ci voulait le mettre dans l'état ecclésiastique pour ne plus l'avoir à sa charge, aussi lui signifia-t-il que, sauf la table, il ne devait rien attendre de lui. Antoine donna des leçons de lecture et copia des rôles de procédure.

Une fois dans la carrière, il marcha à pas de géants : après la mort de Baudelocque, il était choisi comme accoucheur de Marie- Louise (i).

Après l'Empire, il ne fut appelé qu'une seul fois par la famille royale. C'était auprès du duc de Berry qui venait d'être mortellement frappé d'un coup de poignard. Bougon, voulant faire du zèle^ se mit à sucer la plaie ; Dupuytren la sonda, contrairement à ce qu'il indiquait dans ses cours; Dubois, plus sage, ne fit rien. La duchesse de Berry lui a conservé rancune de cette inaction, qu'elle accusa d'indifférence, et refusa de le recevoir quand, étant àBlaye, il fut envoyé vers elle par le gouvernement. On raconte qu'auprès du lit du duc de Berry, Louis XVIII désirant être renseigné sur la gravité de la blessure, voulut se servir du latin que son neveu ne savait pas ; il s'adressa donc dans cette langue à Dupuytren qui, soit surprise ou défaut d'habitude, ne put répondre. Dubois, avec son remarquable esprit d'à-propos, répondit immédiatement une phrase dont la correction et la concision frappèrent vivement le roi.

Il fut, en même temps que Baudelocque, en butte aux attaques de Sacombe, au sujet de l'opération tentée, sans succès, sur la femme Vasseur. Il faut croire que Dubois pensait que la critique, même celle de Sacombe, pouvait avoir ses droits dans cette affaire, car non seulement il ne poursuivit pas, comme Baudelocque l'avait fait, son diffamateur acharné, mais il obtint que le mari de la victime retirât la plainte qu'il avait portée devant les tribunaux. D'ailleurs, ce que ne dit pas Sacombe, c'est que Dubois ne cessa, dans la suite, de veiller sur l'enfant de la malheureuse Vasseur : sans doute en souvenir de sa naissance, elle avait reçu le prénom de Césarine. L'indifférence de Dubois devant les injures d'un indigne confrère, s'explique encore par ce trait de caractère auquel il fait allusion dans sa devise : Bene agere ac Ifetari, bien faire et vivre en joie (2).

(1) V. les Accouchements à la cour.

(2) Cette devise semble avoir été empruntée à un homonyme du XVI'' siècle, Jacques Dubois d'Amiens, Jitrohtis Si/lriiis Àiiihiaiiua.

Dubois fut incommodé, dans sa quatre- vingtième année, par un calcul de la vessie et, coïncidence assez curieuse, il avait étudié, avec une sorte de prédilection, les maladies des voies urinaires.

— Mais, lui disait un jour un confrère en manière de consolation, ceci ne doit point vous effrayer, vous qui connaissez si bien cette maladie et l'opération qu'elle exige.

Antoine Dubois.

— C'est précisément pour cela, répondit Dubois, que je ne me ferai pas opérer. Civiale, pour le décider, conduisit chez lui un malade atteint de la pierre et l'opéra sous ses yeux. L'argument fut péremptoire ; Dubois accepta l'opération et fut débarrassé de son calcul. Il mourut quelques années après d'une double fluxion de poitrine.

On a dit de lui qu'il était souvent inhumain et ne craignait pas de porter le désespoir dans l'àme de ses malades, c'est le contraire qui est la vérité. Un de ses compatriotes était venu le consulter pour une vieille carie de l'articulation coxo-fémorale ; il se disait décidé à tout tenter pour se guérir. Dubois, après l'avoir entendu en toutes ses explications, lui répondit simplement :

ACC0UC1IEUR,S ET SAGES-FEMMKS CKLEBIiES.

— Va-t'en, va-t'en, retourne dans ton pays ; va-t'en, te dis-je, voilà mon avis.

Le malade, mécontent, alla consulter un autre praticien moins circonspect, se fit opérer et mourut en trois jours.

On lui a prêté des mots cruels mais nullement authentiques. Le suivant fort excusable pourrait bien être vrai : Une femme était sur le point de devenir mère et faisait mille façons, exagérées peut-être, qui étonnaient le docteur.

— Pensez, dit-elle, à bout d'arguments remplis de pudeur un peu coquette, que je n'ai que vingt ans... ah! si j'en avais quarante !

— Eh bien, retenez-vous jusque-là, dit le docteur. Et prenant son chapeau, il sortit furieux. Jacques-Pierre Maygrier (1771-1834) est l'auteur d'un grand

ouvrage, les Nouvelles démonstrations d'accoucheynent, dont les planches sont, pour la première fois, artistement dessinées ; il pousse le luxe jusqu'à en publier pour certaines descriptions où la plume aurait suffi, comme par exemple le toucher debout et le toucher au lit.

Joseph Capuron (1767-1850) se destinaità l'état ecclésiastique. La Révolution survint et Capuron se fit accoucheur. Pourquoi pas? Sainte Marguerite étend bien sa protection à la fois sur l'Église et les femmes en couches.

« Simple, frugal, dit F. Dubois, vivant de peu, vêtu au mois de juin comme au mois de janvier, et menant encore, à plus de quatrevingts ans, la vie d'un aspirant à l'internat. Tel était Capuron, se privant de toutes les aises de la vie, qu'on savait riche, qu'on croyait, comme tant d'autres vieillards, occupé à thésauriser pour quelques collatéraux et qui ne thésaurisait que pour les pauvres. Jamais élève n'a vécu plus durement que lui : son intérieur était aussi sévère, aussi pauvre que la cellule d'un moine ; une poussière épaisse couvrait ses quelques livres et tout son mobilier ; un vieux bureau couvert de manuscrits, quelques chaises de paille, et quelques tablettes de sapin, c'était à peu près tout l'ameublement de son cabinet ; je ne sais si jamais un peu de feu a égayé ce sombre réduit. L'usage des voitures lui était complètement étranger ; on le voyait dès le matin, en plein hiver, courir aux cliniques, le visage rougi par le froid, et vêtu d'une simple redingote que personne ne se souvenait d'avoir vue neuve. » Il fut emporté par une gangrène sénile.

Voici le sommaire de ses dispositions testamentaires :

A sa famille, 148,000 francs.

Aux hospices de la Charité de Paris, d''Auch (où il fit ses humanités) et de Condom, 120,000 francs, à partager par tiers entre ces établissements.

Aux missions étrangères de France, pour la propagation de la foi (i), 40.000 francs.

A la Société de Saint-Vincent-de-Paul, pour les familles indigentes, 20,000 francs.

Aux pauvres de la paroisse de Saint-Sernin (lieu de sa naissance), 12,000 francs de rente.

Aux pauvres de Castéra-Verduzan (dont il avait inspecté les eaux), 600 francs de rente.

Aux pauvres de la paroisse d'Aigueteinte, près de Condom, 400 francs de rente.

Aux pauvres de la paroisse de Saint- Sulpice, à Paris, 1,200 francs.

Au séminaire d'Auch, 1,000 francs de rente, pour entretenir à Paris un jeune prêtre du diocèse, auquel ce secours serait nécessaire pour toutes les hautes études ecclésiastiques, pendant trois ans, à l'expiration desquels ce jeune prêtre serait remplacé par un autre, jouissant des mêmes avantages, et ainsi pour d'autres, de trois ans en trois ans, à perpétuité.

Ala commune de Saint-Puy, 2,000 francs de rente, dont 1,000 pour la fondation d'un prix de vertu à décerner, chaque année, au jeune homme ou à la jeune fille qui se seront distingués par leur bonne conduite jusqu'à l'âge de vingt et un ans; et 1,000 francs pour la fondation d'un prix d'agriculture à décerner, chaque année, aux deux cultivateurs, propriétaires ou bordiers, qui auront le mieux travaillé leur terre.

A l'Académie de médecine, 1,000 francs de rente, pour la fondation perpétuelle d'un prix dont elle déterminera elle-même le programme et les conditions.

Et enfin 2,000 francs de rente à la bonne gouvernante qui avait entouré de soins sa vieillesse.

Voilà quel était le mot de cette énigme inexplicable de la vie de Capuron : c'était pour arriver à ces munificences, qu'il s'était imposé de perpétuelles privations !

Pajot raconte qu'un jour, le vieux Capuron le voyait, à laCha-

(1) Il était tr63 religieux, mais cliez lui la dévotion ne fut pas, comme pour tant d'autres, un moyen de parvenir ; il eut pour clients les petites gens et non les grandes dames du faubourg Saint- Honoré.

rite, examiner une femme enceinte qu'on soupçonnait de porter deux enfants • — Mon ami, lui dit le vieux maître, il n'y a qu'un moyen certain

de savoir si la grossesse est double ; quand on a vu sortir un fœtus, si l'on en sent un autre, on est sûr qu'il y en avait deux.

— C'est pourquoi, ajoute Pajot, nous avons pris l'habitude de dire à toute parturiente, quand la tête se présente, je sens une tête et non la tête, en prévision d'une grossesse gémellaire que la cliente ne nous pardonnerait pas d'avoir méconnue.

L'expérience d'EvRAT et de Denyau n'a profité qu'à eux; ils n'ont rien publié. Tel n'est pas le cas de Claude Gardien qui, « dans ses ouvrages, est, suivant Velpeau, diffus, souvent obscur, fatigant à lire et partout d'une stérilité désespérante » ; il eut donc mieux fait d'observer la réserve de ses deux précédents collègues.

Marie-Alexandre Desormeaux (1778-18:29), fut le premier professeur d'accouchements nommé au concours. Il obtint, en 1811, la chaire laissée vacante par la mort de Baudelocque.

Son père qui, lui aussi, professait l'obstétrique, était mort subitement durant son cours ; le fils fut enlevé d'une manière aussi soudaine: une angine de poitrine l'étouffa, tandis qu'il montait dans son cabriolet.

Pendant la Révolution, la clinique de Desormeaux père fut témoin d'une scène assez curieuse. La nuit du dimanche 27 janvier 1793, une patrouille, entendant du bruit dans lamaisoadecet accoucheur, força la porte cochère et celle de la salle d'où partait le bruit ; elle se trouva au milieu d'élèves des deux sexes, assistant à l'accouchement d'une femme dans les plus grandes douleurs ; une des élèves sages-femmes ne put contenir son indignation d'une pareille violation de domicile, et souffleta d'importance le chef de la patrouille qui se retira aussitôt. Nous reproduisons une gravure de l'époque qui représente cet incident (fig. 107).

Louis-Charles Deneux (1767-1846), d'abord simple praticien de campagne, dut à de hautes protections plutôt qu'à son mérite d'être admis aux Tuileries, où, sous les dehors d'un franc picard, il sut acquérir toute la souplesse du courtisan. La duchesse de Berry se l'attacha en qualité d'accoucheur et lui resta fidèle même dans l'exil. Deneux fut professeur i?z2Ja?"^i5us; en effet, sans autre concours que celui des circonstances, par ordonnance de 1823, on lui créa une chaire de clinique d'accouchement ; il ne l'occupa jamais, se contentant d'assister aux examens et de porter la robe de professeur; c'est sous ce costume qu'il figure aujourd'hui encore à l'Académie avec la poitrine constellée de nombreuses décorations (fig. 108). On peut le voir, sans sa barbe, dans un tableau de Fragonard, la Naissance du duc de Bordeaux, où il est repré-

sente dans la ruelle du lit, parfaitement ressemblant, comme du reste tous les autres personnages de cette toile historique.

Il fut destitué en 1830 par M. de Broglie qui, dans son rapport au ministre, disait, avec raison, que la dissolution de l'Ecole de médecine, en 1823, avait été un acte odieux; on ne pouvait plus justement qualifier l'intrusion de professeurs mis arbitrairement à la place de leurs anciens maîtres.

Fie. 108. — L.-C. Uencux.

Il a été longuement question de Deneux dans nos Accoudiements à la cour, où nous avons reproduit la plus grande partie de ses mémoires sur la naissance des enfants de France; nous rappellerons seulement qu'après avoir assisté, à Blaye, la duchesse de Berry, devenue comtesse de Lucchesi Palli, il accompagna sa noble cliente, à sa sortie de la citadelle, jusqu'à Naples. Dans les environs de R,ome, il fut dévalisé par des bandits. Plus tard, elle

le demanda du fond de l'Allemagne, par un hiver des plus rigoureux : Deneux eut la constance de se mettre en route, malgré son ^rand âge et, à son retour, sa berline ayant versé dans un ravin,

il eut deux eûtes Iracturécs ! Il voulut retourner en Allemagne à un second appel, mais, âgé de 80 ans, il fut obligé de céder sa place

à un autre. D'ailleurs sa royale cliente n'avait guère été prodigue envers lui, sinon de mots piquants, et Deneux mourut à Nogentle-Rotrou, avec une modeste pension de 1,200 fr.; c'est tout ce que lui avaient valu ses services à la cour de France.

Demangeon s'était permis de publier un Examen critique de la doctrine et des procédés du citoyen Sacombe, dans l'art des accoucfiements, ouSacombe en contradiction avec les autres accoucheurs, avec la physiciue, avec la géométrie et avec lui-même. Dans sa B.ésurrection, Etrennes aux dames pour Vannée mil huit cent dix-huit, Sacombe répliqua ainsi : « L'auteur, un de mes élèves, a eu l'impudence de m'en envoyer un exemplaire, que je conserve précieusement, signé de sa main, comme un témoignage de sa gratitude. L'auteur sublime dé l'Evangile, n'a eu que treize apôtres, parmi, lesquels s'est trouvé un Judas, faut-il s'étonner que parmi dix-sept cents élèves accoucheurs ou accoucheuses, sortis de mon école, il se soit trouvé un Judas qui m'a trahi par un présent, en me livrant aux césariens, qui m'ont traîné de tribunal en tribunal, qui m'ont fait condamner injustement, qui m'ont enfin crucifié entre deux insignes larrons.

<( A l'exemple de mon divin maître, je te pardonne, moderne Judas. De grâce, ne va pas te pendre; je ne te souhaite d'autre mal que celui que tu souhaites à toi-même : c'est qu'on lise ton ouvrage, tu seras assez puni, et je serai bien vengé. »

Dans la Luciniade, est racontée une mésaventure qui serait arrivée au même Demangeon :

Le mardi gras, ce jour fertile en mascarades,

Du docte Demangeon les malins camarades,

Voulurent à ce fat donner une leçon.

Attiré par l'appât il mord à l'hameçon.

Voici le fait. L'un d'eux, de mine assez gentille,

En femme encemte, à terme, avec grand art s'habille,

Et dans sa chaise-longue en tapinois s'étend.

On mande Demangeon. Il arrive à l'instant.

Docteur, j'ai mis en vous toute ma confiance, Dit le masque en travail. Avec impatience. Depuis deux jours j'attends le bonheur de vous voir. Votre dextérité, votre profond savoir, Ahi !... Docteur, excusez, je souffre le martyre !.. Ahi !... je sens quelque chose ici qui me déchire. — Tant mieux, dit Demangeon, vous allez accoucher. Permettez. — Ouf, Docteur. — Laissez-moi vous toucher.

— A votre voix je sens que ma douleur s'apaise ;

Ah ! mon sauveur! souffrez, Docteur, que je vous baise.

On voulait me contraindre à faire un autre choix,

Mais de la renommée écoutant peu la voix.

Je vous ai préféré, le dirai-je, à Sacombe...

Au secours, cher Docteur, je me meurs, je succombe ;

De la vulve à l'instant sort un corps étranger.

Par pitié, mon Docteur, daignez me soulager.

A ces mots, plus tremblant que n'est le vert feuillage. Qu'agite un vent fougueux, précurseur de l'orage. Du temple de Lucine ignorant le chemin, Demangeon à tâtons porte au hasard sa main Sur le serpent maudit qui tenta la bonne Eve, Et dont la tête alors se raidit et se lève. Il pâlit. De sa voix les débiles accents Ont trahi, malgré lui, le trouble de ses sens. On l'interpelle en vain. Il se tait, il recule. Enfin, il dit ces mots qu'à peine il articule : Madame, excusez-moi, je reviens à l'instant. Et le voilà parti. De sueur haletant.

Il arrive au logis. — Mon Maître, ah ! mon cher Maître ! Me dit-il, accourez... Oui, daignez me permettre D'implorer à genoux votre puissant secours. C'est à vous qu'au besoin vos enfants ont recours. Une dame !... ah ! grands Dieux ! quel état pitoyable ! Un enfant,., qu'ai-je dit ?... c'est un monstre effroyable. Ciel quel accouchement ! venez^ ne tardez pas. Si vous voulez. Monsieur, l'arracher au trépas,

— Calmez- vous^ à vous suivre, ami, je me dispose. Mais de tant de frayeur expliquez-moi la cause ; Calmez-vous, reprenez l'usage de la voix.

— Mandé par une femme, enceinte de neuf mois. Eprouvant du travail la crise la plus vive,

Au milieu de la nuit à son logis j'arrive. Je la touche et je sens, non un foetus humain. Mais un corps cylindrique ayant un quart de mètre, Et quant à son volume, en effet, mon cher Maître, Pour ne vous point mentir, je ne sais trop combien; Quand on a peur, hélas ! on n'y voit pas si bien.

Comme il disait ces mots, nous entrons chez la dame : On eut dit, à la voir, qu'elle avait rendu l'âme. J'approche de son lit pour lui tâter le pouls. Et dans cet attirail je reconnais Le Doux. Il me saisit la main, la presse, et ce langage A tout dit. Jc^me prête alors au badinage

Et d'un air sérieux, pratiquant le toucher,

Pour ne point éclater, je feins de me moucher,

Et tirant à l'écart mon élève docile,

Devenu par vengeance et Judas et Zoïle,

Je lui dis : — Demangeon, pour cet accouchement,

J'ai besoin du foi-ceps, revenez promptement.

L'éclair n'est pas plus prompt. Il vole h ma demeure,

Prend l'instrument fatal et l'apporte sur l'heure.

— IMadame, dis-je alors, m'adressant à Le Doux. Je voudrais obtenir une grâce de vous ;

Pour l'intérêt de l'art, daignerez-vous permettre Que quelques jeunes gens aident ici leur Maître.

— Volontiers, dit Le Doux, l'œil en pleurs... Néanmoins, C'en est assez, je crois, de cinq à six témoins.

Et soudain j'introduis, si j'ai bonne mémoire, Vauvilliers, Pin, Durand, Blak, Duval et Grégoire.

— Daignez mettre le comble à toutes vos bontés. Madame, dis-je alors. — Quoi, Monsieur ? — Permettez Qu'à découvert ici Demangeon vous opère ;

Un tel accouchement ne peut qu'être prospère.

— Ah ! mon cher Demangeon, il faut que ce soit vous, Pour que j'outrage ainsi la pudeur, dit Le Doux.

Et soudain repoussant au loin sa couverture, Il se montre sans voile, et tel que la nature Le pétrit de ses mains quand sa mère le fit. Mais quoi ! sans le vouloir, je dis ce que l'on vit ; L'on vit de Demangeon l'imiiérilie extrême, Et de son amour-proiiro il se punit lui-même.

On conçoit qu'après une pareille plaisanterie, Demangeon ait pu conserver delà rancune pour son ancien maître.

Mathias Mayor (1785-1846) était un habile chirurgien de Genève ; il pratiquait les accouchements à l'occasion. Entre autres appareils ingénieux, il invente, pour la démonstration, un bassin en fils de laiton, qu'on peut déformer à volonté et qui permet de simuler les vices de conformation de cette région. Mais son plus beau titre de gloire, est l'application qu'il fit à l'obstétrique de l'auscultation, découverte par Laënnec. Malheureusement, son heureuse conception passa presque inaperçue et ce fut Lejumkai: DE Kergaradec qui, trois ans plus tard, eut le mérite d'attirer sur elle l'attention des accoucheurs.

Auguste Bauuelocque (171)5-1851) était le fils d'un cousin germain du premier accoucheur de ce nom ; il ne se montra pas indi-

gne de cette parenté. Il voit déjà, dans les affections puerpérales, l'influence nocive des miasmes, précurseurs de nos microbes modernes ; mais il eut le tort de trop généraliser sa doctrine et d'attribuer la même cause efficiente à certaines maladies, comme la scrofule, où l'hérédité joue le principal rôle. Il fut mieux inspiré en inventant le céphalotribe, pour broyer la tête fœtale dans les bassins rétrécis, et en conseillant de comprimer l'aorte abdominale dans les cas d'hémorrhagies utérines. A 48 ans, pendant une consultation, il eut une première attaque d'apoplexie, au moment où il allait répondre, avec sa vivacité ordinaire à un interlocuteur peu obligeant. Plus tard, une seconde attaque le priva do la vue , une amélioration sensible survint, mais Baudelocque se mit en tête deux imaginations qui aggravèrent rapidement son état. « A tort ou à raison, dit Dubois d'Amiens, il avait l'intime et déplorable conviction que s'il laissait arriver dans ses yeux le moindre rayon de lumière, il perdrait immédiatement connaissance; et que s'il se plaçait dans une position horizontale, il serait pris d'une suffocation mortelle. Dès lors il se condamna à vivre dans une pièce dont les volets, exactement fermés, interceptaient toute lumière, et à demeurer perpétuellement assis sur un fauteuil, les bras constamment élevés et soutenus par une espèce de balustrade. Quand j'allais visiter cet infortuné collègue, c'était sa voix qui me guidait au milieu de ces ténèbres ; il restait ainsi habillé nuit et jour, ne voulant pas même que, dans cette profonde obscurité, on le débarrassât des lunettes qu'une excessive myopie l'avait toujours obligé de porter. »

Malgré sa grande réputation, il mourut sans fortune et eut pu prendre pour devise celle d'Adhémar : Plus dl tanneur que cV honneurs. Bien différent est un de ses descendants, ancien préfet du second empire, qui ayant épousé une princesse exotique, eut l'idée quelque peu puérile de chercher à ennoblir son nom, des plus roturiers, en le divisant, pour en dégager une particule : Bau de Locque; nous avons une de ses cartes de visite entre les mains.

François-Joseph Moreau (1789-18G2) eut une grande vogue dans la première moitié du siècle, et aussi un grand succès comme professeur. Son fils, Alexis-Joseph, suivit la môme carrière, sans autre mérite que d'être le fils de son père. En 1853 Pajot, qui n'était pas riche, faisait un cours payant; Moreau, héritier des faveurs sonnantes dont la fortune avait gratifié son père, lui opposa un cours gratuit, place de l'École de médecine. Pajot, qui déjà

n'avait ni sa langue ni sa plume dans sa poche, lui décocha l'épigramme suivante (1) :

Fii;. 110. — F.-J. Moreau.

Quelle est cette affiche qu'on colle Quoi ! Moreau, place de l'Ecole !

De briller dans ce cours nouveau Le descendant du Pèr' Moreau Aura des chances peu communes.

A condition toutefois Qu'il n'y parlera que chinois Et qu'il débitera des prunes.

Paul Dubois (1795-1865), fils d'Antoine, fut un brillant professeur comme son père et, tout comme lui, il fut accoucheur de têtes couronnées, dirait Joseph Prudhomme. Le père eut la confiance de Marie-Louise, le fils eut celle de l'impératrice Eugénie. Nous

(1) Pour la bien saisir, qu'on se rappelle l'adresse de la fameuse mère Moreau, dont les successeurs, sous le nom de la fondatrice, débitent leurs prunes ou chinois, place de l'École, près du Pont-Neuf.

avons raconté ailleurs (1) les incidents curieux de ces accouchements impériaux. La simple application du forceps sur une tête do prince lui valut le titre de commandeur de la Légion d'honneur.

FiG. 111. — Paul Dubois

Alfred-Louis Velpeau (1795-1867), fils d'un maréchal-feiTant de la Brèche, sut prouver que le mérite sait se passer d'aïeux. Avant d'être l'illustre chirurgien que l'on connaît, il s'était distingué dans les accouchements, comme professeur, comme praticien et comme auteur. En 183."), il fit paraître un ÏYaife qui peut encore être consulté avec fruit.

(1) V. Ie3 Accouchements à la Cour.

C'est une circonstance imprévue, relative à l'obstétrique, qui attira sur lui l'attention d'un homme de mérite, M. Ducan, et contribua à lui faire prendre son essor vers un avenir des plus brillants : « Une femme de village, raconte M. de Lansac, qui n'avait que trop sujet de regretter d'avoir mené une conduite irrégulière, devint folle à la suite de ses couches. Son idée fixe était littéralement qu'elle avait le diable dans le ventre. Après de nombreux essais tentés, sans amélioration dans l'état de la malade, Velpeau lui administra de l'ellébore ; ce remède détermina quelques accidents assez inquiétants pour qu'on dût appeler M. Bodin, médecin, résidant à Saint-Paterne. Celui-ci s'enquit du fait et le raconta à M. Ducan, qui demeurait à trois kilomètres de l'endroit et dont il était le médecin. On manda le jeune homme qui n'était nullement rassuré sur la cause de cette entrevue. En effet, il commença par essuyer une verte mercuriale sur son imprudence et les dangers auxquels elle aurait pu l'exposer ; puis on l'interrogea s'il se sentait une passion bien irrésistible pour la médecine, et sa réponse affirmative excita le rire des deux incrédules. Néanmoins, M. Ducan. homme plein de générosité, s'était ému au récit qu'il avait entendu des nobles efforts du pauvre enfant du vétérinaire. Vivement intéressé en sa faveur, il le fit revenir et le sonda avec autfint de délicatesse que de bonté, pour savoir s'il consentirait sans répugnance à profiter des leçons du précepteur de ses enfants. Pénétré de reconnaissance à cette proposition, Velpeau accepta avec effusion le bienfait auquel il allait devoir une instruction plus sérieuse et plus profitable. On conçoit quelle fut son ivresse ! quelles espérances se réveillèrent dans son âme! à travers quel prisme rayonnant il entrevit l'avenir ! Une fois le pied sur le seuil de la carrière, il la parcourut à pas de géant. Aussi se montra-t-il digne de la bienveillance de son protecteur, en faisant des progrès si rapides, qu'au bout de quelques mois, il traduisait les classiques inférieurs, et put aborder les auteurs du premier ordre. Sa prodigieuse facilité pour apprendre, étonna M. Ducan, qui décida le maréchal-ferrant à l'exempter des travaux de la forge.

« Enivré d'un juste orgueil, à cette pensée que son fils pouvait un jour devenir officier de santé, ce bon père consentit à le laisser aller à Tours, en mai 1816 ».

Il y a cinquante ans environ, Velpeau émettait un vœu fort sage : « Il faut, disait-il, que les portes de la Maternité s'ouvrent pour les médecins et les étudiants. Je n'ignore pas que, pour en défendre les abords, on oppose la considération des mœurs et de

l'humanité. Mais où serait le danger pour ces deux grands intérêts ? Ce qui les outrage, c'est le régime actuel d'une aussi belle institution frappée de stérilité. Lorsque l'on songe que l'on ne fait pas moins de deux mille accouchements par an à la Maternité, et que ce trésor est à la disposition d'une centaine de sages-femmes qui en sortent chaque année, et qui. une fois libres, n'auront

FlG. 112. — Veli)eau.

d'autre mission, d'autres] droits, que de présider aux accouchements simples ! Qu'y aurait-il, au contraire, de plus conforme à la morale et à l'humanité, que de rendre habiles et savants ceux que leur profession appelle à secourir les femmes dans un travail difficile et à protéger l'homme à sa naissance ? »

Après un demi-siècle, ces conseils ont été enfin entendus. La Faculté, d'accord cette fois avec l'Assistance publique, vient de transformer la chaire d'accouchement théorique, que Pajot occupait naguère si brillamment en une chaire de clinique confiée au P"" Pinard. Cette chaire est transportée à la Maternité, dont une partie sera ouverte aux étudiants certains jours de la semaine, l'autre partie que dirige le D"" Guéniot, restant affectée aux élèves sages-femmes. A Velpeau revient l'honneur d'avoir indiqué cette réforme si utile à l'enseignement de l'obstétrique.

Velpeau ayant échoué au concours de 1834 pour la chaire d'accouchements, abandonna Lucine, son forceps et ses manœuvres ; il se donna tout entier à la chirurgie, où il a brillé au premier rang. Il ne continua pas moins à rester en excellents termes avec les accoucheurs de l'époque. SonamiPajot lui reproche cependant certain tour... de scrutin assez pendable. Velpeau l'avait engagé à se présenter à l'Académie, lui promettant son appui. On vote, et Velpeau donne sa voix au concurrent de celui qu'il avait engagé dans la bagarre. Pajot lui en voulut longtemps de cette palinodie et, pour se venger, lui lança cette épigramme, sous forme d'épitaphe anticipée, où il est fait allusion à l'avarice bien connue de Velpeau :

Ci-gît l'opérateur heureux Qui, sans jamais se battre, Coupa bien des hommes en deux Et des hards en quatre.

On sait qu'il avait la passion des jeux de mots. En voici un échantillon rapporté par J. Béclard :

— Que pensez-vous, monsieur, du système d'Épicui^e ? disait-il un jour tout en examinant une tumeur pour laquelle on venait le consulter.

— Mais je pense qu'il a du bon, répondit le consultant surpris. Velpeau saisit une lancette et pratiqua rapidement plusieurs

mouchetures superficielles. Le patient de se récrier.

— J'étais bien sûr que vous vous vantiez, reprit Velpeau avec ce malin sourire qui lui était habituel.

On lui a prêté beaucoup de facéties, qui étaient toujours moins mauvaises que celles dont il était réellement l'auteur. Qu'on en juge par les suivantes, rapportées par Pierre Boyer dans Une brune : « Il avait des calembours spéciaux pour à peu près tous les cas ; ainsi, chaque fois qu'il s'agissait d'une opération au pied, quand le patient manifestait quelque douleur :

— Il est impossible, lui disait l'habile opérateur, que vous ayez senti quelque chose, car, mon ami, c'était bien loin de votre nez.

Mais celui-ci n'est rien ; le second est bien autrement pyramidal :

— Quel est l'aliment qu'on ne devrait jamais trouver dehors ?

— C'est le lait des nourrices.

— Pourquoi?

— Parce que le lait des nourrices étant un mets-de-sein, un médecin doit toujours-avoir sa patte-au-logis.

Nous ne donnons pas d'explication, ce sont de ces choses qu'on regrette cruellement d'avoir compris.

Nous terminerons par le moins mauvais de la collection : Un jour, à La Charité, après avoir fait l'appel de ses élèves rangés en cercle autour de lui, il leur posa cette question :

— Quand on est derrière une jolie femme, et qu'elle se baisse pour rattacher sa jarretière, qu'est-ce qu'on voit.

Personne n'osait répondre, on trouvait le sujet trop scabreux.

— Allons, vous n'êtes pas forts, dit le grand chirurgien en clignant de l'œil, eh bien, ce convoi est plus gai que celui qui va au Père-Lachaise.

Plusieurs autres chirurgiens ont courtisé Lucine, non sans succès ; le premier en date après Velpeau est Ulysse Trélat. Voici ce qu'en dit le D'' Belgiosus, lisez Joulin, dans le Scalpel de 1868 : « lia passé... son forceps (1) seul est resté. Entré parhasar-d à la Maternité, M. Trélat a voulu se faire accoucheur. Mais agrégé de chirurgie, et remplacé à la Maternité par M. Tarnier, Trélat a repris son métier de chirurgien, et son forceps k branches parallèles ira tôt ou tard orner le musée obstétrical de la ville de... Lyon. Figure pâle, constitution débile, M, Ulysse Trélat n'aurait jamais pu bander l'arc du mari de Pénélope et n'aurait pas vécu dix ans comme accoucheur. Qu'il reçoive donc nos félicitations et nos souhaits de longévité ».

De Saint-Germain (2) fut un praticien bizarre. Il se déclarait volontiers tocologue, mais il avait le défaut des fameux carabiniers d'Offenbach : il arrivait toujours trop tard. Arrivait-il à l'heure, une passion singuhère pour la botanique le retenait dans le jardin auprès de quelque fleur curieuse, tandis que la parturiente accouchait. Bref, de Saint-Germain, tout en aimant beaucoup les enfants, n'a jamais aimé les aider à naître. Rien d'étonnant dès lors qu'il se soit entièrement donné à la chirurgie infantile, au grand profit de la science et au sien.

Parmi les autres irréguliers de l'obstétrique, nous citerons Just Lucas-Championnière et Polaillon. Lucas-Championnière, durant son court passage à la maternité de Cochin, a démontré, qu'en appliquant rigoureusement la méthode antiseptique, on pouvait presque réduire la mortalité à zéro. Polaillon vient d'extraire,

(1) V. V Arsenal ohutétrical.

12) N'a rien de commun avec son homonyme De Saint-Germain, médecin ordinaire du roi, auteur de l'Ecole des sages -femmes, in-S" publié en IGôO.

avec succès, de l'estomac d'un bateleur une fourchette avalée par imprudence. Confrère, ne tenez-vous pas plus à honneur, sinon à profit, d'avoir mené à bien cette opération césarienne d'un nouveau genre que d'avoir accouché la duchesse X ? Saltimbanque et duchesse vous regardent comme leur sauveur; mais avouez que, dans le second cas, vous ne fûtes que le très humble serviteur de la nature.

Notons encore comme tocologues de passage, les chirurgiens GuYON qui fut le fondateur delà maternité de Cochin, Marchand, BouiLLY, etc.

Antoine Mattei a beaucoup produit, et l'on pourrait lui appliquer ce que Cicéron disait d'un auteur prolixe « qu'on aurait pu brûler son corps avec ses seuls écrits ». Il était, en effet, atteint d'une incontinence cérébrale passée à l'état chronique : ce qu'il a écrit, serait à l'étroit dans le Champ-de-Mars ; mais ce qu'il a découvert, tiendrait facilement dans le creux de la main. A part ses travaux sur le palper abdominal, que M. Pinard devait reprendre et compléter plus tard, et son léniceps ou forceps doux, instrument qu'on décrit et décrie souvent, mais dont on ne se sert jamais, nous ne voyons guère à signaler que l'étonnante pièce de vers qui figure en tête du premier numéro de son journal VObstétrique, paru le 1" janvier 1880. Elle démontre que cet accoucheur était peu familiarisé avec les règles de la prosodie : vers archi-' faux, rimes de même sexe se suivant par huitaine à la fois, tout est à faire douter que l'Apollon, dieu des herbes salutaires^ soit le même que l'Apollon du Parnasse :

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