AU TRÈS EXCELLENT HOMME EUGÈNE VERRIER
BENOIT VIALE-PRELA
Médecin paniculier de Pie IX.
On m'a remis une boîte renfermant un très bel exemplaire de votre ouvrage sur l'obstétrique, avec la lettre que vous avez écrite à Sa Sainteté. Dans la même boîte se trouvait un autre exemplaire de luxe de cet ouvrage, à mon adresse, accompagné de diverses brochures de circonstance, et d'un instrument à l'aide duquel le baptême intra-utérin peut être administré.
Je me suis empressé de présenter ces objets au Souverain Pontife, qui lésa tous accueillis avec une extrême bonté, surtout l'instrument si simple et si utile, qui permet que l'enfant, dans le sein même de sa mère, puisse recevoir le baptême.
Le pape a lui-même voulu qu'on lui expliquât vos travaux; il les a fait ensuite placer, par son ordre, dans la bibliothèque que Sa Sainteté a fondée dans l'hospice des aliénés.
Après avoir, de mon côté, lu votre livre avec beaucoup d'attention, et reconnu combien vous êtes profondément versé dans l'obstétrique, soit en ce qui touche la nature des phénomènes et leurs aberrations, l'étude du bassin et des ses rétrécissements, soit relativement à la marche de la grossesse à travers toutes ses phases, et aux opérations destinées à vaincre des obstacles qui ne sont pas toujours heureusement combattus, j'ai parlé de votre travail à Sa Sainteté dans les termes favorables qu'il mérite.
Le Souverain Pontife, ayant exprimé à votre égard ses sincères éloges, gémissait devoir les matérialistes vous attaquer injurieusement dans l'opinion publique ; mais il vous encourage, priant
Dieu tout-puissant qu'il vous secoure en faveur de la vérité er soutienne toujours votre énergie et votre persévérance à défendre cette cause. En même temps il vous donne aussi, ainsi qu'à votre famille, sa paternelle bénédiction.
Pour ma part, je vous remercie mille fois, et de votre livre et de l'instrument que vous avez imaginé pour introduire l'eau du sacrement du baptême, votre découverte enrichira d'un nouveau procédé la clinique obstétricale.
Votre traité des accouchements met parfaitement en lumière tous les moyens les meilleurs pour Texercice complet de cet art, et il se distingue par une rare clarté et par la concision du style. Au sujet de l'opération césarienne, qui intéresse à la fois la vie des deux êtres, je reconnais toute l'utilité à choisir à propos le moment de l'opération.
Après cela, monsieur et excellent collègue, veuillez agréer les sentiments de votre tout dévoué,
Benoit Viale-Prela,
Rome, le 6 novembre 1868.
Plusieurs instruments furent remis à des personnes pieuses, notamment, sur leur demande, aux bonnes sœurs de l'hôpital de la Pitié, à Paris, (service des femmes en couches). Enfin, après deux ans d'expérience de l'instrument à baptiser et l'envoi à Rome d'un nouveau travail de M. Verrier sur le Théâtre (hygiène et morale), le D"" B. Viale-Prela, par une lettre du 14 mai 1869, prévient son collègue de l'envoi d'un Bref de N. S. P. le Pape qui conférait à M. le D*" Verrier le grade de chevalier de l'ordre civil de Saint- Grégoire -le-Grand .
Voici la traduction du Bref de N. S. P. le Pape.
SECRETARIAT D ETAT. 54,915
A notre cher fils, Eugène Verrier, médecin à Paris.
Pie P. P. IX.
Bien-aimé fils, nous vous saluons et nous vous donnons notre bénédiction apostolique. Les rares qualités dont nous savons que votre âme et votre esprit sont ornés, le zèle et l'obéissance dont vous avez fait preuve envers la chaire de Saint-Pierre, et tous vos autres mérites insignes nous portent à vous donner une marque d'honneur, à titre de récompense et comme témoignage de notre bienveillance pour vous. Voulant donc vous honorer d'une ma-
nière éclatante, et, dans le cas d^excommunication^ interdiction, et autres censures, sentences et peines de l'Eglise que vous pourriez avoir encourues, quels qu'en soient l'espèce et le motif, vous en absolvant par ce seul fait, et vous déclarant absous à l'avenir, par notre autorité apostolique, en vertu de ces lettres nous vous élisons et constituons Chevalier de l'Ordre de Saint-Grégoire-le-Grand, dans la classe civile de cet ordre illustre, où nous nous faisons un plaisir de vous admettre. En conséquence, bien-aimé fils, nous vous permettons de revêtir le costume particulier des chevaliers dudit ordre, avec l'insigne qui le distingue, à savoir une croix d'or octangulaire, à surface rouge, au centre de laquelle est représentée l'image de Saint Grégoire le Grand. Un ruban de soie rouge aux deux bordures jaunes, sert à la fixer sur la poitrine, où suivant l'usage commun des chevaliers, vous pourrez la porter sur le côté gauche du vêtement en toute liberté. Pour qu'il n'y ait point de différence tant dans le costume que dans la décoration, nous vous faisons transmettre un spécimen de l'un et de l'autre.
Donné à Rome, à Saint-Pierre, sous le sceau du Pêcheur, le 28 mai 1869. De notre Pontificat la vingt-troisième année.
Cardinal Paracciani Clarelli.
PIO IX. Pont. max.
Vu à la grande Chancellerie et inscrit au registre matricule des ordres étrangers, sous le numéro 19,783.
Nous allons maintenant passer rapidement en revue, sans respect de la chronologie, les célébrités obstétricales contemporaines, petites et grandes, françaises et étrangères, mortes ou vivantes. Occupons-nous d'abord des français et empressons-nous de rendre un tribut de reconnaissance au patiotisme du doyen des accoucheurs, à Joseph Alexis Stoltz, né en 1803, qui voulut rester français après l'annexion de l'Alsace et passa de Strasbourg à la Faculté de Nancy, où il termina son décanat ; aujourd'hui, il jouit de sa retraite, si bien méritée, dans son pays natal, à Andlay-au- Val (Bas-Rhin). Il s'est surtout attaché à faire connaître en France les travaux des Allemands.
Nous devons aussi saluer, en passant, la tombe de Jean-Marie Jagquemier ; son Manuel cV accouchements est une mine inépuisaljle d'informations ; » le style seul, dit Chereau, n'est pas exempt de reproche ». Jacquemier était un savant modeste sans prétention qui avait horreur de toute espèce de réclame.
Si nous en croyions Joulin, nous ne pourrions en dire autant de Constant- Antoine Danyau (1803-1871). « lia hérité de son père, dit celui-ci, un nom célèbre dans l'art obstétrical. Belle tête blanchie dans la pratique, Danyau n'a contre lui que l'exiguïté de sa taille. Toujours tiré à quatre épingles, cet illustre académicien a dû ses nombreux succès à ses relations dans le monde plus qu'à ses écrits, car on ne connaît de lui aucun travail digne de sa haute position scientifique ». Cela voudrait être méchant; mais s'il est probable que le mariage de Danyau avec la fille de Boyer et sa parenté spirituelle avec Antoine Dubois, son parrain, durent lui assurer de hautes protections dans le corps médical et contribuer^ pour beaucoup, à aplanir les difficultés de sa carrière, malgré tout, c'était un fort brave homme : « Je crains, dit Amédée Latour, d'offenser sa mémoire (1) en disant tout ce qu'il y avait en lui de doux, de charmant, d'attirant. Aussi était-il aimé et estimé, comme il méritait de l'être ! Droiture de caractère, sûreté de relations, fidélité à ses amitiés, répugnance contre toute intrigue, esclavage du devoir, Danyau avait réunies toutes les qualités qui font honorer et respecter l'homme public comme l'homme privé ».
Nicolas Chailly-Honoré fut un praticien d'une grande habileté ; il en est de même de Cazeaux Paulin, dont le Traité cVaccouchements^ revu par Tarnier, fut longtemps classique.
Emile Dubois « qu'il faut se garder de confondre avec ses homonymes, dit le D"" Belgiosus-Joulin, s'est fait le factotum de Campbell... A défaut d'autre mérite, il a au moins celui de n'avoir pas posé pour le torse ; je ne puis que l'en féliciter, car la photo-, graphie, qui ne flatte guère les gens, ne lui aurait certainement jamais valu un seul accouchement ».
A. Charrier est le fils de sa mère, une accoucheuse célèbre. « M. Charrier, dit le critique du Scalpel, a eu le tort de trop compter sur lui et de ne pas assez préparer ses concours; aussi, après avoir lutté plusieurs fois, a-t-il dû rentrer dans l'ombre... Il a d'ailleurs de la fortune, de la clientèle et il vient d'être fait officier de la légion... du grand Turc ! »
Nous ajouterons que Charrier devait être un accoucheur à poigne, si nous en jugeons par les traces indélébiles que son forceps a laissées, dans certains cas, sur le périnée des mères et sur la tête des enfants.
Devilliers, lui, est le fils de son père. Nous ne nous étonne-
(I) Danyau avait défendu qu'on prononçât aucun discours sur sa tombe.
rons donc pas qu'il soit décoré, membre de l'Académie, etc. Il est aussi médecin en chef du chemin de fer de Lyon : « accoucheur en chef », dit Pajot, eu égard à sa spécialité !
Blot a signalé le premier le ralentissement du pouls chez les accouchées ; constatation facile, soit, mais encore fallait-il y penser. Il a attaché son nom à un perforateur assez ingénieux, mais cet instrument entre des mains inexpérimentées est plus propre à perforer la matrice que la tête de l'enfant. « Pourquoi ce confrère, écrit Belgiosus, qui ne fait pas partie des hôpitaux, ne continuet-il pins à travailler ? Aurait-il le travail aussi difficile que la parole, au moins pour l'enseignement, car à l'Académie il occupe assez bien sa place et sait, au besoin, ensevelir le rapport d'une commission dans les profondeurs insondables de son portefeuille... Du temps que Blot parlait, il perdait bien souvent le fil de son discours et se noyait là où il n'y avait pas de quoi. Rayer cependant n'aurait-il pas voulu que la chaire, si brillamment occupée par Pajot, fût donnée à son protégé ? Et pour cela, on dit même qu'il aurait aidé à faire dériver cette chaire de l'enseignement classique. Chacun son métier, que M. Blot se contente de son titre d'académicien, des avantages qae lui procure sa décoration et de sa fortune personnelle, il a de plus une belle clientèle qui s'accroîtra encore, bien qu'on le dise un peu bourru. Mais que ne diton pas ? N'a-t-on pas accusé cet immortel d'avoir copié l'idée d'un modeste praticien de Charenton, le docteur Marchant, pour l'édification de son perforateur... Quand je contemple sur la photographie les traits placides de cet illustre, je ne puis croire qu'ils recouvrent le défaut d'aménité qu'on lui attribue : sourire stéréotypé, côtelettes alignées, cheveux plats, et le reste... Ces gens-là ne peuvent être bourrus, à moins que ce soit avec ceux qu'ils croient leurs subordonnés et alors ce n'est qu'un manque de savoir-vivre que le lecteur qualifiera comme il voudra. Je recommande, en terminant, l'habit d'orléans dont la façon est plus chère que l'étoffe; de loin il paraît crasseux et luisant, mais il est léger, et n'augmente pas de beaucoup le poids du bagage scientifique de celui qui le porte. «
Hervieux a été attaché à la Maternité en qualité do médecin en chef; de sa sortie, de son entrée nul ne s'aperçut. Les médecins sont comme les jeunes filles, les plus honnêtes sont ceux qui font le moins parler d'eux.
Bailly,
Confond et l'iiuile sainte et l'iiuile de ricin.
Ce dévot n'est cependant pas assez confît en dévotion pour imiter ce collègue de l'université catholique de Lille qui se signe avant de pratiquer le toucher, ni pour penser avec Siegesbeck que la fécondation chez les plantes est contraire à la morale. Comme Gribouille, Bailly a d'ailleurs le courage de ses opinions; nous en avons pour preuve un témoignage écrit de la sincérité de son spiritualisme : à une séance d'examen, il engagea une vive discussion philosophique avec son voisin, le professeur Pajot. Celui-ci contestait l'existence de l'âme et, à brûle pourpoint, demande à Bailly s'il croyait réellement que tout être animé, la punaise par exemple, en avait une. Sur la réponse affirmative de son interlocuteur, Pajot le pria de consigner son opinion sur le papier et voici la profession de foi que Bailly écrivit et signa séance tenante :
y^iU^c^^ (/Q^/Qt-^t^^ <^"^^'v^^^€--^ i^^^y^tix^-^yeùe.
^r^^-JA^^' ^^
Partisan convaincu du chloroforme à la reine, il a dû soutenir à ce sujet une vive polémique avec Pajot, dont on connaît l'opinion arrêtée. Dans l'ardeur de la discussion, Pajot se laissa même aller un peu loin en lui disant que ce n'est pas à lui, Bailly, qu'on demandera comment on traite une insertion vicieuse du placenta. Allusion cruelle à l'accident qui emporta sa femme. Bailly raconte, parait-il, que c'est ce malheur qui le décida à étudier spécialement l'obstétrique, pour secourir, en pareil cas, les femmes atteintes d'hémorragie et les empêcher de subir le sort de son épouse. Le fait est que cette origine de sa vocation est passée à l'état de légende dans sa clientèle ; se non è vero è bene trovato.
Son élève Belin a quelquefois remplacé son maître dans son cours, mais. . . « Complimentons M. Belin, dit Joulin, d'avoir préféré les obscurités lucratives de la pratique à l'éclat de leçons dans lesquelles le mot de « Messieurs » aurait été répété plus souvent qu'il n'y aurait eu de messieurs dans l'auditoire. Il a eu l'honneur d'accoucher la princesse Clotilde Napoléon; cependant il n'appartient ni aux hôpitaux, ni à la faculté, ni même au professorat libre, bien qu'il en prenne le titre; mais il avait été recommandé par son ancien maître Chailly, premier accoucheur de cette excellente princesse. »
GuENiOT se partage, avec son collègue Bailly, les faveurs de la clientèle catholique. Sa trop fameuse découverte du délire des accoucheurs lui a beaucoup nui dans l'esprit du public médical. Avant d'adresser cette communication à la Société de chirurgie, il eut bien fait de méditer le sage précepte :
A parler peu l'on montre de l'esprit
Et souvent même on en prouve à se taire.
Par contre, sa thèse sur les Vomissements incoercibles de la grossesse présente de réelles qualités, qui la font consulter avec fruit ; mais en dehors de ce travail, il a publié de nombreux mémoires auxquels on pourrait appliquer le jugement que portait Malgaigne sur les œuvres d'un de ses contemporains : « Ily a, disait-il, du bon et du nouveau, mais le bon n'est pas nouvep-u et le nouveau n'est pas bon )> .
Dans sa pratique, c'est une véritable sage-femme en culotte; tatillon, ardélion, frétillon,sans cesse on mouvement autour de sa cliente, comuie la mouche autour du coche, chassant et pourchassant le microbe dans toutes les pièces de l'appartement, visitant
tous les tiroirs et tous les placards du voisinage dont il fait enlever les vieux vêtements et les chaussures hors d'usage, qu'il considère comme les réceptables favoris des miasmes méphitiques; il met ainsi tous les domestiques sur les dents et se fait la terreur des gardes par ses exigences et ses manies; jamais l'enfant n'est bien emmailloté, il le pomponne, l'habille lui-même et gagne ainsi les bonnes grâces de la mère ; pour un peu il donnerait le sein, mais la nature lui en a refusé les moyens.
Anomalie curieuse : pour acquérir de l'expérience dans sa profession, ce tocologue n'a trouvé rien de mieux que d'accepter, pendant de longues années, la sinécure de chirurgien de l'hôpital des Enfants-Assistés ; aussi les accoucheurs l'ont-ils considéré longtemps comme un chirurgien et les chirurgiens comme un accoucheur. Aujourd'hui il est à sa vraie place à la Maternité. Chirurgien ou accoucheur, Gueniot est un praticien pratique, praticien quelque peu intéressé, ajoutent les mauvaises langues; toutefois sa parcimonie n'atteint pas encore celle de CoUetet, qui épousa sa servante pour n'avoir pas à lui payer dégages. On ne lui connaît qu'une seule prodigalité, celle de la progéniture ; il prêche ainsi d'exemple pour encourager ses clientes à l'imiter.
Signe particulier : Il porte des pantalons toujours trop courts.
Ferdut enseignait l'anatomie l'hiver et les accouchements l'été. Doué d'une mémoire prodigieuse, il récitait ses leçons avec une volubilité qui faisait le désespoir des étudiants, incapables de suivre son débit. Travailleur et intelligent, il a concouru à l'Agrégation en amateur ; l'échec était prévu, mais il y a de ces défaites qui rehaussent le mérite du vaincu et ce fut son cas. Indépendant de caractère, indépendant par sa fortune, il n'appartient à aucune coterie et sait se faire aimer de tous ses confrères. Ses longs cheveux, sa face imberbe, la douceur de son regard et aussi une interminable redingote à sous-pieds, lui donnent plutôt l'aspect d'un séminariste que celui d'un accoucheur en vogue.
Taurin, comme Ferdut, est un homme modeste, simple et bon. « lia eu le mérite, dit Joulin, de s'élever seul et de rien. Excellent manœuvrier, il a su faire plier son échine aussi bien que son bras, et P. Dubois l'a fait son chef de clinique. Là, il a acquis une grande expérience, et, ce qui vaut mieux, il a hérité d'une bonne partie des clients du maître quand celui-ci a quitté la pratique. Très occupé d'ailleurs, M. Taurin a depuis longtemps renoncé à tous les concours pour se consacrer à ses malades. »
Charpentier fut nommé chef de clinique de Depaul, à la suite d'un brillant concours... où il était tout seul. Cette pénurie de candidats était-elle due à la crainte de se mesurer avec lui ou aux exigences de l'administration relatives à l'âge? Quoi qu'il en soit, c'est un accoucheur qui ne manque pas de valeur ni comme praticien ni comme auteur. Travailleur infatigable, il a une activité qui est un peu celle du derviche tourneur ou de l'écureuil qui s'agitent sur place. C'est un surmené : clientèle immense, publications nombreuses, réceptions, visites, devoirs professionnels et devoirs du monde. Quand dort-il? Quand se repose-t-il .î' Quand une maladie ou un accident l'y obligent. C'est ainsi qu'une fracture de jambe lui donna un repos salutaire de trois mois. Il lui faudrait un accident annuel dans l'intérêt de sa santé.
Tout en ayant le caractère laborieux de la fourmi, il possède la prodigalité de la cigale ; convaincu avec le poète que
Tout se fait en dinant dans le siècle où nous sommes Et c'est dans les dîners qu'on gouverne les hommes,
sa table est constamment ouverte à de nombreux confrères qui, en échange des bons procédés de leur amphitryon, lui envoient des clientes à délivrer: la récolte après la semence. Ce procédé de propagande est plus convenable que celui de son collègue X... qui, pour s'attirer les bonnes grâces des médecins influents, flattait leur amour-propre en les priant, à tour de rôle et à leur insu, de donner leurs soins à sa femme, pour une afl'ection aussi intime qu'imaginaire.
Nature en dehors, pétillante d'esprit et de franchise. Charpentier a le défaut de Pajot, de dire trop haut ce qu'il pense ; pour avoir émis dans un salon, où s'était égaré un rédacteur de je ne sais quel journal radico-blago-intransigeant, une appréciation sévère mais juste sur l'honorabilité du citoyen Rochefort, il reçut un joli coup d'épée dans l'avant-bras, qui lui rendit le service de prendre du repos pendant plusieurs semaines.
Cependant, Charpentier n'a rien de commun avec les bretteurs de profession ; il est d'un caractère un peu vif, gouailleur même, mais jamais agressif et, s'il est vrai que le mérite d'un homme se mesure au nombre de ses ennemis, Charpentier serait une simple nullité, car on ne lui connaît que des amis. Parfois même son amitié a ses dangers, témoin cet énorme pavé de l'ours que, dans la préface d'un volume, il envoie à la tète de ce mtilheureux X... qui
270 LES ACGOUGHEUHS CÉLÈBRES
n'en peut mais et dont la spécialité est de faire des traductions « en son français » comme dit P.-L. Courrier. Enfin chacun fait ce qu'il peut et lui fait peu! Donc à propos de cette traduction, Charpentier brûla des bouffées d'encens sous le nez de ce traducteur à la grosse, jusqu'à lui brûler son appendice proéminent:
« X... comble une lacune... X... fait œuvre de virilité scientifique... X... a fait acte de patriotisme! » X... par ci, X... par là. C'est grotesque. Coquelet, me direz- vous, a bien fait l'éloge de Rien ! Mais aujourd'hui nous doutons fort que Charpentier soit dans les mêmes dispositions bienveillantes à l'égard de ce traducteur et nous pensons que notre confrère X... — officier du Nicham Iftikhar, s'il vous plaît — fera bien de ne pas demander à son panégyriste repentant la préface de sa prochaine traduction; nous sommes autorisés à croire que cette fois elle consisterait en un long commentaire sur le proverbe italien traduttore, traditore.
Chantreuil, qu'une mort prématurée a enlevé trop tôt à la science, s'est fait une originalité spéciale en vulgarisant, en France, les travaux allemands sur l'embryologie. Il fut le collaborateur de Tarnier pour les premiers fascicules de son Traité d'accouchements ; il remplaça son maître et protecteur, pendant une longue maladie, et se surmena au point de contracter une péritonite qui l'enleva en trois jours. Il est curieux de voir un accoucheur succomber à une maladie qui s'observe principalement chez les accouchées.
Desoyre est un laborieux qui fait son petit bonhomme de chemin sans bruit, la canne à la main et le cigare aux lèvres. Son Histoire du mécanisme des accouchements n'est pas du premier venu et, dans sa pratique, il prouve qu'il en sait autant que ses pairs : il a certainement du sang d'accoucheur dans les veines.
Desoyre est atteint de la maladie de la pierre, il fait beaucoup construire et les résultats obtenus sont en contradiction avec le dicton bien connu qui fait de bai/sse un équivalent de bêtise.
Labor improbiis omnia vincit : teste Porak. Pénibles furent ses débuts, il dut, pour vaincre les difficultés, déployer une énergie morale considérable et un zèle à toute épreuve. Il eut d'abord à se débarrasser d'un bégaiement des plus prononcés ; il y parvint, non pas comme Démosthène, en parlant sur le bord de la mer, la bouche pleine de petits cailloux, mais en faisant un cours pubhc du soir où il enseignait les sciences naturelles. Au bout de peu de temps, il prononçait, sans barguigner, le mot : Hyperpanocéozachisomyelopathie,
signifiant grande douleai' de la moelle, dans la nomenclature simplifiée de Piorry ; quelques années plus tard, il subissait avec succès les épreuves du concours à l'obtention des quatre premières places d'accoucheur des hôpitaux : il en sortit le second, après Budin.
Les cheveux presque blancs, à quarante ans, sont sans doute la conséquence de ses veilles et de son pénible labeur, et bien que la physionomie ouverte et intelligente soit restée jeune, ils lui rendent le service d'inspirer plus de confiance à ses clientes, qui croient voir en lui un praticien vieilli sous le harnois ; aussi a-t-il déjà une clientèle des plus étendues, qualité et quantité réunies.
Son bagage scientifique n'est pas volumineux, mais on sait que les bons onguents sont dans les petits pots ; son travail sur le passage des médicaments à travers le placenta restera.
Porak ne croit pas aux effets funestes des mariages consanguins ; il l'a prouvé en épousant une cousine qui lui a donné, en trois ans de m^ariage, trois beaux et gros enfants ; il lui est plus facile qu'à tout autre de hausser les épaules devant les théories de Malthus, il n'a pas d'honoraires d'accoucheur à payer.
Nous ne connaissons à Porak qu'un défaut, mais il en vaut dix autres, il adore l'Odéon, dont il s'honore d'être un des médecins ; que celui qui n'a pas sa petite manie lui jette la première pierre.
Hamon est l'inventeur du rétroceps, dont il est seul à se servir. Il est en outre possédé de la douce manie d'inonder les journaux de sa prose peu intéressante. S'il fallait lui appliquer la loi de Lycurgue et jeter à l'Eurotas toutes les difformités enfantées par son imagination sans cesse en travail, il se verrait en un instant dépouillé de tout, nu comme un ver, nu comme un cornichon hors de son bocal ; mais Hamon n'a pas un seul globule de sang lacédémonien dans les veines, et il continuera à nous accabler de mémoires et de brochures indigestes. Allons ! il y aura encore de beaux jours pour l'épicerie !
Chassagny est un inventeur fécond ; le premier, il eut l'idée d'appliquer aux accouchements laborieux de l'espèce humaine, les tractions mécaniques employées par les vétérinaires à la délivrance des grandes femelles domestiques. Il est probable que cette conception originale n'a pas dû lui attirer beaucoup de clientes ; peu sont soucieuses d'être traitées comme la vache à Mathurin. Si les belles-mères accouchaient encore, peut-être aurait-il pu être recommandé par les gendres. L'École de Lyon, à laquelle Chassagny appartient et qui ne se doute pas que le « surtout pas
de zèle » de Talleyrand s'applique aussi aux accoucheurs, se distingue, d'ailleurs, par une ardeur incroyable à inventer des instruments parfois dangereux, souvent inutiles, mais toujours ingénieux : nous citerons les mouffles de Delore, le perforateur de Vallet, le nouvel appareil à tractions de Chassagny (fig. 130), déjà nommé, les sériceps (fig. 129) et les forceps de Poullet. Seul Bouchacourt résiste à cet entraînement ; est-ce incapacité, est-ce sagesse ? Les renseignements nous manquent à ce sujet. Quoi qu'il en soit, ce tocologue lyonnais doit encore se souvenir de la volée de bois vert que lui administra Pajot qui, entre autres aménités confraternelles, le traita d'accoucheur à robe courte.
Fig. 129. — Sériceps de Poulet.
Martel s'est retiré sous sa tente, non sans maugréer contre le sort qui lui a fait subir un double échec au concours d'agrégation. Il n'en est pas plus mauvais accoucheur pour cela. Inconsolable comme Calypso, il ne cesse comme elle de se plaindre. Auprès de la clientèle, il fait contre fortune bon cœur ; il se flatte d'être un accoucheur qui ne va pas à l'hôpital et ne peut propager le microbe en ville. Cette manœuvre obstétricale rappelle un peu la fable du renard et des raisins. Donnez-lui un service hospitalier de femmes en couches et vous verrez s'il passe la main à un confrère !
Ribemont-Dessaigne est l'inventeur d'un tube laryngien, vulgaire canule que la Renommée ne prendra jamais pour trompette. Du reste, la mécanique n'est pas dans ses cordes. On ne saurait avoir tous les talents. Avec le forceps, il manie habilement le crayon du dessinateur et Tébauchoir du sculpteur, témoin le buste de son maître, Tarnier, qu'il exposa en 1886. Comme beaucoup d'artistes, il a un certain laisser-aller dans la tenue; cela repose de l'éternelle cravate blanche de nos confrères.
Au contraire, son collègue Champetier de Ribes est Taccou-
cheiir mondain par excellence ; il néglige un peu la science pure pour la clientèle et il ne s'en trouve pas plus mal. Une modiste n'appellerait pas Champetier de Ribes un bel homme, à moins que nous la supposions capable de s'éprendre de Lassouche, dont cet accoucheur a le masque, mais les femmes du monde le recher-
FiG. 13iJ. — Api>ar.-il a traction de Chassagny.
client comme un agréable cavalier. Il a le don de charmer le sexe auquel tous les hommes doivent hommage et tous les accoucheurs, leur réputation,
DoLÉKis. — Un tempérament de chercheur enté sur une nature méridionale extra-exubérante. C'est un véritable touche-à-tout de l'obstétrique ; il aborde tous les sujets, sans les approfondir.
ACCOUCIIEUKP ET SAGES-ITÎMMF.iS CÉLKBlîES. ^^
Certes ses trop nombreux travaux émanent d'un esprit ingénieux; ils ont une originalité toute spéciale, mais ils ne sont pas assez digérés; un de ses collègues le prétend atteint de lienterie obstétricale. Une mastication suffisante le guérirait de cette maladie intellectuelle. Il a imaginé plusieurs appareils, la sonde utérine, le forceps droit et courbe à volonté, qui prouvent une disposition particulière pour l'invention. Serait-il aussi l'inventeur de ses chapeaux ? ils sont uniques dans leur genre.
Son énergie physique est égale à son activité morale, et la clientèle ne suffisant pas encore à l'emploi de ses forces musculaires, il use son trop plein en canotant : il ne trouve pas moins de plaisir à naviguer sur les eaux de la Marne que sur celles de l'Amnios.
Ses goûts aquatiques et picturaux, ainsi que son faible pour la race canine, lui donnèrent, tout d'abord, les sympathies de Pajot, mais en se faisant « l'apôtre du ramonage de l'utérus par la curette », il s'attira l'inimitié du maître et échangèrent des paroles plus qu'aigres-douces. Aussi lors de la polémique qu'ils soutinrent, pour et contre le curage utérin, dans les endométrites, nous relevons les aménités suivantes : Doléris, reprochant à Pajot d'avoir acquis ses succès oratoires par des moyens extra-scientifiques, celui-ci riposte par cette philippique :
« Mais j'y pense, moi aussi j'ai assisté à ses « succès oratoires ». J'étais un des membres du jury, quand il concourut pour l'agrégation. Nous avons entendu couler de sa bouche le plus pur langage scientifique.
« Eh bien, les juges n'ont pas été fascinés, pas même séduits. Il a dû s'en apercevoir. Et pourtant, ce n'était pas un succès, mais un tel triomphe, qu'il en devenait inadmissible.
a C'est qu'à Paris, pour être un professeur écouté et suivi, il faut être clair, méthodique, précis, concis et pas trop ennuyeux, car à quoi me serviraient, même les bonnes choses, dites par mon maître, si je dors.
« On doit aussi se corriger soigneusement de tout accent exotique. Gardez-vous, par exemple, de prononcer Kâçher comme carotte et Kâresser comme carrossier. Il faut dire cacher et caresser, comme dans ces phrases : « Désormais, je cacherai mieux mes prétentions exagérées, » ou bien : « Je caresse l'espoir d'avoir un jour de la logique ». Voilà comment il convient de prononcer à Paris, si l'on ne veut pas risquer de paraître grotesque. Mon contradicteur m'a gracieusement offert une leçon de langage scienti-
fique, je lui rends une leçon de prononciation française. Nous sommes quittes.
« Mais on ne sera point à Paris un professeur écouté, suivi, si l'on est verbeux, diffus, confus, et quelque loquacité qu'on possède, on ne sera jamais qu'un faiseur de dissertations opiacées ; tout au plus, pourra-t-on être rangé parmi les orateurs parlant facilement... mal. Et pour peu que l'on pense de travers, on parviendra à réunir vingt auditeurs, dans un amphithéâtre qui en contiendrait douze cents. Alors, tous ces maîtres sans élèves, toutes ces médiocrités, naturellement envieuses, chercheront des prétextes pour expliquer les grands auditoires des autres. Il en est qui diront : C'est un langage extra-scientifique. Pauvres gens ! Les suffrages de dix générations médicales valent mieux que les vôtres ! »
Comme art d'agrément, Doléris cultive le chant avec succès ; il a une magnifique voix de baryton et connaît tout le répertoire de l'Opéra ; il pourrait facilement remplacer au pied-levé l'artiste « subitement indisposé ». Il joue aussi fort bien de la flûte, comme Pan dont il a le profil, et s'il devenait aveugle, son chien mouton le conduirait au pont des Arts ; Doléris est, on le voit, un prévoyant, il a plusieurs cordes, vocales et autres, à son arc.
Maygrier est un tocologue pur sang, et par droit de conquête et par droit de naissance : son grand-père, accoucheur distingué, épousa Madame Dugès, sage-femme renommée ; pour rester dans les traditions de la famille, lui-même, avant même d'être installé, épousa une élève de la Maternité. De même Varnier s'est marié avec une ancienne élève de la Maternité, Mademoiselle Henriette Carrier, auteur distingué à qui nous avons fait quelques emprunts.
Signalons enfin, parmi les jeunes qui tôt ou tard feront parler d'eux, Bar. Stai^fer, Loviot. Tous sont également pleins d'avenir ; nous insisterons sur ce dernier dont le caractère original nous séduit.
Louis Loviot a très remarquablement étudié les manœuvres obstétricales, c'est-à-dire les opérations manuelles sans instrument. Dès 1874, Pary, en Amérique, avait établi la réduction manuelle des variétés postérieures du sommet, mais il n'avait pas résolu la question au point de vue de la face. Loviot a tenté l'expérience sur cette derriière et l'a réussie ; Galilée de l'obstétrique, il a pu s'écrier : « Oui, elle tourne ! »
Cet accoucheur est un type peu commun. Il a commencé par être clerc d'avoué. Les beautés de la procédure paraissent l'avoir laissé froid. D'ailleurs, on ne le trouvait pas sérieux ; mieux que
gi'ossoyer, il aimait faire des vers ; un sonnet l'intéressait plus qu'une assignation à comparoir. Qui sait s'il n'alla pas jusqu'à déshonorer le papier timbré, le plus grave de tous les papiers, en le chargeant de rimes non prévues par le tarif des frais et dépens en matière civile ! Bref, cet étrange basochien dit, un beau jour, adieu aux chicanons et s'en fut... à l'École de médecine. Que voulezvous ? La ballade ne nourrit pas son homme, et puis, si Apollon était poète, n'était-il pas tant soit peu médecin ? Maintenant, l'exprocureur en herbe a deux passions, toutes deux heureuses : avec un égal succès, il accouche ses contemporaines et, d'autre part, il accouche, au sens intransitif, de fort aimables villonneries. Nous allons en citer une, parue sous sa signature dans le Chat Noir :