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CHAPITRE VIII

Où Von répo7îd au reste des Objections qu'on a faites contre les

Sages-femmes.

Première Objection

On demande s'il n'est pas vraisemblable qu'un Accoucheur, déjà exercé dans Part d'accoucher, mettra moins les femmes en danger; et qu'il sera plus habile qu'une Sage-femme?

Rép. 1° Qu'un semblable Accoucheur ne mette pas les femmes en danger, on le veut croire : mais sans compter les fautes que ses commencements lui auront coûtées, etles dangersqu'aurontessuyés celles qu'il aura accouchées d'abord, son exemple sera une occasion d'un million d'autres fautes pour un jeune Accoucheur^ qui aura à se perfectionner aux dépens du public; 2° On accordera encore si l'on veut, qu'il sera plus habile qu'une femme ; mais ce ne sera pas de cette habileté nécessaire pour les accouchements : car une Sagefemme peut en savoir là-dessus autant qu'un homme; 3° Enfin, s'il a plus de cette science inutile, il a de trop encore sa qualité d'homme, qui est un empêchement dirimant pour se faire Accoucheur hors les cas de nécessité. La Loi commune et l'ordre établi dans tous les temps, c'est qu'une femme en accouche une autre : ce serait donc aller contre l'ordre et enfreindre la Loi en faveur d'un homme, qui n'a rien de plus qu'une Sage-femme pour bien, pratiquer les accouchements dans les cas ordinaires.

Seconde Objection

Mais d'où viennent donc tant de malheurs entre les mains des Sages-femmes? pourquoi tant d'ignorance et d'impéritie? ne sontce point de suffisants motifs, pour donner droit aux hommes d'entreprendre les accouchements préférablement aux Sages-femmes ?

Rép. 1° Mais si l'on ramassait avec autant de soin et aussi peu de charité les fautes des Accoucheurs ; si ceux qui sont capables d'en juger et qui sont témoins voulaient ouvrir la bouche, peut-être ne trouverait-on d'autres différences entre les fautes des uns et des autres, sinon qu'on a besoin d'exposer au grand jour les fautes des unes, tandis qu'on se tait sur celles des autres; 2° Mais accordons cette ignorance si exagérée : à qui plus raisonnablement s'en pren-

dre, ou aux femmes, ou à ceux qui les interrogent, qui les examinent, et qui les reçoivent ? Ce sont Messieurs les Chirurgiens eux-mêmes qui jugent de Thabileté des Sages-femmes : s'ils les trouvent mal instruites, pourquoi les donner au public pour habiles ?

Mais voyons si la conséquence qu'on tire de l'ignorance des Sages-femmes est bien tirée. Les Sages-femmes sont ignorantes ; donc il faut leur substituer des hommes pour faire leur profession : la conclusion naturelle serait celle-ci, donc il faut les instruire et les rendre plus capables.

C'est ainsi que raisonnent les meilleurs Auteurs, qui ayant en effet remarqué qu'il y avait trop d'ignorantes Accoucheuses, n'ont point conclu à mettre des Accoucheurs à leur place; cette idée les aurait sans doute choqués : ils ont donc conclu qu'il fallait les mieux instruire. C'est le raisonnement d'un célèbre Médecin (i) d'Allemagne; qui ne s'est point avisé d'obliger les femmes à se servir de Chirurgiens dans leurs couches, mais qui conseille de faire mieux instruire les Sages-femmes. De même un célèbre Praticien (2) et Professeur en Médecine à Turin (quoique le Piémont (3) et l'Italie soient les lieux où se trouvaient alors moins d'habiles Sages-femmes), n"a point décidé en faveur des hommes; mais il conclut à établir des Accoucheuses mieux instruites. Il faut donc obliger les Accoucheuses à se faire instruire, et à étudier leur profession; et dans cette vue à assister aux dissections anatomiques qu'on leur fera, comme il leur est enjoint dans les Facultés d'Espagne (4). Ce moyen suffira pour remédier aux inconvénients de l'ignorance des Sages-femmes, sans établir un corps de nouveaux Ouvriers, dont le monde peut aisément se passer. Si d'ailleurs il fallait ôter de place tous ceux qui s'acquittent mal de leur devoir, il faudrait presque déserter les professions, et changer toute la face du monde : il suffit de réformer les abus, sans détruire ou ruiner ceux qui les commettent.

Troisième Objection

On ajoute qu'on est fait aux Accoucheurs, et que le monde n'y trouve point à redire.

Rép. r Mais la piété s'en offense : la coutume d'ailleurs n'excuse

(1) Bohn. Offie. de Medic, p. 570.

(2) Ausen. f'onsil., \}. 336.

(3) M. Ibid., p. 337.

(4) IbU.

jamais un mal qui est d'autant plus grend quand il vient d'habitude. Il ne faut donc qu'examiner, comme on vient de le faire dans cet ouvrage, si c'est mal à une femme chrétienne de se faire accoucher par un homme, auquel cas la coutume ne fera que grossir la faute.

2° Le monde, ajoute-t-on, n^ trouve point à redire. Mais à quoi ne s'accoutume pas le monde, et à quoi ne nous accoutumerait-il pas, si on le prenait pour guide en fait de Religion ? la passion lui paraît souvent aimable, et il autorise ordinairement d'indignes usages (i) : Terrena civitas licitam turpitudinem fecit. Il sera encore un peu plus mauvais juge quand les choses l'intéresseront autant que celle-ci : car qui ne craint de contrarier une femme grosse, qui a déjà assez à souffrir de son état; et à quoi ne se résout-on pas en sa faveur à la veille de ses couches, et lorsqu'elle va donner un héritier r

3° Enfin, le monde n'a jamais été averti de ce désordre, il a vécu sur la bonne foi des Accoucheurs, qui ont eu soin de lever ses scrupules. Mais il n'en est pas de même aujourd'hui qu'on lui fait apercevoir les dangers de cette pratique et combien elle est contraire à la pureté et à la bienséance. Ce monde ne mérite donc plus d'excuse, à présent qu'il doit comprendre, qu'une femme ne risque pas plus entre les mains d'une Sage-femme, qu^entre celles des Accoucheurs.

Quatrième Objection

Personne n'ignore combien de choses on peut se permettre pour la santé, et les égards qu'on lui doit excusent bien des inconvénients.

Rép. Mais n'est-ce point mettre la santé à trop haut prix, que de lui tant accorder ? n'est-ce point en faire l'unique nécessaire ? L'Apôtre appelle l'avarice une idolâtrie ; il en est donc de plus d'une sorte; et n'en serait-ce point une que de se dévouer si fort au soin de son corps, et d'en ménager si avarement les intérêts ? peut-être qu'une attention médiocre pour la santé aurait quelque chose de plus sûr pour la vertu : car si un homme moins riche a moins à craindre qu'un opulent, et si la piété risque moins dans une condition médiocre que dans une éminente dignité, qui doutera qu'une santé moins affermie, exposera moins la vertu ? Mais ce n'est même

(1) August. De. c/vit., 1. XIV, c. CLXXXi.

rien de ce soin qu'on veut ici diminuer dans les femmes ; et on ne prétend en rien exposer leur santé : on ne veut que diminuer leurs craintes entre les mains des Accoucheuses ; elles n'en seront ni moins habilement, ni moins sûrement secourues.

Cinquième Objection

On demande encore en quoi la pudeur est si étrangement blessée, ijuand une femme accouche entre les mains d'un homme ? cette venu a-t-elle plus à souffrir alors, que quand une femme, une fille, une Religieuse se livrent à un Chirurgien, pour souffrir des opérations dans des parties secrètes ? Enfin on demande, s'il est plus honteux à une femme de se laisser accoucher par un homme, qu'à une fille, peut-être à une Religieuse, de se soumettre à l'application de certains remèdes (i) capables de salir ou d'exciter l'imagination, et d'attirer de honteuses suites ? On ordonne cependant tous les jours ces remèdes, et il se trouve des personnes pieuses qui s'y soumettent, souvent même dans des maux qui sont plus incommodes que dangereux, ou qui ne menacent que pour l'avenir.

Réf. Ces raisons pourraient surprendre : mais en voici le faible. Ces opérations que souffrent ces personnes par la main des Chirurgiens sont pour guérir des maux incurables sans ces secours, que d'autres que les Chirurgiens ne peuvent administrer, tandis que les accouchements qu'on entreprend interdire aux Accoucheurs, sont sans danger et pratiquables par d'autres, c'est-à-dire par les Sagesfemmes. La nécessité donc excuse ces opérations, comme elle excuse un Accoucheur quand lui seul peut sauver la vie à une femme : et c'est de quoi l'on convient suivant cette (2) maxime de saint Thomas, qu'il y a certaines actions, qui tout bien considéré, renferment une difformité et un désordre, et que néanmoins certaines conjectures peuvent rendre bonnes et licites. Mais ce raisonnement en fait naître naturellement un autre, qui doit servir de preuve à tout ce qu'on vient d'établir contre les Accoucheurs.

Ne se rencontre-t-il pas des femmes ou des filles, qui préfèrent la mort à la honte de ces opérations ? Nous en avons rapporté un exemple dans la personne d'une grande Princesse; et quand le monde serait dépourvu de ces martyres de la pudeur, les Cloîtres réguliers fourniraient bon nombre de ces sortes de victimes :

(1) Em-mata utcrina, nascalia.

(2) Voyez Loyens, Tr. des Disp.

cependant s^avisa-t-on jamais de faire un crime à ces personnes de leur courage ? ne loue-t-on pas, au contraire, leur amour pour la pudeur ? Or si c'est une marque de pudeur de se priver de ces secours, ne serait-ce pas une sortede faute contre cette vertu que de se les accorder? ne serait-ce pas du moins une sorte de souillure dans une Chrétienne, puisqu'un Païen a reconnu qu'il est des occasions, où sans se rendre criminel, on s'expose à toute Tinfamie du crime (i)? Qui vitavenint culpain, non vitaveriint infamiam.

Tout ceci doit du moins faire entendre, qu'il n'y a que la seule menace de mort qui excuse les femmes ; qui contre leur inclination et une seule fois dans la vie, se laissent voir par un Chirurgien. Que penser donc de celles qui, de propos délibéré, se font une habitude de se laisser voir et toucher par un Accoucheur, sans aucune nécessité !

Quant aux ordonnances qui se font de certains remèdes dangereux à la pudeur, on n'entreprend pas de les justifier : car on ne voit pas trop les raisons qu'on peut avoir de mettre des consciences à telles épreuves. Ce qui paraît certain, c''est que les Pères (2) qui craignaient si fort tous les secours de la Médecine, de peur qu'ils n'accoutumassent les Chrétiens, qui ne devaient s'occuper que d'idées de pénitence et de mort, à une vie molle et relâchée, les Pères, dis-je, auraient eu en horreur des remèdes qui vont à mettre la pureté en danger. A Dieu ne plaise donc, que l'on prétende auto^ riser de telles pratiques : la santé de qui que ce soit, surtout d'une chrétienne, ne doit pas être rachetée à des conditions si humiliantes à la nature, et si périlleuses à la vertu ; la mort en ce cas devientpréférable.

Il est inutile de dire, que ces applications se font en secret, sans le secours de mains étrangères, et sur des personnes simples et innocentes. Car : 1° une faute dérobée aux yeux des hommes n'en est pas moins énorme devant Dieu : peut-être même serait-ce s'exposer à une double faute, en joignant la dissimulation au crime. 2" L'outrage qui se fait à la pudeur est le même, de quelque main qu'il parte. Hé qu'importe qu'on s'ôte la vie à soi-même, ou qu'un autre la ravisse? la mort en est-elle moins réelle ? 3" L'ignorance et le défaut d'intention n'excuse pas toujours : ils ne peuvent au

(1) Senec. De cmsol. ad Helivam, p. m. 122. Il parle en cet endroit de la retenue d'une Dame.

'2) Voyez S. Ambroise sur le Ts. 118. Serm. 22, t. I, p. 12.53. S. Basil. Hegulinterrog. 55, llU. S. Bern., ep'ist., 34.5, 440, etc. Sainte Th('^^se, rhrm. de la perfert., c. 10.

plus qu'affaiblir une faute commise par une action criminelle par elle-même, quand on ne la connaît pas pour telle. 4° Enfin quelle simplicité peut tenir contre une occasion toujours prochaine de tomber dans une faute grossière ? Mais cette matière ne souffre pas qu'on la creuse davantage : c'en est assez pour faire connaître que c'est mal justifier les fonctions des Accoucheurs^ que de les comparer à Faction de certains remèdes défendus ou suspects d'obscénité : car on convient des inconvénients qu'ils traînent après eux," on les condamne comme dignes d'être à jamais proscrits d'une profession aussi chaste et aussi sage que la Médecine.

Sixième Objection

Mais si c'est, ajoute-t-on, de la nécessité qu'il faut à la profession d'Accoucheur pour la rendre licite et autorisée, il y a de quoi la rendre très-recommandable. Pour cela il ne faut que faire attention au progrès que l'art d'accoucher a fait entre les mains des hommes, les succès qu'il a dans le public, les observations dont il est enrichi, les livres et les traités que les Accoucheurs ont mis au jour. Des femmes ignorantes et non lettrées étaient-elles capables de ces productions? auraient-elles pu valoir tant de crédit et de lumière à la profession? tant d'utilité enfin à l'État et à tout le monde? Voilà certes des titres de nécessité, de préférence même, s'il en fut jamais.

Rép. \" Est-ce donc que les femmes accouchent sans douleur depuis qu'elles se sont données des hommes pour les assister? ce progrès serait digne de leur habileté, et rien ne les rendrait plus nécessaires ; mais ce progrès est encore à venir, et ce qu'ils ont découvert de nouveau est peu de chose au-dessus du rien. Les travaux des couches sont encore sujets aux mêmes inconvénients, l'enfant se présente aussi souvent mal, et les manières de le redresser sont les mêmes que dans les temps passés. Tout cela était écrit, les Accoucheurs l'ont appris, et au lieu d'en instruire les femmes, ils s'en sont instruits eux-mêmes, et se sont mis en leur droit et place : c'est à la vérité une sorte d'infidélité qu'ils ont commise ; mais ils ont cru que le public y gagnerait, en lui donnant des Maîtres Accoucheurs au lieu d'Ecolières.

2" Les succès qu'on vante tant ne sont ni plus nombreux, ni plus merveilleux entre leurs mains qu'entre celles des femmes : car enfin meurt-il moins d'accouchées que par le passé dans le monde ? si on le prétend, pourquoi en meurt-il aussi peu dans les Hôpitaux où

il n'y a point d'Accoucheurs, que dans le monde qui commence à s'en peupler?

3° Les observations dont ils se parent, regardent ou le manuel des accouchements, ou la Médecine, c'est-à-dire les remèdes qu'il convient d'y employer.

Le manuel est pour des cas ordinaires, et pour lors les femmes pourront aussi, quand elles voudront, écrire des observations : ou il est pour des cas extraordinaires, dans lesquels il s'agit surtout d'opération ; et alors ce seront les mêmes cas dont on prétend réserver la possession aux Accoucheurs. Que si ces observations regardent la Médecine, ce sera une restitution qu'ils auront à faire à Messieurs les Médecins, de qui ils les auront empruntées. Car, pour le dire en passant, ce que ces Messieurs ont mis en Français, se lit dans ces gros et nombreux recueils de préceptes et d'observations, que les Médecins ont ramassés sur les maladies des femmes. Restituant donc à chacun ce qui lui appartient, aux Sages-femmes le courant des accouchements ordinaires, aux Médecins l'honneur de l'invention et de l'observation en tout ce qui regarde les maladies des femmes, il restera au profit des Accoucheurs la gloire d'avoir traduit et emprunté des livres de Médecine d'excellentes observa tions. Il sera donc plus sûr pour les femmes, de tirer les conseils de Médecine de ceux-là même qui instruisent les Accoucheurs; parce qu'il pourrait arriver qu'ils ne seraient que de mauvais copistes, d'excellents originaux, comme il arrive que des ruisseaux bourbeux partent des sources très pures. Il reste donc prouvé, que la profession d'Accoucheur est aussi peu nécessaire que messéante* dans les cas d'accouchements ordinaires, et qu'on peut alors s'en passer sans que le public en souffre.

Septième Objection

Les Accoucheurs essayeront sans doute d'intéresser la Chirurgie dans leur cause. Ils publieront qu'on ménage peu dans cet ouvrage l'honneur de cette profession, et qu'on manque à la justice qu'on doit à la science et à l'habileté de ceux qui l'exercent avec tant de distinction ; que la Chirurgie a ses principes et ses lumières qui éclairent et qui instruisent ceux qui s'y sont rendus habiles ; et qu'un chirurgien n'ignore pas assez le corps humain, pour lui disputer absolument la connaissance de ce qui peut lui convenir.

Rép. Mais sont-ce des Chirurgiens qu'on attaque ici ?... ce sont

des Accoucheurs, c'est-à-dire, un genre nouveau d'opérateurs inconnus à nos pères, une sorte d'amphibie malaisée à définir, une profession douteuse. Car un Accoucheur ne se donne plus pour Chirurgien,ilestau-dessus,il lui ordonne; de sorte que s'il faut saigner, opérer, panser, un autre Chirurgien que l'Accoucheur exécutera, tandis que lui raisonnera, conseillera, ordonnera. Que la hèvre et semblables maux surviennent à une accouchée, lui seul encore donnera ses avis, fera des ordonnances, et mettra en besogne la Chirurgie, la Chymie et la Pharmacie. On doute que Messieurs les Chirurgiens se reconnaissent dans cette conduite, ou qu'ils l'approuvent; car outre qu'il ne convient pas à leur habileté de se donner de tels maîtres, lesquels souvent en savent moins qu'eux, ils conviendront que leurs exercices n'allèrent jamais à former des élèves pour traiter des fièvres et des maladies d'accouchées. On ne prétend donc ici rien rabattre de l'habileté, de la science et de l'adresse merveilleuse de Messieurs les Chirurgiens, surtout de Paris ; et plût à Dieu que tous les Arts qu'on cultive sous le Ciel eussent atteint le même point de perfection ! Mais plus un Chirurgien sera habile, plus il sentira que sa profession pourra l'occuper honorablement et tout entier, et qu'il aura à peine de quoi suffire à tout ce qu'il lui faut d'esprit, d'étude et de méditation, pour satisfaire à un emploi qui demande tant d'application, de prudence, et de connaissance. Ce serait donc pour lui moins faire de progrès vers les Sciences que de larcins à sa profession, s'il se dérobait d'elle, pour s'occuper de soins superflus, ou s'il prétendait à des connaissances étrangères. Mais ce sera entièrement sortir de cette profession, s'il fait Topposé de ce qu'on y apprend; s'il pratique toute autre chose que ce qu'on y étudie, en un mot s'il se pare du nom d'un Art qu'il a dû uniquement étudier, pour en exercer un autre qu'il n'étudia jamais. Car enfin à quelle Ecole ou sous quels Maîtres apprit-il jamais à traiter les maladies des femmes grosses ou accouchées? Osera-t-il prétendre à cette science en qualité de Chirurgien, tandis que ses confrères, plus, habiles même que lui en chirurgie, ne s'en occupent pas. Mal à propos donc les Accoucheurs prétendront mêler leurs intérêts avec ceux de la Chirurgie, ils ne méritent plus sa protection, puisqu'ils en ont secoué le joug, et qu'ils se veulent élever au-dessus d'elle. Rien au contraire ne relèvera tant la gloire et le mérite de la Chirurgie, que de faire apercevoir que ses élèves cessent d'être habiles, dès qu'ils s'éloignent de ses vues et qu'ils sortent de ses règles.

Opinion des philosophes du xviii" et du xix" siècles sur LES ACCOUCHEURS ET SAGES-FEMMES. — Les philosoplies, comiiie on sait, sont d'une compétence universelle; inutile, dès lors, d'ajouter qu'eux aussi ont dit leur mot sur la question débattue dans les morceaux cités plus haut. Il nous a paru curieux de terminer notre revue des opinions par celle de quelques-uns d'entre eux, choisis parmi les plus connus.

Dans V Encyclopédie, à l'article Accoucheuse, Diderot porte, contre les matrones duXVIII^ siècle, une accusation singulièrement grave. Grimm Ta reproduite dans sâ Correspondance : « Je me crois obligé, par l'intérêt que tout honnête homme doit prendre à la naissance des citoyens, de déclarer que, poussé par une curiosité de voir naître l'homme après l'avoir vu mourir tant de fois ,je me fis conduire chez une de ces sages-femmes qui font des élèves et qui reçoivent des jeunes gens qui cherchent à s'instruire de la matière des accouchements, et que je vis là des exemples d'inhumanité presque incroyables chez des barbares. Ces sages-femmes, dans l'espérance d'amener chez elles un plus grand nombre de spectateurs, et- par conséquent des payants, faisaient annoncer, par leurs émissaires, qu'elles avaient une femme en travail, dont l'enfant viendrait certainement contre nature. On accourait ; et, pour ne pas tromper l'attente, elles retournaient l'enfant dans la matrice, et le faisaient venir par les pieds. Je n'oserais pas avancer ce fait si je n'en avais pas été témoin plusieurs fois, et si la sage-femme, elle-même, n'avait eu l'imprudence d'en convenir devant moi, lorsque tous les assistants s'étaient retirés. J'invite donc ceux qui sont chargés de veiller aux désordres qui se passent dans la société, d'avoir les yeux sur celui-là ».

D'ailleurs la secte philosophique semble, à cette époque, s'être élevée tout entière contre l'emploi des accoucheuses. On leur reproche communément, sinon les atrocités dont Diderot déclare avoir été témoin, tout au moins leur imprudence et leur ignorance. Dans son commentaire sur Boerhaave, La Mettrie qui, malgré ses excentricités de doctrine et de conduite, n'en était pas moins un savant médecin, écrit ce qui suit : << Il arrive fort souvent que ces femmes rendent les corps mous des enfants tout difformes et qu'elles gâtent la figure de la tête en la maniant trop rudement. De là tant de sots doat la tête est mal faite, oblongue ou angu-

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laire, ou de tout autre forme que la naturelle ». Et plus loin : « Il vaudrait mieux pour les femmes qu'il n'y eût point d'accoucheuses ; l'art des accouchements ne convient que lorsqu'il y a quelque obstacle ; mais ces femmes n'attendent pas le temps de la nature ; elles déchirent l'œuf et elles arrachent l'enfant avant que la femme ait de vraies douleurs. J'ai vu des enfants dont les membres ont été luxés dans cette opération ; d'autres, qui ont eu un bras cassé. Lorsqu'un membre a été luxé, l'accident restant inconnu, l'enfant en a pour le reste de la vie. Lorsqu'il y a fracture, le raccourcissement du membre l'indique. Je vous conseille donc, lorsque vous pratiquerez, de léprimer ces téméraires accoucheuses ».

Voltaire et Rousseau, qui ont touché à tant de sujets, ne se sont cependant pas occupés de celui qui nous intéresse ici ; Rousseau se contente, d'une façon incidente, de dire en quel mépris il tenait l'honorabilité des accoucheurs : « S'agit-il de chercher une nourrice, on la fait choisir par l'accoucheur. Qu'arrive-t-il de là? Que la meilleure est toujours celle qui l'a le mieux payé. Je n'irai donc pas consulter un accoucheur pour celle d'Emile , j'aurai soin de la choisir moi-même ; Je ne raisonnerai peut-être pas là-dessus si disertement qu'un chirurgien, mais à coup sûr je serai de meilleure foi et mon zèle me trompera moins que son avarice ».

Au XIX® siècle, les avis sont partagés : P.-J. Proudhon soutient les accoucheurs et Michelet prend le parti des sages-femmes. Voici l'opinion émise par Proudhon dans sa Pornocratie : « Dès l'instant que les femmes, dans une société parvenue à un haut degré de civilisation, ne peuvent plus s'accoucher toutes seules, comme faisaient les femmes des Hébreux, en Egypte, et comme le font encore aujourd'hui toutes les négresses et sauvagesses ; dès l'instant que, par le développement de la sensibilité nerveuse, l'accouchement est devenu un cas pathologique, il vaut mieux, dans l'intérêt même de l'honnêteté publique, appeler le médecin, que faire instruire, dans cette science scabreuse, déjeunes paysannes. Entre le médecin et la femme en couche, entourée de son mari et des siens, la pudeur n'est pas plus intéressée qu'entre le soldat blessé et la sœur de charité. Allez-vous donc aussi, sous prétexte de pudeur, chasser les femmes des hôpitaux ? Non, non, la femme, comme le médecin, est à son poste au lit du malade ; devant le péril, la pudeur se retire sous l'aile de la charité. Le dévouement seul ici se montre : dévouement de Phomme envers la femme, dévouement de la femme envers l'homme. C'est la loi

ACCOUCIIlCUlt^ ET HAGK.S-lfEMiMKS CliLKBIlK.r

du mariage qui gouverné ici, loi que votre fausse pudeur ne comprend pas. Quant à moi, je vous le déclare, je préfère mille fois, pour la morale publique et pour la morale domestique, le risque du docteur à celui des accoucheuses, mêmes jurées. »

Quant à Michelet, il en est encore au temps où l'on admirait la conduite de Marie, héritière de Bourgogne, qui, à la suite d'une chute de cheval, se fit une blessure des plus graves etpréféra mourir que de se découvrir devant un chirurgien.

« ... Elle lui a dit, sur ce point, les choses les plus raisonnables. Mais la peur n'écoute rien. Elle a dit que, dans le grand œuvre de la femme, une femme seule est l'utile auxihaire. Qu'au contraire, la vue d'un homme peut être le plus grand obstacle. Obstacle pour quelques-unes absolument insurmontable, jusqu'à en mourir.

« Notez que, le plus souvent, tout le secours consiste cà regarder, les bras croisés. Si l'enfant se présente mal, s'il faut de la dextérité, la main d'une femme, son adresse, son habitude de toucher des objets minimes, tout cela vaut mieux à coup sûr que les grosses pattes de l'homme. Quelle main sera assez douce, assez fine de tact et de peau, pour toucher, grand Dieu i la chose la plus délicate, horriblement endolorie par cet excès de tension, les éraillures et déchirures de ce pauvre corps sanglant !

« La femme soigne bien mieux la femme. Pourquoi ? Parce qu'elle est à la fois la malade et le médecin, parce qu'elle comprend aisément dans une autre les maux qu'elle a elle-même, les épreuves où elle a passé. Les médecins sont savants de la science, maiLfort peu de la malade. Il n'en est guère qui aient le sens d'un être si fin, si plein de mystère, où la vie nerveuse est tout.

« Nos médecins sont un classe d'hommes extrêmement éclairée, et, selon moi, la première de la France, sans comparaison. Aucune autre ne sait autant, ni autant de choses certaines. Aucune n'est si bien trempée d'esprit et de caractère. Mais enfin leur rude éducation masculine d'écoles et d'hôpitaux, leur dure initiation chirurgicale, une des gloires de ce pays, toutes ces qualités ici entraînent un grave défaut . Elles aboutissent en eux à l'extinctinn de la fine sensibilité qui, seule, pourrait percevoir, qui prévoit, devine les choses du féminin mystère. Le sein de la femme, ce doux miracle où la Nature a épuisé sa tendresse, qui donc pourra, sinon la femme elle même, y toucher sans impiété ( 1) ?

(Ij On reconnaît ici que, si Michelet fut du Collège de France, il no fut pas de la Faculté de Médecine.

« La faute n'est pas aux médecins, qui, je crois, sentiraient cela. Elle a été de plus en plus à la faiblesse de l'homme (plus que femme en ces moments) ; elle a été au mari, que rien n'a pu rassurer que la présence du docteur. A cela, je ne contredis pas. Quoique tant d'illustres sages- femmes, les Boivin, les Lachapelle, etc., etc., suffisent bien pour rassurer, quoique l'exemple de l'Europe, où elles sont préférées partout, puisse aussi calmer nos craintes, rien n'empêche que le médecin ne soit consulté, n'assiste de ses avis, pourvu qu'il n'agisse pas et même ne soit pas trop près. Son intervention directe est beaucoup moins propre à aider qu'à paralyser la nature.

« Les femmes doivent être écoutées. Eh bien, elles disent franchement (quand on ose les presser sur un sujet si délicat), que toute leur force en cet acte d'un extrême effort, c'est la liberté de l'effort, et que cette liberté est nulle, si un homme est dans la chambre. Il en résulte à chaque instant des hésitations, des mouvements contradictoires. On veut et on ne veut pas ; on agit et on retient. Vous direz qu'elles ont tort, qu'elles devraient se mettre à l'aise, oublier, en une telle crise, leurs superstitions de pudeur, la peur des petites misères dont elles sont si humiliées. Mais enfin, elles sont telles ; telles il faut les prendre. Et celui qui, pour leur salut, les met en péril, est certainement un sot. »

Que conclure des citations qui précèdent ? Toute l'argumentation en faveur des sages-femmes repose sur ce point longuement traité par Hecquet, à savoir la nécessité de sauvegarder la pudeur féminine. Mais que devient la pudeur, ce sentiment acquis, pendant le travail ? La crainte du danger ne le fait-il pas disparaître ? Quelle femme, par pudeur, refusera de se soumettre aune inspection intime, à une opération, en cas de maladie des organes génitaux? Assurément, si l'accouchement est simple, le savoir de la sage-femme peut suffire. Mais survienne un accident : n'est-ce point là^un cas analogue à la maladie ? Pourquoi alors repousserait-on le médecin, quand on l'appelle, s'il y a quelque opération à pratiquer sur la matrice ou ailleurs? « Pour que chacun eut son rôle, dit Velpeau, il faudrait ici que la sage-femme consentit à remplir les devoirs de garde-malade et que l'accoucheur se bornât à surveiller les derniers moments du travail, ainsi que les suites découches. De cette façon, la première aurait encore une assez belle part ; car le plus grand nombre des accouchements n'exigeraient pas d'autres soins que les siens, le second n'aurait guère à se plaindre non plus, puisqu'il n'aurait à s'occuper que de ses

fonctions de médecin ou de chirurgien ; mais il n'est pas probable qu'il en soit ainsi de sitôt. Les familles se décident à prendre l'un ou lautre et rarement à faire appeler simultanément l'accoucheur et la sage-femme. Comme le premier peut tenir lieu de la seconde et qu'il n'en est pas de même de celle-ci, il est à craindre que le cercle de Lucine ne se rétrécisse encore de plus en plus. On peut même affirmer que les sages-femmes cesseraient bientôt d'être demandées, si la présence d'un médecin n'entraînait pas un surcroît manifeste de dépenses. »

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