Chapitre VII
Que les femmes sont aussi capables de pratiquer les accouchements
que les hommes.
D'où viendrait aux femmes cette prétendue incapacité? serait-ce de la délicatesse de leur corps et de leur peu de forces ? serait-ce de la faiblesse de leur esprit? serait-ce de l'ignorance de leur sexe? mais tous les accouchements ne sont pas laborieux; ainsi, pour l'ordinaire, il faut plus d'adresse et d'habitude pour cette opération que de vigueur et de forces. Mais s'il est vrai que les femmes sont au moins aussi adroites de leurs doigts que les hommes, puisqu'elles ont plus de finesse et de délicatesse qu'eux dans les organes; il ne leur faudra que de l'habitude, dont elles sont aussi capables certainement que les hommes ; puisque pour cela elles n^auront besoin que de vie et d^occasions pour se former la main : or elles vivent autant que les homnies, et elles trouveront infiniment plus d'occasions qu'eux, quand les hommes voudront se renfermer dans le nécessaire, et abandonner, comme ils le doivent, aux femmes tous les accouchements ordinaires.
Ces occasions d'ailleurs deviendraient d'autant plus fréquentes, que les couches des femmes deviendraient plus rarement laborieuses, si les sages-femmes seules s'en mêlaient : voici comment.
Les couches ne deviennent ordinairement difficiles, que parce que les femmes sont mal gouvernées dans leur grossesses; et ellesne sont mal gouvernées alors, que parce qu'elles ne prennent pas d'assez bons avis ; elles ne se trompent enfin dans la conduite qu'on leur prescrit, que parce qu'elles s'adressent mal, c'est-à-dire, à gens incapables de ces sortes de conseils. L'assiduité des Accoucheurs auprès d'elles, dès qu'elles se soupçonnent grosses, engage insensiblement leur confiance. Ce sont des hommes, et c'est pour elles un titre d'habileté, persuadées qu'elles sont, qu'un homme est toujours plus habile qu'une femme. De là cependant arrivent mille méprises : car les Accoucheurs n'ayant jamais fait les études nécessaires par rapport aux maladies des femmes grosses, ne s'étant d'ailleurs destinés qu'à des fonctions manuelles, ils ne doivent guères être en matière de grossesse plus éclairés que les Sages-femmes, qui comme eux ne se sont instruites que du manuel des accouchements. Ajoutez que les maladies des femmes grosses demandent plus d'habileté que toutes les autres. Puis donc qu'un Accoucheur
se reconnaît incapable de traiter les maladies ordinaires, on peut conclure qu'il expose étrangement une femme grosse quand il entreprend de la conseiller: c'est cependant ce que les Accoucheurs font tous les jours, et c'est de là que viennent tant d'accouchements laborieux.
Pour se convaincre qu'en ceci rien n'est exagéré, il ne faut que s'appliquer un moment à considérer tout ce qui se passe dans une femme à l'occasion d'une grossesse, les amas qui s'y font, le superflu qui s'y amasse, les retours de ce superflu dans les vaisseaux, les impressions qu'il va faire sur les viscères, les vices qu'il va porter dans le sang, dans le suc nerveux, et dans toutes les liqueurs qui servent à la vie: joignez à tout ceci les désordres qui arrivent dans les digestions, les mauvaises distributions qui en suivent, et les crudités qui s'accumulent. Tant d'occasions prochaines de maladie demandent une autre habileté que celle de la main. Il faut un fond d'usage, mais d'usage éclairé, qui sache ménager ce superflu, qui en prévoit les inconvénients, qui en prévienne les amas et les crudités. Or, tant d'avantages dépendent d'un régime bien entendu, et d'évacuations sagement placées; deux choses qui sont absolument au-dessus de la portée d'un opérateur, c'est-à-dire, d'un homme exercé aux opérations de la main.
Une Sage-femme n'en sait pas certainement plus qu'un Accoucheur en pareil cas, on en convient: mais elle sent son faible; et son peu de capacité la rend sage et circonspecte, ou sa modestie lui fait prendre conseil de ceux que la Providence a établis ses juges et ses maîtres: au lieu qu'un Accoucheur n'en reconnaît point d'autres que lui-même, qu'il constitue par son autorité privée dictateur et inspecteur en chef des maladies des femmes ; comme si pour avoir reçu des enfants toute sa vie, il était devenu souverain en médecine; et comme si c'était la même chose d'accoucher une femme, et de prévenir ou guérir ses maladies. Cependant qu'on lui demande les titres qui lui donneraient droit de faire une médecine qui est la plus difficile, il n'en aura point d'autres que sa présomption et sa témérité. Car enfln janiais la chirurgie ne donna droit ni habileté pour faire la médecine, et un excellent Chirurgien peutêtre un très mauvais Médecin. Fasse donc le ciel, que cette entreprise audacieuse et dangereuse à la religion et à l'Etat, attire un aussi sage règlement que celui, qui parles soins du plus grand (i) des Médecins, a délivré Paris de tant d'autres aventuriers en Médecine.
(1) M. Fagon premier méflecin.
Mais on ajoute, que les femmes ont naturellement Tesprit ou trop borné, ou trop faible ; et que ce sont des ignorantes très peu propres à tout ce qu'il faut savoir pour bien pratiquer les accouchements.
Ce n'est point ici le lieu de faire l'apologie de l'esprit des femmes, et d'examiner si elles seraient propres et habiles aux sciences (i) : cependant on ne craint point de dire, en passant, qu'il n'y eut peut-être jamais de soupçon plus mal fondé, ni d'accusation plus injuste. L'esprit de la femme est de même nature que celui de rhomme, créé de la même main, enté pour ainsi dire, ou renfermé dans la même matière, également organisé. C'est dans les deux sexes une substance également immortelle, destinée à connaître, à aimer, à voir enfin le même Dieu, faite pour les mêmes fonctions: d'ailleurs le corps de la femme fit d'abord partie de celui de l'homme, dont le Créateur détacha une portion pour créer celui de sa compagne. D'où viendrait donc cette inégalité d'esprit dans les deux sexes? serait-ce de l'inégalité des organes? ils sont même plus délicats dans les femmes que dans les hommes. Serait-ce par le manque de disposition ? on les a vues capables de tout bien dans l'occasion, de réflexion, de prudence, de force, de résolution, etc. On a vu des savantes, des héroïnes (2), des politiques. Serait-ce donc pour rendre la femme plus soumise, que Dieu l'aurait faite ignorante? mais la nécessité à la femme de se soumettre, a une autre cause dans l'Ecriture. Ne serait-ce pas d'ailleurs avilir l'homme, que de ne le faire dominer que sur des ignorantes et de petits esprits? Il est donc plus naturel de penser que les femmes ne sont, ignorantes que parce qu'on les rend telles : elles deviendraient habiles (3), savantes, éclairées, si on cultivait leur esprit; puisqu'on a million d'exemples (4) de tout ce qu'elles peuvent, et c'est presqu'autant que les hommes, en fait de sciences, si on les y appliquait.
Du moins trouvera-t-on en elles plus d'esprit qu'il n'en faut pour être d'habiles et de sçavantes Accoucheuses: il ne faut qu'examiner en quoi consiste cette science.
Il y faut de la probité: personne n'en témoigna tant que les
(1) Il faut voir là-dessus, NoMlissimœ Virglnis Annœ JSIarlœ a Schurman. Blssert. de Ingcnii viul/nhj-in ad doctr'mam et inulierea littcran aptitudine. Voyez aussi^ Sommaire des grands biens que Dieu a donnés aux femmes plus qti'aux hommes, par M. Bonnet, docteur es droits.
(2) Voy. DlalcHj. TIeroinarum Aut. Petre Nannio.
(3) M. Bonnet. Ibid.
(4) Voy. Lothichmm dr Nohilit. et linrfect. sexns fcminei. sjjars.
SUR LES SAftES-FEMMES ET LES ACCOUCHEURS 375
sages-femmes d'Egypte. C'est aux accoucheurs à produire des titres de probité aussi anciens et aussi authentiques. Y faut-il de l'honneur ? les femmes en sont plus jalouses que les hommes ; de la Religion? elles en ont jusqu'au scrupule. Des maris peuvent-ils donc confier leurs femmes et leurs enfants à des mains plus sûres ? S'il faut gagner la confiance d'une pauvre souffrante, qui le fera mieux qu'une personne de même sexe, qui aura éprouvé les mêmes embarras; qu'une femme enfin naturellement compatissante, plus consolante et plus adroite auprès des malades que quelqu'homme que ce soit (i)? Reste la science dont certainement une sage-femme a besoin ; aussi en est-elle très capable : en voici la preuve.
Elle doit connaître le sujet sur lequel elle a à travailler : savoir la structure, la situation, les différences et la nature des parties: et pour tout cela, il ne lui faut qu'une très légère et très superficielle connaissance en anatomie, qui ne demande que des yeux, de la mémoire, et un peu d'application. Joignez à ceci l'apprentissage, pour ainsi dire, qu'elle ira faire dans les hôpitaux, sous les yeux d'habiles femmes consommées dans leur profession, telles qu'on été tant de célèbres sages-femmes des siècles passés, et telles que sont encore celles qui travaillent tous les jours si heureusement dans l'Hôiel-Dieu de Paris. En voilà certainement autant qu'il en faut pour former de très habiles sages-femmes, et plus sans doute que n'en font les prétendus Accoucheurs pour se rendre habiles dans cet art. Car enfin quels essais a fait un Accoucheur avant que de se donner pour tel dans le public ? quelles autres femmes a-t-il accouchées ou vu accoucher, avant celles qui les premières se livrent à lui ? Ce sont donc autant de coups d'essai qu'un Accoucheur va faire quand il entre dans le monde. Mais où est alors la sûreté d'une pauvre femme qui va devenir la matière de son chef-d'œuvre? Ce sera si l'on veut un homme versé en anatomie et consommé en chirurgie; mais il est novice Accoucheur et sans expérience, qu'un accident imprévu, ou l'impatience d'une femme va déconcerter. Le public trouvera donc dans une jeune Sage-femme le plus grand des avantages de cette profession; avantage dont un nouvel Accoucheur sera privé: c'est Texpérience qu'elle a par devers elle, et qu'un Accoucheur ne saurait se donner qu'aux dépens du public: parce qu'il n'y a aucune école pour dresser les Accoucheurs, et qu'il y en a pour former des Sages-femmes. Il paraît donc prouvé qu'une femme a plus d'esprit, de force, et de science qu'il n'en faut pour pratiquer avec succès les accouchements.
(1) Uhl non est millier, ihi Ingemisclt œger.