‹ Acheteuses de revesChapitre 1 sur 14 · NEW YORK · texte numérisé non relu

NEW YORK

C'était un mercredi — c'est toujours le mercredi qu'ont lieu ces dîners singuliers dont je vais conter quelque chose. Nous étions une dizaine réunis autour de la table de celle qu'entre nous, et devant elle aussi, nous nommons la Dame. Une grande, mince, blanche sous des cheveux très obscurs qui la casquent de leur émail nocture. Elle mange à peine, parle à peine, meut à peine. Elle écoute, elle regarde, elle sourit parfois, et c'est assez pour vous griser d'une particulière joie, très différente des brèves secousses que l'on nomme des joies à l'ordinaire de la vie.

La Dame m'avait dit la veille, en me quittant :

— Vous dînerez avec Sandhéran demain.

Et j'étais arrivé dix minutes plus tôt qu'il ne convenait , et avec un surcroît d'intérêt aussi.

A chacun de ces dîners quelque chose apparaissait pour enrichir la pensée d'un peu d'émotion neuve. Certaines fois, c'étaient des combinaisons de décor tellement inattendues que Ton tombait en des rêves sur l'âme des choses rendue visible tout à coup par la sympathie de leur rapprochement ; d'autres, c'était quelque personnage exotique, singulier toujours, qui, apportant là des sensations d'une autre race, des idées d'un autre climat, vous laissait dans le souvenir l'impression d'un paysage boréal ou d'une flore exotique, évoqués dans la salle à manger drapée de crêpe de Chine noir dont les indéchiffrables et frêles broderies d'or s'animaient par places d'une lumière riche et bientôt éteinte.

En ces rares paroles dites par l'Étrange et la Charmante, le nom de Sandhéran revenait souvent, comme le rappel d'un souvenir cher

très particulièrement. Et, une fois, l'un des habitués de ces réunions closes et furtives, si soigneusement dissimulées au snobisme et à la mondanité, s'étant hasardé, un peu jaloux, à demander la grâce d'être renseigné sur Sandhéran le mystérieux, la Dame avait répondu de sa voix voilée, de son étrange voix un peu rauque, qui pénètre aux fibres émotionnelles, les remue, et dompte la volonté avant même que l'intelligence ait perçu le sens de ses paroles lentes :

— Sandhéran?... c'est l'homme que j'aime le plus au monde... le seul que j'ai encore vu, lorsque quelque chose l'étonné dans les émotions ou les actes des autres, prendre la peine de chercher leurs raisons au lieu d'y vouloir substituer les siennes... En d'autres mots, puisque vous aimez les formules claires... vous excepté — avait-elle ajouté avec un faible geste de sa pensive main vers moi — c'est quelqu'un qui ne dit jamais: « Si c'était moi », lorsqu'il s'agit d'élucider le cas de quelqu'un qui n'est pas lui.

J'avais donc un vif désir de connaître cet homme singulier.

ACIIETEUSES DE REVES

Il arriva quelques minutes après moi, et tout de suite m'apparut comme un indéchiffrable problème. D'abord il me sembla un homme d'à peine trente ans : très blond, très froid, très correct, très anglais ; puis, sous des jeux différents de la lumière, il me parut presque un vieillard avec, dans ses yeux, cent années de passions domptées et de douleurs subies. En vérité, à l'heure où j'écris, il me serait impossible d'affirmer qu'il fût jeune — et difficile pourtant de croire qu'il était très vieux. Au reste, à mesure qu'il parlait, il semblait revêtir des aspects différents, changer d'âme et changer de corps, comme si les multiples personnalités qui sont en chaque être eussent acquis chez lui un développement distinct et indépendant qui le faisait être tour à tour une infinité d'individus, divers absolument.

Et comme nous étions passés dans la salle à manger, où, ainsi que je l'ai dit, nous causions en liberté, — devant le long jardin de mélancolie que faisaient sur la nappe des méandres d'iris noirs et de violettes de Parme, aux carrefours desquels, en des pagodes de

laque, rêvaient des bouddhas très anciens, — on en vint à parler de l'Amour. Quelqu'un, — un poète dont les vers aux sons métalliques chantent les splendeurs de la terre et la joie de vivre, — s'écria tout à coup que les femmes étaient incapables de passion, que pas une d'elles n'avait en l'âme assez de courage pour se jeter sur un cœur d'homme sans tergiversations.

Sandhéran, à ce moment, eut un lent sourire qui le fit paraître le contemporain des bouddhas songeurs qui s'anéantissaient en leurs rêves au milieu des iris noirs et des violettes de Parme. Puis, d'une voix musicale qui caressait, eût-on pu dire, sa pensée intime à demi dévoilée, il dit ceci :

— Vous avez presque raison, monsieur. Les femmes sont ou du moins semblent être incapables de passion... Toutes, pourtant, sans nulle exception, ne vivent que pour l'amour. Mais, à mesure que l'humanité va son chemin vers la vieillesse, l'homme devient de plus en plus différent de l'être que la femme peut aimer... Jl n'est plus le tueur vigoureux et brute des temps gothiques, le courtisan sus-

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ceptible de se muer en héros tout simplement et par bonne éducation, le pervers spirituel mettant aux sensuelles aventures toute son âme et tous ses nerfs. Il n'est pas non plus le trouvère qui soupire ou le douteux Chérubin... Il n'a plus rien de ce qui rend les femmes folles de cette folie sublime dont vous semblez croire les hommes capables encore... Non, monsieur. Les hommes ne sont plus capables d'autres choses que de gagner de l'argent, d'essayer d'en gagner, ou d'être désespérés de n'en pas gagner... Certaines gens pensent qu'une portion de l'humanité ne se modifie pas sans que l'autre l'imite, et c'est même l'usage de dire que les hommes ne chassent à l'argent si âprement que parce que les femmes sont chaque jour plus affolées de luxe... Je ne crois pas à la réalité de ceci... Je crois qu'en aucun temps les femmes n'ont souffert comme elles font de n'être point aimées ou de l'être mal... Je crois que l'animal sensuel, pressé, rapidement las, qui est en nous, les dégoûte du don franc et libre d'elles avec le béatifiant espoir de se donner pour toujours... Je crois qu'elles savent qu'il n'y a plus que des aventures brèves, faites

de quelques minutes de satisfactions problématiques et de beaucoup d'heures d'ennui... Elles savent encore ceci : que l'homme les méprise de leur appartenir... Enfin, je crois que nous avons si bien perdu le sentiment de l'amour, qu'elles, les conservatrices de toutes choses: croyances, pensées, sentiments, — ont compris que la passion ne peut plus tenir que dans le rêve, et que, en poètes profonds et inédits, elles font dans leur vie une place immense à l'impossible... Là, loin de nous, elles bercent la toujours grandissante solitude de leur cœur... Je me souviens, continua Sandhéran, d'une anecdote... de peu d'intérêt en soi et qui m'a fait songer longtemps... J'étais entré, un jour de l'an dernier, dans un magasin de nouveautés pour regarder mouvoir, palpiter, monter à fleur des yeux, l'âme des femmes qui achètent et qui désirent... Nulle part mieux qu'en ces halles on ne jouit de la Vérité intime exprimée sans contrainte... Peutêtre jugez- vous que celles que Doucet et Worth habillent vont peu dans ces endroits, ou qu'alors elles n'y désirent rien ? Mon aventure démontrera le contraire... Je passais au rayon

des dentelles lorsque je fus arrêté par un peu plus de foule qu'ailleurs et contraint à me jeter de côté. Tout à coup dominé, envahi, capturé par un parfum inconnu qui coupait, comme un coup d'éventail frais, l'atmosphère d'humanité qui pesait là, je me retournai très vite... Il y avait, assise sur une chaise, une femme, grande certainement et sans doute très mince pour m'apparaître telle dans la chape de loutre qui tombait rigide sur elle, encadrée d'énormes manches de velours vert... Elle était blonde, ses cheveux luisaient doucement sous son immense chapeau empanaché de noir : elle avait les yeux gris comme l'eau des mers de tempête... des yeux inquiets et caressants, un peu de rose vif aux pommettes, un peu de rouge aigu aux lèvres, et tout, dans sa mince figure, disait la nostalgie, la chimère, la souffrance... Elle souriait, pourtant, d'un sourire de malade extasiée par la morphine ; elle souriait à un paquet de dentelles blanches empilées sur ses genoux... Deux demoiselles de magasin la servaient, hâtives, fiévreuses, avec l'air qu'elles prennent lorsque l'affaire va être grosse... Je restai là longtemps. Elle

regardait les dentelles, les maniait avec de jolies grâces du geste, les ajoutait au paquet sur ses genoux, et sans cesse disait : « Oui, je prends cela encore »... Puis elle se leva, demanda le chemin des « Fourrures » et s'en fut avec son même étrange sourire songeur... Je la suivis ainsi pendant deux heures. Elle fit empiler des fourrures, comme elle avait fait empiler des dentelles... Au rayon des tapis, on lui déroula les éblouissements atténués des tissus d'Orient. Elle souriait toujours de son même sourire, disait toujours sa même phrase: « Oui, je prends cela aussi »... Enfin, elle partit... Comme je m'arrêtais près de la caisse où elle donnait son nom et son adresse, après avoir attendu le temps très long où se faisait le débit de ses achats innombrables, je reconnus dans le caissier un brave garçon que mon appui avait fait parvenir à cette place. Et lorsque j'eus regardé la dame aux manches vertes, aux yeux couleur de l'eau, monter dans son coupé, avec sur sa figure une lassitude subite , un navrement épuisé revenu tout à coup , je retournai vers la caisse et, après avoir dit bonjour rapidement à mon protégé, j'ajoutai :

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« Vous venez d'avoir une belle facture... Est-ce que c'est une cliente de la maison, cette dame aux manches vertes ? — Mais non, me répondit le comptable. Du moins je ne l'ai jamais vue, et je ne connais pas son nom... Une étrangère sans doute... Je crois bien que la facture est belle..., près de quatre-vingtsept mille francs ! . . . »

Sandhéran s'arrêta un moment à regarder la surprise déçue de nos visages. Puis il reprit :

— J'ai su, peu de jours après, que la singulière personne avait donné un faux nom, une fausse adresse. Tout ce qu'elle avait acheté est rentré au magasin, a été de nouveau rangé dans les rayons pour, bien entendu, être vendu aux passantes... Eh bien I j'ai été hanté par le souvenir de cette symbolique femme qui se donnait l'illusion d'acheter toutes ces dentelles, toutes ces fourrures, tous ces tapis, et qui s'en allait ensuite, lassée de la joie d'avoir, dans le rêve, cru posséder tout cela, et sachant que la réelle possession ne lui donnerait que désillusion... J'ai pensé qu'elle était semblable à toutes ces femmes qui disent non à notre amour après l'avoir presque

appelé, après avoir tendu leurs lèvres et subi l'affolement des baisers... Elles ont tout possédé dans la chimère, voyez-vous, et elles n'ont pas payé le prix de leur griserie d'une heure. ... Cela a été à elles le trouble de nos nerfs et des leurs, à elles l'illusion de tendresse et de désirs, à elles surtout cet espoir que peutêtre elles ont rencontré le bonheur... et que si elles avaient voulu...

— Ne trouvez-vous pas, monsieur — dit Sandhéran, tourné en ce moment vers le poète aux vers d'or et d'acier — qu'elles ont raison peut-être de préférer croire que sans doute vous les eussiez aimées merveilleusement toute la vie... au lieu de vérifier que vous n'étiez, en somme, capable que de les désirer deux mois.

A ce moment la tête de Sandhéran semblait incroyablement jeune. Une tendresse infinie noya son regard. Le dîner était terminé. La Dame se leva, lui prit le bras; ils rentrèrent au salon en parlant très bas.

— Il est un peu toc, le nouveau ! dit quelqu'un d'une voix contenue.

Et tout le monde sourit.

Cette homme et cette femme absolument créés l'un pour l'autre, orientés l'un vers l'autre, doués tous deux de cette hyper-sensitivité qui rend la vie alternativement une affre et un délice, l'esprit tendu vers des buts semblables, s'étaient frôlés et ne s'étaient pas compris. Sans doute l'erreur venait de ce que chacun d'eux, imaginant que nul sur la terre ne pouvait parler la langue mystique de leur cœur, s'était adressé à l'autre — à l'esprit fraternel, à l'âme identique — en un idiome à l'usage du vulgaire.

Ils avaient été liés par une camaraderie

d'apparence affectueuse peu après le mariage de la jeune femme. Elle se nommait d'un nom étrange: Christa.

Lui, ami ancien du mari, conservait une habitude dès longtemps prise de venir souvent dans la maison. Christa l'accueillait avec cette bonne grâce banale qui immobilise les relations entre homme et femme. Parfois même elle avait mis une note un peu froide et distraite, mais à peine perceptible, dans son attitude. Ils avaient causé du livre récent, des potins, de pays visités jadis, parfois de politique — d'eux-mêmes, jamais. Ils étaient demeurés l'âme close l'un à l'autre, s'ignorant.

Lui, Renaud du May, était un singulier homme, difficile d'ailleurs à pénétrer. Au début de sa vie il avait manqué diverses expériences sentimentales — amours ou amitiés. Il avait été, non pas trompé, au sens ordinaire et peu essentiel du mot, mais, chose plus grave, méconnu. On avait agi avec lui comme on eût pu le faire vis-à-vis d'un individu de structure morale totalement antagoniste à la sienne.

Alors il lui était venu, en même temps qu'un dégoût très amer, la conviction de l'impéné-

trabilité de chacun pour autrui. Ceci lui avait inspiré le goût et le besoin d'une dissimulation plus complète encore ; et, presque sans effort, il s'était « fait une tête » à l'abri de laquelle, sans trouble, fort serein, il poursuivait des rêves comme font peut-être les fakirs de l'Inde mystérieuse.

Il en résulta qu'on disait de lui qu'il était gai, bien portant, blagueur, inconsistant, fêteur et sceptique — lorsque, précisément, il était tout le contraire de ces choses .

Quant à Christa, lorsqu'au bout d'un an d'union on la vit accepter si paisiblement que son mari la trompât avec toute venante, il fut tout de suite posé et affirmé que, pour avoir tant d'indulgence, il fallait qu'elle fût de ces personnes qui se précautionnent savamment contre les accidents.

— Comment ! si elle a un amant ? s'était écrié un oracle dans une causerie d'hommes. Mais d'où sortez- vous ?.. . un amant? non pas un, mais des amants, et des bottes, mon cher, des bottes!...

C'est après avoir entendu ceci que ttenaud du May commença d'espacer ses visites chez Christa.

Et la vie alla sa monotone, insensible et rapide course.

Six années filèrent durant lesquelles les relations de Christa et de Renaud se dénouèrent complètement — sans secousses, comme font les choses qui s'arrêtent simplement parce qu'elles ont assez duré.

Il fit un voyage de quelques mois. Lorsqu'il rentra, elle était hors de Paris. Lorsqu'elle revint il oublia de mettre des cartes chez elle. Lorsqu'elle envoya ses invitations d'hiver elle omit son nom. Et tout fut dit pour très longtemps.

Pourtant un soir — Renaud du May avait alors quarante-huit ans et un commencement d'hypertrophie du foie ; Christa avait, elle, trente-deux ans — ils se trouvaient l'un à côté de l'autre sous un buisson d'arécas, écoutant ou n'écoutant pas quelqu'un qui jouait de quelque chose dans un salon.

C'était singulier que, faisant partie du même monde, ils aient pu pendant tant d'années ne jamais se rencontrer. C'était ainsi pourtant.

D'abord ils eurent une hésitation à se reconnaître. Renaud avait beaucoup vieilli et, malgré le sourire de blague permanente accroché à sa lèvre, la souffrance physique l'avait cruellement marqué. La beauté de Ghrista jetait ces flammes vives qu'ont les grands ciels d'Automne; et il y avait parfois au fond de son regard — toujours railleur comme était toujours blagueur le sourire de Renaud — une confuse et équivoque expression, vite disparue d'ailleurs.

Probablement elle eut honte de ce qu'elle imagina avoir mis de cruauté involontaire dans son hésitation à reconnaître M. du May, car elle rougit vivement en lui tendant la main. Puis elle se remit à rire en disant :

— Quoi, c'est toi, c'est moi?...

— Oui c'est moi, c'est toi, répondit Renaud du même ton. Vous me permettrez, madame, de vous laisser dire la suite du poème, et c'est vous qui serez chargée de formuler : « Ah ! quelle fichue rencontre ! »

— Non, répondit-elle, car je suis vraiment très heureuse de vous voir.

— Bien. Alors, reprenez à : « Comme t'es

dégommé ! » , car avouez que vous avez eu quelque peine à me remettre, ainsi que disent les portiers.

— Je ne pensais pas à vous au moment où nos yeux se sont rencontrés. Quoi d'étonnant à ce qu'après tout ce temps...

Il l'interrompit.

— Avez-vous, du reste, jamais eu le temps de penser à moi depuis ces six années?

— Mais non, fit-elle de sa voix tout à coup méchante, je suis ainsi faite que je ne pense jamais aux gens qui m'oublient.

— Je ne vous ai pas du tout oubliée, répondit-il d'un ton très gai, mais pas du tout... Et, si vous voulez bien, nous reprendrons notre amitié au chapitre où nous l'avions laissée.

— Comme il vous plaira, fit-elle tandis que ses yeux distraits couraient sur les choses, indolents et ennuyés.

Ils revinrent à l'habitude de se voir souvent; Renaud toujours gai, Christa toujours alternativement agressive, amicale ou indifférente — comme si son âme à feux tournants eût enfermé à doses égales ces trois puissances. Et encore des années passèrent, sans incidents pour l'his-

toire de leur sympathie, jusqu'à un soir d'hiver...

Au coin du feu, ils causaient de l'une de ces causeries vagues, flottantes, dangereuses, où Fâme s'alanguit, où les nerfs se tendent et se détendent tour à tour, dominant les volontés, troublant les consciences. Renaud, après un silence long, se tourna tout à coup vers Christa qui avait clos ses paupières et dont le visage semblait éclairé intérieurement par une flamme rosâtre ; et il lui dit :

— Avez -vous jamais eu un amant ?

Elle ne releva pas d'abord ses paupières ; sa figure pâlit un peu, ou bien ce fut une palpitation vive des flammes du foyer qui la fit paraître plus pâle soudain. Elle se mit à rire, d'un étrange rire très léger. Et, les yeux toujours clos, elle répondit :

— Si j'ai eu des amants? Mais certainement... Des tas! et puis des tas!... Gomment avez-vous pu douter?

Et elle rouvrit ses yeux qui apparurent très sombres et très éclatants au milieu de sa figure réellement plus pâle. Puis avec un gentil mouvement d'épaules elle ajouta :

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— Gomme il faut, mon pauvre ami, que vous ayez peu de faculté d'observation pour éprouver le besoin de demander cela!...

Ils parlèrent d'autres choses.

Le lendemain, la journée de Renaud se trouva si occupée qu'il manqua le rendez-vous donné par Ghrista ; le surlendemain il eut la migraine ; le jour suivant il se présenta chez elle au moment où elle venait de sortir. lisse joignirent, au bout d'une semaine, à un cinq heures où il y avait foule. Puis Christa partit pour quinze jours dans le Midi où elle resta six semaines. Pendant ce temps un ami de Renaud ayant eu l'idée de faire le tour du monde lui offrit de l'accompagner. Séduit par le projet d'un grand temps de liberté morale et d'activité physique, M. du May accepta.

Le Japon lui parut plaisant ; il y resta dixhuit mois. Puis il s'arrêta longuement aux Indes, pour y chasser d'abord, ensuite parce qu'il y prit une sorte de fièvre que l'état de son foie rendit si horriblement grave, qu'il y manqua rester. Enfin il crut avoir trouvé à Moscou

l'endroit où son âme et son corps devaient précisément rencontrer leurs conditions d'hygiène spéciale. Il y acheta une maison, organisa son existence... Puis, au bout de cinq ans, il s'aperçut un jour qu'il n'avait jamais cessé de traîner avec soi la nostalgie du cher pays absent.

Et il revint à Paris.

Il avait alors près de soixante ans. Il continuait à toujours sourire. En le retrouvant, ses amis dirent avec ensemble:

— Epatant! ce Renaud... Il est malade, éreinté, vieilli, et il a toujours sa même jeunesse de caractère!... Toujours blagueur, gai, fêteur, bon enfant!...

Or, un soir de Décembre — tout pareil au soir où il avait dit à quelqu'un, avec son air d'habituelle gaieté railleuse : « Avezvous jamais eu un amant? » — un soir de Décembre tout pareil à celui-là, il passa devant une certaine porte. Quelques secondes il hésita. Puis, sonnant résolument, il sourit dans l'ombre froide; il sourit pour lui-même — et son sourire était mélancolique indiciblement.

Dix minutes après, il était à l'angle de la cheminée, en face de Christa. Il la regardait, surpris de voir l'impuissance des années à briser l'harmonie de gestes et de lignes, à altérer la tranquillité des modelés du visage, à ternir la fraîcheur du regard de cette femme. Elle restait mince et souple et jeune — avec seulement quelque chose d'un peu plus effacé qui adoucissait sa beauté ; ses cheveux teints au henné et poudrés d'iris la coiffaient de leur indéfinissable décoloration mate et fine, rajeunissant la tristesse calme de ses grands yeux.

Pendant une heure ils avaient causé tous deux avec une sorte de gêne, comme si chacun eût laissé s'en aller la partie sensitive et vivante de soi en des songeries très lointaines, comme s'il ne fût demeuré en leurs corps que cette faible parcelle de conscience qui permet d'accomplir, sans qu'on y songe, les vagues besognes de la vie.

Tout à coup Renaud se leva, s'accouda plus près d'elle, au marbre de la cheminée, et cessant de sourire lui dit :

— Savez-vous, madame, qu'il y a vingtdeux ans que nous nous connaissons?... Eh

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bien, pendant ces vingt-deux ans j'ai eu à vous dire une parole que j'ai toujours tue... Mais je suis un vieillard maintenant, j'imagine que j'ai peu de jours à vivre encore, et ce sera pour moi une sorte de consolation que vous avouer mon secret.

Christa, d'un instinctif et singulier mouvement, s'était levée, elle aussi. Elle posa ses doigts blancs sur le bras de M. du May :

— Quelle folie ! dit-elle comme pour l'interrompre et avec un peu d'angoisse dans la voix.

— Non, pas une folie... Je vous ai adorée, madame, sans que rien n'ait pu me distraire de vous... Je vous l'aurais dit sans doute si...

— Si ?...

— Si je n'avais su que vous aimiez ailleurs... que vous aviez... souvent aimé ailleurs... Comme c'est ridicule à un vieux monsieur comme moi de dire ces choses! Mais qu'importe le ridicule lorsqu'on est si près de la fin de tout... Vous m'avez fait souffrir... à quel point! vous ne l'imaginerez jamais, jamais... Vous souvenez- vous de ce soir où, à cette même place, vous m'avez dit.,, j'entends encore

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là, tout près de mon oreille, votre voix... « Si j'ai eu des amants ?. . . mais certainement : des tas ! et puis des tas ! »

— Vous m'avez crue? fit Christa d'une voix très brève.

— Sans doute.

— Vous m'avez crue ! répéta- t-el le.

Et elle songea un moment. Puis se rapprochant, au point que leurs bras croisés se touchaient.

— Écoutez-moi, dit-elle presque bas, moi aussi je vous ai aimé... toujours... follement. Non seulement je n'ai jamais eu d'amant, mais j'ai cessé toute intimité avec mon mari six mois après que je vous ai connu, parce que je voulais me garder corps et âme à la délicieuse et cruelle chimère de mon amour... Vous avez souffert, dites-vous! et moi? que croyez-vous qu'ait été ma vie?... Mais vous dites que vous m'avez aimée... Moi, je dis que je vous aime toujours... que je vous aimerai de la même folle tendresse agenouillée, extasiée, tant qu'il y aura un souffle dans ma poitrine... On me dit souvent que je suis encore belle... Si vous avez gardé dans l'âme un peu du souvenir

d'autrefois, prenez mes dernières heures de beauté! je vous les donne, cher, si cher!...

Et, décroisant les bras, elle les noua autour de lui, posant sa tête charmante sur la poitrine de Renaud. Très doucement elle dit:

— Je vous aime.

Lui aussi l'avait entourée de ses bras. Il demeurait silencieux. Et tout à coup Ghrista sentit une larme chaude tomber sur son front. Elle se dressa anxieuse :

— Renaud!... vous pleurez?

Il la serra contre lui. Puis, la repoussant d'un geste d'infini découragement, il dit d'une voix amère — d'une voix basse et honteuse :

— C'est trop tard.

... Et ils restèrent en face l'un de l'autre, le cœur affaissé sous le poids de l'irréparable, la pensée morne, découragés jusqu'à mourir, regardant s'effacer à l'horizon de leurs âmes le bonheur qu'ils avaient manqué.

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