‹ Acheteuses de revesChapitre 2 sur 14 · L'ÉLUE · texte numérisé non relu

L'ÉLUE

Toutes les jeunes filles ont rêvé « mariage d'amour ». Quelques hommes, parfois, en ces heures où des trahisons de maîtresses font le cœur amer, se sont laissé aller au charme d'évoquer la suprême douceur des tendresses permises, avouées, goûtées dans la pleine lumière. Le mariage d'amour ! ce songe exquis de partir ensemble, cœur contre cœur, pour la vie entière, de mêler ses émotions de joie et de douleur, d'avoir toutes choses en commun, d'être « la moitié » l'un de l'autre.

Cet adorable et chimérique rêve, Serge et Marcelle Lavrinowich l'avaient réalisé.

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Lui était un Polonais brun, beau absurdement, avec des yeux longs où flottaient de mystérieuses tendresses, et cette jolie attitude languissante, câline et séduisante, des Slaves sur le charme desquels on a dit assez pour qu'en parler soit rebattu, et trop peu, pourtant, pour rendre d'une suffisante évidence son irrésistible envahissement.

Marcelle : c'était un triple extrait de Parisine, un de ces êtres d'élégance qui semblent des objets d'art animés.

Tous les deux étaient spirituels, avec des nuances différentes qui les faisaient avoir toujours quelque point de doctrine à débrouiller. Ils se retrouvaient pour causer, rien que pour causer, parce que, Serge étant un enthousiaste et Marcelle une sceptique, Serge trouvait un tonique pour ses idées dans les idées de Marcelle, et Marcelle une poétisation des siennes dans celles de Serge. Ils étaient heureux ces gens — comme s'ils eussent été coupables.

Mais rien ne dure des joies. La santé de madame Lavrinowich s'altéra sans qu'on sût pourquoi. De pénibles accidents survinrent. Elle passa des semaines, des mois, sur une

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chaise longue. Le médecin hochait la tête, avec des parenthèses inquiétantes aux plis de sa bouche discrète. Un jour enfin, il demanda quelques secondes de causerie à Serge, et prononça l'arrêt définitif: la santé de madame Lavrinowich devait être à jamais détruite, sa vie même menacée peut-être, si son mari ne se décidait pas à n'être désormais pour elle qu'un fraternel ami. Bien des fois ceci avait été signifié à la jeune femme qui n'en avait pas tenu compte, c'était maintenant à l'affection et à l'honneur du mari que s'adressait le médecin ; il comptait bien que cela n'aurait pas été en vain. Serge remercia. Il fut s'enfermer dans sa chambre, là il pleura éperdument. Puis, sa résolution prise, son sacrifice fait, il s'en vint causer avec sa femme d'un livre lu le matin et où il était fortement question de l'âme universelle et de la philosophie au moyen âge.

En peu de temps, madame Lavrinowich sembla revenir à la santé — gardant seulement un étrange teint translucide et une cernure des yeux qui demeuraient comme la griffe de la maladie toujours prête à se rejeter sur cette femme qui lui appartenait.

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Marcelle avait compris le dévouement de son mari — quoique pas une parole n'eût été prononcée entre eux à ce sujet — et elle l'aimait davantage d'avoir su si délicatement se sacrifier à elle en lui gardant sa tendresse toujours égale. Car, du fait même d'être devenu chaste, l'amour de Serge s'était comme exalté.

Cependant, en même temps que Marcelle se reprenait à vivre, M. Lavrinowich commençait à éprouver l'angoisse d'avoir trente-cinq ans, une belle constitution, une grande passion au cœur, et d'exister ainsi qu'il faisait.

Mais comme — à ce que disent les livres optimistes qui ont pour mission de faire tenir les enfants en repos — la bienfaisante Nature a placé l'antidote à côté du poison, madame Lavrinowich se trouva avoir pour amie une belle personne, bâtie en altière statue, musclée, ardente et bonne enfant.

De tout temps cette magnifique créature avait été amoureuse de Serge parce qu'il avait l'air d'un homme dont la caresse doit être plus vibrante que celle des ordinaires humains. Seulement la belle madame — on la nommait Mercy d'Hartan — qui était assez « un honnête

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homme » aurait préféré en mourir étouffée à laisser deviner à Serge les émotions dont sa présence la secouait toute. — Il est encore quelques femmes pour qui prendre le mari d'une amie, ou même tenter de le prendre, est une vilaine petite action. Mercy d'Hartan était de ces femmes-là.

Au reste Serge, qui aimait par-dessus tout les intellectuelles, n'avait jamais donné que peu d'attention à ce bel animal. — Du moins pendant le temps où il était pour sa femme autre chose qu'un « ami fraternel ».

Mais lorsqu'il commença d'avoir, au cours d'insomnies lassantes, des visions qui le laissaient plein de trouble pendant des journées, il s'aperçut brusquement que madame d'Hartan était, en vérité, une magnifîcation de la splendeur charnelle et qu'il y avait en ses yeux le rêve suffisant et la délicieuse inconscience des voluptés désirables. Alors il mit, en les poignées de main qu'il lui donnait, la langueur des pressions insistées, il se pencha sur elle pour lire par-dessus son épaule, il l'enveloppa du frôlement lent de ces caresses qui n'aboutissent pas, mais où les nerfs des femmes s'affolent

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délicieusement. Courageusement madame d'Hartan espaça ses visites.

Serge comprit alors qu'il voulait cette femme de toute la force de son être. Et, à se trouver ainsi, il eut honte et angoisse, car il crut se sentir moins aimer Marcelle.

Étendue sur sa chaise longue, promenant sa lucide pensée autour d'elle, madame Lavrinowich avait suivi les phases rapides de tout ceci. Elle avait compris.

Un peu mélancolique mais doucement résignée, tendre toujours, elle envoya certain matin son mari à Versailles, pour lui chercher une azalée inédite dont elle ne pouvait se passer une heure de plus, puis télégraphia à Mercy d'Hartan pour lui demander de vouloir bien lui tenir compagnie en cette journée de solitude.

La belle et bonne créature accourut. Les deux jeunes femmes déjeunèrent dans un gentil tête-à-tête affectueux, puis, les domestiques retirés, Marcelle se tourna vers son amie, et, d'une voix mélancolique :

— Sais-tu que je suis triste? dit-elle.

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— Pourquoi ? chérie... L'ennui d'être si souvent souffrante?...

— Oui et non... D'autres choses aussi... Tiens, je vais tout te dire. Tu me comprendras, toi.

Et elle dit comment jamais plus elle ne devait appartenir à Serge, comment depuis des mois il demeurait fidèle, et son inquiétude de l'avenir.

— Vois-tu, conclut-elle pensivement, je crains tant de le voir quelque jour s'éprendre d'une vilaine femme, indigne de lui, ou bien... ce serait pis encore... d'une femme de notre monde qui le voudra tout à elle et me l'enlèvera ! Et tu comprends bien que je n'ai aucun droit à le retenir près de moi, pauvre cher. Ce n'est pas qu'il ait une maîtresse qui me fait mal à penser, vois-tu, au contraire; je le voudrais heureux... Mais l'idée de ne plus l'avoir constamment, de ne plus le sentir mêlé à toutes les choses de ma vie, l'idée qu'auprès de moi il songe à quelqu'un qui n'est pas là et qu'il a envie d'aller retrouver... Tiens, fit-elle avec un brusque et léger rire, il faudrait qu'il fût ton amant... Cela arrangerait

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tout. Nous serions très heureux tous les trois... Mais tu n'es pas assez dévouée à moi pour devenir un peu amoureuse de lai, vilaine égoïste ! . . .

Et comme, à ce moment, Serge avait paru dans la porte précédant une série d'azalées qui montaient et descendaient toute la gamme des roses, Mercy d'Hartan n'eut pas l'embarras de répondre à ces troublantes insinuations.

Elle passa la journée entière auprès de son amie qui, après le dîner, fut prise d'une telle lassitude qu'elle s'endormit pour ne se réveiller qu'au tintement de pendule qui annonçait onze heures.

Elle s'étira, bâilla, et dit d'une voix gentiment grognon :

— Je vous ai assez vus... La voiture est attelée, j'ai donné des ordres. Serge, reconduisez cette dame... A demain, tous les deuxl

Elle les embrassa et s'en fut en bâillant de nouveau.

Et Serge reconduisit Mercy.

Or, cette nuit-là, Serge dormit très bien, ne rêva de rien du tout, et le matin s'éveilla fort tard et de très bonne humeur.

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Ainsi avait été établie la bizarre existence de ces trois êtres. Ils se réjouissaient, étant de braves cœurs, de ne pas se tromper mutuellement. Serge avait trouvé dans Mercy la maîtresse véhémente et soumise que chacun a rêvée, que si peu ont rejointe. Plus que jamais il restait chez lui, fuyant le monde, le cercle, les lieux de gros plaisirs, heureux pleinement entre ces deux femmes qui berçaient son âme de voluptueux et son âme de rêveur.

Cependant, peu à peu, il se produisit une déviation du type primitif des impressions des trois amis. Serge, gorgé d'amour, reprit une notable partie de son calme et adopta vis-à-vis de Mercy des allures régulières de bon mari. Mercy, au contraire, s'en fonçant plus dans sa passion à mesure qu'elle était plus satisfaite, s'attacha par les fibres les plus délicates de son cœur à son amant. Elle souffrit singulièrement, et en silence, d'être à tel point inférieure à lui, inférieure à Marcelle. Lorsqu'elle les écoutait causer ensemble avec cette excitation intellectuelle que l'habitude n'avait pu user, de grosses larmes montaient parfois à ses yeux sous l'acre morsure de la douleur que

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lui donnait la certitude de n'être que « la compagne de spasmes » de cet homme tant adoré.

Marcelle, plus jolie, plus élégante, plus soucieuse de faire son charme plus charmeur, son esprit mieux aiguisé, rayonnait, elle, d'un bonheur singulier. — C'est qu'elle avait conquis dans l'âme de Serge le coin de tabernacle où n'entrent pas les amoureuses dont les baisers font pâmer. Elle se sentait adorée pour toujours, adorée dans le rêve, dans l'intangible — avec, pour mettre un peu du trouble qu'il faut aux tendresses parfaites, le souvenir des heures ardentes d'autrefois.

Et, habile, tendrement perfide, elle mettait constamment Mercy entre elle et Serge — Mercy dont la présence arrêtait les merveilleuses paroles d'amour que Serge disait, assis à ses pieds, le front sur ses genoux, lorsque par rares instants ils étaient seuls. Ce devenait pour lui un appétit non satisfait et enfiévrant que le besoin d'être avec elle sans témoin, de se raconter à elle, de verser devant elle toute son âme comme un parfum.

Mais, presque toujours, madame d'Hartan

était là. On eût dit l'épouse un peu inquiète, espérant par sa présence empêcher les trahisons.

Cette sensation que Mercy était la femme que l'on trompe un peu en un exquis adultère de cœur s'établit si forte, qu'un jour où Marcelle et Serge étaient assis tout près l'un de l'autre, leurs doigts noués , leurs fronts rapprochés, goûtant l'extase du silence — une portière ayant remué en face d'eux , leurs mains se disjoignirent , Marcelle repoussa Serge en disant :

— Prenez garde, voilà Mercy !

Et Lavrinowich s'étant brusquement levé, se mit d'un air confus à examiner sur le marbre de la cheminée, une petite danseuse de Tanagra qui hanchait joliment, fine et nue sous son voile.

— Monsieur ! monsieur ! achetez-moi de la violette ! . . . de la belle violette ! . . . toute fraîche.

C'était dans la nuit marquetée de lueurs jaunes et blanches par les lames du gaz et les jets électriques, dans la froide nuit humide de décembre, sur le trottoir gluant.

Le monsieur sortait du restaurant. Il venait de faire un dîner savant — un dîner d'expert en l'art de se tuer avec exquisité. Lss gibiers lointains aux faisandages raffinés, les coquillages aux poivres véhément, le poison parfumé des truffes, le feu liquide des grands vins d'âge

ancien, lui mettaient au cerveau une chaleur active, un goût de vivre. Sous sa peau, le sang courait accéléré, picotant ses oreilles — dans cette froide nuit humide de décembre.

Il avait été un grand fêteur. Et l'âge arrivant commençait à le muer en un vicieux à mesure que ses besoins de chair se transposaient en curiosités.

— Monsieur ! achetez-moi de la violette !... deux sous mes bouquets !

Elle levait vers lui sa petite figure, son étrange petite figure, son enfantine et perverse figure de fleurette du fumier parisien... Douze ans peut-être? ou plus?... On ne savait. Elles sont débiles tellement, ces fillettes nées et grandies en des taudis asphyxiants. Elle était toute mince et fragile, d'une grâce malsaine, avec ses poignets grêles où s'arrêtaient les manches trop courtes d'un misérable veston de gamin, serré à la taille par un bout de ficelle. Ses cheveux s'effiloquaient , en une nimbante clarté d'or usé , autour de son étroite figure, longue et pâlotte, où ses longs yeux quêteurs remuaient avec des éclairs brefs et nombreux. Et sa bouche inquiétait par le sourire de

femme triste et vicieuse qui vieillissait cette tête enfantine.

D'abord il avait mis distraitement les doigts dans son gousset, cherchant quelque monnaie, tout en continuant de marcher. — Elle le suivait à pas menus et pressés. Puis il l'avait regardée, et son allure s'était ralentie.

— Quel âge as-tu? demanda-t-il.

Après une hésitation très courte, elle répondit, avec un redressement qui voulait grandir son petit corps.

— Quinze ans et demi.

Il répéta :

— Quinze ans et demi?...

Alors il ralentit encore le pas; puis s'arrêtant sous un bec de gaz, il se mit à causer avec la misérable vendeuse de fleurs.

C'était un groupe de signification douloureuse que ce monsieur très mûr, aux corrects favoris gris, engoncé dans le col de zibeline de sa pelisse, tapotant du bout de sa canne la pointe de l'un de ses souliers vernis où se posait élégante et nette une petite goutte de lumière blanche, et cette fillette dont la robe arachaillée par places pendait inégale sur des savates sans

âge, et qui pourtant gardait, sous cette loque et dans les gros plis gauches du veston ficelé à sa taille, un peu du style que la forme très pure d'un corps dessine dans les vêtements, malgré eux parfois.

Il avait jeté son cigare d'un geste inconscient et la questionnait.

Y avait-il longtemps qu'elle vendait ainsi des fleurs dans la rue? avait-elle une famille? où demeurait-elle ?

Et l'enfant, avec une hardiesse gentille, répondait, persistant à sourire son inquiétant sourire de femme triste et vicieuse.

Non, il n'y avait pas longtemps qu'elle était marchande de violettes ; un mois à peine. Jusque-là, elle ne faisait rien, que des commissions pour sa mère, et puis garder ses petits frères à la maison. Elle habitait Montmartre, très loin. Sa mère était tombée malade au mois d'octobre. Et comme il l'interrompait, sceptique, — on connaît ça la vieille histoire des petits frères et de la mère malade! — la pâleur de la fillette se chauffait d'un peu de rouge et elle parlait plus vite. Non, ce n'était pas une histoire, c'était la vérité, la vraie

vérité; sa mère était malade, très malade, mais quand même elle n'avait pas voulu d'abord la laisser aller vendre des fleurs, c'était le mari de sa mère qui avait voulu, ils s'étaient disputés longtemps à cause de ça.

— Est-ce que c'est ton père, le mari de ta mère? demanda le monsieur mûr.

Et songeuse, perplexe un moment, elle répondit après un peu de réflexion :

— ... Non... je ne crois pas.

Maintenant les questions précisaient la curiosité du vieux fêteur : gagnait-elle beaucoup d'argent? n'y avait-il pas des messieurs qui lui avaient fait des cadeaux ?

Elle n'hésitait pas cette fois à répondre, avec une rapidité presque fière en l'inconscience des souillures précoces.

— Oui, la semaine dernière, il y en a un qui m'a donné cent sous... mais il était bien plus vieux que vous.

Et , soudainement , cette phrase rendait pensif le monsieur mûr qui avait bien dîné.

— Ecoute , disait- il ensuite , si tu veux être gentille, bien gentille, je te donnerai dix francs, et puis si tu as envie de quelque chose, un beau

joujou ou une robe, je te l'achèterai tout de suite.

— Vrai? vous m'achèteriez quelque chose pour moi, pour moi toute seule? Car l'argent, voyez- vous, il faut que je le rapporte à la maison; alors ce n'est pas pour moi... Même si c'était très cher vous me feriez un cadeau?... un cadeau pour moi !

Il regarda, avant de répondre, le rajeunissement de la pauvre figure où l'espoir vibrant faisait comme se mouvoir des lueurs.

— Même si c'était très cher, dit-il enfin d'un ton sérieux.

— Oh ! comme je suis contente ! Alors je vais vous montrer I c'est justement tout près d'ici. Venez, voulez-vous?... Seulement je marcherai devant pour que les gens ne voient pas que je suis avec vous, parce que j'ai l'air d'une pauvre et ça vous ennuierait, n'est-ce-pas?

— Non, tu peux marcher à côté de moi... Qu'est-ce que c'est que cette chose que tu désires?... un bijou?

— Oh! non!... Je ne veux pas vous dire, je vais vous montrer, vous verrez comme c'est joli.

Et tandis qu'ils marchaient, elle continuait en une jacasserie d'enfant heureux : '

— Pourvu tout de même que ça ne soit pas trop cher!... voilà quinze jours que je viens tous les matins devant la boutique... J'en avais envie, envie !... jamais je n'aurais cru que je pourrais l'avoir. On ne m'a jamais rien donné, n'est-ce pas, que de l'argent... Et jamais assez, bien sûr, pour acheter ça. Et puis, il n'est pas à moi cet argent, Adolphe m'a expliqué ça... Adolphe, c'est le mari de maman. 11 dit comme ça que c'est lui qui a payé pour me nourrir et qu'alors je dois lui rembourser. Vous comprenez... Tenez, voilà la boutique!

Ils arrivaient devant un petit papetier dont la devanture s'éclairait modestement de la lueur de trois étiques becs de gaz. Surpris, le monsieur mûr s'arrêtait. Que pouvait bien convoiter dans ce chétif étalage la petite marchande de violettes ?

Elle se taisait maintenant, le front collé à la glace de la devanture, aplatissant son nez immobile en une contemplation.

— N'est-ce pas qu'elle est jolie? souffla-t-elle enfin d'une voix que sa délirante admiration oppressait.

Et du doigt elle désignait une statuette en

stuc colorié, une statuette effilée en un flottement de longs plis blancs, ceinturée d'azur, auréolée largement de petites étoiles d'or, de son pied rose foulant un serpent convulsé, les mains jointes à la poitrine, la tête mignarde et douloureuse levée au ciel, les yeux bleus renversés en extase... Une statuette de la Vierge...

— C'est cela que tu veux? Ça? là? cette petite statue?...

— Oui... C'est trop cher, dites? Vous ne voulez plus ! cria-t-elle presque avec une angoisse dans ses yeux agrandis.

— Si, si, je vais te la donner. Attends-moi là. 11 entra dans la boutique.

L'enfant restait là, regardant au travers de glace la marchande prendre la petite Vierge, l'empaqueter, rendre la monnaie au monsieur... Enfin il ressortit.

Un moment encore, très songeur, il regarda la petite marchande de violettes qui se tenait droite devant lui, un peu frissonnante, les yeux pétillants de flammes vives, l'air heureux et inquiet. Puis il lui tendit le paquet, une pièce d'or, et lui passant doucement la main sur la tête.

DEUX SOUS DE VIOLETTES 'il

— Tiens, voilà ta Sainte- Vierge, et encore vingt francs avec. Ta journée est faite... tu n'as plus besoin de vendre de violettes ce soir, rentre vite te coucher.

Et le monsieur mûr continua d'un pas vif sa marche dans la froide nuit humide de décembre.

A monsieur Jacques de Fromenteau,

Mon cher bien-aimé, tu auras du chagrin peut-être quand tu auras fini de lire cette lettre. Il faudra me pardonner. Je ne t'ai jamais fait de chagrin, n'est-ce pas? C'est la première fois, ce sera la dernière. Veux-tu bien que je tente de t'expliquer un peu mon pauvre cœur, si triste et si las? Il me semble que cela me consolera de me plaindre, moi qui ne me suis jamais plainte, et de me plaindre à toi...

Sais-tu bien comme je t'ai aimé? Il n'est pas plus d'infini dans l'infinie passion des mères pour leurs petits, pas d'abandon plus confiant dans la douce tendresse fraternelle,

pas de plus pure chimère dans les amours cérébrales. Je t'ai tout donné de moi... Oh! que je t'ai aimé, que je t'aime, cher mien !

Quand, pour la première fois, il m'a fallu croire que tu me trompais, cela n'a pas été en moi de l'indignation et de la colère, non, mais de l'étonnement. Rien que cela. Un étonnement qui faisait obscure ma pensée, un étonnement qui m'a jetée pendant des mois en une oscillation atroce de la folie à la mort. Ni l'une ni l'autre ne m'ont voulue. Et toi, tu n'as pas soupçonné que mon âme défaillait, car j'ai continué à te sourire ; j'ai continué ma vie d'esclave prosternée devant ton caprice.

Sais-tu quand j'ai appris, pour la première fois, que tu allais dire à d'autres femmes ces mots de tendresse dont le souvenir restait en moi comme un parfum merveilleux?... Mais, sotte ! comment le saurais-tu, puisque jamais je ne t'ai rien dit de tout cela?... C'est à l'époque où tu étais « bien » avec cette petite cabotine... Tu vois, il y a encore de la rage jalouse en moi, malgré tout. . . malgré l'heure où je suis... C'était donée mademoiselle Mergy qui t'occupait alors...

Que de fois nous sommes allés ensemble l'entendre jouer, et quelles minutes j'ai vécu à voir naître en tes yeux ce pétillement particulier — souvenir des joies récentes, excitation d'orgueil à sentir admirée, souhaitée de toute une salle la femme qui est à vous!... Mais, à ce moment-là, si cher ami, je croyais que tu m'aimais encore de cette confiante, grave, inébranlable tendresse que tu m'avais promise à laquelle, pauvre folle! j'imaginais avoir un droit... Et j'ai supporté Mergy, puis, après elle, les deux danseuses, puis l'écuyère du Nouveau-Cirque, et des cocottes, et la marquise, et toutes... Car j'ai tout su. Comment? il n'importe. J'ai tout su.

Cramponnée à mon rêve, je continuais à me répéter, tandis que palpitaient en moi les folies et les désespoirs: « Je suis la seule vraiment aimée. Pour ne pas me perdre, il renoncerait à ces femmes sans hésiter, joyeusement, car c'est moi, moi qu'il aime. Comment ne m'aimerait-il pas, puisqu'il a juré de m'aimer toujours, puisqu'il dit si souvent qu'il m'adore? » Car te souviens-tu, cher menteur, des paroles que tu murmurais, tout près de mon oreille,

au retour de tes expéditions amoureuses, lorsque, triste d'être las, il te fallait mon cœur vaincu pour effacer l'amertume des « après »?... Te souviens-tu? Moi, je les entends ces paroles en ce moment, dans le silence de la nuit... Ecoute-les :

« Je n'ai que toi au monde. Je n'aime rien ni personne. Je n'aime que toi. Tu es ma raison de vivre. Vers toi mes actions et mes pensées remontent comme à leur source inspiratrice... Je n'ai que toi! »

Tu m'as dit cela, cher, tu me l'as dit. C'est de cela que je vais mourir...

Il y a six mois, voilà ce qui est advenu. Un soir que, souffrante un peu, je m'étais endormie dans l'ombre de ma reading-room, tu es entré sans me voir... Tu n'étais pas seul... tu n'étais pas seul. Avec toi, tout contre toi, il y avait Andrée... Andrée ! la femme de mon frère... Et vous vous êtes assis tous les deux à quelques mètres de moi, et, à vos paroles, j'ai compris que vous me pensiez sortie...

Au bout de peu d'instants, vous vous êtes tus, et j'ai senti tout à coup que l'atmosphère de la chambre changeait, qu'elle s'enfiévrait,

devenait brûlante. J'ai compris que quelque chose allait advenir.

Tu as pris sa main, tu Tas attirée vers toi. Elle s'est défendue contre ta caresse en prononçant mon nom . Alors tu as dit :

« Elle ne saura rien... Ah ! combien je vous aime ! »

Et, comme, de nouveau, elle invoquait son amitié pour moi, son respect de mon foyer, — tentant, avec la voix faussée des désirs mal dominés, de te faire souvenir de nos liens d'âme à tous les trois, tu as dit encore :

« Qu'importe? je ne lui dois rien... je n'ai plus d'amour pour elle ; elle le sait, elle y est indifférente... Andrée ! je n'ai que vous au monde, je n'aime que vous. Vous êtes ma raison de vivre. Vers vous mes actions et mes pensées remontent comme à leur source inspiratrice... Je n'ai que vous! »

Elle t'a laissé l'embrasser sur ses paupières closes, et vos souffles, irréguliers et durs, ont seuls brisé le grand silence pendant un temps très long.

Puis un pas a sonné dans une pièce voisine. Tu as dit bien vite :

« Oh ! ces deux êtres qui nous séparent ! . . . Votre mari, ma femme!... je les hais! »

Cher, voilà cinq mois que mon pauvre frère et moi avons cessé de vous séparer. Cinq mois que vous êtes l'un à l'autre... Heureux êtres! vous pourrez vous unir sans horreur...

J'ai, lentement, pas à pas, gravi un dur calvaire, mon ami. J'ai tant souffert qu'un jour il m'a semblé que la faculté de sentir était morte en moi, que j'étais un être à jamais oublié par la vie dans un désert de ruine où tout était mort, les sons et les pensées. Mais pourquoi te dire ce qu'ont été ces jours? Qu'importe à ton bonheur que j'aie agonisé dans mon silence?

Je ne veux pas t'accuser, mon si cher; je veux, au contraire, tâcher de m'en aller doucement de la vie, de m'en aller pardonnée...

Car, écoute-moi, cher bourreau de ma pauvre âme, laisse-moi aussi te parler tout près, tout près de ton oreille, et te dire les mots qu'il faut que je te dise avant la minute bénie qui va me donner l'extase du néant.

COxMME ON SE TROMPE 55

... Il y a eu un jour terrible, un jour où j'avais cette pleurésie dont j'ai failli mourir... un jour où j'ai vu dans tes yeux l'espoir d'être libre!... Oui, cher, je l'ai vu. Et alors j'ai cru que je ne t'aimais plus. Avec ma convalescence a commencé une nouvelle phase de ma vie. J'ai voulu m'arracher à la désespérance qui me clouait à terre. J'ai voulu être aimée, j'ai voulu vivre... Ah! que ne puis-je dire à toutes les pauvres femmes tombées d'un rêve et qui cherchent le fantôme de leurs joies, que ne puis-je leur dire quelle est leur folie !...

Oui, j'ai voulu être aimée, j'ai écouté les paroles confuses, hésitantes qui se chuchotaient près de moi, depuis longtemps déjà. Elles se sont précisées en l'aveu merveilleusement éloquent d'un grand amour, contenu pendant des années par un respect infini... J'ai écouté. J'ai senti mon cœur tout chaud dans ma poitrine. J'ai cru que j'aimais cet homme, j'ai cru que j'étais heureuse. Et, pendant des semaines, j'ai engourdi ma douleur aux songeries douces de cet amour nouveau. J'ai revécu les puériles heures des débuts de

la tendresse, l'émotion vive des mains qui se frôlent, la petite angoisse qui fait qu'on défaille à rencontrer trop brusquement certains égards. Oui, j'ai cru que je l'aimais.

Tu m'a laissée ici, seule, avec lui, le mois dernier... Je t'ai bien supplié de ne pas partir... Tu t'en souviens?... Mais Andrée t'attendait en Touraine. Tu es parti ! Tu es parti en me disant des mots froids où il m'a semblé qu'il y avait de la haine... Tu es parti. Nous sommes restés seuls, lui et moi.

L'attendrissement douloureux des jours venants d'automne sortait du sol autour de nous. Le dessin dans l'air des premières feuilles qui tombaient, lentes, avivait la tristesse de nos cœurs. Pendant des heures, nous errions dans ce coin singulier du jardin où des milliers d'asters mauves s'étalent en files longues, se massent en touffes énormes, montent sur les plis de terrain qui enclosent cet endroit. Et nous regardions, sans parler, ce bouquet géant, tout mauve sous les navrants ciels mauves du crépuscule. Parfois, nous restions assis sur le vieux banc de pierre, les yeux flottants parmi la mer des asters mauves, silencieux tous deux,

et il y avait des larmes dans mes yeux, des larmes dans notre cœur.

Puis, comme une fatalité féroce, ce qui devait advenir est advenu. En un moment de solitude plus profonde, de tristesse plus poignante, j'ai pleuré... j'ai pleuré en appuyant mon front sur ce cœur que je croyais à moi, qui est à moi peut-être Mais que m'importe ?

Est-il, crois-tu, sur toute la terre, un homme, un seul, qui soit capable de respecter la douleur qui nous fait lâches... un homme qui laisserait pleurer une femme dans ses bras sans chercher son baiser ?... S'il en est, ce n'est pas celui-là... Tu as compris, cher mien... J'ai appartenu à cet homme. Et puis... Et puis je me suis enfuie. Car je venais de comprendre cette épouvantable chose, c'est que je t'aimais toujours, que je t'aimais plus qu'auparavant, que je n'avais aimé, que je n'aimerais que toi. Les mains dont le frôlement m'émouvait jusqu'à l'âme, c'étaient tes mains : ce qui mettait de l'étouffement dans les silences, c'était la peur et le désir de ton baiser, et, si le choc des yeux de cet homme m'angoissait parfois

délicieusement, c'est qu'en ses yeux j'avais vu ton regard. Ce rêve fou et malsain, c'était le recommencement de ton amour !

0 bien aimé I quand j'ai compris que je m'étais donnée, donnée à un autre que toi, j'ai bien vraiment failli devenir folle ! Pendant trois jours entiers, je suis restée enfermée dans ma chambre, brûlée de fièvre, la pensée délirante... Et puis tu as annoncé ton retour... Tu es revenu... je t'ai revu... Je viens de te revoir... Tu étais triste, fatigué, irrité contre la vie... Une fois de plus tu revenais à mon inépuisable tendresse. Tu m'a dis des mots si doux ! . . . Tu as semblé souffrant de me voir souffrante... Tu m'a avoué un spleen qui te donnait l'envie de fuir loin du monde, d'aller passer des mois en un coin perdu et radieux... avec moi !...

Mon cher adoré, mon seul, mon seul amour. . . je ne puis plus rester à tes côtés sur le chemin... J'ai un amant!

Adieu... Je viens d'aller entr'ouvrir la porte de ta chambre et de t'écouter dormir. Ton souffle était si calme!... Adieu. Je te prie de garder mon secret. Ne fais pas d'éclat. Par-

donne. Sans doute, H... partira d'ici après mon enterrement. Ne te bats pas avec lui... ne lui dis rien... pauvre être: à quoi bon? Je ne l'ai pas revu depuis cette heure... cette heure qui me tue.

Adieu, adieu, cher, mon seul amour. Ah ! combien je t'aime !

LYANE.

— Quelles canailles que les femmes ! exclama sourdement M. de Fromenteau comme il finissait de lire cette lettre, pendant que l'on ensevelissait la morte.

C'est une curieuse aventure.

Madame Méraude, celle que tout le monde connaît parce qu'elle est très riche et le montre, parce qu'elle a de l'esprit quelquefois, et puis encore parce qu'elle est terriblement séduisante — la madame Méraude dont le mari est mort d'une chute de cheval huit jours après l'avoir épousée — madame Méraude, enfin, la seule, se promenait un jour de mai dans une salle de l'exposition de peinture aux Champs-Elysées.

Il pleuvait dehors, et au dedans c'était une humidité chaude, énervante. Les tableaux, plus agressifs encore sous la lumière faussée par la

course des nuages, avaient des luisants huileux spécialement répulsifs et une odeur neuve à faire lever le cœur.

Madame Méraude avait une toilette qui lui donnait l'air d'être une grande fleur d'orfèvrerie, dont ses yeux eussent fait les pistils d'émail; son teint était très en condition; elle avait déjeuné exactement comme il faut faire pour pouvoir continuer sa journée avec la légèreté de l'abstinence, et pourtant avec ce chauffage du cerveau que donne la nourriture bien appropriée aux circonstances.

Madame Méraude éprouvait alors une de ces sensations de plénitude de vie qui n'admettent de déplacement ni en soi ni dans les conjonctions extérieures. Aussi se sentait-elles des indulgences infinies pour tous les coupables qui avaient empilé le long des murs tant d'opprobre, fruit de tant de sueur. D'un pas lent, calme et onduleux, elle allait...

Peut-être se trouve-t-il — même parmi mes lecteurs — des gens qui ne connaissent pas Michelle Méraude. Pour ceux-ci je dirai qu'elle est l'une de ces floraisons magnifiques de vie qui mettent à l'âme d'infinies tristesses en

évoquant, par contraste, la brièveté des choses. Jolie ? On ne peut la qualifier ainsi. Mais elle a une chair de soie, des cheveux en paquets lourds d'un si beau ton d'or calmé dans l'ombre, ses dents sont d'un tel éclat, ses lèvres donnent une telle nostalgie de son baiser, qu'il n'importe guère qu'elle ait le nez un peu court et un peu retroussé, les yeux un peu petits... je ne sais quoi encore, car vraiment il est difficile de détailler cette personne qui s'est fait un

irrésistible charme de ce seul fait qu'elle daigne exister et rayonner la belle chaleur de

sa somptuosité autour d'elle.

Elle allait donc, avec l'air d'une grande fleur d'émail, dans le calme de l'habituel succès. Elle traversait l'étonnement admiratif des badauds, et sur sa bouche, rouge comme sont rouges les anthuriums, le fantôme d'un sourire flottait.

Tout à coup, elle s'arrêta devant un tableau et longtemps, très longtemps, demeura là. — Le fantôme de sourire avait disparu. D'abord, ses yeux s'étaient noyés d'une douceur vague; maintenant, une flamme s'y animait, et le masque fin de madame Méraude frémissait tout de la montée forte d'un grand désir...

C'était ceci que regardait la jeune femme. Un très grand paysage : une terrasse cerclée d'immenses arbres d'automne, roux et noirs, s'enlevant sous un ciel chagrin où se bousculaient des nuées que l'on devinait emportées par le vent triste des journées tardives. Une haie, rougie comme les arbres, coupait la vue d'un fond que l'on sentait être en contre-bas. Cette terrasse devait se trouver très haut, surplomber une vallée. — Cette impression augmentait l'isolement poignant et exquis de l'endroit.

Deux marches très basses, contournées, descendaient vers les premiers plans du tableau. Il y avait des vases de marbre, des bancs, de marbre aussi, verdis, anciens, charmants et tristes ; à terre, des flaques d'eau reflétaient la pâleur du ciel. Et c'était oppressant et adorable, navrant et voluptueux, ce coin de monde solitaire.

Madame Mérande, qui n'avait jamais rêvé, restait devant le tableau ; elle songeait qu'elle pourrait être là, assise sur un des bancs de marbre verdi, sentant s'infiltrer en elle toute la désespérance de la nature en agonie, avec, auprès d'elle, quelqu'un à qui elle eût donné

son âme et qui, tenant sa main, étreignant doucement sa taille, lui dirait d'adorables et vagues mots d'amour que la mélancolie diffuse du paysage rendrait d'un charme plus précis, d'une griserie plus forte.

Le magique tableau retenait la jeune femme. Un peu de rose était monté à ses joues : elle apprenait comment on souffre de rêver à l'impossible.

Enfin elle continua son chemin. Mais une lassitude l'avait prise; elle sortit des salles et alla s'accouder à la galerie qui donne sur la sculpture.

Il y avait un nuage gris dans la vaste cloche vitrée ; l'humidité chaude y était lourde à respirer, et, sur le sable jaune, au milieu des statues trop blanches qui évoquaient l'idée de tombes récentes, la foule circulant, toute sombre, avait l'air d'un public de grand enterrement débandé dans un cimetière.

Une nostalgie de quelque chose d'inconnu noyait le cœur de Michelle Méraude. Il lui paraissait que le vide de son existence venait de se révéler à elle.

Vite consolée de la mort de son mari qu'elle connaissait à peine avant de l'épouser, avec qui elle avait vécu huit jours — juste ce qu'il faut à une femme paisible, comme elle en était une, pour trouver le mariage une assez ennuyeuse institution — elle avait arrangé sa vie très habilement, en personne qui sait la rapidité des heures.

Elle était active et tranquille, allait dans le monde chaque soir, n'y restait jamais tard, montait à cheval tous les matins avec quelques hommes qui causaient bien, voyait ses pauvres et réglait les détails de sa maison de onze heures à midi, se réservait deux heures pour lire et penser, faisait deux heures de visites — jamais plus, — recevait ses amis avant son dîner, puis s'habillait pour aller dans des endroits où elle était certaine de rencontrer des gens intéressants et sympathiques, car cette habile femme choisissait avec sagacité les milieux où elle menait ses toilettes et sa grâce.

L'été, elle voyageait six semaines, seule et libre ; puis deux mois de visites dans des châteaux amis, et elle revenait à Paris.

Elle s'était, pendant les années ainsi passées,

crue, de bonne foi, parfaitement heureuse. On lui faisait cette jolie cour discrète qui s'adresse aux femmes très pures qui ont un peu d'esprit. Deux ou trois fois, chaque année, quelqu'un de ses familiers la demandait en mariage : elle refusait et, chose inhabituelle, les amoureux évincés demeuraient admis — avec, dans l'attitude, des nuances de tristesse peu à peu effacées.

Tout allait donc délicieusement dans la vie de Michelle. Du moins, elle avait pensé ainsi jusqu'au moment où le mystérieux paysage était venu éveiller aux replis de son âme d'étranges chansons tristes et passionnées qu'elle écoutait maintenant... inquiète.

Elle n'alla pas, ce soir-là, chez sa bonne amie Vincelles, qui donnait la comédie. Elle resta seule chez elle à regarder la pointe de ses mules pendant des heures longues. A vrai dire, elles étaient charmantes, ces mules blanches et bleues, copiées fidèlement sur un des Chardin du Louvre. Mais elle connaissait tous leurs aspects, et, sans doute, en les contemplant, elle rêvait à quelque autre chose,

car, tout à coup, et comme une pendule en saxe, escaladée et dégringolée par un troupeau d'Amours aux chairs doucement roses, se mettait à sonner minuit d'une voix aigrelette et vieillotte, elle se leva, l'air subitement résolu, et, s'installant à son bureau, écrivit un rapide billet.

Agacée de tout ce vague qui noyait son âme raisonnable, trop peu observatrice du lent travail des impressions intérieures, madame Méraude venait de s'imaginer que tout ce trouble charmant, mais qui l'énervait, procédait d'un désir irrésistible, fou, de voir cet endroit dont l'image l'avait ainsi émue. Il lui fallait savoir où trouver cette splénétique et amoureuse terrasse, il fallait y aller quand viendrait l'automne!... Peut-être rencontreraitelle une désillusion, peut-être l'artiste avait-il mis dans son tableau une émotion toute subjective et que ne contenait pas le paysage... Qu'importait ! Elle n'en aurait pas moins eu l'amusement de courir après une sensation, avec l'illusion qu'elle serait douce.

Le moyen de savoir la situation de la terrasse était simple: ouvrir le livret du Salon, trouver en face du nom du peintre — un nom étranger

— l'adresse de son correspondant à Paris, écrire là pour demander le renseignement. C'est ce qu'avait fait Michelle ce soir de solitude.

Huit jours plus tard, elle recevait une réponse. L'endroit était un coin de jardin royal aux environs de Turin.

Madame Méraude partit pour le cap Nord, emportant dans une des poches de soie de son buvard la lettre du marchand de tableaux. Elle resta juin et juillet en Suède et en Norvège. Au mois d'août, elle fit la côte normande; en septembre, le lac de Genève ; puis alla en Bretagne. Dans les premiers jours d'octobre elle traversait Paris et prenait le train d'Italie.

Elle s'était moins amusée que de coutume dans ces courses diverses. Deux ou trois fois elle s'était laissé aller à pousser un peu loin des flirts ébauchés — puis il avait fallu reculer. Et au lieu de la sorte de reconnaissance mélancolique que lui gardaient à l'ordinaire les hommes dont elle refusait l'amour si tendrement qu'elle paraissait leur faire une grâce, il y avait eu des froissements assez vifs, de petites brouilles, grosses de rancunes pour l'avenir.

Michelle était mécontente d'elle-même et des choses ; elle se plaignait vaguement de la solitude de sa vie, s'armait de sévérité pour Tégoïsme des amitiés qui l'entouraient ; la terre, par instants, lui semblait un désert grouillant de vains fantômes. Elle était énervée, dormait moins bien, s'ennuyait parfois... En un mot, tout allait de travers.

C'est en cette disposition qu'un jour d'octobre où le ciel était voilé, bas, navré et navrant, où le vent triste poussait les nuées blêmes, elle monta dans le landau qui la promenait chaque jour aux environs de Turin — pour aller faire sa visite à la terrasse du jardin royal.

Gomme elle y avait pensé, à ce coin de monde, depuis le dernier mai!... L'image de cette place avait hanté ses sommeils, et de vagues scènes d'amour s'y étaient esquissées dans ses rêves. C'est lorsque ce souvenir lui revenait pendant qu'on lui faisait la cour qu'elle devenait irritable et agressive — la paisible femme qui, jusque-là, avait si bien su mener sa vie.

Elle descendit de voiture hâtivement — on était arrivé — et rapide elle s'engagea dans

une allée, cherchant la terrasse où la haie rouge coupait le ciel, et dont les arbres géants dessinaient leur grand squelette noir et roux sur la ouate grise du ciel.

Tout à coup, elle s'arrêta, en face d'un espace vide et nu. Et elle eut un coup au cœur. . . C'était là !

Le sol, de place en place, était taché largement par les plaques qui restent des grands arbres coupés ; il n'y avait plus de vases de marbre, mais les marches basses, contournées, cerclaient la place ; la haie roussie coupait le ciel ; à terre, des flaques d'eau reflétaient la pâleur du ciel...

Il restait un banc de marbre, à demi démoli, étayé par deux grosses pierres. Sur ce banc, un homme était assis.

Le cœur serré d'un spasme d'angoisse, absurdement émue, Michelle s'approcha de l'homme et demanda en italien :

— C'est bien ici, n'est-ce pas, l'endroit que l'on nomme « la terrasse du Roi » ?

L'homme releva la tête. Elle vit qu'il avait d'étranges yeux errants.

— Oui, dit-il, c'est bien ici... Vous ne recon^

naissiez pas la place, assurément?... On m'a dit qu'ils avaient coupé les beaux arbres, enlevé les vases et les bancs.

Michelle regardait l'homme et, sous sa zibeline, frissonnait toute d'une émotion violente et douce. Il avait une tête admirable, petite, fine et pathétique, une tête de chef de bande du temps de la Renaissance — et ses larges yeux, ses yeux bizarres étaient éteints !

Il paraissait à la jeune femme qu'une analogie symbolique existait entre le paysage détruit, dont la découverte frisait son rêve, et cet homme aveugle, au masque blanc duquel était creusée la désespérance... Et tout à coup elle reçut, comme un choc, la divination de tout le mystérieux de cette rencontre, et sans hésiter elle dit:

— Vous êtes peintre, monsieur?

L'Italien eut un chevrotement de la voix en

répondant :

— Comment le savez- vous?... vous me connaissez ?

Alors, avec assurance, sentant qu'elle ne se trompait pas, elle articula lentement :

— Non, pas du tout... J'ai vu à Paris un

tableau qui représente cette terrasse... et je suis sûre qu'il est de vous.

L'artiste était si pâle que c'était une misère de le regarder.

— Oui, dit-il, c'est mon dernier tableau. J'avais mis là tout le désespoir de mon âme, car je savais... La terrasse est détruite, et je suis aveugle... Mais je vous remercie, qui que vous soyez, vous qui avez senti un peu de ce que j'ai senti dans cette infinie tristesse d'automne...

Il avait ôté son chapeau. La lumière morne d'octobre mettait un nimbe argenté sur la pâleur de son large front, et cette tête exprimait la douleur magnifiquement.

Madame Méraude s'assit sur le banc de marbre verdi, et doucement se mit à interroger le peintre.

Elle a passé tout l'hiver à Turin.

Au printemps, enfin, elle est revenue à Paris — avec l'aveugle qu'elle a épousé. Et

sur le charme envahisseur de sa beauté il y a, maintenant, le rayonnement mystérieux des grandes joies intérieures et des rêves extraterrestres.

— Très jolie... ce soir, mademoiselle de Courneval. Il faut absolument vous féliciter, cher monsieur...

Elle avait souri en disant cela : c'était une Irlandaise, avec des yeux couleur de gouffre, des cheveux couleur de nuit. Elle était blanche ainsi qu'un fantôme charmant de Lied d'outre- Rhin. Le mauve de sa robe disparaissait par places et s'éclairait en d'autres comme s'il eût été un peu de l'obscurité fouettée de lumières qui enveloppait le grand parc, derrière elle, exhalant ces souffles tièdes, énervants et sensuels, des fins d'été. Ses épaules étaient si

blanches en son immobilité, qu'elle semblait — statue plus que femme — être venue appuyer à cette balustrade l'irréalité d'une apparition.

Maurice de Marvilly la regardait sans répondre.

Ils étaient sur la terrasse qui, du château descendait au parc, en longs gradins espacés, tapissés de jasmin, et où, sur la rampe de pierre, des Cérès et des Pomone du siècle dernier se silhouettaient vaguement. En dessous d'eux, sur la pelouse festonnée de guirlandes illuminées, on dansait.

Les attaques aigres des violons sifflaient toutes pointues par -dessus les nasillements couaqueurs du cornet à piston. De temps à autre, une grande buée lumineuse éclairait d'un rouge brutal quelque haut bouquet d'arbres, faisant paraître plus sombre encore le fond du paysage éteint en des ombres vertes et bleues.

Diana — elle portait ce nom ridicule et charmant de façon à faire avec ce qu'il contient de légendaires sensations, un peu absurdes et touchantes, un attrait neuf, moderne et irri-

tant — Diana sans remuer la tête tourna son regard d'inquiétude et de promesses, vers le jeune homme qui restait silencieux.

Il semblait ne pas avoir entendu la phrase ambiguë qui le félicitait sur la mince et blonde héritière qui demain serait sa femme... Et tout à coup l'envahit un immense dégoût de tout ce qu'il avait à faire !

Descendre dans le bal champêtre, se montrer, parler aux paysans grotesques mais électeurs... Il fallait être député, n'est-ce pas, puisque ses beaux-parents tenaient si énergiquement à ce qu'il allât, en des discussions inanes et dégradantes de toute intellectualité, épauler le trône et l'autel — chimères fatiguées, desquelles depuis longtemps il avait cessé de se soucier. Et puis que lui importaient les croyances et les gouvernements? Qu'importait que le peuple s'imaginât plus heureux ainsi ou autrement?... mais bien plutôt autrement qu'ainsi?... Il faudrait bien pourtant que cela lui importât. C'était là son axe désormais, puisqu'il avait voulu se marier...

Là était le point, devenu soudain d'une inquiétude aiguë : pourquoi avait-il voulu se

MARIAGE AU CMATEAU

marier? Pour avoir toujours à ses côtés une petite personne très correcte qui savait son Gotha comme nulle autre en France, et qui lui donnerait des enfants... beaucoup d'enfants, sans doute... Était-ce vraiment de telles raisons qui l'avaient déterminé? Pourquoi d'autres?... Il était tout à fait dénué de famille, n'avait pas coutume de permettre à ses amis de le conseiller ; rien ne l'avait poussé à l'action bizarre qu'il allait commettre. Pourquoi avait-il voulu se marier?...

Diana avait fait un léger mouvement. Une lueur errante courut en frissonnant sur les grappes d'asters mauves qui s'accrochaient à sa robe mauve.

... Et voici que Maurice trouva ce qu'il cherchait...

Il l'avait aimée, la brune aux yeux de gouffre — follement aimée d'une de ces tendresses qui mordent à l'âme plus profondément qu'aux sens, et qui rendent craintifs les plus oseurs. Un soir comme celui-ci, sur un bout de plage, il lui avait dit gauchement sa passion douloureuse. Elle avait ri — de ce rire méchant qui était si bien à elle — puis, tout de suite

après, avait paru ignorer sa présence, préoccupée uniquement d'autres flirts. Atteint à fond, Maurice s'était retiré; soigneusement, depuis, il avait évité toute rencontre avec elle; pendant dix mois il s'était ennuyé jusqu'à la défaillance de tout entrain de vivre. Alors l'idée du mariage s'était offerte. Et voilà pourquoi il épousait mademoiselle de Courneval ! pourquoi il serait père de famille et député!...

Un souffle de désespoir froid it tout son cœur.

Diana le regardait, un demi-sourire aux lèvres.

— Les grandes joies rendent silencieux ! fit-elle d'une voix singulière.

— Pourquoi ces ironies, madame? dit-il très bas.

Et, avec une fatigue subite du geste, il appuya son front à la corbeille de fleurs que tendait une grêle statue rieuse, tout près de lui.

— N'êtes- vous pas heureux?... la veille du jour qui doit vous donner la femme aimée!

D'un ton âpre, il jeta :

— Vous savez bien que je ne Faime pas !

— Non. Comment le saurais-je?

Sans doute il n'avait pas compris que ceci était une question, car, au lieu de répondre, il demanda d'un ton dur :

— Pourquoi êtes-vous ici?... comment?

— Je me suis liée avec les Courneval l'été dernier à Trouville, et je viens d'acheter une propriété dans leur voisinage.

— Depuis quand savez-vous mes projets de mariage?

— Depuis le jour de votre demande, il y a aujourd'hui même deux mois... comme aussi, aujourd'hui même, il y a un an que nous avons causé ensemble pour la dernière fois... vous en souvenez- vous ?

Oui, il se souvenait. Mais, cette fois encore, il ne lui convint pas de répondre.

— Gomment avez-vous fait la connaissance des Courneval? reprit-il très vite et comme si, au bout de cet interrogatoire, il eût aperçu quelque chose qui l'attirât.

— J'ai été présentée à madame de Courneval par la baronne de Rivernay... Elle m'a conté toute votre affaire et comment vous l'aviez chargée de vos intérêts dans ces ténébreuses

négociations... cela m'a amusé de connaître votre future femme... vous comprenez.

— Mais... vous étiez déjà venue dans ce pays?... vous aviez une raison pour y acheter une propriété, vous qui haïssez la campagne?

— Une raison!... avais-je une raison?... Peut-être. Mais j'ai dû l'oublier.

Elle avait détourné la tête. Il s'approcha d'elle. Et avec une sorte de rage, il dit :

— Est-ce par pure perversité que vous êtes revenue dans ma vie? Avez-vous seulement voulu vous amuser à un jeu méchant?...

Savez-vous que vous êtes pour moi la femme pour laquelle on commet toutes choses, celle qui vous marque l'âme et la chair irréparablement et que rien ne fait oublier?... Avezvous imaginé une distraction à votre ennui dans les tortures que vous venez m'infïiger, ou bien...

— Ou bien?... dit-elle très froide en tournant vers lui ses yeux qui scintillèrent comme un reflet rapide dans une eau noire.

— Je ne peux pas dire cela I Non, c'est impossible, n'est-ce pas, vous ne...

— Si!... A quoi bon ne pas vous le dire,

puisque nous voilà séparés, bien définitivement. Si : je vous ai aimé, vous seul et nul autre sur terre. J'ai voulu éprouver votre passion... pauvre ami! vous aviez plus d'orgueil que d'amour, vous êtes parti... ignorant que, même lorsqu'elles adorent, les femmes veulent qu'on souffre par elles... comment croire autrement que l'on est aimée?... C'est un malentendu irréparable I .. . Je vous aurais donné ma vie avec des joies indicibles, mais nous ne tromperons pas votre femme ensemble... je n'aime pas les vilenies... Allons! descendez dans le parc, on vous attend... et puis cette conversation dure trop : elle va choquer Monseigneur.

Et d'un geste de tète elle désignait la forme maigre de monseigneur de Santi-Quaranti qui marchait un peu à l'écart du groupe des fumeurs réunis devant les fenêtres violemment éclairées du rez-de-chaussée.

Maurice s'était tu longtemps. La vie animée et tintinabulante qui le frôlait, les rires, la musique, passaient devant lui en un étonnement. Il lui semblait que de longues années

avaient coulé, qu'il jugeait toutes choses de loin avec un calme de justice... Et tout à coup, une tranquillité se fit sur son visage angoissé.

— Venez, dit-il d'un ton d'autorité très douce à la jeune femme.

Elle prit le bras qu'il lui offrait, domptée par son accent. Et bientôt ils furent en une allée de silence, de nuit et de calme, où des odeurs de fougères montaient avec d'infinies tristesses.

Alors il la prit dans ses bras en une étreinte où frémissait l'infini désir. Et tout bas, la voix brisée, hésitante, humble — et volontaire pourtant, il dit :

— Je vous aime.

La gare de Gourneval est assez éloignée du château. Il était près de minuit lorsqu'un homme et une femme très emmitouflée d'un manteau y arrivèrent : le train de Paris allait partir.

— Tiens ! dit le chef de gare à un homme d'équipe sur le quai, je croyais que le mariage à Gourneval n'était que pour demain... J'ai

dû me tromper. Voici les nouveaux mariés qui filent.

Et se baissant, il ramassa distraitement une branche d'aster mauve détachée de la robe de la « nouvelle mariée » montée, d'une allure nette et décidée, dans le train qui déjà plongeait en la nuit.

... A l'horizon, le bouquet du feu d'artifice tiré dans le parc de Courneval, éclatait avec des pétillements brusques et des lueurs de rêve sur le velours noir du ciel.

(observation A)

État I.

Henriette de Maresville, vingt-six ans, très jeune pour son âge, pas moderne du tout. Tenue loin du monde jusqu'à son mariage, est arrivée à cette petite crise de la vie des femmes dans une complète incompréhension des nécessités de la polygamie. Sait le latin. A lu beaucoup de gros volumes, déchiffre Bach à partition ouverte, mais n'arrive pas à comprendre que l'adultère est une des formes de la vie.

Follement éprise de son mari, a passé les six ans de son ménage dans la contempla-

86 états d'ames !...

tion extatique de ce seigneur dont elle admirait l'esprit, la moustache, l'âme et les cravates. — Un « bon garçon », d'ailleurs, Lucien de Maresville : gai , entrain , aimant bien sa femme, mais plus encore les femmes, et le démontrant à toutes celles qui voulaient.

Henriette vient à découvrir que l'adoré a une maîtresse. Puis, comme les choses s'enchaînent sans qu'on devine clairement les comment et les pourquoi de ces enchaînements, elle apprend coup sur coup une série de déplorables anecdotes qui lui démontrent irréfutablement que ledit adoré la trompe depuis toujours.

Désespoirs, indignations : c'est une petite âmefièreet pure, mais sans pardon. Comment pardonner à qui brise ainsi le cœur si librement, si entièrement donné?... Elle a beaucoup pleuré, mais des larmes de colère qui brûlent et n'apaisent pas. En vain son mari tente-t-il de lui faire comprendre qu'on a beau courir après toutes celles qui passent, on n'aime vraiment que sa femme. Elle ne se rend pas. Elle désire savoir le point de départ de cette théorie, dont elle juge l'évidence discutable,

ÉTATS d'ames !... 87

et se demande si la raison en est dans la dot apportée et l'encaissement des héritages survenants. Cette hypothèse la révolte très particulièrement. Elle veut divorcer.

Entrée en scène des familles éplorées. On représente à madame de Maresville l'imprudence terrible d'une semblable mesure, le scandale, le chagrin qu'en aura sa grand'mère qu'elle aime tant, et combien cela contrariera son père qui est si correct, et aussi que cela nuira au mariage de sa sœur. Sa mère pleure, sa belle-mère sanglote, son mari parle de se tuer, son confesseur l'inquiète sur son salut. Et sa tante, une mondaine veuve, infiniment spirituelle et très au courant des choses, lui donne à entendre que le divorce est une inélégance et une gaucherie.

Elle ne divorcera pas. Mais vivre auprès de son mari lui est devenu une impossibilité. Quoi qu'on lui dise, elle demeure ferme en sa résolution de le quitter. Elle n'a pas d'enfants; rien ne la retient donc. Elle se retire chez ses parents. Là, du moins, elle pourra mener l'existence austère qui convient aux cœurs rompus .

88 ÉTATS d'ames !...

Séparation amiable.

Le monde dit :

— Pauvre petite femme!... Ce Maresville est un vilain . individu ; on ne se conduit pas comme ça!

Etat II.

Henriette de Maresville a vingt-neuf ans. Elle est jolie comme elle ne l'a jamais été. Plus jeune elle avait une tendance à engraisser : le chagrin l'a maigrie. C'est une fine blonde, avec des yeux pensifs et, dans toute l'attitude, quelque chose de tristement doux qui attire vers le mystère des mélancolies que l'on sent profondes et suaves dans le sanctuaire de sa pensée.

Pendant la première année de sa séparation elle s'est cloîtrée chez elle, tout à sa désillusion, à ses regrets, à ses découragements. Elle n'a voulu voir personne, aller nulle part ; elle s'est enfermée dans sa souffrance avec les gros volumes qu'elle aime et les partitions qui la

ÉTATS d'ames !... 89

font rêver. Seule, sa tante, la belle mondaine si au courant des choses, a pénétré dans son intimité, parce que, seule, elle a su entrer dans les monomanies de ce chagrin exaspéré.

Sous cette influence adoucissance une détente s'est faite dans l'acuité des sentiments de la jeune femme. Elle a retrouvé quelque goût à la vie. Pendant la seconde année elle a un peu changé ses habitudes, repris quelque intérêt à ses toilettes, et consenti à retourner dans le monde de loin en loin.

Puis une sérénité lui est venue. Elle s'est aperçue qu'autour d'elle tous les ménages étaient disloqués, mais n'en marchaient pas plus mal. Et ce lui a été un triste adoucissement que de ne pas se sentir une exception. Ses rigidités de jugement se sont apaisées. Elle s'est surprise à sourire de ces bonnes histoires de trahisons mutuelles qui se racontent aux cinq heures entre deux tasses de thé.

Au commencement de la troisième année elle a observé en soi un changement, comme une palpitation plus ardente du besoin de vivre, un élan vers quelque joie pressentie mais non encore devinée. Elle s'est mise à

90 ÉTATS d'ames !...

rêvasser beaucoup. Les gros livres semblent l'ennuyer; elle en lit d'autres où il est parlé de passion heureuse et de ce décuplement de toutes les forces de l'être qui se fait dans l'amour. En son passé de femme éprise et confiante elle a tenté de retrouver quelque écho de ces délires dont elle entend autour d'elle chuchoter la confidence par les femmes qu'elle nomme ses amies, et il lui a paru, qu'elle n'avait rien connu de semblable. — D'ailleurs, chaque jour davantage, le souvenir des joies anciennes s'atténue, s'abolit. A certaines heures elle en est venue à se demander si vraiment elle a aimé son mari comme elle croyait l'aimer.

La très aimable tante, consultée sur ces troublantes sensations, a souri avec une indulgence affectueuse en disant :

— Ne te tourmente pas, ne t'analyse pas. Laisse-toi vivre... et tout s'arrangera.

Comme cette troisième année allait finir, Henriette a rencontré dans un raout un charmant garçon, très sérieux, très élégant, très tendre, qui s'est beaucoup occupé d'elle et de qui elle s'est un peu occupée. En quelques

semaines leur mutuelle sympathie a fait d'immenses progrès. Henriette s'est prise parfois à sourire un peu de ses grands désespoirs d'antan.

Le monde dit :

— Quelle tenue parfaite elle a, cette petite Maresville !

Etat III.

Henriette de Maresville a trente ans. La mélancolie de ses yeux s'est effacée, il y ra}ronne maintenant une joie sereine et chaude. Elle est une des femmes très élégantes de Paris. On l'aime infiniment : elle est si indulgente à tous! Et d'un conseil excellent. Lorsque leur vie semble boiter, les jeunes femmes de son entourage viennent à elle chercher consolation et appui.

Elle ne vit plus auprès de ses parents, mais chez sa délicieuse tante qui a pu lui organiser un appartement dans son hôtel. Tous les soirs où elles ne sortent pas, l'ami sérieux et tendre dont, après s'être occupée un peu, madame de

92 ÉTATS d'ames !...

Maresville s'occupe tout à fait, vient dîner avec elles. C'est une intimité charmante, que rien ne trouble.

Henriette, lorsqu'elle a le temps d'y songer, sent clairement qu'elle a pardonné à son mari... Pauvre garçon, qu'a-t-il fait de si grave, en somme? Le cœur est-il maître de soi? L'important, c'est d'aimer, l'arnour étant vraiment la seule joie de ce monde. A quoi bon faire des drames avec la toute petite comédie que cela est de changer d'amour?...

Madame de Maresville se moque d'elle-même lorsqu'elle songe aux exagérations de désespoir où elle s'est agitée si longtemps. Il y a en elle un immense besoin de rattraper le temps perdu... et elle le rattrape.

Un matin où elles sont seules à causer dans le petit salon de la spirituelle tante, celle-ci dit :

— Avoue que j'ai eu raison de te conseiller de ne pas divorcer.

— Certes ! s'exclame avec conviction madame de Maresville qui ajoute : J'aurais même fait beaucoup plus sagement en ne quittant pas mon mari. C'est si gênant souvent, cette situation de femme séparée.

ÉTATS d'ames !... 93

La tante sourit de son joli sourire ironique et doux et répond ceci :

— Tu pourras retourner avec ton mari quand tu le voudras. Il n'a pas d'autre désir : il me l'a dit encore hier à l'Opéra dans ma loge où il était entré avec bien certainement l'espoir de te trouver... Mais tu avais mieux à faire que de venir entendre Faust... Oui, ma chérie, cet homme coupable et très repentant s'ennuie prodigieusement de n'avoir plus d'intérieur, personne pour tenir sa maison, pour causer avec lui des potins. Il t'accueillera à bras ouverts... ou à bras fermés, selon ta volonté.

— Et tu me conseilles?...

— Le plus confortable toujours, ma chère amie. La vie, vois-tu, n'est compliquée que quand on le veut, mais si l'on sait prendre simplement les choses!...

Madame de Maresville est rentrée dans son ménage, a repris ses réceptions et présenté à son mari l'ami sérieux et tendre : ils se sont convenus dès l'abord. La blonde Henriette a les yeux de plus en plus rayonnants d'une joie chaude et sereine. Décidément, elle juge son

94 ÉTATS d'ames !...

mari un charmant garçon ; ils sont les meilleurs camarades.

Le monde dit :

— Elle a bien fait de se remettre avec Maresville. C'est une femme d'esprit.

(observation B.)

État I.

Albert Dumoustier, trente-deux ans, sanguin nerveux, fortune suffisante. Exerce la profession d'homme chic depuis sa sortie du collège. Anesthésie complète du sens d'analyse. Hyperesthésie partielle et momentanée de la sentimentalité. Accidents circulatoires et de caractère périodique déterminés par un grand amour.

Le Grand Amour est une mondaine mince comme un fil de soie, brune par recherche d'excentricité en un temps où toutes sont rousses; des yeux si grands, si longs, que

96 états d'ames !...

lorsqu'on la regarde de profil, ils semblent.

ces yeux

pleins de lumière, Qu'un ange très savant a sans doute aimantés,

demeurer dessinés de face, ainsi que les yeux ironiques des statues égyptiaques contemporaines des Pharaons.

Elle se nomme madame d'Arnay de Reuvres. Elleestdetempéramment intellectuel, idéaliste, et « fait aller » Albert Dumoustiers dans de très vastes proportions.

Pour le moment, ledit Albert Dumoustiers est en proie à une crise de contracture de cœur, fort pénible. Cette femme lui a révélé toutes les subtiles, diverses et supérieures manières de souffrir voluptueusement dans les frêles et profondes fibres de la tendresse. Il sait maintenant comment on est blessé — ainsi que par un couteau dans sa chair — de la froide distraction d'un regard qui glisse sur soi pour aller se river, tout à coup vivant et ranimé, à d'autres yeux; comment on médite une nuit entière sur la signification possible d'un serrement des doigts, indifférent ou très légèrement

ÉTATS d'ames !... 97

câlin ; comment on est hanté par l'ambiguïté d'une phrase qui, peut-être, promettait un peu... ou, peut-être encore, raillait; comment un parfum respiré aux plumes d'un éventail ou à des gants une seconde effleurés avec des lèvres vénératrices, prend la solide consistance d'une personnalité et finit par s'animer au point d'acquérir une voix pour raconter les mystères de beauté de celle dont il émane ; comment on est jaloux de tout ce qui l'a intéressée : de la musique qui met un frisson léger à sa bouche et baigne ses yeux de souvenances et de désirs, du tableau trop longtemps contemplé qui fait s'accrocher à son visage railleur une marque d'attentif respect et la solennise dans l'admiration, des livres dont elle soupire en songe, de l'homme qui a été spirituel et de qui elle dit : « il est amusant », de l'autre qu'elle intitule : « un vieil ami », plus encore du nouveau venu qu'elle avoue piquer sa curiosité, et de son mari, et de ceux qui peut-être ont été ses amants, et des amies qui lui prennent du temps, et des inconnus qui la désirent au passage, et de ceux qui la regardent, et de ceux qui pourraient la regarder. . .

98 ÉTATS d'ames !...

Il l'aime, enfin.

Elle lui a expliqué les beautés artistes du platonisme, et comment en cette savante marinade se confisent les adorations. Il a été frappé d'un respect admiratif pour la hauteur de cœur et de pensée dont elle témoignait ainsi — et son désir d'elle s'en est un peu plus exaspéré.

Parfois, en leurs très longues heures de tête-à-tête — car elle est de ces femmes dont la vie habilement ménagée se compose de séries d'audiences intimes qui donnent à chacun le sentiment d'être le seul ami de cette âme songeuse — en ces heures douces, Albert a risqué parfois des gestes... inattendus. Elle a eu alors une telle tristesse dans les yeux ! Avec quelle écrasante évidence il a compris qu'il était une brute, et elle un être de pure lumière ! Comme il a souffert de cela en tout ce qu'il y a de sanguin et de nerveux dans son tempérament...

Mais, il n'y a pas de souffrance qui vaille, madame d'Arnay de Reuvres veut être adorée en des prosternements très lointains, ou bien... la menace de ne plus la voir a suffi pour dompter complètement Albert.

ÉTATS d'ames !... 99

Seulement, après un mois de cette passion envahissante qui lui faisait un écœurement de toutes les réalités de la vie, il a compris la nécessité d'une réorganisation de certaines de ses habitudes un moment bouleversées, et :

Etat IL

Il prend pour... exutoire , mademoiselle Cerrita, sympathique danseuse espagnole, douée de hanches significatives et d'une nature tendre excessivement.

Cette charmante enfant , moyennant une subvention convenable, consent à recevoir avec affabilité et à satisfaire sans attente aux aspirations les plus véhémentes d'Albert Dumoustier lorsqu'il arrive chez elle à cet effet et à des moments variés — tantôt vers onze heures et demie du matin, lorsqu'il a accompagné madame d'Arnay de Reuvres au Bois, tantôt avant le dîner et après les causeries de five o'clock, mais surtout après les bals où ils ont valsé ensemble ou les soirs d'Opéra au cours desquels il a regardé trop attentivement

les lignes serpentines et les tendres modelés du buste fin, souple et rond, de l'idéal aimée.

A la suite de cette mesure, Albert Dumoustiers est entré dans une voie nouvelle. Il s'est senti capable d'amour platonique et de rêves irréels.

Equilibre pendant deux mois. Bonheurs subtils à respirer une âme adorable. Il a pu aussi moins souffrir lorsque, par hasard, il fallait passer plusieurs jours sans la voir.

Tout allait bien. Mais :

Etat 111.

Mademoiselle Cerrito est partie pour Marseille — un engagement de vingt représentations, somptueux.

Albert est un homme d'habitudes. La pensée de la remplacer momentanément ne lui est même pas venue. D'ailleurs, il n'est sans doute besoin que d'indiquer aux cœurs un peu délicats combien il y aurait de différence entre avoir pris mademoiselle Gerrita — comme on prend une potion calmante — et courir

après « toutes les femmes ». J'imagine être compris de tous ceux qui savent ce que c'est qu'un Grand Amour.

Pendant la première semaine, cela a encore pu marcher à peu près. Il faut noter du reste que les circonstances ont voulu que madame de Reuvres n'ait pu recevoir Albert que deux très petites fois, et pas seul.

Mais le neuvième jour il a eu subitement l'intuition que l'intimité augmentait bien singulièrement depuis quelque temps entre sa Madone et un poète décadent nouvellement présenté. Pendant la causerie de cinq heures il a risqué une scène de désespoir. Elle a été charmante, tendre, chaste — oh ! chaste terriblement, mais tendre aussi — lui a prouvé combien il se trompait et, pendant près d'une heure, lui a permis de garder dans les siennes sa main dégantée. Il avait terriblement le sang à la tête en sortant. A bu de l'eau de Vichy à son dîner, et marché pendant une heure et demie avant de rentrer s'habiller pour la rejoindre à la huitaine musicale de la baronne de Jessac.

Tout cela ne l'a pas remis. Ce concert a été

402 ÉTATS d'ames !...

terrible. Elle était décolletée, décolletée... jusqu'à tout. Albert n'a pas fermé l'œil de la nuit.

Le lendemain, promenade à Cluny. Elle était triste et disait des choses douces, navrantes, sur le poétique passé, le si fugitif présent, et l'avenir mystérieux, si inquiétant. En la quittant, Albert Dumoustier avait envie de mourir, de pleurer et... oui, aussi de cela. Enormément.

A la fin de la troisième semaine, le malheureux garçon est arrivé au comble de la souffrance humaine. Il ne peut pas s'expliquer comment, depuis quelque temps, il a vécu près de cette adorable femme dans un calme de cœur — relatif il est vrai, mais qui pouvait encore s'intituler calme. Maintenant sa misère est devenue profonde. L'existence sans elle lui apparaît intolérable. Il parle de se tuer, la supplie de fuir avec lui, veut se battre avec son mari.

Cette fermentation se termine par une scène presque brutale, où il oublie totalement tous les respects dont il faisait profession, pour ne plus s'occuper que de démontrer l'énergie de ses sentiments.

ÉTATS d'ames !... 103

Madame d'Arnay de Reuvres , digne et indignée, Fa mis à la porte et ne le reverra jamais. Il reste avec sa passion qu'il n'a pas pu complètement exprimer et son désespoir qui est énorme.

État IV.

Il est rentré chez lui, décidé à en finir. Il y a trouvé mademoiselle Cerrita, revenue un jour plus tôt qu'elle ne devait faire.

Le lendemain ils sont encore là.

Au crépuscule de ce lendemain, une bleue est apportée à Albert : elle est de madame de Reuvre :

« Je vous attendrai ce soir chez moi, à dix heures. Mon faible cœur, plus faible que je ne savais, veut vous pardonner malgré moi. »

Sur un divan, Albert Dumoustier fumait, étendu, un peu pâle ; mademoiselle Cerrita dormait, ayant un aspect d'immense lassitude.

Albert s'est levé du divan avec un effort. Il marche dans la chambre d'un air perplexe.

Il songe à l'ivresse ineffable, au songe pur

104 ÉTATS d'ames !...

et doux de l'amour sans exigences auquel son cœur tout entier est revenu maintenant fervent, et calmé.

... Il a relu la dépêche, s'est passé les mains le long du dos en ce geste instinctif qui fait chercher la place d'un peu de courbature, a regardé le sommeil convaincu et mérité de Cerrita , puis encore songé aux tendresses platoniques et à leurs charmes délicats, et encore relu le télégramme, et de nouveau passé ses mains inquiètes sur ses reins ankylosés...

Et entre ses dents il a proféré ceci :

— Diable !

(observation C)

Etat 1.

Adalbert de Maffry, soixante-deux ans; énergies physiques très conservées, estomac résistant, congestion permanente de la face, petits filets sanguins très apparents sur le corps vitré de ses yeux saillants et remuants. Cheveux et très courts favoris, blancs — ont l'air factice à côté du ton papier buvard du masque.

Oreilles énormes à lobe prolongé. Chapeaux vernissés d'un luisant particulier, légèrement basculés sur l'oreille gauche. Pantalons clairs propices aux effets de cuisses —

406 ÉTATS d'ames !...

navrants. Aspect général de candeur et de corruption.

Très follement amoureux de la vicomtesse de Saint-Epeire, cette pauvre petite femme si malheureuse en ménage. Tout le monde sait que Saint-Epeire est une canaille qui a passé son existence à manger la dot de sa femme dans les tripots. C'est-à-dire qu'il faut qu'elle ait du génie pour tenir sa place — et comment! — dans le milieu des grandes élégantes où elle vit. Car elle n'a pas le sou, la gentille vicomtesse, pas le sou positivement. Mais c'est une femme qui sait s'arranger : M. de Maffry en était dans l'admiration — aux premiers temps de leur connaissance.

Elle est divinement jolie cette pauvre petite Saint-Epeire. Très pâle, très blonde, avec des yeux pâles aussi, elle fait venir à la pensée le souvenir de quelque tête de Minerve, fragment de statue chryséléphantine, dont la face d'ivoire a des reflets vivants, dont les cheveux sont frottés d'or et les prunelles délicatement teintées d'un peu d'azur. Comme ils sont purs ses chers yeux !... Qu'ils étaient beaux derrière leurs larmes, le jour bienheureux où elle s'est

ÉTATS d'ames !... 107

laissé vaincre par l'immense amour d'Adalbert de Maffry.

Deux ans cela a duré sans accrocs ni doutes. Le teint papier buvard d'Adalbert s'est un peu corsé. Il a vendu aussi quelques actions du Nord — pour tirer Saint-Epeire d'une mauvaise affaire de jeu. La pauvre petite femme était dans un tel désespoir. Pendant ces deux années, Adalbert, chaque matin, a regardé dans la glace les favoris blancs et les yeux ronds d'un homme « adoré pour luimême ».

État IL

M. de Saint-Epeire est mort très bêtement, en tombant d'un fiacre qui le ramenait chez lui un peu gris. On pourrait imaginer qu'Adalbert est plus heureux encore que par le passé, eh bien non : Adalbert est troublé, profondément troublé !

Cette peste de Gléo Jacquemin — une amie de couvent de Jeanne de Saint-Epeire — n'at-elle pas raconté, devant lui, à son cinq heures, que jamais défunt Saint-Epeire n'avait

108 ÉTATS d'ames !...

mangé la dot de sa femme, attendu que de dot jamais elle n'avait eue, mais une faible rente payée par son père — lequel avait eu, d'ailleurs, le mauvais goût de décéder sans laisser rien autre à sa fille que des dettes et son portrait peint par Cabanel. Les unes étaient restées impayées, l'autre avait été accroché à la plus belle place du ravissant salon empire où Jeanne recevait à l'ordinaire. Pour dire quelque chose, Adalbert, qui pour la première fois comprenait combien infâme est la calomnie, tentait de parler de la fortune personnelle de cet animal de Saint-Epeire. Alors il y avait eu une explosion de joie délirante autour de la table à thé.

M. de Maffry avait commencé à se sentir rêveur, car enfin... Il se souvenait bien d'avoir offert, à l'occasion, quelques petites bêtises: une jument de selle, un rang de perles roses. — Saint-Epeire ne s'apercevait de rien, et du reste, n'était jamais là. — Mais sauf cela... et une soixantaine de mille francs de factures en deux ans, c'était à peu près tout ce qu'il avait payé. Et quinze cents louis par an, c'est bien mince pour avoir six chevaux à l'écurie, trois

ÉTATS d'ames !... 109

valets de pied à l'antichambre, s'habiller comme elle faisait, donner les dîners qu'elle donnait... Quoi, alors? Quoi!

Il y pensait tellement que, sans en avoir la claire conscience, il vint à en parler. Ce fut l'une des joies du cercle pendant quinze jours. Quelqu'un, plus fumiste ou plus méchant peutêtre que les autres, lui dit un soir :

— Voyons, Maffry, ne vous moquez pas de nous. Vous savez bien que la petite Saint- Epeire fait marcher son ménage depuis dix ans grâce aux bons offices de la mère Lesire, qui lui procure des banquiers à l'heure et à la course.

Adalbert était devenu du bon ton empourpré des fonds de tonneaux vides. Son ahurissement lui avait donné la force de se taire. 11 était rentré chez lui, avait pris un bain de pied à la moutarde et senti la vie crouler.

Etat 111.

Mais Adalbert ayant la conviction qu'il était un monsieur « qui la connaît dans les coins»,

après avoir pensé mourir d'émotion, sentit son cœur se raidir dans son corset. Il comprit qu'il se devait à lui-même d'éclaircir toute cette affaire.

Dès le lendemain, il se rendit chez madame Lesire et demanda à lui parler. Madame était en affaires. On le pria d'attendre dans un salon d'élégance tranquille, où beaucoup d'orchidées saturaient l'air de cette délicate senteur qui est leur parfum.

Au bout d'un temps assez long, madame Lesire parut, s'excusant. C'était une vieille dame grosse, un peu hautaine, avec de nobles bandeaux blancs largement ondes contre la cire pâle de ses tempes, un binocle sur son nez d'aristocratique courbure, digne et grave en l'austérité somptueuse de sa robe noire discrètement éclairée de jais. D'un ton de grâce condescendante, elle pria M. de Maffry de s'asseoir. Que désirait-il?

Connaître une femme du monde absolument charmante. Les conditions seront ce qu'elles seront, répondit Adalbert, dont les favoris paraissaient plus violemment blancs et la face plus furieusement pourpre que jamais.

Madame Lesire eut l'ombre d'un sourire et contempla un moment le vieux monsieur rouge et blanc, avec un regard étrange où dansait une petite ironie malicieuse. Mais Adalbert, bien qu'il « la connût dans les coins », était un médiocre analyste dss mouvements du visage humain.

— Monsieur, dit la dame, vous voudrez bien, avant toute chose, me dire votre nom. C'est une condition absolue que je mets à tout pourparler. Vous pouvez compter sur ma discrétion. Le secret professionnel, vous savez...

Il se nomma. La petite lueur moqueuse dansa de nouveau dans l'œil de la vieille femme.

— Quel est le nom de la personne avec qui vous désirer entrer en relations ? demandât-elle avec grâce.

— Madame de Saint-Epeire.

— Saint-Epeire?..»

Un moment, elle réfléchit. Puis :

— Permettez-moi de consulter mes livres^ dit-elle. Ce nom ne m'est pas présent du tout.

Elle sortit, laissant Adalbert sur le point d'être ivre de joie — inquiet pourtant encore;

Peut-être n'était-ce qu'un oubli en effet. Elle en voyait tant ! Peut-être allait-elle revenir en lui apportant la hideuse certitude...

Elle revint très vite, un sourire franc sur les lèvres.

— Vous êtes bien sûr du nom, monsieur?... Il s'agit bien de madame de Saint-Epeire, qui demeure rue des Écuries-d'Artois ?

— Oui... précisément.

— Alors, je regrette beaucoup, monsieur, mais ce que vous demandez est tout à fait impossible.

— Le prix m'est égal, articula Adalbert d'une voix vague.

— Le prix n'y fait rien, monsieur. Vous offririez cent mille francs que je ne pourrais vous arranger cette affaire... Vous savez peutêtre que toutes les femmes du monde sont cataloguées sur mes livres avec des renseignements en face de leur nom. Voici ce que je trouve en face de celui de madame de Saint- Epeire : « Femme très comme il faut, pas d'aventures connues, rien à faire... » Les personnes classées ainsi et elles sont rares, sont celles avec lesquelles, enquête faite, je sais

absolument qu'il est inutile d'essayer d'entrer en affaires... Je suis vraiment désolée!... Si vous vouliez jeter un coup d'œil sur quelques photographies...

— Non, merci, merci bien ! cria presque Adalbert, qui sortit comme une trombe.

Et tandis que, derrière un rideau, la mère Lesire et madame de Saint-Epeire, qui s'était glissée dans le salon au moment où il en fermait la porte, pouffaient d'un rire convulsif en le regardant monter dans son coupé, Adalbert de Maffry rajeuni, exultant, sentait toute la joie de vivre couler en lui comme un élixir puissant.

Etat IV.

Il l'a épousée. Il est heureux. Il espère un enfant.

C'était tout en haut du grand palais vénitien, sur une petite terrasse singulièrement nichée en des angles de murs. A cette terrasse il y avait une balustrade ciselée de trophées neptuniens : une élégante et svelte balustrade de marbre devenu d'un vert de grotte sous les oxydations lentes des vents marins. En bas — très loin — c'était une miniature de place où dormait le silence, où les murs si hauts des palais voisins amassaient l'ombre.

Et par-dessus les vagues des toits, troués çà et là d'une coupure où luisait un bout de canal , le ciel hésitant, atténué par des

buées légères, tendait sa soie d'un bleu passé- La princesse Alba était allongée à terre, sur beaucoup de tapis, sur beaucoup de coussins. Elle avait noué ses longues mains d'altesse oisive derrière sa tête renversée. Elle regardait le ciel. — Il semblait qu'elle s'ennuyât prodigieusement.

En face d'elle, sur d'autres tapis, un homme assis, les jambes croisées , regardant la princesse en fumant. Et, bien qu'il fût très immobile, aucune sérénité n'émanait de lui. Il avait une tête tourmentée, martelée, avec des barres au front où la lumière se posait brusque. Ses yeux très sombres, sans tendresses, des yeux de rage et de passion, allaient, rapides, de la pointe aiguë des souliers vernis de la princesse Alba jusqu'aux cheveux hardiment tordus dont l'émail d'un bleu obscur la casquait fièrement. Très longtemps le regard de cet homme, où frissonnaient des peurs, des colères, des désirs, s'arrêtait à l'immobile face blanche , indifférente, et qui, sur le velours violâtre d'un coussin, paraissait — avec tous les bijoux qui pétillaient aux oreilles, qui luisaient au cou, qui s'allumaient au front hautain — plutôt un

magnifique objet d'art qu'une figure de vivante.

La princesse Alba est pâle à l'italienne, pâle à la slave aussi : son père était Russe, sa mère Sicilienne. Je dirai, en passant, que son mari, dont les aïeux avaient, comme ceux du vieillard d'Hernani, été souvent consuls, était mort l'année précédente.

Le personnage qui contemplait la princesse Àlba était Jacopo Raffo, le poète aux rythmes étranges qui a tenté de transposer l'âme du vers antique dans la langue toscane, le romancier à l'observation incisive, amère et pénétrante, qui acclimate sous la joie claire du ciel d'Italie l'inquiétude et la douleur des âmes que voilent de leurs crêpes gris les brouillards septentrionaux.

Pendant dix ans, Jacopo Raffo, artiste consciencieux, amoureux de son travail et de sa femme , avait vécu paisible et relativement heureux en une modeste villa autour de laquelle des fleurs à parfums lourds poussaient sans qu'on les y aidât. Puis , un jour qu'il sortait de sa maison fleurie , le poète avait trouvé sur la route un landau arrêté. Le cocher , descendu du siège , arrangeait on ne

savait quoi au harnais rompu. Au fond du landau, il y avait une femme toute vêtue de soie blanche, auréolée de bijoux qui, sur sa belle immobilité dédaigneuse, avaient Tair d'exvoto offerts à genoux à une vierge byzantine. Dans les yeux calmes et forts de cette femme, on voyait indistictement — comme on voit en certaines eaux tranquilles mais trop profondes

— les inquiétantes silhouettes de rêves et de souvenirs , immobilisés parce qu'ils étaient morts. Ces yeux faisaient penser à un cimetière

— ainsi que l'a dit plus tard Raffo dans l'une de ses meilleures strophes.

Ce jour-là , sans doute, le poète ne perçut pas les morts dont ce regard mortel était plein. Le soleil ardait. C'était un jour de printemps sublime. La femme blanche avait posé sur lui ses yeux d'onyx, et Jacopo Raffo avait perdu son âme.

Il s'était approché , offrant ses services , gauche déjà. Elle avait répondu, non à ce qu'il disait, mais en l'appelant par son nom et en lui citant deux vers de son dernier volume. Et le poète avait immédiatement compris que son existence enclose jusque-là en une simple

intimité douce n'était qu'une des formes de la mort. A ce moment la femme de Raffo avait paru sur le seuil de la villa et s'était , elle aussi , approchée. Elle était très blanche et très brune — comme la princesse Alba — elle avait aussi des bijoux au cou qui scintillaient dans le matin joyeux. Mais il y avait du bonheur dans son sourire, mais l'obscurité de son regard ne recelait pas de secrets mortels, mais sur sa poitrine un collier ne semblait pas un objet sacré. Elle était debout, gracieuse et gaie, ses pieds posaient sur la terre. Appuyée aux coussins de sa voiture , immobile , pâle, lointaine, la princesse semblait habiter un nuage, Elles se parlèrent, les deux femmes qui se ressemblaient. La passante dit son admiration du poète, sourit presque en saluant du haut de son front. Et la voiture disparut dans la poussière.

Le lendemain, Jacopo Raffo sanglotait aux pieds de la Princesse — qui lisait attentivement un article de la Revue télépathique.

Huit jours après, comme elle quittait Naples, il quittait Naples, son travail, sa femme, et la

villa cachée et douce où il avait connu le bonheur humain — qui consiste, ainsi que l'on sait, à ne souffrir que de soi-même.

Il y avait deux ans de cela. Partout Raffo avait suivi l'idole blanche sans qu'une heure elle eût semblé s'inquiéter de sa présence. Il avait assisté à la mort du mari. Alba était une femme qui ne pouvait ni pâlir ni pleurer; elle n'avait pas pâli, elle n'avait pas pleuré. Elle n'avait rien dit de son émotion intime, mais s'était mise à courir le monde plus activement que jamais , achetant partout des demeures où elle ne devait sans doute jamais revenir, traînant insoucieusement à sa suite le grand artiste détraqué , à demi fou , dont le génie se dissolvait en un féroce et implacable amour.

Parfois la princesse interrompait une phrase ou un silence pour dire, de sa voix morne et veloutée, comme une draperie funèbre :

— Jacopo caro, vous m'ennuyez.

Jamais il n'en avait obtenu davantage.

Ce matin-là, elle s'ennuyait plus, et, lui, avait plus envie de la tuer qu'à l'ordinaire. Us se

taisaient, écoutant des cloches grêles sonnailler dans les lointains. Il y avait un souffle de brise errante qui apportait un parfum de fleurs.

— Voici deux ans que je vous ai vue pour la première fois, en une heure semblable à celleci ! dit tout à coup le poète.

— Quelle conclusion tirez-vous de ce fait intéressant? répondit Alba distraitement.

— Beaucoup de conclusions... Et vous?

— Une seule : que voilà deux ans que vous êtes un imbécile et que vous feriez bien de vous mettre à autre chose.

Il avait jeté sa cigarette, avec une imprécation brutale. Il était à genoux , penché vers elle, de l'agonie dans ses yeux tragiques. Elle cessa de regarder le ciel pour regarder cet homme, en qui frémissait une rage homicide , et, toujours paisible, elle dit :

— Gomme vous êtes ridicule !

11 se mit à pleurer.

Alors, elle eut une sorte de longue plainte sourde.

— 0 Dio ! Dio ! cria-t-elle, en nouant et en tordant ses mains au-dessus de sa tête. Comme il m'ennuie ! comme il m'ennuie!

Puis , avec un visible effort de tout l'être elle reprit d'une voix plus douce.

— Asseyez- vous, rallumez une cigarette!... Je vais vous raconter une histoire.

Elle se souleva , s'accouda dans le cousin violâtre et, tandis que des lueurs remuantes, s'accrochant à ses bijoux , semblaient mettre un peu de vie autour de sa tête si pâle, elle commença.

— Il y avait une fois un petit garçon qui vivait avec sa maman dans une vieille maison. La maman était très pauvre , mais le petit garçon était très heureux, car les coins de la vieille maison étaient pleins de ses rêves. Les meubles avaient des âmes et , quand le soir tombait, ils se mettaient à parler une langue étrangement douce que le petit garçon comprenait sans l'avoir jamais apprise. Et ces braves meubles boiteux, écornés, contaient des histoires au petit garçon , tout comme je fais en ce moment pour vous remettre de bonne humeur, fastidieux poète ! Seulement les histoires des vieux meubles étaient plus belles que la mienne. Il y était questions de rayons d'or posés au front du petit garçon, dans le lointain

des avenirs , de fleurs jetées à ses pieds , de longues files de cœurs consolés ou ravis par la magie de son verbe et qui suivaient le sillage de sa barque voguant, sur une mer radieuse, vers un grand soleil.

» Et, à mesure que tombait la nuit, le petit garçon sentait son cœur s'élargir, et une grande joie le soulever de la terre vers des espoirs miraculeux... Or figurez-vous, CaroJacopo, que quelqu'un, trouvant que l'enfant solitaire avait besoin d'un joujou , lui donna un jour un pantin. C'était un simple pantin de bois peint qui faisait le geste que voulait le petit garçon, pourvu qu'il prit la très légère peine de tirer un bout de ficelle accroché dans le dos du bonhomme. Dès lors, rien ne manqua plus au petit garçon. Il écoutait le soir les contes des vieux meubles, et, tout le jour , il faisait sautiller et gesticuler son pantin... A la longue il le cassa un peu. La peinture s'effaça. Mais les restes du pantin sautaient toujours, toujours prêts, joyeux, dévoués aux caprices du petit garçon qui aimait son joujou d'une tendresse douce et profonde. Or, un jour, un jour de printemps comme celui-ci, un vilain individu

nommé Hasard et qui a coutume de casser tout ce qu'il touche, prit le petit garçon par la main et l'emmena dans une boutique de jouets.

» Le petit garçon faillit devenir fou de bonheur. Mais très vite son attention se concentra sur un pantin qui ressemblait absolument au sien, à ceci près qu'il était bien rembourré au lieu d'être en minces lames de bois, que ses habits, de la même couleur qu'avaient été ceux de l'autre joujou, étaient de satin et d'or, que sa figure était soigneusement modelée, et... qu'il n'avait pas de ficelle pour faire remuer ses bras, ses jambes et sa tête... « Je veux celui-là! » cria le petit garçon. Et Hasard, qui est méchant, se mit à rire, le lui donna, et s'enfuit. Le petit garçon, en extase, contempla de près son nouveau jouet : il sentait la colle et la couleur, ses vêtements étaient tout raides, il semblait qu'on ne pût que difficilement l'approcher de soi. Et, tout à coup, le petit garçon, qui était revenu dans la vieille maison , au milieu des vieux meubles , se dit : « Il y a certainement quelque chose dans ce pantin-là! on voyait bien qu'il n'y avait rien dans celui

que j'aimais hier : il était tout mince et tout plat. Mais, dans celui-ci, il y a quelque chose. Je veux le voir, je veux le prendre! » Et, après quelques hésitations, le petit bonhomme commença à creuser la poitrine de son joujou pour voir ce qu'il y avait dedans.

» Quand tout le son de la poupée eut coulé à terre, le petit bonhomme continua de chercher longtemps, longtemps. Jusqu'au moment, où, le jour tombant, un des vieux meubles se mit à dire avec sa voix de passé : « Mais il n'y a rien dans cette poupée... » Alors le petit garçon comprit. Il laissa le joujou éventré sur le sol, et se mit à chercher son pantin de bois. Mais quelqu'un avait marché dessus ; il était tout démoli ; sa ficelle ne fonctionnait plus. Du reste , l'enfant s'aperçut tout de suite qu'il n'aimait plus le vieux jouet. Et , s'étant assis par terre, il pleura longtemps... Le petit garçon, mon cher poète, n'a jamais eu de rayons d'or au front, de fleurs dans les mains, de cœurs ravis et calmés dans le sillage de sa barque. Et les vieux meubles de la vieille maison ne parlent plus, quand vient le soir...

La princesse Alba se tut.

— Que veut dire tout cela ? demanda Jacopo d'une voix sourde.

— Gela veut dire que j'ai reçu, ce matin , une lettre qui m'apprend que votre femme est malade. Cela veut dire que vous allez partir aujourd'hui même pour la retrouver.... Pas d'objection!... Je veux I

— Oui... mais je reviendrai! dit le poète violemment.

— Naturellement ! Les hommes reviennent toujours... à moins qu'ils ne partent. Ce qu'ils ne peuvent pas faire, c'est de rester.

Et la princesse, pâle, baissa ses paupières sur ses yeux lassés.

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