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Elle était maîtresse de français, comme l'avait été sa mère, et passait ses jours à courir d'une porte à l'autre, enseignant les rigides et tout ensemble falotes lois de l'orthographe à de sautillantes pensées enfantines. Elle avait des robes noires, dignes et sèches, — de ces robes dont j'étoffe semble avoir été tondue et où il manque partout un rien d'ampleur — ces robes qui sont vaguement à la mode d'il y a deux ans.
Son père était mort phtisique, ne laissant pas d'argent à sa jeune femme pour élever la fillette au visage déjà pâle, aux larges yeux d'encre.
Madame Odelin, c'était ainsi que se nommait la mère, n'avait pas pris le temps d'oublier toute la vie dans sa douleur — ce sont là des luxes de riche. Madame Odelin était l'une de ces braves petites bourgeoises de Paris, simplement héroïques dans leur obscurité exiguë, qui, sans phrases ni grands gestes, travaillent quatorze heures par jour , élèvent leurs enfants, n'ont jamais de dettes, et, à force de régularité et de netteté morale, impriment sur elles une dignité tranquille qui commande le respect. Intéressante catégorie, la plus grande dépensière de volonté qui soit, où les émotions du cœur sont un peu considérées en objets d'élégance extrême, qui ne se peuvent sortir qu'aux grandes occasions.
Marthe Odelin avait grandi dans une atmosphère tout alourdie de devoir. Le Devoir, ce mot avait scandé toutes ses impressions d'enfance, comme un rythme austère. Ce que signifiaient: joies, plaisirs, amusements, elle ne le percevait pas très clairement, et ces vocables devaient rester pour elle des symboles un peu inquiétants qu'il ne fallait pas tenter de pénétrer. C'étaient évidemment des mots
faits pour d'autres qu'elle — et ces autres, elle les sentait d'une essence tellement différente de la sienne !
A dix-sept ans, elle avait passé tous les examens qui se peuvent passer. Elle était sousmaîtresse dans un grand cours et donnait des leçons particulières à de très petits enfants dont les mouchoirs de poche, au milieu des taches d'encre, portaient des couronnes. Ce fut là qu'elle devina qu'il y avait des hommes et des femmes pour qui la beauté de toutes choses est la raison de vivre, à qui le luxe est l'oxygène indispensable, et qui n'ont d'autre préoccupation que la recherche de moyens exquis d'user les heures. Oui, sans doute, ils étaient faits d'une autre chair que sa chair, un sang différent de son sang leur gonflait les veines...
Elle n'envia pas; sa mère lui avait appris qu'envier c'est descendre. D'ailleurs, partout elle trouvait une bonne grâce cordiale, une ouverture de cœur et de façons.
Elle était jolie adorablement, de l'une de ces maladives beautés qui prennent aux nerfs par une évocation de la fuite des choses. Sa pâleur
d'enfant s'était approfondie; on voyait le réseau de ses veines bleues sous cette blancheur de datura. Ses yeux trop immenses, trop noirs ; ses yeux d'encre étaient comme soulevés audessus de la minceur des joues par le cercle, large et violemment bistré, qui les creusait comme le coup de pouce d'un sculpteur passionné. Ses lèvres avaient la mourante couleur des feuilles de roses qui se fanent ; c'était un charme maladivement tendre que le sourire tranquille de ses lèvres décolorées, à la forme si pure. Et puis, sur toute cette pâleur, la masse de ses cheveux bleuâtres, à larges ondes, la casquait magnifiquement, — en dépit des sévères torsions qui donnent aux coiffures l'air « bien tenu » et que recommandait, entre toutes choses, madame Odelin.
Elle était donc très belle, la petite maîtresse de français, en dépit de ses étroites épaules, de son buste insexuel, de ses frêles bras maigres, de toute sa délicate apparence de sainte de fresque, avec trop de songe dans ses immenses yeux et pas de couleur sur son menu visage. Dans la rue, tandis qu'elle se hâtait vers son labeur, on lui disait parfois des paroles brutales
qui l'eussent fait rougir si elle avait pu rougir, la si pâle ! Elle en concevait un mépris hautain de l'homme, et toute son allure s'étrécissait pour ainsi dire. Alors elle avait des abaissements de ses longues paupières, un serrement de ses coudes à sa taille, une rigidité soudaine de tout l'être, qui la vieillissait, la reculait hors de la vie.
Un jour sa mère mourut, comme était mort son père, de la poitrine. Un refroidissement pris à attendre l'omnibus sous la pluie, et après — la phtisie galopante. Madame Odelin accepta paisiblement la mort; elle partait tranquille : sa fille gagnait déjà sa vie et allait hériter les leçons qu'il lui fallait déserter. Elle la savait de cœur fort et très droit,
Aucune inquiétude ne pesait sur son âme, et la certitude paisible du repos si bien conquis mettait un sourire à son masque cireux. Elle s'éteignit très doucement, la main dans la main de Marthe, en essayant une dernière fois d'articuler le mot de sa terne et noble existence: « Le devoir... »
Marthe n'avait jamais imaginé que sa mère pût mourir. Une immense stupeur arrêta toute
pensée en elle. Sans savoir, elle se laissa mettre une robe neuve, différente de sa robe de chaque jour par le crêpe qui la ternissait plus encore ; sans savoir, elle marcha derrière le corbillard, elle serra des mains, entendit d'affectueuses paroles prononcées par d'élégantes femmes auxquelles sa mère avait appris la syntaxe, aux enfants desquelles elle-même l'apprenait. Puis, en un coin de cimetière, à même dans la terre chèrement payée, elle vit descendre la longue boîte claire et craquant du poids qu'elle contenait. Enfin elle rentra chez elle et, alors seulement, elle comprit qu'elle était seule . . .
Ah ! la pauvre petite, comme elle avait pleuré, débarrassée des autres qui font si mal en croyant faire du bien — car, quelque tendres qu'ils soient, les doigts qui fouillent les blessures saignantes causent toujours une atroce douleur. Comme elle avait pleuré toute la soirée... pleuré jusqu'à défaillir en une sorte de fiévreux sommeil, où tout son pauvre être, broyé de fatigue, s'anéantit pendant des heures longues.
. . . Lorsqu'elle se réveilla, il faisait radieu-
sèment clair dans l'humble petite chambre. Le soleil l'avait prise tout entière dans un grand rayon.
Elle regarda autour d'elle, surprise d'être là, toute vêtue, le front appuyé à ce lit vide... Et tout à coup elle se souvint, et son cœur plia, et l'impossibilité de vivre s'imposa en une angoisse trop forte. Elle se sentit étouffer, vint à la fenêtre, l'ouvrit...
Alors, une joyeuse volée de cloches entra dans la chambre — comme le large rayon de soleil qui, tout à l'heure, l'étreignait avec une pitié douce.
C'était le dimanche de Pâques.
Pâques!... pour elle, les seuls souvenirs de lumière, les seules heures, lui semblait-il, où sa vie eût fleuri.
Sa mère avait pour cette fête une spéciale dévotion où s'attendrissait un peu son cœur. Toujours toutes les deux communiaient ce matin-là, puis, vite revenues à la maison, elles prenaient un petit panier de provisions et s'en allaient sous les arbres, aux environs de la ville. Et c'étaient des heures de détente exquise. Madame Odelin se laissait aller, ce
seul jour de sa laborieuse année, à dire ses regrets passés, son espoir de rejoindre son mari chèrement aimé, et souvent, dans quelque taillis à peine frotté de vert tout frais, elles pleuraient toutes deux délicieusement, elles pleuraient en femmes qui ont le temps — le jour de Pâques.
Les élèves, sachant ce qu'était pour madame Odelin cette fête, avaient pris l'habitude de lui faire à cette date leurs petits présents de reconnaissance. Et c'était une grande joie de trouver, le soir en rentrant, la surprise des envois.
Elle songeait à toutes ces choses, l'orpheline; et de ces puérils souvenirs un se levait, plus précis, emplissant son cœur en cette heure comme il l'avait empli si souvent...
Il y avait dix ans déjà de cela. Dix ans ! Elle en avait alors vingt-deux, en ce clair matin d'avril...
C'était le soir — elle revoyait si bien la scène... Sur le palier tout assombri quelqu'un s'avançait vers sa mère au moment où elles franchissaient la dernière marche de l'escalier en revenant d'une promenade à Ville-d'Avray, et une voix disait :
— Je vous ai attendu, madame... J'étais chargé par Alice de remettre moi-même ses œufs de Pâques à mademoiselle Marthe.
Et d'une voix cordiale, madame Odelin s'écriait :
— Ah ! c'est vous, monsieur Edouard ! pardon, je ne vous reconnaissais pas. Il fait si noir!... Entrez donc, je vous en prie. Je vais allumer,
La lampe à pétrole jetant sa lueur brusquement, elle avait vu un grand jeune homme en uniforme sombre d'aspirant de marine. Il souriait, l'air doux et las, avec un peu d'amertume aux plis de sa bouche et des yeux qui semblaient avoir vu trop de choses déjà.
Lui-même, il avait déballé une poupée, une immense poupée, à énorme tignasse de soie blonde, en robe rose brodée d'argent — une poupée d'enfant millionnaire, qu'envoyait Alice de Chevrey-Nohant, l'une des plus anciennes élèves de madame Odelin.
M. Edouard était le frère d'Alice; la fillette en avait souvent entendu parler.
A la vue du jouet, elle avait seulement pu dire, suffoquée de trop d'émotion :
— Oh!...
300 LES OEUFS DE PAQUES DE M ADE MO IS El. L E
Et, longtemps, elle avait contemplé le jeune homme en uniforme et la gigantesque et opulente poupée... Jamais elle n'avait oublié combien le sourire de M. Edouard était triste à ce moment. Il l'avait embrassée, était parti.
Et, depuis ce jour, la sensation de ce baiser était restée à la racine de ses cheveux noirs. Mademoisel le de Ghevrey- Nohant s'élait mariée. Pendant longtemps, Marthe n'avait plus rien su de M. Edouard. Puis, un jour, deux ans auparavant , sa mère l'avait envoyée chez son ancienne élève, qui venait de lui écrire pour demander à madame Odelin de vouloir bien se charger de commencer l'éducation de sa fillette. Marthe avait été acceptée en remplacement de sa mère, et elle avait ainsi entendu parfois dire quelque nouvelle d'Edouard de Chevrey-Nohant. Il était dans les mers de Chine, il avait eu les fièvres paludéennes, il était guéri, il revenait... Elle l'avait revu une seule fois — dans la cour qu'elle traversait en sortant, après sa leçon. C'était tout. C'était le
poème irréel, informulé, du pauvre jeune cœur solitaire.
Elle y pensait tellement, que ce ne lui fut presque pas une surprise que de le voir entrer, ce matin douloureux de Pâques, lorsqu'elle ouvrit la porte pour répondre à un bref coup de sonnette.
Il avait toujours ses beaux yeux tristes et de la bonté sur sa bouche pensive. Il expliqua, en termes de respect affectueux, que sa sœur l'avait chargé de décider mademoiselle Odelin à l'accompagner en Normandie où elle allait passer quinze jours. Mademoiselle Marthe avait certainement besoin de repos, d'intérêt et d'amitié autour d'elle. Après cela, elle serait plus forte, plus courageuse pour reprendre sa tâche...
Et elle songeait, en l'écoutant, au rôle que jouait dans sa vie cet homme qui venait, à ces grands intervalles, apporter un peu de rêve et de détente à son cœur.
Très émue, elle eut peine à répondre. Oui, elle acceptait, et avec quelle reconnaissance!... Puis, d'un effort :
— Combien je vous remercie, monsieur,
ajouta-t-elle, de votre bonté pour moi. Pardonnez-moi de si mal vous le dire... mais en ce moment... Je vous reverrai sans doute.
Il répondit :
— Je pars ce soir pour le Sénégal.
Et comme elle avait tendu sa main d'un instinctif mouvement — qui, peut-être, voulait retenir — il s'inclina et baisa cette main un peu maigre dont les ongles bombaient trop.
Et sur son poignet la sensation de ce baiser resta — comme était restée l'autre, à la racine des cheveux.
Le temps alla toujours sa lente marche. La vie humble et décolorée continua pour Marthe; ses épaules maigres se courbèrent légèrement, ses tempes se creusèrent, son masque diminua, ses larges yeux d'encre atténuèrent un peu leur merveilleux rayonnement.
Un employé de commerce qui demeurait sur le même palier, demanda de l'épouser. Elle refusa très net. Elle voulait vivre seule.
Tous les ans, elle allait en pèlerinage aux endroits que jadis elle avait parcourus avec sa mère. Ce lui était une âpre douleur de voir
des maisons s'élever là où toutes deux avaient marché en se tenant par la main.
Pendant bien des années, elle ne revit pas M. de Chevrey-Nohant.
Un matin de Pâques où sa petite élève, maintenant grande jeune iille, était venue lui apporter une jardinière d'orchidées, celle-ci imagina de lui parler de l'oncle Edouard... l'oncle Edouard ne revenait presque jamais à Paris, parce qu'il avait eu autrefois, — il y avait longtemps, longtemps — un grand amour pour quelqu'un qui avait refusé de l'épouser.
— Vous savez bien, mademoiselle, concluait la jeune fille. C'est madame de Saint-Herrant. Vous donnez des leçons à Jeanne, sa cousine, n'est-ce pas ? Eh bien ! figurez- vous que l'oncle Edouard n'est pas encore consolé!... C'est tellement sentimental les marins!
Elle avait ri de son rire pur et sans arrièrepensées, puis elle s'était sauvée, laissant l'air
30i les oeufs de paques de mademoiselle
de la chambre tout remué et le cœur de « mademoiselle » atteint d'une inexprimable, d'une atroce, d'une folle douleur.
Et encore d'autres années filèrent — plus rapides, comme sont les années où l'on a cessa d'espérer en l'avenir. Des taches roses ani-. maient la pâleur de Marthe Odelin; il y avait de larges mèches blanches dans la masse de ses cheveux noirs, et des plis de souffrance contenue lui cerclaient la bouche.
Un jour, elle dut écrire à ses élèves qu'il lui fallait se reposer. La maladie s'avança, affirmée, évidente. Tout un hiver, mademoiselle traîna, puis doucement s'affaissa dans une agonie sans luttes.
— Sais-tu où je vais, oncle Edouard? — disait une jeune femme en entrant brusquement dans le fumoir de M. de Chevrey-Nohant, qui avait été nommé contre-amiral la semaine précédente et avait dû venir pour quelques jours à Paris. — Sais-tu où je vais?... Chez mademoiselle... Tu sais bien : mademoiselle Marthe, qui m'a donné des leçons quand j'étais petite
et jusqu'à mou mariage. Elle est très malade. Je vais lui porter ses œufs de Pâques... Tiens, regarde... un bracelet russe, avec tous les petits œufs en pierres différentes... C'est joli, n'est-ce pas? ça l'amusera, j'espère. Situ savais quelle bonne créature que cette mademoiselle... Veux- tu venir avec moi?
— Volontiers, dit l'amiral.
Lorsqu'ils arrivèrent, le prêtre venait de partir. Étendue dans un grand fauteuil Marthe Odelin se mourait.
La jeune femme se mit à genoux, des larmes dans ses yeux heureux.
Edouard de Chevrey-Nohant s'était arrêté tout à coup sur le seuil un peu pâle.
...Dans ses pauvres mains d'agonisante, mademoiselle tenait une grande poupée vêtue de rose brodée d'argent.
Les yeux du marin se croisèrent avec ceux de la mourante, singulièrement. Elle avait tenté de se soulever, sans y pouvoir parvenir...
Alors, il s'avança dans la chambre, et, comme obéissant à la demande des grands yeux, où déjà oscillaient des lueurs d'au delà,
il se courba vers elle et mit sur ses paupières abaissées un baiser lent et doux.
Et, avec un soupir tranquille, mademoiselle mourut.
— Prends cette poupée, dit l'amiral à sa nièce... Je voudrais la garder.