‹ Acheteuses de revesChapitre 13 sur 14 · L ACROBATE · texte numérisé non relu

L ACROBATE

et causait. Lorsqu'elle passa devant lui, il cessa de parler, posa un moment son regard sur elle, puis s'en fut. Le lendemain, il était là encore. Et, pour la seconde fois, Effie subissait la prise de ses yeux glacés et volontaires. Huit jours plus tard, elle était sa maîtresse — soumise, domptée, amoureuse du cœur aux moelles.

On l'avait beaucoup désirée, sollicitée ; on lui avait offert de l'argent et des adorations : elle avait dédaigné ces choses et ri d'elles très gentiment. Il y eut une indignation, qui n'osa guère se formuler d'ailleurs, à voir la délicieuse créature qui s'était si bien défendue, s'afficher tout à coup, en une radieuse folie, l'esclave de cet homme que l'on craignait trop pour ne pas le haïr quelque peu.

C'était justement en l'une des heures de sa vie où Montenotte était ruiné. Il n'offrait rien à Effie, ni argent ni tendresse — car il restait pour elle, comme pour toutes, l'impossible à émouvoir pour qui les femmes n'étaient que des instruments vibrants dont il savait tirer des sanglots d'un beau son. Il ne se laissait même pas adorer, trouvant des joies obscures

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à tourmenter les âmes qu'il prenait, à en faire remonter des amertumes secrètes.

Bientôt les habitués du cirque remarquaient un changement dans toute l'attitude d'Effie Rees. Elle était agitée , frémissante d'une angoisse perpétuelle, jalouse évidemment de cet homme qui prêtait si peu de lui-même et à qui elle eût voulu donner, en se donnant, toutes les joies humaines.

— Il ne croit pas, il ne croira jamais que je l'adore, disait-elle parfois avec des larmes dans ses yeux d'étoiles. Du reste il ne croit pas que l'on puisse adorer...

Et certes elle se trompait. Il savait que l'on peut adorer, ayant tant vu pleurer, mais il voulait arracher des cœurs qui se jetaient à lui non pas tout l'amour qu'ils contenaient, mais plus d'amour qu'ils ne pouvaient contenir.

Or voici ce qu'avait entendu un soir le camarade qui me contait ceci.

Effie allait entrer dans le cirque. Déjà l'orchestre jouait les premières mesures de l'air tzigane, sanglotant et frénétique, qui accompagnait son travail sur le fil de fer tendu très haut en l'air. Elle parlait à Montenotte dans

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l'ombre du couloir, d'une voix sourde, haletante.

— Dis ! dis que tu crois, que tu sais que je t'aime, que je n'aime que toi, que je les hais tous, ces gens qui me regardent, que je les méprise pour leur admiration et leurs applaudissements... Dis!... dis!...

Il se taisait — trop longtemps au gré de la fébrile passionnée. Elle reprenait sa prière ardente et triste.

Enfin, lentement, d'un accent singulier, il répondait :

— Pourquoi ne me regardes-tu jamais pendant tes exercices? Je veux que tu penses à moi... que tu me regardes... à la fin surtout, tu sais, quand tu fais les deux voltes.

Et sa voix calme et impérieuse se tut. Elle avait hésité une seconde à peine, puis répondu :

— Que tu es bon de vouloir cela ! que tu es bon !... Je t'aime.

Et elle s'était courbée pour lui baiser les mains, en ajoutant très vite :

— Où seras-tu ?

— A la porte des écuries.

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— A la porte des écuries... répéta-t-elle avec une hésitation encore et comme si elle voulait faire quelque objection.

Mais il avait dit.

— Oui!... là Vas maintenant, il est temps. Elle n'avait rien ajouté que :

— C'est bien.

Puis elle s'était élancée, souple, frémissante, une fièvre dans les yeux.

A son entrée, comme toujours, les applaudissements avaient tonné. Elle saluait, très simple, sautait dans le filet, et, la pointe de son pied étroit passée dans la boucle de corde, portant le poids de son corps sur son bras droit tendu, elle filait en l'air ainsi qu'un léger fantôme sombre.

Elle avait, ce soir-là, un maillot noir qui la serrait tout entière dans sa gaine de nuit. Un peu d'acier frissonnait à ses hanches; et, sur tout ce noir, sa pâle tête blonde fleurissait d'un charme mystérieux et mélancolique.

Le Cirque était plongé dans l'ombre. Des rayons électriques convergeaient sur elle, l'enveloppant d'une prismatique lueur glacée,

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mauve et verte, où les aciers de ses hanches vibraient comme une fièvre, où la soie de ses cheveux semblait, elle aussi, une lumière. Un parasol japonais à la main, elle courait en l'air, rapide, immatérielle, allant, venant, comme volant sur l'espace vide, agenouillée par instants, l'une de ses jambes pures tendue dans le vide, le torse balancé d'un très léger mouvement ; le parasol aux taches claires, oscillant au bout de son poignet, jetait et ôtait des ombres sur sa pâle petite tête blonde. Puis elle s'étendait, allongée tout entière, les bras arrondis, offrant la ligne de son corps en un étirement nerveux. Et debout de nouveau, elle reprenait son glissement rapide sur le fil s'allumant d'un long éclair dans la lumière électrique, de sorte que, par instants, elle semblait filer en un ciel nocturne sur un mince rayon d'étoile.

A mesure que se compliquaient les exercices, les applaudissements montaient; et les respirations se faisaient plus courtes avec le danger grandissant.

Effie, dressée, sans le secours du parasol qu'elle avait jeté, faisait maintenant osciller le

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fil violemment, d'une invisible crispation de ses jambes raidies. Le balancement s'accélérait, puis, net, s'arrêtait. Et elle tournait sur elle-même en une volte très rapide, d'un équilibre merveilleux.

Son front s'était crispé comme en un effort. Elle recommençait le mouvement. Et comme elle allait pour la seconde fois faire cette volte rapide, elle tourna la tête vers l'endroit où Montenotte devait être et le chercha d'un regard fou en exécutant son mouvement...

... Un grand cri épouvanté monta du cirque entier. L'acrobate était tombée sur l'angle du filet, une corde s'était brisée. Effie Rees gisait sur le sol, immobile, les bras en croix. On se précipita, on la ramassa. Un écuyer vint rassurer le public; et la représentation continua pendant que Ton emportait dans un fiacre ie joli cadavre en maillot noir. Elle s'était rompu la colonne vertébrale.

-—Et Montenotte? Qu'a-t-il fait? Qu'a-t-il dit?

A cette question que je lui posais, le racon* teur, dont j'ai oublié le nom, me répondit :

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• — Montenotte? Il a gagné cette nuit là près de deux cent mille francs aux Moutards,.. Il était plus en veine que ce soir !

Dix minutes plus tard, comme il se levait de la table de jeu, je m'approchai du héros de cette aventure, poussé que j'étais par une curiosité invincible. Il venait de perdre, mais il gardait son masque d'impassible force et, dans les yeux, cette assurance de l'homme qui sait que, quel que soit l'événement qui vient, il sera au-dessus de cet événement. Après des paroles quelconques échangées, je lui dis tout à coup :

— Vous rappelez-vous encore parfois d'Effie Kees ?

Et, avec un petit mouvement de la bouche qui pouvait bien être un sourire, un singulier sourire, il répondit :

— Oui, certes, très bien... C'est un de mes plus jolis souvenirs de femme.

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