‹ Achille III de Harley, premier président du Parlement de Paris, sous le règne de Louis XIVChapitre 4 sur 5 · IV A M. CAMILLE BOUCHEZ · texte numérisé non relu

IV A M. CAMILLE BOUCHEZ

restée le pays de l'esprit et du travail, le lecteur ne refusera peut-être pas son suffrage à un magistrat des siècles passés, qui l'a honorée par sa science, son esprit et son immense labeur.

Armoiries du Premier Président du Parlement.

Achille III de Harlay est la figure la plus originale du monde judiciaire au xviie siècle; il unissait à la connaissance la plus étendue de toutes les matières du droit, le goût des sciences et des lettres ; il joignait à la vivacité d'un esprit profond et perspicace, sous des apparences sévères, une humeur plaisante qu'il répandait dans un langage

volontairement laconique et grave. Si Harlay montra pour Louis XIV un dévouement excessif qui justifie certains reproches, on ne peut nier qu'il conserva habituellement son indépendance à l'égard de la plupart des personnages de la Cour, ce que quelquesuns, notamment Saint-Simon, ne lui pardonnèrent pas.

Harlay a fait grand bruit en son temps; il n'est pas aisé de connaître la vérité sur ce qui le touche, à raison des attaques passionnées dont il a été l'objet.

11 nous a paru mériter une étude particulière, où nous rassemblerons ce qu'on a publié sur lui et ce qui résulte de nos propres recherches.

« La famille de Harlay, dit l'abbé Moreri (Grand Dictionnaire historique), est ancienne et noble; quelques-uns rapportent qu'elle est venue d'Angleterre, d'autres soutiennent que la ville d'Arlay, dans la Franche-Comté de Bourgogne, lui a donné son nom. » Bien qu'il reste encore des Harlay en Angleterre, on peut admettre que l'origine de cette famille est française, et que son berceau fut, selon les uns, Arlay, petite localité du Jura, selon d'autres, une terre du Vexin français.

Les Harlay, dès le xive siècle, s'illustrèrent dans les armées ou dans les charges publiques. Dès le règne de Charles VI, on les voit devenus déjà chambellans, conseillers du Roi, mai-

très de son hôtel, le servant également à la guerre avec éclat contre les Anglais. L'un d'eux, Jean de Harlay, fut chevalier du Guet, sous Louis XI.

Le fils de ce dernier, Louis, baron de Monglat, seigneur de Beaumont-le-Bois, de Chanvallon et de Sancy, en épousant la fille de Jacques Cœur, accrut encore la fortune de sa famille. Il eut plusieurs enfants et notamment trois fils : 1° Robert qui fut la tige de la branche des Sancy; 2° Louis, auteur des Césy et des Chanvallon; 3° Christophe, le premier des Harlay, qui fut président du Parlement de Paris et dont la lignée s'illustra dans la magia trature.

Achille I« de Harlay, fils de Chris-

tophe de Harlay, occupa le siège de Premier président au Parlement; de son mariage avec la fille du Premier président de Thou, sont issus : Christophe de Harlay, ambassadeur de France en Angleterre sous Henri IV, et Achille II de Harlay, Procureur général au Parlement, auteur direct de celui qui fait l'objet de cette étude. Nous distinguons dans la branche des Harlay -Sancy Nicolas Harlay, seigneur de Sancy, colonel général des Suisses, surintendant des finances, ambassadeur, compagnon dévoué de Henri IV. Son nom n'est pas oublié du public; il possédait les plus beaux diamants du monde, et notamment celui qui porte son nom, lequel a fait partie

des diamants de la couronne et a subi les plus singulières vicissitudes comme ayant appartenu successivement à Charles le Téméraire, au roi Antoine de Portugal, à Henri IV, aux Jacques d'Angleterre, à Louis XIV, à Godoï, à la famille DemidofT, à un négociant anglais de Bombay, etc.

Nous signalerons, dans la branche des Césy-Chanvallon : Philippe de Harlay, comte de Césy, qui fut pendant vingt-quatre ans ambassadeur de France à Constantinople et qui mourut en 1G52. — François de Harlay, archevêque de Rouen en 1615, abbé de Saint-Victor à Paris, orateur renommé, qui vécut un an de plus que le précédent. — François de Harlay, neveu de

ce prélat, d'abord archevêque de Rouen puis archevêque de Paris en 1670, membre de l'Académie française.

Ce fut lui qui dirigea sous Louis XIV les affaires ecclésiastiques; il se montra contraire aux vues de Bossuet, il participa grandement à la Révocation de l'Édit de Nantes et il assista au deuxième mariage de madame de Maintenon. Ce personnage, loué par les uns, décrié par les autres, fut attaqué par Fénelon avec une extrême violence, dans sa Lettre anonijme de 1693, comme un prélat corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, artificieux, ennemi de la vertu.

Saint-Simon (Mémoires, éd. Chéruel de 1873, t. I, p. 227) dit que l'ar-

chevêque fut coulé à fond par madame de Maintenon, parce qu'il s'était opposé à la déclaration publique de son mariage.

Saint-Simon vante « l'esprit étendu, juste, solide et toutefois fleuri de l'archevêque de Paris, qui, pour la partie du gouvernement en faisait un grand évoque, et pour celle du monde un seigneur fort aimable et un courtisan parfait quoique noblement ».

Nous nous attacherons exclusivement à Achille de Harlay, troisième du nom, né le 1er août 1G39 et mort en 1712. Il exerça les fonctions de Premier président au Parlement de Paris, de 1G89 à 1707. Il était le fils d'Achille II de Harlay. qui avait été Procureur général

Armoiries du Premier Président ACHILLE III DE HARLAY

(D'après un livre de sa Bibliothèque)

au Parlement, et de Jeanne-Marie de Bellièvre. On connaît son bisaïeul, le célèbre Achille ICP de Harlay, qui vécut de 1536 à 1616, qui devint Premier président du Parlement en 1582 sous Henri III et qui s'illustra par sa fermeté héroïque à la Journée des Barricades.

Achille Ier de Harlay avait soutenu toujours la cause de Henri IV, qui, pour le récompenser, érigea en Comté sa seigneurie de Beaumont. S'il était renommé pour sa science du droit, pour l'élévation de son âme courageuse, il ne l'était pas moins pour l'indépendance de son esprit dont il donna plus d'une preuve dans ses luttes contre le jésuitisme et les doctrines ultramontaines.

Achille II de Harlay, petit-fils du précédent, succéda à Fouquet comme Procureur général au Parlement ; il était parent de Fouquet, qui, a à ce titre et comme extrêmement de ses amis, lui donna pour ce poste la préférence sur Gourville » (Mémoires de Gourville, t. I, p. 182). Il avait acheté sa charge un million quatre cent mille livres. Il mourut en 1671. Achille III de Harlay, son fils, recueillit dans sa succession, comme bien patrimonial appartenant depuis longtemps à sa famille, la terre de Beaumont-le-Bois, appelé ensuite Bcaumont-du-GiHinais, qui fait actuellement partie du canton de Château- Landon, dans le département de Seine et-Marne. Beaumont est une petite

Entrée actuelle du Château de BEAU M ONT et ancienne porte du xvie Siècle.

ville située sur la rivière du Fusain; elle était autrefois fermée par des murs et des fossés ; on y voyait un très beau château, qui appartint à l'origine, comme la seigneurie, à Jacques Cœur. En 1493, l'alliance de Germaine Cœur avec Louis de Harlay fit entrer ce domaine dans la maison de Harlay. Achille III de Harlay qui portait le titre de comte de Beaumont comme son bisaïeul y ajouta celui de seigneur de Grosbois. A sa mort, le château passa à son fils Achille IV de Harlay, qui épousa Louise-Renée de Louet et en eut une fille qu'il maria avec le prince de Tingry, Louis Montmorency de Luxembourg. Nous avons visité les ruines du château qui sont utilisées de

nos jours pour les bergeries d'une ferme dans la partie la plus ancienne ; les souvenirs de la célèbre famille de Harlay et du séjour de ses membres dans le Gâtinais sont à peu près éteints . Nous résumerons ceux que nous avons recueillis. Le pays avait autrefois une apparence entièrement différente de celle qu'il présente aujourd'hui. Il était entouré de forêts, ce qui avait fait donner à la ville le nom de Beaumont-le-Bo\s qu'elle n'a pas gardé ; on y voyait des étangs profonds, qui étaient alimentés par des sources ou par les pluies qui s'écoulaient des hauteurs voisines et qui donnaient en même temps un étiage élevé à la rivière du Fusain. A la Révolution fran-

çaise, les domaines des seigneurs de Beaumont et des environs furent vendus comme biens d'émigrés ; les acquéreurs s'empressèrent de défricher les bois et d'en réaliser le prix. La disparition des forêts amena peu à peu un changement radical dans le climat ; les étangs qui n'étaient plus alimentés naturellement par les eaux du dehors furent desséchés, le niveau du Fusain baissa, de nombreux ruisseaux tarirent; des eaux rares, croupies, stagnantes remplacèrent les eaux vives et rapides qui alimentaient le pays, et spécialement les canaux et les fossés entourant le château de Beaumont.

Les restes du château ont perdu de la sorte tout prestige; cette demeure

avait eu un grand éclat autrefois ; elle attirait un nombreux concours de seigneurs et de hauts magistrats ; elle était habitée une grande partie de Tannée par les Harlay, qui se montraient les protecteurs bienveillants de leurs voisins. Ils ne refusaient pas d'être les parrains de leurs enfants.

C'est ainsi que sur les registres de la paroisse, en 1649, 1651, 1658, on peut voir encore aux actes de baptême le jeune Achille III de Harlay figurer comme parrain de divers nouveaunés. Le domaine que possédait en 1711 Achille III de Harlay était fort étendu. Dans un acte reçu par Mc Claude Lenfant, notaire à Beaumont, le 12 janvier 1711, on lit que haut et puissant

Vue du Château de BEAU MO NT au xvi« Siècle.

seigneur Achille de Harlay, chevalier comte de Beaumont, seigneur de Grosbois et autres lieux, conseiller ordinaire du Roi en son conseil d'État, ci-devant Premier président en sa cour de Parlement à Paris, y demeurant rue de l'Université, paroisse de Saint- Sulpice, étant en son château de Beaumont, a donné à bail au sieur Lebègue : « les terres et seigneuries de Beaumont, Auxy, Barnouville, Aulnay, Crosne, Boisse, Echilleuses, Grangermont, Bromeilles, Desmonts, Barville, la ferme de Boucheraut m et de nombreux droits seigneuriaux s'étendant à plusieurs lieues dans la contrée.

Harlay se réservait seulement l'étang d'eau de Limon et l'étang de Mar-

chant appelé de Malordre ; ce dernier était situé dans le parc même de Beaumont. Quant au premier, Harlay conservait la faculté de tirer de l'eau de cet étang « pour rafraîchir le poisson qui pouvait être dans la pièce d'eau et dans les fossés de son château ».

Le prix de ce bail était de treize mille livres par an ; si l'on songe qu'alors la livre d'argent valait un franc quatre-vingts centimes de notre monnaie, si l'on évalue au quintuple, d'après le cours actuel de l'argent, l'importance de ce fermage, et on serait encore au-dessous de la vérité, on voit combien le domaine de Beaumont avait de valeur autrefois.

Les Ilarlny veillaient rigoureuse-

ment à leurs droits seigneuriaux, ils se faisaient rendre la foi et l'hommage dus par ceux qui tenaient d'eux des fiefs.

La plupart de ces sortes d'actes ont été détruits dans le Gàtinais à l'époque de la Révolution. Nous nous permettrons, pour ce motif, de citer ici l'acte de foi et hommage, rendu le 25 août 1711, par M. de Perthuis à l'ancien Premier président, suivant acte reçu par Me Claude Lenfant, notaire.

« Aujourd'hui, mardi, vingt-cinquième jour d'août mil sept cent onze, avant midi, moi Claude Lenfant, notaire au comté de Beaumont, résidant en la dite ville du dit Beaumont,

soussigné, me suis avec mes témoins

souscrits et Pierre-Joseph de Perthuis, écuyer seigneur de Vertau, fils et héritier de défunt Anne de Perthuis vivant écuyer seigneur du dit Vertau et de Anne-Joseph de Perthuis, son frère aîné, religieux profès de Notre-Dame de la Trappe, transporté au château du dit Beaumont, et « étant en la principale porte d'icelui » le dit sieur Joseph de Perthuis a demandé si haut et puissant seigneur Messire Achille de Harla y , chevalier comte du dit Beaumont, conseiller ordinaire d'État du Roi et ancien Premier président en son Parlement de Paris était en son château ou autre personne pour lui ayant charge de recevoir les vassaux à foi et hommage ; et à l'instant est apparu maître Paul

Testart, avocat au Parlement, bailli du dit comté, qui dit que mondit seigneur de Harlay n'y était pas ; le dit sieur de Perthuis s'est au même instant mis en devoir de vassal suivant la coutume, et a dit qu'il faisait et portait la foi et hommage qu'il est tenu faire et porter au dit seigneur comte de Beaumont à cause de sa terre et seigneurie de Vertau assise en la paroisse de Chevrainvilliers, relevant en plein fief foi et hommage du dit seigneur comte de Beaumont, laquelle terre et seigneurie de Vertau appartient au dit sieur Pierre Joseph de Perthuis tant par le décès du dit sieur son père que par la qualité de religieux de son dit frère. Requérant être reçu à la dite foi et hommage

sous les offres qu'il fait de payer les profits de rachat qui peuvent être dûs et fournir aveu et dénombrement dans le temps de la Coutume. De laquelle foi et hommage le dit sieur Testart a dit qu'il avertirait le dit seigneur de Harlay: Dont et de quoi j'ai moi notaire fait et donné acte au dit sieur de Perthuis ce requérant », etc.

Les château et terres de Beaumont, ne subirent pas seuls les effets destructifs de la Révolution française; les sépultures des Harlay n'échappèrent pas plus que les tombes royales aux profanations de ce temps. Suivant une tradition locale, les corps des membres de la famille de Harlay, qui avaient été enterrés dans les caveaux de l'église

de Beaumont, en furent retirés, promenés dans les rues de la ville et dans les hameaux voisins, et enfin jetés dans la mare de Barnouville, à deux kilomètres de Beaumont. On a retiré récemment de cet endroit, une plaque de cuivre fixée autrefois à l'un des cercueils.

Nous revenons maintenant à Achille III de Harlay, dont la vie a jeté un éclat nouveau sur une famille déjà célèbre.

Il devint de bonne heure Conseiller d'État, et conserva cette place pendant dix ans; en 1667 il succéda à son père comme Procureur général au Parlement.

Sa science du droit public et privé et son éloquence le firent bientôt

remarquer, et il parut destiné aux plus grands emplois. Le 6 septembre 1683, à la mort de Colbert, le Roi mit en délibération de le nommer contrôleur général des finances (Gourville, Mémoires, t. XI, p. 110); son caractère indépendant et ambitieux le fit redouter des ministres qui craignirent, s'il entrait au Conseil de le voir exercer la môme autorité qu'au Parlement. Cette disposition d'esprit fut exploitée auprès de Louis XIV, qui, fatigué de la rivalité de Colbert et de Louvois, lui préféra Claude Le Peletier, ancien prévôt des marchands, parent et protégé de Michel Le Tellier. Ce dernier, s'il faut en croire l'abbé de Saint-Pierre, dans sa Pobjsynodie

détruisait doucement tous ceux dont il voyait poindre la fortune; il appelait cela abattre des arbres à droite et à gauche sur son chemin. Un jour le Roi lui parlait avantageusement de Harlay, il disait qu'il ferait un bon chancelier. Le Tellier tomba d'accord sur tous ses mérites, mais il ajouta ce petit mot : Je craindrais que. la cire ne devînt pas molle entre ses mains. Louis XIV frappé de cette réflexion cessa de penser à Harlay.

Harlay épousa en 1667 la fille du Premier président de Lamoignon.

Louis XIV lui écrivit qu'il était bien aise de ce mariage. Le Roi plus d'une fois lui fit de grandes libéralités. En 1687 Harlay reçut deux cent mille

livres, en 1696 cinquante mille livres, en 1701 trente mille livres; il touchait annuellement trente-six mille livres du Trésor en 1703, et une pension de trente mille livres lui fut assurée, pour le cas où il se démettrait de sa Première présidence.

Comme Procureur général, Harlay se montra l'ardent défenseur des libertés de l'église gallicane et de l'autorité royale. Quand le marquis de Laverdun, ambassadeur de France, fut excommunié par le Pape à raison de sa résistance au retrait des franchises de son hôtel à Rome, Harlay provoqua en 1688, un appel comme d'abus contre Innocent XI; il conclut ensuite devant le Parlement à ce que cet appel fût for-

mulé non du Pape mal informé au Pape mieux informé, mais du Pape mal informé à un Concile œcuménique.

Le 12 novembre 1689, il fut nommé Premier président à la place de Novion et La Briffe lui succéda comme Procureur général. La charge de Procureur général achetée par Achille II de Harlay un million quatre cent mille livres fut cédée au prix de cinq cent mille livres à La Briffe. Achille III de Harlay fut longtemps gêné par le paiement des intérêts des sommes empruntées autrefois par son père pour payer cet office et par la perte qu'il subit sur la revente qu'il en fît lui-même. Harlay jouissait de l'amitié de madame de

Maintenon et de la confiance de Louis XIV qui le consultait sans cesse et le chargeait des affaires les plus délicates; à la cour comme au Parlement, la situation de Harlay grandissait chaque jour.

Nous avons parlé de son amour des lettres; il l'avait amené à protéger les grands écrivains et il avait des relations suivies avec plusieurs d'entre eux.

La Fontaine reçut des marques de sa faveur (La Fontaine, t. VII, p. 347); le poète lui adressa une épître en lui dédiant deux volumes intitulés : Ouvrages de prose et de vers des sieurs de Maucroix et de La Fontaine. Ce recueil comprenait, dans le premier volume, quelques

fables de La Fontaine, des contes, Philémon et Baucis, les Filles de Minée, un Remerciement à l'Académie française. Le deuxième volume, réservé à Maucroix, renfermait des traductions de quatre Philippiques de Démosthène, de la quatrième Verrine de Cicéron, de trois dialogues de Platon. La Fontaine donnait à Harlay ces louanges dans son épître :

Harlay, favori de Thémis, Agréez ce recueil, œuvre de deux amis; Donnez-lui chez vous quelque place...

Ayez la voix d'Harlay, lui seul est un théâtre,

Veuillent Phébus et Jupiter

Qu'il trouve en vous un peu de l'air

Des anciens qu'il idolâtre.

La Fontaine souhaite pour lui-même

de mériter que l'univers dise en le

lisant :

Cette œuvre de belle structure Qu'en penserait Harlay? Car on sait Que Cart aidé de la nature Avait rendu son goût parfait.

Il vante dans Harlay aussi le magistrat perspicace :

Que si la passion où l'intérêt nous plonge Fait que quelque client y mène le mensonge... Le mensonge ne peut s'imposer à vos yeux De quelque adresse qu'il se pique.

En 1689, La Fontaine (t. X, p. 152) écrivait au prince de Conti, une lettre composée moitié en vers, moitié en prose, où nous lisons encore :

On dormait ici quand le Roi Ayant ses raisons et, très sage, Parmi les gens d'un haut emploi A fait un vrai remu-ménage

Et mis Harlay premièrement A la tête du Parlement.

Il en est digne et j'ose dire Que Thémis, en tout son empire Trouverait à peine aujourd'hui Un oracle approchant de lui.

Ne plaidez qu'ayant bonne cause C'est maintenant la seule chose Qui peut faire au gain du procès.

Nous nous demandons s'il n'y a pas là une allusion aux reproches faits à Novion, prédécesseur de Harlay, que Saint-Simon accusait d'avoir vendu la justice. Quoi qu'il en soit, Harlay l'éclipsa dans ses fonctions de Premier président, de tout l'éclat d'un mérite que ses ennemis eux-mêmes ne purent méconnaître.

Harlay fut mêlé aux plus grands procès, comme aux négociations les

plus délicates de son temps ; il y apporta vis-à-vis de l'autorité royale, avec un zèle particulier, une souplesse de conduite qui lui a été reprochée quelquefois. Très favorable aux bâtards de Louis XIV, il conçut et rédigea les divers actes qui amenèrent d'abord leur légitimation puis leur élévation aux plus grands honneurs. Il intervint plus d'une fois avec toute son autorité dans les questions relatives aux duchéspairies, aux rapports des Pairs avec le Parlement et aux prétentions excessives de Saint-Simon et de ses amis sur les préséances, l'étiquette, la prépondérance des Pairs. Il sut défendre énergiquement et souvent faire triompher la cause du Parlement contre les

entreprises ambitieuses des grands seigneurs. Il dirigeait à son gré le Parlement et il avait toute sa confiance ; il la conserva jusqu'à sa retraite qu'il prit en 1707, avec le regret de n'avoir pas été promu chancelier, comme on le lui avait promis. Il était doué d'une intelligence de premier ordre, d'une humeur caustique qui, autant que la crainte de sa puissance, tenait en respect les grands seigneurs et même les nobles dames qui s'adressaient à lui ; il menait à la baguette ses collègues du Parlement et le monde judiciaire tout entier. Nous avons connu au xixe siècle des Présidents comme Séguier, des Procureurs généraux comme Dupin, qui savaient à l'au-

dience et au cours des débats publics allier à des observations purement juridiques les traits spirituels d'une verve gauloise satirique et plaisante.

Comme nous le verrons plus loin, Harlay les surpassa tous sur ce terrain dangereux, par un plus grand soin de sa dignité et par la mesure et le tact qu'il savait garder en général dans ces fantaisies humoristiques , revanches fréquentes du bon sens sur la morgue des uns et les prétentions injustes ou ridicules des autres.

Saint-Simon a usé contre le Président de Harlay de toutes les armes que son ressentiment de duc et Pair pouvait lui fournir.

Il importe de voir au préalable ce

que les contemporains pensaient de ce magistrat si injustement noirci par l'auteur des Mémoires.

Madame de Sévigné écrivait le 13 octobre 1675, à sa fille : « Écoutez une belle action du Procureur général (Harlay). Il avait une terre de la maison Bellièvre qu'on lui avait donnée (il appartenait par sa mère à cette famille) ; il l'a remise dans la masse des biens des créanciers qui ont donné leur argent de bonne foi. Cela est héroïque, je ne connais pas une plus belle âme ».

Quand Harlay eût été nommé Premier président, madame de Sévigné écrivit à madame de Grignan le 9 octobre 1689 : « Madame de Lavardin me

mande des merveilles de madame de Moussy et de son frère (Harlaij) qui a défendu à son secrétaire, d'un ton à être obéi, de prendre quoi que ce soit au monde ni directement, ni indirectement, et, pour l'y disposer plus agréablement, il lui a donné d'entrée de jeu deux mille écus comptant et a augmenté ses appointements qui étaient de huit cents francs d'une fois autant, et à ses autres domestiques à proportion pour les mettre à découvert de toutes sortes de tentations. Vous m'avouerez, ma fille, que voilà un beau et noble changement (allusion peut-être encore à ce qui fut reproche à Novion) et dont une belle âme comme celle de ce magistrat est bien flattée. Madame

de Moussy, sa digne sœur, voyant sa dépense et sa table augmentées, lui donna l'autre jour pour douze mille francs de vaisselle d'argent toute neuve et ne veut pas que son frère la remercie, parce qu'elle dit qu'elle n'en a que faire et que ce n'est rien du tout. Franchement, ma fille, voilà ce que j'aime, voilà ce qui me touche jusqu'au cœur de voir des âmes de cette trempe, c'est faire un bon usage des richesses, c'est mettre la vertu au premier rang. J'ai cru que vous seriez bien aise d'avoir ces détails d'une famille que vous aimez. Je mandais aussi à madame de Moussy, qu'il fallait écrire au Roi, au Parlement, à la France, à tous les plaideurs, pour se réjouir de voir un tel

homme dans une telle place ». Madame de Sévigné donne à l'avance la formule, bien souvent employée dans la politique par nos voisins les Anglais, et moins appliquée chez nous que chez eux.

M. Chéruel (Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV) relève avec soin divers témoignages qui ne laissent aucun doute sur le caractère de Harlay, qui excluent les accusations de prévarication, d'avarice, de bassesse, d'hypocrisie, et de vol que nous verrons Saint-Simon accumuler contre ce magistrat. Colbcrt, Le ïellier, Coudé, Catinat, Lamoignon, font à l'envi l'éloge du Premier président. Louis XIV lui écrit le 22 mars 1677 : « Vos pères

ont servi l'État d'une manière qui suf firait à me répondre de la sincérité de votre joie pour un succès si important (la prise de Valenciennes), mais j'en suis assez persuadé par la connaissance de votre zèle pour mon service et pour ma personne. Continuez à marcher dignement sur leurs traces dans votre profession ». Harlay n'était pas un courtisan toujours courbé sous la volonté d'un maître. Il savait résister à des demandes illégitimes. En 1678, étant Procureur général, il s'opposa à ce qu'un magistrat, favori de Michel Le Tellier, le chancelier, fût reçu avant l'âge. Le chancelier dut céder et il écrivit à Harlay : « L'application que vous vous donnez pour l'observation

des ordonnances du Roi est fort à estimer et il est sans doute que rien n'est plus nécessaire pour le bien de la justice ».

Le marquis de Sourches, dans ses Mémoires , nous montre également Harlay bataillant pour que la souveraineté de Dombes ne fût pas constituée au profit des enfants du duc du Maine contrairement aux lois.

L'abbé de Rancé, réformateur de la Trappe, l'oracle vénéré de Saint-Simon, était en relations d'amitié avec Harlay. Il lui envoyait en 1683 son livre : De la sainteté et des devoirs de la vie monastique. Rancé lui écrivait : « Il n'y a point de choses au monde que je puisse désirer plus que votre approba-

tion ». Le 26 septembre 1689, Rancé exprimait à Harlay sa joie de le voir mis à la tête du Parlement ; il ajoutait : « Je vous avoue que ce sentiment est fondé non seulement sur l'attachement que j'ai à votre personne et à vos intérêts, mais aussi sur la part que je prends au bien de toute la France, de vous avoir dans une des principales places de l'État. Je ne doute pas que Dieu qui vous a donné tant de qualités qui vous distinguent du reste des hommes, ne vous fasse aussi la grâce de répondre à l'attente publique et à cette grande réputation que vous vous êtes si justement acquise ».

Guy Patin qualifiait Harlay d'homme de grand sens, fort exact, sévère, mais

un peu trop mélancolique (dans l'ancien sens, ce mot s'appliquait aux personnes atteintes d'une prétendue bile noire, qui les portait à la défiance et à la tristesse).

Le marquis de Sourches, dans ses Mémoires, le juge encore en ces termes: (( homme d'esprit, grand magistrat, et qui s'était fait un extérieur de censeur, conforme aux fonctions de la charge qu'il exerçait ».

Madame Dunoyer {Lettres historiques et g a Uni les) écrit que Harlay passait pour l'original de Tartuffe, et qu'il avait provoqué des rigueurs contre celle comédie. Elle aimait quanta elle, sa manière de parler laconique qui dit beaucoup en peu de choses. Elle ajoute

qu'on l'appelait Harlay-Quint (Harlequin) à cause du sérieux comique du magistrat, qui sans avoir jamais ri et sans changer de ton, disait les choses du monde les plus plaisantes.

Il résulte de tout ce qui précède que si Harlay eut des défauts, si certains des reproches que lui adresse Saint- Simon, notamment une servilité excessive pour les volontés du Roi, sont en partie fondés, il n'est pas exact de le représenter comme un personnage atteint et convaincu des vices odieux que Saint-Simon lui prête et qui dégraderaient à la fois le magistrat et l'homme.

Il faut rappeler un des traits de sa vie qui lui font le plus d'honneur.

En 1707 le Roi ayant envoyé à l'enregistrement du Parlement un grand nombre d'édits bursaux, Harlay comme Premier président, prononça une harangue très véhémente contre ces taxes nouvelles; il se plaignit de l'énormité des impôts, de la suppression des remontrances, de la nécessité de courber sans cesse la tête. Ce langage hardi n'était que trop justifié, par l'état de la France presque expirante sous les charges financières autant que sous les désastres de ses armées. S'il est vrai que le chancelier Voysin et le Roi mécontents de Harlay l'obligèrent, pour cette sortie généreuse, à donner sa démission, c'est un nouveau titre de louange pour ce personnage.

Nous aimons à opposer à ce que disaient du Président Harlay ses ennemis, ce joli portrait de l'abbé Legendre (Mémoires, livre I, p. 31) : « M. de Harlay, Procureur général et depuis Premier président, quoique sans mine ni prestance, avait un air qui imprimait de la crainte et du respect. C'était un petit homme d'un génie élevé, d'une grande intégrité, qui savait le droit public, nos mœurs et nos libertés, qui parlait avec gravité sans avoir rien de pédantesque. Tout sentait en lui son grand magistrat, hors peut-être un peu trop d'humeur; tous les hommes en ont plus ou moins, mais on convenait que M. de Harlay en avait beaucoup plus qu'un autre. On se plaignait

encore qu'il était sujet à se laisser prévenir et que difficilement il revenait de ses préventions ; quoiqu'il eût toujours le sourcil froncé, c'était un homme à sarcasmes qui ne pouvait retenir un bon mot, y allât-il de se brouiller avec son meilleur ami. Il disait librement à qui voulait l'entendre que Louis XIV par deux fois lui avait promis de le faire chancelier et que Louis XIV, autant de fois, ne s'en était pas souvenu. ))

La Bruyère, dans ses Caractères , parait avoir fait plus d'une allusion au Président de Harlay et l'avoir dépeint sans le nommer, s'il faut tenir pour bonnes les clefs de l'ouvrage de La Bruyère publiées à diverses époques.

On y lit, dans une page sur la Conversation (t. I, p. 225) : « L'on voit des gens brusques, inquiets, suffisants, qui bien qu'oisifs et sans aucune affaire qui les appelle ailleurs, vous expédient pour ainsi dire en peu de paroles et ne songent qua se dégager de vous ; on leur parle encore qu'ils sont partis et ont disparu. Us ne sont pas moins impertinents que ceux qui vous arrêtent seulement pour vous ennuyer : ils sont peut-être moins incommodes ».

Quand il parle de la Ville (t. I, p. 280), La Bruyère écrit : « Un homme de robe à la ville et un homme de robe à la Cour, ce sont deux hommes.

Revenu chez soi, il reprend ses mœurs, sa taille et son visage, qu'il y avait

laissés, il n'est plus si embarrassé ni si honnête ».

A propos des Grands, La Bruyère dit encore (t. I, p. 354) : « C'est une pure hypocrisie à un homme d'une certaine élévation de ne pas prendre d'abord le rang qui lui est dû et que tout le monde lui cède ; il ne lui coûte rien d'être modeste, de se mêler dans la multitude qui va s'ouvrir pour lui, de prendre dans une assemblée une dernière place afin que tous Vy voient et s'empressent de l'en ôter.... »

On assure que le Premier président de Harlay étant à Beaumont pendant les vacations, on lui apporta une somme de vingt-cinq livres que le Président de la Barois lui avait léguée ; il

se transporta à Fontainebleau où la Cour était alors et, par- devant un notaire royal, il renonça à cette somme au profit des pauvres. Les Clefs de La Bruyèrejtrouvent une allusion à ce fait dans ce passage des Caractères (Les Grands, t. I, p. 354) : « Aristarque se transporte dans la place avec un héraut et un trompette, celui-ci commence, toute la multitude accourt et se rassemble : « Écoutez peuple, dit le » héraut, soyez attentifs, silence, » silence ! Aristarque que vous voyez » présent doit faire demain une bonne » action. » Je dirai plus simplement et sans figure: quelqu'un fait bien, veutil faire mieux? que je ne sache pas qu'il fait bien ou que je ne le soup-

çonne pas du moins de me l'avoir appris ».

La Bruyère {Les Grands, t. I, p. 355) trace cette peinture qui, à notre avis, s'applique mieux à Harlay que les précédentes : (( Les meilleures actions s'altèrent et s'affaiblissent par la manière dont on les fait et laissent même douter des intentions. Celui qui protège ou qui loue la vertu pour la vertu, qui corrige ou qui blâme le vice à cause du vice, agit simplement, naturellement, sans aucun tour, sans nulle singularité, sans faste, sans affectation, il n'use point de réponses graves, sentencieuses, encore moins de traits piquants et satiriques; ce n'est jamais une bonne scène qu'il joue pour le

public, c'est un bon exemple qu'il donne et un devoir dont il s'acquitte, il ne fournit rien aux visites de femmes, ni au cabinet (rendez-vous à Paris de quelques honnêtes gens pour la conversation, Note de La Bruyère), ni aux nouvellistes, il ne donne point à un homme agréable la matière d'un joli conte. Le bien qu'il vient de faire est un peu moins su à la vérité, mais il a fait ce bien, que voudrait-il davantage?... »

Enfin dans les Jugements (t. II5 p. 93), La Bruyère écrit encore: « De même un homme de bien est respectable par lui-même et indépendamment de tous les dehors dont il voudrait

s'aider pour rendre sa personne plus

grave et sa vertu plus spécieuse; un air réformé, une modestie outrée, la singularité de V habit , une ample calotte n'ajoutent rien à la probité, ne relèvent pas le mérite, ils le fardent et font peut-être qu'il est moins pur et moins ingénu ; une gravité trop étudiée devient comique; ce sont comme des extrémités qui se touchent et dont le milieu est dignité, cela ne s'appelle pas être grave, mais en jouer le personnage : celui qui songe à le devenir, ne le sera jamais. Ou la gravité n'est point, ou elle est naturelle; et il est moins difficile d'en descendre que d'y monter. »

Le Premier président de Harlay fut toujours respecté par le Parlement

comme un des chefs les plus illustres qu'il ait eus à sa tête. Après sa retraite, quand le 6 mai 1707 son successeur Le Peletier fut installé, l'avocat général Portail prononça l'éloge du magistrat que la Cour perdait. Nous y lisons :

« Content de retracer par sa conduite aux yeux des juges l'image -presque effacée de l'ancienne magistrature et de susciter encore dans ce siècle, un exemple si rare de la noble et majestueuse simplicité de nos pères, quel généreux mépris ne faisait-il pas paraître pour ces hommes nouveaux, aussi dangereux par l'excès de leur luxe, que par l'obscurité de leur nom ! » Saint-Simon, au début de ses Mémoires (t. I, p. 137, édition Chéruel,

Hachette, 1873), a tracé un premier portrait de Harlay à propos de son procès contre le duc de Luxembourg, a Harlay, dit- il, était fils d'un Procureur général au Parlement et d'une Bellièvre... Issu de grands magistrats, Harlay en eut toute la gravité qu'il outra en cynique, en affecta le désintéressement et la modestie qu'il déshonora l'une par sa conduite, i'autre par un orgueil raffiné mais extrême et qui, malgré lui, sautait aux yeux. Il se piqua surtout de probité et de justice dont le masque tomba bientôt. Entre Pierre et Jacques il conservait la plus exacte droiture, mais dès qu'il apercevait un intérêt ou une faveur à ménager, tout aussitôt ii était vendu, II

était savant en droit public, il possédait fort le fond de diverses jurisprudences, il égalait les plus versés aux belles-lettres, il connaissait bien l'histoire et savait surtout gouverner sa Compagnie avec une autorité qui ne souffrait pas de réplique... ; une autorité pharisaïque le rendait redoutable par la licence qu'il donnait à ses repréhensions publiques; il n'y avait personne qui ne tremblât d'avoir affaire à lui... D'ailleurs sans honneur effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité qu'extérieure, sans humanité même, en un mot un hypocrite parfait, sans foi, sans loi, sans Dieu et sans âme, cruel mari, père barbare, frère tyran, ami uniquement de soi-même, méchant par

nature, se plaisant à insulter, à outrager, à accabler et n'en ayant de sa vie perdu une occasion. »

Pour l'extérieur Saint-Simon le peint ainsi : « Un petit homme vigoureux et maigre, un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants, perçants, qui ne regardaient qu'à la dérobée, mais qui, fixés sur un client ou un magistrat, étaient faits pour le faire rentrer en terre, un habit peu ample, un rabat presque d'ecclésiastique, et des manchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée de blanc, touffue mais courte, avec une grand'' calotte par-dessus. Il se tenait et marchait un peu voûté avec un faux air

plus humble que modeste, et rasant toujours les murailles, pour se faire faire place avec plus de bruit, et n'avan. çait qu'à force de révérences respectueuses et comme honteuses à droite et à gauche à Versailles.

» Consulté par le Roi sur la légitimation inouïe d'enfants sans nommer la mère, il fournit au Roi la planche du chevalier de Longueville qui fut mise en avant ». (On sait en effet qu'en 1672, le Parlement admit dans ces conditions la légitimation de Charles-Louis d'Orléans, fils adultérin de Charles duc de Longueville et de la maréchale de la Ferté.)

Harlay qui avait cent mille écus de retenue sur sa charge de Premier prési-

dent, reçut alors du Roi cinquante mille écus d'argent (t. I, p. 164), il fut toujours le défenseur des bâtards, et ce fut lui qui conseilla au Roi de leur donner un rang intermédiaire, entre les Princes du sang, qu'il ne fallait pas blesser, et les Pairs.

Saint-Simon accuse Harlay (t. I, p. 397) d'avoir trahi un dépôt à lui confié par son ami Ruvigny, huguenot, député de sa religion, que la Révocation de l'édit de Nantes avait forcé de s'exiler. Il aurait révélé ce dépôt au Roi, qui le lui aurait donne à titre de bien confisqué. Harlay pour se justifier aurait prétendu, selon Saint-Simon, que la révélation du dépôt avait déjà été faite à Louis XIV.

notamment par Barbezieux, quand il en parla. « Cet hypocrite de justice, de vertu, de désintéressement et de rigorisme, ajoute Saint-Simon, n'eut pas honte de s'approprier ce dépôt et de fermer les yeux et les oreilles au bruit qu'excita cette perfidie. »

A l'occasion de la retraite de Harlay, Saint-Simon (t. V, p. 166 et suivantes) a donné de ce personnage un portrait aussi frappant par la variété du ton que par la vie et l'originalité de l'ensemble. « Harlay, dit Saint-Simon, était un petit homme maigre, à visage en losange, le nez grand et aquilin, des yeux de vautour qui semblaient dévorer les objets et percer les murailles.

Toujours en robe mais étriquée, le dos

courbé, une parole lente, pesée, prononcée, une prononciation ancienne et gauloise et souvent les mots de même; tout son extérieur contraint, gêné, affecté, V odeur hypocrite, le maintien faux et cynique, des révérences lentes et profondes, allant toujours rasant les murailles, avec un air toujours respectueux, mais à travers lequel pétillaient l'audace et l'insolence, et des propos composés, à travers lesquels sortaient toujours l'orgueil de toute espèce et tant qu'il osait, le mépris et la dérision. Les sentences et les maximes étaient son langage ordinaire, même dans les propos communs; toujours laconique, jamais à son aise ni personne avec lui..., beaucoup d'esprit

naturel et fort étendu..., profond dans la science du droit, et, ce qui malheureusement est devenu si rare, du droit public..., une vivacité de repartie surprenante et toujours présente..., supérieur aux plus fins Procureurs dans la science du Palais..., un talent incomparable de gouvernement par lequel il s'était tellement rendu le maître du Parlement, qu'il n'y avait aucun de ce corps qui ne fut devant lui en écolier et que la Grand'Chambre et les Enquêtes assemblées n'étaient que des petits garçons en sa présence... Magnifique par vanité aux occasions, ordinairement frugal par le même orgueil, et modeste de même dans ses meubles et dans ses équipages pour approcher des mœurs

des anciens magistrats. C'est un dommage extrême que tant de qualités et de talents naturels et acquis se soient trouvés destitués de toute vertu et n'aient été consacrés qu'au mal, à l'ambition, à l'avarice, au crime... Superbe, venimeux, malin, scélérat par nature, humble, bas, rampant devant ses besoins, faux et hypocrite en toutes ses actions même les plus ordinaires et les plus communes; juste avec exactitude entre Pierre et Jacques pour sa réputation; l'iniquité la plus consommée, la plus artificieuse, la plus suivie suivant son intérêt, sa passion et le vent surtout de la Cour et de la fortune. »

On remarquera peut-être dans cette

admirable diatribe plus d'un trait qui se retrouveront plus tard dans le portrait que Beaumarchais tracera de Don Basile.

Les plaideurs ont vingt-quatre heures pour maudire leurs juges, Saint- Simon a la rancune plus tenace, et sa malédiction enragée ne connaît aucune borne à l'égard du Président qui ne lui a pas fait gagner ses procès. Cependant, si on lit avec soin les détails que Saint-Simon nous donne du caractère et des habitudes de Harlay, si on les analyse scrupuleusement, il est possible, en effaçant les teintes noires, volontairement ajoutées au modèle par un artiste passionné, de retrouver même là les traits véritables de cette

grande figure. Nous discernerons ainsi chez Harlay un esprit étincelant, une science consommée du droit et de toutes les matières qui s'y rattachent. Nous ne méconnaîtrons pas chez lui la modestie, la politesse, la simplicité dans la vie ordinaire, l'amour légitime des vieilles traditions et du bon langage, la finesse dans les affaires, la réserve vis-à-vis des grands, l'autorité légitime sur le corps qu'il présidait, la considération qu'il y avait gagnée, son équité habituelle et sa justice ordinaire pour les plaideurs. Nous n'avons pas d'ailleurs le dessein de rechercher si dans les accusations de Saint-Simon tout est faux, s'il n'y a pas une part de vérité dans certains de ses jugement-.

nous estimons en bloc qu'il a injustement méconnu plus d'une éminente qualité de Harlay et qu'il a démesurément grossi quelques-uns de ses défauts.

Saint-Simon rappelle (t. II, p. 219) que Harlay fut l'un des candidats pour les Sceaux en 1699, à la mort de Boucherat, mais que Pontchartrain fut alors nommé Chancelier. « Harlay avait eu deux fois la parole du Roi, la première quand étant Procureur général il donna l'invention du chaussepied de la légitimation du chevalier de Lorraine, la seconde, quand, étant Premier président, il inventa le rang intermédiaire pour les bâtards. L'affaire de M. de Luxembourg sur la pré-

séance le brouilla sans ménagement avec les Pairs, et outra M. de La Rochefoucauld qui se fit une application continuelle de le perdre dans l'esprit du Roi, et lui donna tant de coups (Testramaçon [longue épiée qui frappe d'estoc et de taille) qu'il vint à bout de ce qu'il désirait, a Aucun de nous, ajoute Saint- Simon, ne se cacha de lui nuire autant qu'il put et tous se piquèrent de faire éclater leur joie quand ils le virent frustré de cette grande espérance. Le dépit qu'il en conçut fut public et si extrême, qu'il en devint encore plus absolument intraitable et qu'il s'écria souvent, dans une amertume qu'il ne pouvait contenir, qu'on le laisserait mourir dans la poussière du Palais.

Harlay s'en plaignit au Roi, qui le paya de propos et de la commission de travailler à la diminution du prix du blé à Paris. Il fit semblant d'être content de cette coriandre [herbe aromatique qui fait bonne bouche) et n'en vécut pas moins en rage. Sa santé et sa tête à la fin en furent attaquées jusqu'à le forcer de quitter sa place, d'où il tomba dans le mépris après avoir aiguisé force haines. »

Ce récit nous paraît encore tenir du roman. Dangeau, plus véridique, écrit à ce sujet ce qui suit, à la date du 14 octobre 1699 : « M. le Premier président a eu une audience du Roi ces jours passés dans laquelle il lui a parlé

très naturellement sur la douleur qu'il

avait eue de n'être pas Chancelier et le Roi lui a répondu avec tant de bonté que le Premier président lui a dit en partant : c< Je servirai Votre Majesté » mieux que jamais et sans aucun cha- » grin ».

Le Roi, comme nous l'avons déjà vu. s'était d'ailleurs toujours montré généreux à l'égard de Harlay. Dangeau (7 février 1697) nous apprend qu'il lui donna en janvier 1697 « une gratification de vingt mille livres et qu'on croit que cette gratification deviendra pension, d'autant plus que la pension de vingt mille francs que le Roi donne aux ministres n'est appelée que gratifîcation ». L'invraisemblance du récit de Saint Simon apparaît si l'on remarque

que, lorsque Pontchartrain fut choisi comme Chancelier, Harlay ne songea nullement à prendre sa retraite, qu'il ne la demanda que huit ans après, et d'autre part, que Pontchartrain ayant exercé les fonctions de Chancelier jusqu'en 1714, Harlay n'eut pas l'occasion de poser de nouveau sa candidature, puisqu'il mourut lui-même en 1712.

L'allégation produite par Saint-Simon que Harlay serait tombé en enfance à la fin de sa vie nous semble également une fable.

Quand Saint-Simon fut reçu au Parlement en 1702, il lui fallut, dit-il, (t. III, p. 220), aller chez le Premier président de Harlay, qui l'accabla de respects, et ce fut en vrai magistrat qu'il

l'accueillit, sans rien trahir des sentiments que son ennemi lui prête gratuitement sans doute. En 1705, nous voyons encore (t. IV, p. 336), Harlay lever une difficulté dont il était le maître, dans une affaire que Saint- Simon avait à cœur de faire réussir. Le Premier président, comme le reconnaît Saint-Simon, partie par adresse, partie par autorité, facilita au profit de Cossé l'enregistrement par le Parlement de la Pairie de Brissac, que Saint Simon se vanta plus d'une fois d'avoir fait obtenir à Cossé, lequel d'ailleurs le paya d'ingratitude plus tard.

Saint-Simon reproche au Président de Harlay (t. V, p. 248), d'avoir pris

parti contre lui au cours d'un procès qu'il soutint contre madame de Lussan , relativement à ses droits du chef de sa sœur consanguine madame de Brissac dans la succession de son mari. On contestait le caractère privilégié d'une créance de Saint-Simon. Harlay aurait brusquement, et, sous la cheminée, inséré dans l'arrêt une clause particulière qui faisait en réalité perdre son procès à Saint-Simon . Saint-Simon avoue qu'il en parla au Chancelier, qui, tout son ami qu'il fût, n'y voulut rien entendre pour ne pas disputer avec le Premier président, plus profond que lui. Le grief de Saint-Simon contre Harlay nous semble encore imaginaire : le Parlement pouvait sans ini-

quité donner tort à un duc et Pair sur une pure question de droit civil et d'affaires , et Saint-Simon a mauvaise grâce à se plaindre de Harlay, car il finit par gagner ce même procès devant le Conseil du Roi.

Nous avons vu plus haut, quels éloges madame de Sévigné faisait de la sœur d'Harlay et quelle amitié elle lui portait. Saint Simon (t. VII, p. 130), annonce en ces termes sa mort :

« Madame de Moussy, grande dévote de profession, avec tous les apanages de ce métier et tout aussi composée que son frère, mourut sans enfant.

Elle avait toujours vécu avec feu son frère et son neveu dans une grande amitié et presque toujours logé avec

eux. Elle deshérita cependant son neveu sans cause aucune de brouillerie, qui fut bien étonné de trouver un testament qui donnait tout aux hôpitaux.

Elle était veuve du dernier Bouteiller. » Saint-Simon dit ailleurs (t. V, p. 171), « Madame de Moussy ne voyait guère Harlay, ni aisément ni familièrement, quoique dans le même logis. Il lui faisait souvent de telles sorties à table, qu'elle se réduisit à manger dans sa chambre ; c'était une dévote de profession, dont le guindé, l'affecté, le ton et les manières étaient fort semblables à celles de son frère ».

Quant au fils de Harlay, Saint-Simon reproche au Premier président de le traiter comme un nègre (t. V, p. 170),

(( C'était entre eux une comédie perpétuelle. Ils logeaient et mangeaient ensemble, et jamais ne parlaient que de la pluie ou du beau temps; s'il s'agissait d'affaires domestiques ou autres, ils s'écrivaient, et les billets cachetés, avec le dessus, mouchaient d'une chambre à une autre; ceux du père étaient impitoyables, ceux du fils, qui se rebéquait volontiers, très piquants; jamais il n'allait chez son père, qu'il ne lui envoyât demander s'il ne l'incommoderait point; le père répondait comme il eût fait à un étranger; dès que le (ils paraissait le père se levait, le chapeau à la main, disait qu'on apportât une chaise à Monsieur, et ne se rasseyait qu'en même temps que lui; au

départ il se levait et faisait la révérence. »

Le fils avait tout le mauvais du père, ajoute Saint-Simon, et n'en avait pas le bon : « un composé de petit maître le plus écervelé et du magistrat le plus grave, le plus austère et le plus compassé, une manière de fou, étrangement dissipateur et débauché; lui et son père s'étaient figuré être les parents du comte d'Oxford parce qu'il s'appelait Harley ». M. de Boislisle nous apprend qu'il s'agit de Harley, comte de Mortimer et d'Oxford, que ces Harley portaient les mêmes armes et se disaient originaires de la Franche-Comté, que les Harlay au contraire tiraient

leur origine d'un fief du Vexin fran-

çais, ce qui ne s'accorde pas avec l'opinion de l'abbé Moreri que nous avons rapportée.

(( Jamais, conclut Saint-Simon, race ne fut plus glorieuse en tous points, jamais tant de fausse humilité. Les aventures du Premier président avec le Harlequin de la comédie italienne et encore avec Santeul et bien d'autres ont été sues de tout le monde, ce serait trop de les rappeler ici, il y en aurait pour des volumes. »

L'aventure d'Arlequin et de M. de Harlay est retracée par Saint-Simon ailleurs que dans ses Mémoires de la manière la plus piquante.

Dans son journal, Dangeau annonce le 2 août 1688, la mort d'Arlequin à

Paris. (( On dit qu'il laisse cent mille écus de biens ; on lui a donné tous ses sacrements parce qu'il avait promis de ne plus monter sur le théâtre. »

Dans ses Additions au Journal de Dangeau, Saint-Simon raconte ce qui suit : « Cet Arlequin s'appelait le sieur Dominique, comédien plaisant et salé tout ce qu'il est possible et mettant du sien sur le champ et avec variété, ce qu'il y avait de meilleur dans les rôles; il était naturellement sérieux, studieux, il s'était rendu savant. Le Premier président d'Harlay qui se piquait de l'être, le rencontrant à la bibliothèque de Saint-Victor, lia avec peine conversation avec lui sans le connaître, et lui se retirant toujours par un respect

qui plut tellement au magistrat qu'il enfonça matière et trouva un homme très foncé et très modeste en même temps. Cela l'engagea à le prier de le venir voir, dont l'autre se défendit si longtemps que M. d'Harlay fut surpris, voulut savoir son nom et ne l'apprit qu'après plusieurs difficultés, également polies et assaisonnées. Le contraste du nom et de l'homme charma tellement M. d'Harlay, qu'il l'embrassa et lui demanda son amitié, et depuis ce temps-là jusqu'à la mort de ce rare acteur, M. d'Harlay le reçut toujours en particulier chez lui avec une estime et une distinction particulières. Le monde qui le sut prétendait qu'Arlequin le dressait aux grimaces

et qu'il était plus savant que le magistrat, mais celui-ci était aussi bien meilleur comédien que Dominique. »

Saint-Simon avait déjà parlé de Dominique dans une Addition au Journal de Bangeau, du 9 avril 1707 :

« C'était, dit-il, un arlequin excellent, mais hors du théâtre, un homme très savant et très sérieux et qui a eu un fils de même, qui est devenu capitaine d'infanterie et très bon ingénieur ».

Saint-Simon revient sur la connaissance que fît de Dominique le Premier président à la bibliothèque de Saint- Victor. Quand la connaissance fut bien liée, ajoute Saint-Simon, « le Premier président exigea que Dominique lui fît à huis clos quelques arlequinades, et

tout à coup saisi de belle humeur, il se prit à l'imiter et à faire à qui mieux mieux. Le bruit qu'ils firent tenta les valets de chambre de regarder par le trou de la serrure; on peut juger de leur surprise. Le fait est que depuis, toutes les visites de Dominique qui étaient toujours longues et savantes, finissaient avec le Premier président et lui, par quelque scène de comédie italienne dont les valets se donnaient la farce par le trou de la serrure. »

Le récit de Saint-Simon fait honneur à son imagination, mais il nous semble bien peu vraisemblable à cause même de plusieurs des détails qu'il donne; ce qui est certain, c'est que des relations amicales existaient entre

Harlay et l'artiste, et dans la mesure où Ton peut les comprendre elles font honneur à l'un et à l'autre. Le hasard rapproche quelquefois par la communauté des goûts, les hommes qui semblent le plus éloignés les uns des autres ; plus d'une fois les liaisons passagères de cette nature, limitées au partage d'une même étude ou d'un plaisir commun, ont amené des surprises extraordinaires quand le hasard venait à révéler la condition de deux personnes associées un instant par une circonstance particulière.

Saint-Simon fait allusion à une autre scène plaisante qui se produisit entre Santeul et Arlequin. Elle est rapportée dans un recueil de bons mots et d'anec-

dotes concernant Santeul et publié sous le titre de Santoliana. Le récit suivant nous peint au naturel le caractère, l'esprit et l'humeur comique d'Arlequin : a Arlequin Dominique ayant fait faire son portrait, voulut avoir des vers latins pour mettre au bas. Il savait que Santeul passait pour le poète qui en faisait le mieux, il fut le voir en habit ordinaire et il en fut mal reçu. Santeul tenant la porte de sa chambre entr'ouverte, lui fit brusquement et coup sur coup cent questions l'une après l'autre, savoir qui il était, pourquoi il venait, s'il avait quelque chose à lui dire, comment il le connaissait, de quelle part il venait et où il l'avait vu, et tout cela sans attendre

une réponse, après quoi il lui ferma la porte. Il concerta en lui-même comment il viendrait à bout d'un homme si brusque et ayant imaginé ce qu'il pouvait faire, il se retira, résolu d'y revenir en habit de théâtre. En effet, quelques jours après, s'étant mis dans sa chaise avec son habit de théâtre, sa sangle, son épée de bois, son petit chapeau et son manteau rouge qui le couvrait, il fut heurter à la porte de Santeul quoiqu'elle fût ouverte. — Qui est là? s'écria Santeul qui composait.

Dominique ne répondant rien, mais continuant de frapper de la même manière, Santeul qui avait demandé cinq à six fois : « qui est là ? » et qui

avait même dit « entrez », importuné

par le même bruit et ne voulant pas se lever de son siège, dit en colère : « Oh ! » quand tu serais le diable, entre si tu » veux î » Dominique ayant pris la balle au bond, jeta son manteau en arrière, prit son masque, mit son chapeau et entra brusquement. Santeul surpris, tendit les bras, ouvrit de grands yeux et se tint immobile, quelque temps, bouche béante, sans pouvoir rien dire, croyant effectivement que ce fût le diable. Dominique étant resté assez longtemps dans une posture qui répondait à l'étonnement de notre poète, en changea et commença à courir d'un bout de la chambre à Vautre en faisant mille postures. Santeul revenu de sa surprise, fit les mêmes tours dans sa

chambre. Dominique croj'ant que le jeu lui plaisait tira son épée de bois et allongeant et raccourcissant le bras lui donnait de petites tapes tantôt sur les doigts, tantôt sur les joues, tantôt sur les épaules. Santeul irrité lui tendait de temps en temps des coups de poing que l'autre savait esquiver fort adroitement. Ensuite Arlequin détachant sa sangle, et Santeul prenant son aumusse (fourrure en "peau de petit-gris dont les chanoines se couvraient parfois la tête, et quils portaient d'ordinaire sur le bras), ils se firent sauter l'un l'autre jusqu'à ce que celui-ci commençant à se lasser de cette comédie, lui dit :

« Mais quand tu serais le diable, si » faut-il que je sache qui tu es. — Qui

» je suis ? répondit Dominique , le » Santeul de la comédie italienne. — » Oh! pardi, si cela est, reprit Santeul, » je suis Y Arlequin de Saint-Victor ». Dominique leva son masque et ils s'embrassèrent l'un l'autre, comme les meilleurs amis du monde. Peu de temps après Dominique pria Santeul de lui faire des vers pour mettre au bas de son portrait, et Santeul s'en tint à ce seul, qu'il lui fit sur le champ : Casiigai ridendo mores. » Cette devise célèbre a été conservée de nos jours par plusieurs théâtres . Quant à l'aventure d'Arlequin et de Santeul, à leurs postures, à leurs sauts et à leurs jeux de corps, on peut rapprocher tout cela des excentricités que Saint-Simon prête

Portrait de Joseph BIANCONELLI dit Dominique ou Arlequin.

D'après la peinture de FERDINAND, gravée par N. HUBERT, qui se voit au cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale.

gratuitement à l'artiste et au Premier président de Harlay. Les deux scènes sont également plaisantes et elles offrent plus d'un point commun.

On voit que tout n'était pas solennel au siècle des grandes perruques.

Arlequin s'appelait en réalité Joseph Bianconelli dit Dominique; il charmait les spectateurs par sa gaieté et sa vivacité, il était dans la vie privée u n homme à l'aspect sérieux, au caractère mélancolique, aux mœurs pures et régulières.

Il était né à Bologne vers 1636, et il fut appelé en France en 1657, par le cardinal Mazarin, avec une troupe de comédiens italiens. Naturalisé Français en 1680, il reçut des honneurs de toute sorte ; Louis XIV fut le parrain de son

premier enfant, qui écrivit des comédies pour le Théâtre français et qui mourut en 1729, directeur des fortifications de la Provence et chevalier de Saint-Louis. Louis XIV traitait avec une faveur particulière Arlequin, et il lui faisait souvent des présents. Un jour, le Roi dit à un de ses serviteurs, qui faisait circuler un plat d'argent contenant des perdrix : « Donnez ce plat de perdrix à Dominique. — Sire, répondit le comédien, le plat en est-il aussi? » Le Roi sourit et lui en fit don. Une autre fois les comédiens français ayant prétendu que les comédiens italiens ne pouvaient jouer en français au détriment de leur privilège, Louis XIV fit venir Baron et Dominique pour

juger cette contestation. Baron parla le premier au nom des comédiens français; quand il eut achevé, Dominique ditauRoi : « Sire, comment parlerai-je?

— Parle comme tu voudras, répondit le Prince. — Il n'en faut pas davantage, reprit Dominique, j'ai gagné ma cause.»

— En vain Baron voulut réclamer, le Roi dit en riant qu'il avait prononcé.

Dominique mourut le 2 août 1688.

Le Mercure de France publia alors les vers suivants, sur la mort d'Arlequin :

Les plaisirs le suivaient sans cesse, Il répandait partout la joie et l'allégresse; Les jeuxavec les ris naissaient dessous ses pas ; On ne pouvait parer les traits de sa satire,

Loin d'oflenser elle avait des appas; Cependant il est mort, tout le monde soupire, Qui l'eût jamais pensé sans se désespérer Que l'aimable Arlequin qui nous a tant fait rire

Dût si tôt nous faire pleurer?

On s'explique par ce qui précède la sympathie que le Président de Harlay a pu témoigner à un personnage aussi original que Dominique.

Le marquis de Sourches dans ses Mémoires (t. II, p. 195), en annonçant la mort d'Arlequin, un des plus plaisants et des plus naturels comiques de son temps, ajoute : « Il était un des plus grands philosophes du monde, qualité bien opposée à celle de bouffon dont il vivait; aussi dès qu'il n'avait pas le masque sur le nez et qu'il n'était pas sur le théâtre, c'était l'homme le plus sérieux ».

Des ennemis de la famille de Harlay.

se plaisaient à appeler Dominique, llarlay-Quint. Jal dit à ce propos dans

son Dictionnaire de Biographie, Vo Arlequin : « On a imaginé que le cinquième des Harlay, Harlay-Quint, donna son nom à la marionnette. Ce Harlay, le beau François de Harlay de Chanvallon, était chansonné à Paris, à cause de ses mauvaises mœurs tout à fait indignes d'un archevêque et parmi les noms qu'on lui donna par allusion à son rang, dans la famille de Harlay on l'appela Harlay-Quint. Il ne donna donc pas son nom à Arlequin, mais d'Arlequin il reçut ce surnom. »

Le duc de Luynes dans ses Mémoires (t. I, p. 349), rapporte une anecdote du même goût, qui concerne le fils d'Achille III de Harlay : « On me contait, il y a quelques jours, à propos de

M. de Harlay, une plaisanterie qui lui avait été faite par M. le duc d'Orléans. M. le duc d'Orléans était accoutumé de badiner avec lui et lui reconnaissait, outre une grande naissance, beaucoup d'esprit et de talent. La place de Premier président était vacante, M. de Harlay la demanda et représenta à M. le duc d'Orléans que quatre de ses ancêtres avaient déjà rempli des places aussi considérables dans la robe. M. le duc d'Orléans qui savait que M. de Harlay.

encore jeune alors par son âge, l'était aussi par sa conduite et qu'il fallait un peu plus de sagesse et de gravité pour remplir la place qu'il demandait. « lui dit : Oh ! monsieur, cela ne se peut pas, cela ferait Arlequin (Iïarlay-Quint .

L'animadversion de Saint-Simon contre Harlay et les siens avait pour origine un ressentiment né des atteintes que le Président Harlay aurait portées en diverses circonstances soit à ses droits personnels, soit à sa fameuse dignité de Pair.

Saint-Simon lui reproche (t. VIII, p. 316) d'avoir préparé en 1694, lors du procès intenté par M. de Luxembourg contre les anciens Pairs, un projet qui réglait en forme de déclaration du Roi les transmissions contestées de la dignité de duc et de Pair. Ce projet excluait presque entièrement les femelles, mais avec cet appât aux ducs, il les assommait par l'établissement du grand rang des enfants naturels du Roi.

Saint-Simon dit encore que Harlay papegeait dès cette époque pour la place de Chancelier {visait à la place comme sur un jjapegeai, oiseau de carton ou perroquet placé comme cible au haut d'une perche).

Le projet préparé sur le rang des Pairs fut abandonné, mais Saint-Simon attribua à l'invention cauteleuse et hardie de Harlay, la situation privilégiée des bâtards du Roi, « qui, sans lui, auraient été les enfants de M. de Montespan ou peut-être des enfants trouvés dans l'impuissance de nommer père et mère ».

Saint-Simon l'accuse, en outre, d'avoir recherché la faveur du duc de La Rochefoucauld (t. VIII, p. 340) avec

lequel il était primitivement brouillé, et d'avoir dressé contre lui-même des articles avec lesquels il aurait été étranglé. Dans ce but Harlay serait arrivé à un raccommodement avec le duc de La Rochefoucauld, qui soutenait contre Saint-Simon devant le Parlement un procès relatif à son rang de duc et Pair et à la préséance.

Toutes ces questions de préséance, d'étiquette, de saluts, d'entrées et de sorties de l'audience, nous semblent bien puériles; Saint-Simon dit que ces choses (t. X, p. 432) sont poussées dans un excès d'orgueil et de vétille au dernier point par les Présidents de la Cour, il aurait pu ajouter, et par les ducs et Pairs. « On est honteux, écrit

encore Saint-Simon, de décrire ces misères et ces petites inventions de distinction et d'orgueil, mais on décrit par là le caractère qui les fait imaginer et exécuter ». Cependant il faut reconnaître, d'une part, que les monarchies engendrent fatalement ces sortes de rivalités, et que, d'autre part, dans ces conflits, au moins pour ceux du Parlement et des ducs et Pairs, Louis XIV, fatigué peut-être des incessantes réclamations des ducs, sut demeurer impartial et, autant qu'il le put, étranger à ces sortes de querelles. Saint-Simon au contraire faisait de ces détails l'occupation principale de sa vie, et l'on s'explique ainsi les sentiments hostiles qu'il a exprimes avec

tant de passion contre ceux qui s'opposaient à ses vues, notamment contre Harlay.

Nous avons indiqué que le Président de Harlay prit sa retraite en 1707. Saint- Simon estime que cette retraite ne fut pas volontaire, qu'elle eut pour cause le mécontentement causé par la philippique prononcée par Harlay, lors de la présentation au Parlement d'Édits bursaux , mais ce point ne semble guère établi. Saint-Simon lui-même reconnaît que Harlay fut ensuite reçu à merveille, caressé des ministres, fort bien traité par le Roi. Saint-Simon prétend aussi qu'il mena à Versailles son fils en laisse pour en faire son successeur, mais qu'ayant échoué il

retourna à Paris plongé dans le marasme; cette allégation bien invraisemblable, ne nous semble aucunement justifiée. Harlay a pu désirer le poste de Chancelier; ne l'ayant pas obtenu, il a dû se résigner, avec l'âge, à quitter les fonctions de magistrat qu'il avait si longtemps exercées sous divers titres.

S'il pensa à faire de son fils son successeur, son insuccès dans ses démarches ne dut ni l'étonner ni l'affliger outre mesure. Il mourut en 1712, à Paris, rue de l'Université, où il demeurait quand il n'était pas à Beaumont ou à Grosbois.

Les bons mots, traits d'esprit, reparties et brocards du Président de Harlay sont demeurés célèbre-.

Nous relaterons ce que nous avons trouvé dans Saint-Simon et ailleurs.

On nous pardonnera ces détails, car ils peignent admirablement le personnage, et, comme le dit Saint-Simon, il faut de temps en temps un conte pour délasser l'esprit. Nous ne garantissons pas d'ailleurs que tout ce qui suit ait été réellement dit par Harlay. En pareille matière comme en toute autre on ne prête qu'aux riches ; et il n'est point invraisemblable que les gens d'imagination vive, qui ne manquent pas au Palais, aient accru par leur tribut particulier le nombre de ces scènes spirituelles et plaisantes.

Saint-Simon (t. I, p. 137) dit qu'on

ferait un volume des traits du Prési-

dent de Harlay et tous d'autant plus perçants qu'il avait infiniment d'esprit naturellement porté à cela, et toujours maître de soi, pour ne rien hasarder dont il pût avoir à se repentir.

C'est dommage, écrit ailleurs Saint- Simon (t. I, p. 167), qu'on n'ait pas fait un Harlœana de tous les dits qui caractériseraient ce cynique et qui divertiraient en môme temps, et qui le plus souvent se passaient chez lui en public et tout haut en pleine audience. Nous citerons d'abord les exemples que Saint-Simon en rapporte (t. I, p. 1G8).

Montataire, père de Lassay. avait épousé en secondes noces une fille de Bussy-Rabutin, si connu par son His-

toire amoureuse des Gaules ; le mari et la femme étaient deux grands parleurs et on disait grands chicaneurs . Ils allaient à l'audience du Premier président. Il vint à eux à leur tour ; le mari voulut prendre la parole, la femme la lui coupa et se mit à expliquer son affaire. Le Premier président écouta quelque temps, puis l'interrompant :

« Monsieur, dit-il, est-ce là votre femme? — Oui, monsieur, répondit Montataire fort étonné de la question.

— Que je vous plains, monsieur \ » répliqua le Premier président haussant les épaules d'un air de compassion, et leur tourna le dos. Tout ce qui l'entendit ne put s'empêcher de rire. Ils s'en retournèrent outrés , confondus , et

sans avoir tire du Premier président que cette insulte.

Madame de Lislebonne, connue par son rang, sa considération, son crédit et celui de ses filles, alla un jour avec elles à cette audience, les réponses furent si cruelles qu'elles sortirent fondant en larmes de colère et de dépit.

Les Jésuites et les Pères de l'Oratoire sur le point de plaider ensemble, le Premier président les manda et les voulut accommoder. Il travailla un peu avec eux, puis les conduisant : « Messieurs , dit-il aux Jésuites, c'est un plaisir de vivre avec vous, et, se tournant tout court, aux Pères de l'Oratoire, et un bonheur, mes Pères, de mourir avec vous ». On remarquera a

finesse délicate et la profondeur réelle de ce jugement, il frappera d'autant plus l'esprit qu'on a vu bien souvent à la Cour de Louis XIV, des pénitents habituels des Jésuites qui suivaient leur direction pendant leur vie mondaine, ne vouloir mourir qu'avec le secours des Oratoriens ou d'autres religieux.

Saint-Simon répète ce mot (t. VI, p. 336) à l'occasion de la mort de M. le prince de Condé, qui, à son dernier jour, exclut un Jésuite son confesseur et fit appeler le Père de la Tour, de l'Oratoire.

Le duc de Rohan, sortant mal content de l'audience du Premier président, vif et brusque comme il était, l'avait

prié de ne le pas conduire, et après quelques compliments crut avoir réussi. Dans cette opinion, il descend le degré, disant rage et injures à son intendant qu'il avait mené avec lui.

Chemin faisant, l'intendant tourne la tête et voit le Premier président sur ses talons ; il s'écrie pour avertir son maître, le duc de Rohan se retourne et se met à complimenter pour faire remonter le Premier président: « Oh!

monsieur, lui dit le Premier président, vous dites de si belles choses qu'il nij a pas moyen de vous quitter », et en effet il ne le quitta point qu'il ne l'eut vu monter en carrosse et partir.

La duchesse de La Ferté alla lui demander l'audience et, comme tout

le monde, essuya son humeur. En s'en allant elle s'en plaignait à son homme d'affaires, et traita le Premier président de vieux singe ; il la suivait et ne dit mot. A la fin elle s'en aperçut mais elle espéra qu'il ne l'avait pas entendue, et lui, sans en faire aucun semblant, la mit dans son carrosse. A peu de temps de là, sa cause fut appelée et tout de suite gagnée, elle accourt chez le Premier président et lui fait toutes sortes de remercîments, lui humble et modeste se plonge en révérences, puis la regardant entre deux yeux : « Madame, lui répond-il tout haut et devant tout le monde, je suis bien aise qu'un vieux singe ait pu faire quelque plaisir à une vieille guenon » et de là, tout

humblement, sans plus dire un mot, se met à la conduire, car c'était la façon de se défaire des gens, d'aller toujours et de les laisser là d'une porte à l'autre. La duchesse de La Ferté eût voulu le tuer ou être morte ; elle ne sut plus ce qu'elle disait et ne put jamais s'en défaire ; lui toujours en profond silence, en respect, et les yeux baissés, jusqu'à ce qu'elle fût montée en carrosse.

Les gens du commun, il les traitait de haut en bas, et il ne se contraignait pas de dire à un procureur, à un homme d'affaires, que des gens de considération amenaient à son audience pour expliquer leur fait mieux qu'ils ne l'eussent fait eux-mêmes : « Taisezvous, mon ami, vous êtes un bel homme

pour me parler, je ne parle pas à vous ». On peut croire, après ces sorties, comme le reste se passait.

Il ne traitait guère mieux certains Conseillers. Les deux frères Doublet, tous deux Conseillers et dont l'aîné avait du mérite, de la capacité et de l'estime, avaient acheté les terres de Persan et de Croy dont ils prirent les noms. Ils allèrent à l'audience du Premier président; il les connaissait très bien, mais il ne laissa pas de demander qui ils étaient; à leur nom, le voilà courbé tout bas en révérence, puis se relevant, et les regardant comme les reconnaissant avec surprise : « Masques, dit-il, je vous connais », et il leur

tourna le dos.

Pendant les vacances, il était chez lui à Grosbois. (En 1701, il avait acheté de M. Villequier au prix de cent cinquante mille francs, cette terre qui avait appartenu autrefois à sa famille et le Roi lui avait donné à cette occasion cent mille écus.) Deux jeunes Conseillers qui étaient dans le voisinage l'y allèrent voir. Ils étaient en habit gris de campagne avec leurs cravates tortillées et passées dans une boutonnière comme on les portait alors. Cela choqua l'humeur du cynique, il appela une manière d'écuyer, puis regardant un de ses laquais : a Chassez-moi, lui dit il, ce coquin-là tout à l'heure qui a la témérité de porter sa cravate comme ces Messieurs ». Messieurs pensèrent

tomber en défaillance, s'en allèrent le plus tôt qu'ils purent, promirent bien de n'y pas retourner.

Le flegme narquois de Harlay ne se démentait jamais, et Saint Simon en donne un exemple à propos de Térat, Chancelier de Monsieur. (Addition au Journal de Dangeau du 11 avril 1693.) Le Premier président Harlay, dit-il, exécuteur testamentaire de mademoiselle de Montpensier, assistant à la levée du scellé avec Térat, Chancelier de Monsieur, qui était légataire universel, trouva sous sa main une chanson de Barbanson, premier maître d'hôtel de Monsieur, sur madame de Montauban et Térat, la plus plaisante du monde. Il la prit et la présentant

gravement à Térat : « Monsieur le Chancelier, lui dit-il, voilà un papier qui vous regarde ». Térat le prit avec révérence et ne l'eut pas plutôt ouvert en présence de beaucoup de gens qui étaient là avec intérêt de tout voir, que ce fut un scandaleux éclat de rire.

Saint-Simon (Fragment inédit tiré des pairs ecclésiastiques sur les Évoques comtes de Noyon nommés par Louis XIV, édition publiée par M. de Boislisle, t. VII, appendice 5), nous retrace une scène plus plaisante encore. Ce fut la vengeance du Président de Harlay à rencontre de l'Évoque de Noyon, François de Clermont-Tonnerre, bien connu pour son excessive vanité . Ce récit est aussi comique

que la meilleure scène d'une pièce de Molière. « Le Roi, qui s'amusait de l'Évêque de Noyon, lui fit une étrange querelle. Il était ami du Premier président d'Harlay et assez pour aller dîner souvent familièrement chez lui où ce cynique ne recevait personne à l'ordinaire. Un soir que M. de Noyon arrivait de Paris au souper du Roi, le Roi s'avisa par hasard de lui demander où il avait dîné. Il répondit : « Chez le Premier président. — Et fait-il bonne chère? dit le Roi. — Mais oui, Sire, répondit l'Évêque, une bonne petite chère bourgeoise. » Voilà le Roi à rire et à le faire répéter. La première fois que le Roi vit le Premier président, il le lui conta malicieusement. Harlay ne fît

semblant de rien devant le Roi. ni depuis. La petite chère ne l'eût point choqué; le cynique de la magistrature se piquait d'un extérieur simple et modeste et d'une table frugale des anciens magistrats, mais c'était le plus faux homme du monde en tout, le plus continuellement masqué et le plus suprêmement glorieux en tout genre, et la petite chère bourgeoise l'avait outré de dépit. A quelque temps de là, M. de Noyon ne se doutant de rien s'en va pour dîner chez le Premier président et renvoie son carrosse. Dès qu'il est annoncé, le Premier président rouge de colère, court à son chapeau et à ses gants, va gravement au-devant de lui, s'incline profondément et lui demande

D'ACHILLE III DE HARLAY. lil

ce qu'il lui plaît commander. M. de Noyon fort surpris d'une réception si nouvelle, lui dit qu'il vient dîner céans et qu'il ne sait ce qu'il en a avec ses compliments. « Dîner céans, Monsieur, » répondit humblement Harlay, tou- » jours se courbant, je n'ai qu'une petite )) chère bourgeoise convenable, Mon- » sieur, à unpetit bourgeois commemoi, » et nullement, Monsieur, à offrir à un » grand seigneur comme vous, pour le- » quel il faudrait d'autres préparatifs ». M. de Noyon sentit d'abord la marchandise : « Ah! Monsieur, lui dit- il, )) voilà une pièce que le Roi me fait, ça » n'est-il pas vrai? — Mais, mais, Mon- » sieur, interrompit l'autre; vous ne » dînerez pas céans. — Gomment, Mon-

» sieur, cela est sérieux? Vous vous mo- » quez de moi, et j'ai renvoyé mon car- » rosse. — Holà, holà, cria le Premier » président, vivement les chevaux à mon )) carrosse! Je suis honteux, Monsieur, » pour un homme comme vous que » vous entriez dans le carrosse d'un petit » bourgeois comme moi, mais ce serait » pis encore de s'en aller à pied». Bref, toujours inclinations sur inclinations profondes et toujours sans aucun autre mot : (( Vous ne dînerez pas céans » . Dès que le carrosse fut prêt et, sans s'être assis, le prélat eut beau dire et beau faire. le Premier président le conduisit au carrosse, l'y vit monter et partir. II. de Noyon, outré de cette rupture, s'en alla le soir conter au Roi sa chance.

qui en rit de tout son cœur et lui avoua sa malice, mais en même temps il lui promit de les raccommoder, et il les raccommoda en effet, cela se tourna en plaisanterie. La bourgeoisie tenait toujours au cœur du Premier président^ mais il n'osa plus rien montrer et M. de Noyon y fut depuis reçu à dîner et dans la familiarité accoutumée. »

Nous citerons encore un autre trait incisif que Saint-Simon rapporte avec sa verve ordinaire (t. IX, p. 321).

« Après avoir pris sa retraite, Harlay

loua une maison dont la muraille du

jardin était mitoyenne avec celui des

Jacobins du Faubourg Saint-Germain

mais dans la rue de l'Université, qui

n'était point à eux comme celles de la

rue Saint-Dominique et de la rue du Bac, où, pour les mieux louer, ils donnent des portes dans leur jardin et ces mendiants en tirent cinquante mille livres de rente. Harlay, accoutumé à l'autorité, leur demande une porte dans leur jardin. Il fut refusé. Il insista, leur fit parler et ne réussit pas mieux. Cependant on leur fit entendre qu'encore que ce magistrat, naguère si puissant, ne pût plus rien par lui-même, il avait un fils et un cousin conseillers d'État, auxquels ils ne pouvaient promettre de n'avoir jamais affaire, et qui sans se soucier de la personne pourraient bien par orgueil leur faire sentir leur mécontentement. L% argument d'intérêt esl le meilleur avec les moitiés. Ceux-ci

se ravisèrent. Le prieur accompagné de quelques notables du couvent, alla faire excuse à Harlay et lui dire qu'il était le maître de faire percer la porte. Harlay toujours lui-même, le regarda de travers, répondit qu'il s'était ravisé et qu'il s'en passerait. Les moines fort en peine du refus, insistèrent, il les interrompit et leur dit : « Voyez-vous, » mes pères, je suis le petit-fils d'Achille » de Harlay, Premier président du Parle- » ment, qui a si bien servi l'État et les » Rois et qui pour soutenir la cause » publique, fut traîné à la Bastille, où » il pensa être pendu par ces scélérats » de ligueurs ; il ne me convient donc » pas d'entrer ici, d'aller prier Dieu chez •» les gens de la robe de votre Jacques

» Clément » et tout de suite leur tourna le dos et les laissa confondus ».

D'autres écrivains que Saint-Simon nous ont conservé les mots humoristiques du Président de Harlay. Ils peignent si bien l'homme et son époque, qu'il serait fâcheux de les laisser dans l'oubli.

« Louis XIV, dit mademoiselle d'Auma\e[C ahiers de Mademoiselle cVAumalp, publiés par M. Hanotaux. p. 276), demandait au Président de Harlay, en 1709, s'il n'y avait rien de nouveau à Paris ; il répondit au Roi en style plus laconique que courtisan : « Sire, les » pauvres meurent, les riches prennent » leurs places et deviennent pauvres ».

Le Président de Harlay était gai-

lican, raconte l'abbé Legendre dans ses Mémoires. Il fut mêlé aux affaires de la déclaration de 1682. L'avocat Vaillant, parlait toujours de l'autorité souveraine du Pape. Il le reprit en disant qu'il prît garde à ce qu'il avançait; l'avocat répliqua : « In spiritualibus », Le Premier président répondit : « Etiam in spiritualibus Ecclesia non regitur auctoritatesed canone ».

Quand la fille de Mignard épousa M. de Feuquières, Harlay dit : « C'est un fort beau mariage, son père était fameux dans sa profession, elle ne Test pas moins dans la sienne ».

Un page malicieux, raconte madame Dunoyer, s'amusa un jour à attacher à la tenture de l'antichambre du Roi

la perruque de Harlay; quand le magistrat voulut s'avancer, elle resta en l'air : « Je ne croyais pas, dit-il au Roi, avoir l'honneur de saluer aujourd'hui Votre Majesté, en enfant de chœur ».

Le Cardinal de Noailles, dit M. de Boislisle (Appendice au tome XIV de son édition des Mémoires) présentait à l'enregistrement du Parlement des lettres de répit contre ses créanciers : « Ah ! Monsieur, s'écria Harlay, il ne faut pas qu'on se plaigne que vous faites banqueroute, ce serait d'un trop mauvais exemple, payez vos dettes, point tant de valets, point tant de dépenses ».

Sagonne, le fils de Mansard (de Bois-

lisle , idem) , venait le saluer après avoir manqué aux audiences de la Chambre pendant un an. Il répondit:

« Qui êtes-vous? — Je suis M. de Sagonne. — Ah! Monsieur, je ne vous reconnaissais pas, vous avez crû d'une toise depuis que je ne vous ai vu au Parlement ».

M. Loredan Larchey dans son opuscule intitulé : Les joueurs de mots, dit qu'un fils de financier récemment promu Conseiller, fut visiter M. de Harlay; comme il portait sa robe de mauvaise grâce, qu'il s'y embarrassait même de telle sorte qu'il pensa tomber, il le pria de l'excuser sur ce qu'il n'était pas encore habitué à ce harnoislà. « Monsieur, repartit le Premier pré-

sident, vous vous y accoutumerez, il y a des gens pour lesquels c'est un harnois toute leur vie ».

Il avait jugé cruellement le Cardinal de Noailles d'un seul mot (Albert Leroy, La France et Borne de 1700 à 1715, p. 470). Voyant ce prélat traverser la salle d'honneur de l'archevêché, M. de Harlay regarda ses armes ornées d'un grand chapeau, et s'écria: « Voilà un chapeau bien trop grand pour une si petite tète ». La tête était en effet fluette, le menton mince, le crâne étréci au physique. Harlay songeait également à l'esprit étroit du Cardinal.

Chamfort cite cette saillie de M. de Harlay: « Si Messieurs qui parlent, disait-il un jour à L'audience, faisaient

comme Messieurs qui dorment, Messieurs qui écoutent pourraient entendre ». On lui attribue encore cette réponse mordante à l'architecte Mansard, qui demandait une charge de Président pour son fils : « Monsieur, ne mêlez pas votre mortier au nôtre ».

Warée, dans ses Curiosités judiciaires, a rassemblé diverses boutades du Président de Harlay. Quand il fut élevé à la dignité de Premier président, le corps des Procureurs vint lui demander sa protection : a Ma protection, leur dit-il, les fripons ne l'auront pas, .les gens de bien n'en ont pas besoin ».

Un Conseiller au Parlement, dont

les ancêtres avaient porté la livrée, osa

paraître devant M. de Harlay, avec une culotte de velours rouge. Ce magistrat s'en aperçut et lui dit malignement : « Je ne suis pas surpris de vous voir cet habillement cavalier ; on aime les couleurs dans votre famille ».

On lui servit un brochet monstrueux qu'on avait pris dans une pièce d'eau de sa maison de Grosbois ; comme ce brochet dévorait beaucoup de carpes, il disait que c'était le Bourvalais des poissons. Ce Bourvalais était un célèbre traitant, qui fut condamné plus tard à la Chambre de Justice.

On parlait à M. de Harlay d'une cause dans laquelle il s'agissait d'un impuissant dont la femme demandait à être séparée : « Je prévois, dit 06

magistrat, que le mari gagnera son procès avec de mauvaises pièces ».

Un huissier dans un placet qu'il présentait à M, de Harlay, se qualifiait de membre du Parlement : « Oui, dit ce facétieux président, comme un poil de c... est membre de mon corps ».

Un fermier général des Postes était venu le solliciter pour une affaire, et lui racontait son procès avec beaucoup de volubilité : « Un moment, dit M. de Harlay, ce n'est point ici qu'il faut courre la poste ».

M. Roquette, évêque d'Autun, auquel on pouvait reprocher une prononciation affectée et des gestes maniérés, lorsqu'il prêchait, se plaignait à M. de Harlay que les officiers d'Autun avaient

quitté son sermon pour aller à la comédie : « Ces gens-là, répondit-il, étaient de bien mauvais goût de vous quitter pour des comédiens de campagne ».

Les Annales de la Cour et de Paris, publiées en 1711 à Cologne par Pierre Marteaux, nous font connaître encore quelques scènes où l'originalité d'esprit de Harlay se donna libre carrière.

En 1697, M. d'Argenson fut nommé lieutenant de police. Comme cette charge répondait au Parlement, il fut voir M. le Premier président de Harlay, quelques jours après en avoir été pourvu, pour lui demander l'honneur de sa protection. Ce magistrat qui a l'air grave et qui affecte de le paraître

encore davantage qu'il ne l'est dans le fond, le reçut de la manière qu'il a coutume de recevoir tout le monde. Il écouta son compliment sans sourciller et voyant qu'il avait fini, il ne lui répondit que ces trois paroles : sûreté, netteté, clarté. M. d'Argenson eût été bien surpris, s'il n'eût pas connu son caractère, il s'en retourna chez lui en méditant ce que ces trois paroles voulaient dire. Il ne lui fut pas difficile de le deviner. Il comprit tout aussitôt que par la première, il voulait dire qu'il eût soin de faire faire si bien le devoir au Guet qu'on n'entendit point parler de vol dans la ville ; par la seconde qu'il eût à tenir la main à ce que ceux qui étaient chargés du nettoiement des

rues, s'en acquittassent comme il faut, et par la troisième qu'il fît la même chose à l'égard de ceux qui doivent entretenir les lanternes.

Les mêmes Annales de la Cour parlent du fils du Premier président de Harlay en ces termes : « Le Roi dispose de la place de Conseiller d'État (vacante par le décès de Pussort) en faveur du fils du Premier président. Il était avocat général auparavant et comme il n'avait pas beaucoup brillé dans sa charge, son père en demandant l'autre pour lui, avait dit à Sa Majesté « que, s'il la sup- » pliait de la lui vouloir bien donner, )) c'est qu'il voyait qu'il n'était nulle- )) ment propre à être avocat général; » que, quand il lui avait acheté cette

)) chargeai lui avait cru quelque talent » pour l'exercer, mais que s'étant mépris » il serait bien aise de le pouvoir déchar- » ger avec honneur d'un fardeau qu'il » était incapable de porter ». On trouva ce compliment fort extraordinaire pour un homme d'esprit, comme le Premier président, et on se demanda les uns aux autres, si c'est qu'il fallait avoir plus d'esprit dans le Parlement que dans le Conseil, où l'on voit les plus belles affaires qu'il y ait dans le Royaume. »

De tous les plénipotentiaires que le Roi avait à Ryswick, M. de Harlay (le fils) était le moindre à ce qu'on prétend, en capacité, mais, comme il était le premier d'une autre façon,

c'est-à-dire par son rang et par les premières charges de robe qu'ont possédées ses ancêtres, il eut tout l'honneur du traité, ou du moins la plus grande partie.

Le Premier président avait un fils qui était aussi étourdi que son père avait l'air grave, car celui-ci ressemblait à proprement parler à ces deux courtisans dont M. de la Feuillade disait que, quand Sa Majesté voudrait boire à la glace, ses officiers du gobelet n'auraient quà mettre rafraîchir la bouteille entre les deux.

Dans un Recueil de Portraits et Caractères de 1703, publié par If. de Boislisle en 1897, on lit : « M. de Harlay, Premier président, n'a ni taille ni

mine avantageuse. C'est un véritable tartufe en tous sens, il a beaucoup d'esprit et remplit bien pour la capacité la charge de Premier président, excepté qu'il est trop formaliste, et désole tout le barreau par les assiduités incommodes qu'il exige de ceux qui le composent. Pendant les dernières années de la vie du défunt Chancelier, il affectait (comme les cardinaux qui aspirent à la tiare) d'être toujours moribond, dans la pensée de pouvoir occuper cette dignité. Ses harangues publiques ne roulaient que sur ses indispositions, mais depuis que M. de Pontchartrain a été choisi à son exclusion, il se porte fort bien. Il fait

régulièrement sa cour au Roi, dont il

a obtenu des bienfaits considérables.

Son humeur et sa mine pédantesque, lui ont attiré plusieurs petits chagrins à la Cour ou dans son hôtel, dont il se console en étant dans les bonnes grâces du Souverain. »

Nous trouvons encore dans les Mélanges de littérature et d'histoire, publiés en 1856, par la Société des bibliophiles français, des lettres de l'abbé Yiguier à M. d'Orbigny, qui nous fournissent certaines particularités intéressantes sur Harlay.

Lettre du 20 novembre 1699. — Le Roi a augmenté de deux mille écus la pension de M. le Premier président, pour le consoler de ce qu'il ne l'a pas fait Chancelier.

Lettre du i 0 janvier 1700. — Le Premier président étant allé voir le Roi, Sa Majesté eut la bonté de lui faire une espèce d'excuse de ce qu'il ne l'avait pas fait Chancelier et qu'il n'avait pu se dispenser de conférer cette dignité à M. de Pontchartrain, après les services qu'il lui avait rendus. M. le Premier président répondit, au Roi que ce n'était pas la dignité de Chancelier qu'il ambitionnait, mais l'honneur et la douceur d'être toujours auprès de Sa Majesté. Cela alla bien jusque-là, mais madame la duchesse (de Bourbon) qui est fort gaie et pleine d'esprit, et à qui la figure de M. le Premier président ne revient pas beaucoup, sortit de la chambre du

Roi en sautant, dansant et chantant :

C'est là Robin,

Le Turlupin, Qui n'aura ni sceau ni cire.

C'est là Robin,

Le Turlupin, Peut-on s'empêcher d'en rire .'

Le Turlupin Qui crève dans son pourpoint, etc.

Même lettre. — M. de Montmor, maître des Requêtes, épousa mademoiselle de la Reynie. Il fut fort maltraité par M. le Premier président lorsqu'il l'alla voir pour sa réception de maître des Requêtes; il lui dit : « J'ai ouï parler d'un Montmor qui est dans les galères, est-ce là une école de jurispru deiice? Est-ce aux galères que vous avez étudié le droit? Je vous recevrai.

sur la loi ». M. le Chancelier, à qui M. de Montmor s'en est plaint, a trouvé cela fort mauvais.

Nous avons déjà parlé du fils du Président. Saint-Simon écrit à ce propos (t. XIV, p. 85) : « Le fils devint Conseiller d'État. Il mourut en 1717 avec l'acclamation publique d'en être délivré. Il courait après les sentences qui toutefois ne coulaient pas de source, et les bons mots de son père qu'il rappelait tristement ». Saint-Simon le qualifie de mauvais comédien forcé, gros joueur par air, chasseur par faste magnifique, en singe de grand seigneur. Il se ruina autant qu'il le put avec un extérieur austère, un fond triste et sombre, une humeur

insupportable et pourtant aussi parfaitement débauché et aussi ouvertement qu'un jeune académiste ». Saint- Simon prétend que le père et le fils se détestaient parfaitement l'un et l'autre, que le ver rongeur du fils était de n'être rien. La fille unique de ce dernier épousa le dernier fils du duc de Luxembourg, dont le Premier président était l'àme damnée, et ce fils devint maréchal de France, ajoute Saint-Simon qui conclut en ces termes : « Le fils du Président de Harlay mourut comme il avait vécu; il avait une bonne et nombreuse bibliothèque, avec quantité de manuscrits sur diverses matières. 11 les donna à Chauvelin, depuis Garde des Sceaux, qui en

sut faire un échelon à sa fortune, et, parce qu'il était rien moins que dévot, il lui donna aussi tout ce qu'il avait de livres de dévotion, et le reste de sa bibliothèque aux Jésuites. Il n'avait au plus que soixante ans et se plut à ces legs ridicules, »

Dangeau (Journal du 23 juillet 1717) nous apprend également qu'il laissa beaucoup de manuscrits très curieux et la plupart faits par son père, en jouissance à M. Chauvelin durant sa vie. Après sa mort ces manuscrits devaient être remis à la grande bibliothèque.

La Bibliothèque nationale possède une quantité considérable de papiers du Président de Harlay (Anciens Fonds

Saint- Germain, Français et autres). Il y a là une collection de documents relatifs à l'histoire religieuse, politique, administrative, diplomatique et littéraire des xvie et xvne siècles, des mélanges de toute nature, des correspondances variées et des travaux étendus de Harlay sur toutes les questions qui intéressaient l'Etat. On y remarque spécialement de nombreux écrits sur la religion, sur le clergé, sur les rapports avec le Saint-Siège, sur les réformes législatives de Louis XIV, sur l'excommunication, sur les duels, etc.

M. Louis Auvray, dans la Revue des bibliothèques (numéro d'août 1S95) nous a donné un inventaire sommaire d'une collection de Harlay sur diverses

matières ecclésiastiques, politiques, etc. Elle nous révèle les études étendues auxquelles se livrait Harlay et la part prépondérante qu'à raison de sa science il devait prendre aux Conseils du Roi dans les questions les plus importantes de son temps.

La correspondance de Harlay a été réunie dans vingt-sept volumes, qui portent les numéros 17 413 à 17 439 actuellement du Fonds français; elle comprend beaucoup de lettres adressées à Harlay, mais peu de lettres émanées de ce personnage. Pour faire juger Harlay nous donnerons quelques extraits de ces documents curieux. On y verra avec quel scrupule Harlay se

préoccupait de la légalité des mesures

qui étaient sollicitées de lui, et avec quel zèle il savait au besoin défendre les prérogatives du Parlement, comme soutenir les droits de l'autorité Royale. Louis XIV avait fondé à Paris, en 1656, un hôpital général qui devait fournir du travail aux gens valides et sans ouvrage. Des dispositions très sévères telles que la peine du fouet, du carcan, des galères, avaient été prescrites contre ceux qui continueraient à mendier. Toutefois la mendicité ne put jamais être supprimée. Le 13 avril 1685, un nouvel Edit ordonna la création d'ateliers publics à Paris, frappa de diverses peines, a ceux qui par fainéantise et dérèglement ne voulaient pas se servir utilement pour eux et pour leur

patrie des forces qu'il avait plu à Dieu de leur donner ». Les mendiants valides, qui n'étaient pas nés à Paris, furent contraints d'en sortir sous les peines ci-dessus ; quant aux mendiants valides de Paris, il leur était enjoint de s'enrôler à l'Hôtel de Ville pour les ateliers qu'on leur indiquerait. Le lieutenant du Châtelet avait le droit de les condamner en cas de refus, à la prison, au fouet, aux galères, au carcan. Ces mesures donnèrent lieu à des abus.

La lettre suivante écrite par Harlay le 14 janvier 1687 est relative à des faits de cet ordre.

« Monsieur, le sieur de la Mote ayant amené de Châlons, les hommes, dont

les noms sont marqués d'une croix dans l'acte que je joins à cette lettre, pour être conduits aux galères sans aucune condamnation et sayis autre formalité que celle que vous verrez contenue dans cet acte, je vous supplie de vouloir bien informer le Roi de sa qualité et de me prescrire ce qu'il plaira à Sa Majesté que l'on fasse de ces misérables, d'après la bonté et la justice du Roi. Je ne puis pas me persuader que l'intention de Sa Majesté ait été de livrer ses sujets, par la déclaration du mois d'octobre dernier, à des officiers qui agissent de cette sorte et que l'on envoyât aux galères des gens qui ne sont convaincus, ni par des témoins ni par leurs interrogatoires, ni con-

damnés par un jugement. Je connais et hais plus que personne l'abomination de ces gueux valides et fainéants et je ne suis pas persuadé que l'on puisse les punir trop sévèrement et sur une procédure trop courte, mais on peut procurer ce bien général dans le Royaume, sans blesser la justice qu'un grand nombre de malheureux a sujet d'attendre de la bonté du Roi. Je profite encore de cette occasion particulière pour vous représenter la nécessité qu'il m'a toujours paru qu'il y avait d'expliquer la manière en laquelle il plaît au Roi que la déclaration du mois d'octobre sera exécutée, et de régler les officiers qui devront connaître et les formalités des instructions et des

jugements qui interviendront sur ce sujet; j'attendrai les ordres qu'il vous plaira m'envoyer sur le fait particulier, et, si le Roi ordonne que ces misérables soient conduits aux galères en cet état et sur cet acte, je vous supplie de m'en envoyer un ordre par écrit pour ma décharge. Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

)) I1ARLAY. ))

La lettre du 10 juin 1687, qu'on va lire, a été adressée probablement au Chancelier. Harlay, alors Procureur général, y signale la difficulté grande de punir une tentative de concours à l'évasion de France, de quelques femmes

protestantes et il montre sa répugnance à réclamer contre les auteurs de ce prétendu délit les peines cruelles édictées par le Roi.

« Monseigneur, le Roi a ordonné par sa déclaration du 7 mai de l'an 1686, que ceux qui contribueraient directement ou indirectement à l'évasion hors du Royaume, de ses sujets nouvellement convertis ou de ceux qui feraient encore profession de la religion prétendue Réformée, seraient condamnés aux galères pendant leur vie. Un patron de barque et son matelot ont été arrêtés à la Rochelle et condamnés à cette peine pour avoir fait marché avec quelques femmes nou.

vellement converties de les mener à bord d'un vaisseau anglais qui était à l'ancre près de l'Ile de Ré, et de les avoir reçues dans leur barque dont elles sortirent sur l'avis qu'elles eurent qu'on allait la visiter, et revinrent à la ville de la Rochelle. Comme on doute si c'est le cas porté par la déclaration du Roi, parce que ces femmes ne sont point sorties du Royaume par cette voie, je vous supplie très humblement, Monseigneur, de me faire savoir la véritable intention de Sa Majesté sur ce sujet et si le dessein de ceux qui voulant s évader n'ayant point eu de succès, on peut prononcer cette peine dans toute son étendue contre ceux qui ont tâché d'y contribuer. Je suis avec res-

pect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

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