‹ Achille III de Harley, premier président du Parlement de Paris, sous le règne de Louis XIVChapitre 5 sur 5 · HARLAY · texte numérisé non relu

HARLAY

Une autre lettre, sans date, écrite probablement vers la même époque que la précédente, est encore relative aux tristes conséquences de la Révocation de l'Édit de Nantes, spécialement à la sortie du Royaume des religionnaires et à la confiscation de leurs biens.

« Monseigneur, après avoir pensé à

ce que vous me fîtes l'honneur de me

dire mercredi dernier, touchant l'ordre

que le Roi a donné pour faire sortir du

Royaume tous les sujets qui y font

encore profession de la Religion pré-

tendue Réformée et de la confiscation que Sa Majesté veut ordonner de leurs biens, il ne m'est rien venu dans l'esprit sur ce sujet que ce que je vous ai expliqué d'abord et que vous m'avez ordonné d'écrire. Personne ne sera surpris qu'un Prince aussi pieux et aussi sage qu'est le Roi veuille consommer entièrement ce grand ouvrage de la réunion de tous ses sujets dans la véritable religion et que Sa Majesté oblige à sortir du Royaume un petit nombre d'opiniâtres qui feraient encore voir des restes de cette hérésie que le Roi aura entièrement étouffée. Mais comme des officiers qui passent toute leur vie dans l'obligation d'étudier et de suivre les lois, sont obligés de cher-

cher dans leurs dispositions, les fondements des avis qu'ils prennent, je ne vois pas qu'ils puissent regarder comme un crime la sortie hors du Royaume d'un homme que Von oblige d'en sortir ; je ne crois pas que ces juges puissent prononcer la confiscation de biens ni aucune peine pour une action qui n'a rien de volontaire de la part de celui qui paraît plutôt la souffrir que la commettre. Que si le Roi avait trouvé bon de révoquer par une déclaration la liberté que l'article 12 de l'Édit du mois d'octobre 1685 a laissée à tous ses sujets de vivre dans la profession de la Religion prétendue Réformée et d'ordonner à tous ceux qui voudront continuer dans cette

erreur de sortir du royaume dans certain temps, cette peine quoique grande ne pourrait être regardée que comme un effet de la clémence aussi bien que de la justice du Roi, et le bannissement perpétuel auquel ils se condamneraient volontairement leur ferait perdre leurs biens dans les règles de la justice. »

Une lettre du 20 novembre 1688 est adressée par Harlay, Procureur général, à M. d'Egen, syndic de la Faculté de théologie de Reims ; on y remarque le soin avec lequel le magistrat veillait à l'enseignement de la déclaration de l'assemblée du clergé de 1682. Il signale en outre l'appel qu'il a interjeté comme d'abus, à raison de l'excommunication prononcée par le Pape contre le mar-

quis de Laverdun, ambassadeur de France à Rome.

« Monsieur, j'ai reçu le nom que vous avez pris la peine de m'envoyer du professeur en théologie qui doit enseigner cette année les propositions présentées au Roi en l'an 1682 par les députés du clergé de France, et je vous prie de lui donner avis que je désire, suivant l'Édit du Roi donné en cette même année, voir dans quelque temps les cahiers qu'il donnera sur cette matière. Après cela, monsieur, je crois être obligé de donner part à votre Faculté de théologie, de ce qui s'est passé dans l'Université de Paris au sujet de l'appel que j'ai été oblige d'interjeter au futur Concile; je vous

prie de lui en présenter les actes de ma part, comme une marque de l'estime que j'ai pour elle, et de l'assurance où je suis de l'affection qu'elle a pour le service du Roi et de ses bons sentiments pour maintenir les droits de l'Église gallicane et les libertés du Royaume. Je crois devoir ajouter que l'Université de Poitiers ayant vu ce qu'a fait celle de Paris, a d'elle-même pris résolution d'adhérer à cet appel et m'en a envoyé un acte que j'ai présenté au Roi qui l'a reçu avec beaucoup d'agrément. Je suis, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. »

Les lettres du 11 mai et du 23 mai 1703 qui suivent sont écrites par llar-

lay, devenu Premier président, au Chancelier Pontchartrain. Elles ont pour objet un bref de Clément XI, promulgué le 12 février 1703, par lequel le Souverain Pontife avait condamné le livre du Cas de conscience. Le Parlement estima que les clauses de ce bref ne permettaient pas de le recevoir en France. A la suite de cette correspondance et d'incidents de toute nature, Louis XIV demanda au Pape, contre les Jansénistes, des déclarations plus formelles, mais rédigées de telle façon qu'elles pussent être admises dans son Royaume.

Un projet fut soumis par Rome au Roi, et par lai à Harlay et au Parlement ; il fut approuvé, et le Pape publia une

nouvelle bulle, dite : Veniam Domini, que le Parlement enregistra le 4 septembre 1705. Harlay écrivait au Chancelier le 11 mai 1703 : « Ayant appris par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et parce qu'il vous plut de me dire hier, ce que le Roi désire de notre service, j'ai prié M. l'Avocat et M. le Procureur général de prendre la peine de passer au logis où je demeure, je leur ai expliqué les ordres que j'avais reçus et la manière en laquelle il me paraissait que nous devions procéder pour y obéir. La première chose à faire de notre part, est de supposer des lettres patentes du Roi sur le Rref du Pape du douzième de février dernier, avec la liberté d'y

apporter par l'arrêt d'enregistrement les modifications convenables. Ces lettres envoyées à M. le Procureur général et examinées à la manière accoutumée avec messieurs ses collègues, seront apportées à la Compagnie et les modifications qu'ils auront estimées nécessaires, expliquées verbalement par M. l'Avocat général et laissées sur le bureau avec des conclusions. Après en être convenus ensemble, ils m'ont promis de me les donner lundi après dîner. Supposant ces deux pièces arrêtées et reprenant notre procédure, je donnerai ces lettres, le Bref et les conclusions à un Conseiller pour en faire son rapport et en même temps je

ferai arrêter dans la Compagnie par

lo4 VIE ET ESPRIT

quatre Conseillers clercs et laïcs. Peutêtre quelques-uns de messieurs les Présidents, s'assembleront au logis pour les examiner, ainsi que nous l'avons fait à l'occasion des facultés de quelques Légats et autres. Dans cette assemblée, je ferai ce qui dépendra de mes soins pour disposer les esprits à entrer dans les sentiments qui nous auront été proposés et pour prévenir les difficultés qui s'y pourraient rencontrer et particulièrement dans la délibération qui serait prise le lendemain par la Grand'Chambre assem blée. Et pour exécuter enfin toutes nos suppositions, je dresserai un projet d'arrêt, tel que penserai nécessaire ou plutôt le moins mauvais qu'on pourra

imaginer sur un Bref aussi mauvais et aussi contraire à nos mœurs qu'est celui-ci et dont on peut tirer des conséquences pernicieuses à l'avenir pour le service des Rois que nous ne verrons pas, si Dieu plaît, mais auxquels le Roi notre maître est au moins obligé de conserver les armes dont le Grand Roi Henri, son aïeul, s'est servi aussi heureusement pour se mettre en état de lui transmettre la couronne qu'il n'aurait pas si Von avait laissé faire les Papes, le Roi d'Espagne et ses prop?*es sujets révoltés. Après cette marque de notre obéissance, je dirai encore qu'il vaudrait mieux demeurer comme nous sommes sans lettres du Roi sur un tel Bref et me laisser faire ou au moins

arrêter de bonnes remontrances et les laisser dans les registres du Parlement, afin de montrer à la postérité et plus encore à nos Rois qui viendront, que l'on conserve sous le règne de notre Maître, les droits du Royaume, l'indépendance de nos Princes et la liberté de la Nation qui recevront une grande atteinte en cette occasion, de quelque manière que l'on puisse tourner ces actes, s'il y a des lettres patentes. Si je n'avais pas bien pris votre sens, vous aurez la bonté de me redresser, et s'il n'y a rien de contraire à réordonner, vous aurez ce que nous devons faire suivant ce projet, avant la fin de la semaine prochaine. »

Lettre du 23 mai I 703. — « La lettre

que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, la liberté de son style et la fermeté du caractère pourront me rassurer de l'appréhension que m'a donnée le retour de la fièvre qui vous tourmente, mais je connais trop la grandeur de votre courage et de votre zèle pour dissiper aussi aisément ma crainte et la durée seule de votre mal serait un grand malheur. Je prie Dieu de tout mon cœur, qu'il veuille vous en délivrer bientôt ; je l'espère de la bonté de votre tempérament, et le souhaite au moins autant qu'aucun de vos proches le peut faire et sentir dans toute son étendue, avec le véritable intérêt que j'y ai. Je vous envoie, comme j'avais compté de le faire aujourd'hui, le projet

d'arrêt que je lus au Roi dimanche dernier. Comme j'avais lu d'abord à Sa Majesté le projet de remontrance et de conclusions où Messieurs les gens du Roi avaient bien voulu marquer légèrement combien des modifications étaient inutiles contre un Bref aussi mauvais dans la substance qu'était celui dont il s'agissait, je fus obligé de dire au Roi que cette pensée venait de moi et que comme il la verrait beaucoup plus étendue avec les raisons qui y servaient de fondement, je mériterais bien mieux gueux une réprimande plus forte. Je la reçus donc et pris la liberté de répondre qu'il n'y avait de bon dans notre ouvrage que cette remarque et, après que le Roj

m'eût dit, que si, nonobstant cette considération, il nous envoyait des lettres, il ne voulait pas que nous les rendissions publiques, je lui répondis que j'espérais qu'il ne nous en enverrait pas quand il y aurait fait l'attention que la chose méritait et que la sûreté de sa maison et le bien de l'État désiraient et attendaient de sa prudence. Enfin j'osai l'assurer qu'il n'y avait que des gens aveuglés par l'ambition, ou par l'ignorance et peut-être par tous les deux ensemble qui pussent être d'un avis contraire. Le Roi me dit ensuite que j'avais bien deviné que des modifications seraient désagréables à Rome et que le Nonce lui avait écrit la veille pour nous ôter la

liberté de le faire. Je répondis que cette conduite découvrait bien claire ment le principe qui les faisait agir et que, si nous étions assez malheureux pour voir prendre à Sa Majesté une telle solution , nous n'avions plus qu'une chose à faire, dont il n'était pas question présentement, que je me contenterais de lui faire lire ce que je croyais que son service et le bien de l'État attendaient de moi, que je ne désirais pas me parer d'une telle chose, mais que j'espérais qu'elle lui servirait pour prendre un bon conseil en la matière. Il me demanda ensuite ce que deviendrait donc le Jansénisme et que ces gens triompheraient de tous côtés, je lui répondis que cela pouvait

être et qu'il y fallait mettre ordre, sans ruiner les fondements principaux de la Monarchie, qu'il avait des évêques et des officiers, et qu'il pouvait faire agir les uns et les autres contre cette indiscrétion et ces entreprises si elles étaient véritables. Il finit ensuite en me disant qu'il y fallait penser et que les quinze jours où il y aurait tant de fêtes n'étaient pas trop longs pour y prendre une bonne résolution, qu'il me renverrait quérir ensuite et qu'il verrait ce qu'il ferait. Je prie Dieu que Sa Majesté y prenne en effet un bon conseil; il ne lui peut venir que de vous, mais il faudrait être bien téméraire pour répondre du succès et, s'il était contraire à nos désirs, il me semble que je

n'aurais plus a/faire en ce monde ; il y a longtemps que je nai rien qui me tienne au cœur que le paiement de mes dettes. Je finis par des vœux très ardents que je fais pour votre santé qui nous est encore plus nécessaire dans cette conjoncture ; j'en souhaite le rétablissement pour le Roi, pour l'État, je le souhaite pour vous et j'ose dire pour moi du meilleur de mon cœur. »

Nous terminerons ces extraits, en reproduisant, à titre d'exemple, de la manière d'écrire et de penser de Har lay, un mémoire qu'il composa pour Louis XIV, sur un projet de Bulle que le Pape avait communiqué à ce Prince afin de mettre un terme à certaines con-

troverses des Jansénistes. On y remarquera le ton ferme du magistrat et sa défense vigoureuse de l'Église Gallicane et de la souveraineté du Prince.

« Si ceux qui ont dressé sous les ordres du Pape la Constitution dont il s'agit, y avaient fait la mention que méritaient les offices, le zèle avec lequel le Roi a bien voulu la demander, l'on ne pourrait assez en louer la forme et la substance. Quoique cette omission puisse faire quelque peine, et plus encore après l'exemple de la justice que le Pape Alexandre VII avait donné à l'égard de Sa Majesté dans la Constitution de l'année 1665 touchant le Formulaire, il ne serait pas juste de refuser à la dite Constitution les éloges que

méritent la sagesse et la modération avec lesquelles on la dressée. Elle vient d'une Cour qui a rarement omis de -profiter des occasions qui se sont présentées d'avancer et d'étendre ses prétentions, surtout lorsque tant de gens, par défaut de connaissance ou par des intérêts particuliers, se sont trouvés si disposés à donner à la seule personne du Pape le ])ouvoir que Dieu n'a donné qu'à son Église entière lorsqu'elle est assemblée en son nom dans un Concile universel, ou réunie au chef visible qu'il lui a donné sur la terre lorsqu'elle accepte séparément les décisions qu'il a prononcées. Et Ton peut môme dire que le Pape a surpassé par sa Constitution les espérances qu'il

en avait voulu donner dans le projet que Sa Sainteté avait eu la déférence pour le Roi de lui communiquer, lorsqu'au lieu des termes : « Ad obedientiam sedi apostolicse débitant » et de ceux employés dans la suite du dit projet : « Ail obedienza donata alla sede aposto- » lica », on ne s'est servi dans la bulle que de ceux-ci qui conviennent davantage à nos mœurs : « Obedientise quœ » apostolicis constitutionibus debetur, » obsequioso silentio minime satisfîeri ». En effet ces Constitutions ayant été acceptées par l'Église de France sont devenues par l'union de ces puissances des décisions de foi qui assujétissent tous les fidèles à captiver leur intelligence sous leurs décisions, au lieu que

si elles n'avaient été prononcées que par le Pape, elles obligeraient seulement à n'avancer aucune chose qui y fût contraire. Il sera bien aisé à des personnes aussi éclairées que le sont celles qui peuvent avoir part à l'expédition des lettres que le Roi voudra donner pour sa publication et exécution dans le Royaume, lorsque le clergé en aura fait l'acceptation d'une manière légitime et canonique, d'y insérer les termes qui paraissent nécessaires pour conserver à cet égard les anciennes maximes qui y sont observées depuis si longtemps, sans que l'on puisse d'un coté en tirer aucune conséquence contre nous dans la suite des temps, ni que l'on en puisse prendre présentement à

Rome le moindre sujet de s'en offenser ni de s'en plaindre. »

Nous ne voulons pas multiplier ces citations; ce qui précède suffît pour donner une idée du caractère de Harlay et de son rôle dans les questions les plus délicates de son siècle. Avec lui la famille de Harlay conserva et accrut l'éclat dont elle brillait déjà.

Quelle fut la destinée de cette famille après la mort du fils du Premier président? Le Commissaire de police de Versailles, Narbonne, qui nous a laissé un journal fort intéressant sur le règne de Louis XIV, nous apprend que, de son temps, le seul qui restât de l'ancienne famille de Harlay fut Harlay de Cély. Il mourut sans postérité en

décembre 1739, après avoir été Intendant de Paris. Il avait beaucoup d'esprit, il amusait les dames de la Cour par des contes plaisants qui auraient mieux convenu à quelques jeunes seigneurs; il était très dur pour faire payer les impôts au peuple; il était obéré de dettes. Le cardinal de Fleury était accablé deplacetsde ses créanciers. Un jour il les lui montra et l'engagea à s'arranger avec eux. « Au moins, Monseigneur, répondit-il, ne croyez pas que je me sois entendu avec mes créanciers pour vous faire payer mes dettes, c'est un labyrinthe dans lequel je ne conseille pas à Votre Éminence d'entrer, car ni elle ni moi nous n'en pourrions sortir. » Un autre jour

il se promenait aux Tuileries avec sa maîtresse, deux jeunes gens reconnurent Harlay de Cély. L'un d'eux se mit à dire : « Ah ! voilà Régina Cœli ». M. de Harlay qui l'entendit lui répondit avec sang-froid : « C'est vrai, Messieurs, mais vous n'en aurez pas Lxtare, c'est-à-dire la jouissance. » On voit que la verve et l'esprit des Harlay ne s'étaient pas éteints avec le Président du Parlement dont nous avons retracé la vie.

M. Jules Martin [Intermédiaire des curieux, du 30 septembre 1903) dit que depuis 1712, on ne trouve plus le nom de Harlay dans l'Armoriai de France. Cependant, selon lui, il existe encore des descendants de cette famille.

Une branche est fixée en Angleterre et

représentée actuellement par le docteur de Harlay. On pense que cette branche a eu pour auteur un neveu d'Achille de Harlay, premier du nom, qui aura quitté la France après la Révocation de Tédit de Nantes, car il était protestant. Il reste encore cependant de nos jours en France des descendants de la famille de Harlay, par les femmes si la race masculine a disparu et si le nom patronymique est éteint.

Nous avons vu plus haut que Christian-Louis de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, le dernitv fils du maréchal de Luxembourg, qui vécut de 1717 à 1746, avait épousé Louise-Madeleine de Harlay. Ce mariage fut célébré à Beaumont du-Gàtinais,

l'époux prit le titre de duc de Beaumont . Il fonda l'hospice de cette ville. Les écus réunis du mari et de la femme se voient encore de nos jours dans TÉglise. Son fils Charles-François Christian, prince de Tingry, né en 1746, mort en 1787, fut le père d'Anne-Christian de Luxembourg qui émigra et dont les domaines furent déclarés biens nationaux en vertu des lois du 9 février et du 12 avril 1792, et de l'arrêté du département de Seine-et-Marne du 23 janvier 1793. Le domaine fut acheté deux millions par deux négociants de Meaux. Il fut divisé en divers lots, et le principal appartient à présent à madame Gitton, femme d'un avocat d'Orléans.

Au xxe siècle, on retrouve après des

alliances diverses contractées par les Harlay, par les comtes ou ducs de Beaumont, par les Montmorency-Luxembourg, des rameaux de cette antique souche. On peut citer entre autres :

1° les enfants d'Anne-Marie-Josèphe de Luxembourgmariée aucomtedeHunolstein et décédée en 1900; 2° Madame Anne-Marie-Anne de Montmorency- Luxembourg, épouse du vicomte de Durfort Civrac de Lorge; 3° les descendants du comte Charles de Bethune- Sully. Les familles des anciens seigneurs de Beaumout sont apparentées par leur origine aux familles de Mortemart, de Croy, Mac-Manon, de Bauffremont et à d'autres membres de la plus illustre noblesse française.

L'éclat de ces familles n'a point obscurci la mémoire des Harlay et diminué la place qu'ils tiennent dans notre histoire nationale. Sans avoir la grandeur d'Achille Ier de Harlay, le Président Achille III de Harlay demeure un des personnages les plus justement célèbres du xvne siècle.

Harlay doit être jugé en tenant compte des mœurs de son temps et de l'autorité absolue du Roi, qui dominait toutes les parties de l'État, qui s'étendait sur les hommes et les choses de la justice comme sur le reste. La science de Harlay, la considération née du haut rang de sa famille, son influence prépondérante sur le Parlement l'avaient élevé au-dessus de tous

ses collègues et au niveau des Ministres du Roi. Louis XIV le consultait sur les cas les plus difficiles de son gouvernement, matières de jurisprudence, de législation, questions religieuses, rapports avec le Saint-Siège, politique intérieure de la France. Nous avons retrouvé dans ses papiers des traces de la collaboration de Harlay avec Colbert, notamment pour la préparation et l'application de l'édit contre le duel. Les ministres, les princes, les courtisans ménageaient le Premier président et le comblaient d'attentions et de prévenances; pour lui, il se tenait à sa place, dans une attitude un peu humble en la forme, qu'on lui a reprochée, mais qui ne nuisait

pas au fond à son action individuelle et puissante, dans les choses judiciaires. C'était un grand travailleur, un écrivain qui ne connaissait pas la fatigue, un amateur et un liseur de vieux livres de science, d'histoire ou de religion aussi bien que de traités de législation et de droit. Ses audiences du Palais, ses réceptions des plaideurs à son hôtel ne suffisaient pas à son activité; souvent en outre, il avait à étudier et à rapporter les projets de lois et d'ordonnances qu'on lui soumettait, à en élaborer d'autres, à examiner et à régler les points les plus délicats des affaires publiques ou privées du Roi, à donner son avis sur les mesures d'intérêt général qui étaient

prises. Il était mêlé aux questions les plus diverses ; le droit canonique lui était aussi familier que le droit civil. C'est ainsi qu'il put prendre une place prépondérante, dans toutes les discussions qui agitèrent le xvne siècle ; gallican convaincu, il fut l'un des auteurs de la Déclaration du clergé en 1682; il rédigea plus d'une fois les documents que Louis XIV soumettait au Pape ou les réponses qu'il adressait à ses Brefs. Sa compétence s'étendait à toutes les matières de l'administration de l'État. En 1694, lors de la disette générale, il reçut du Roi la mission de veiller aux approvisionnements du pays avec les pouvoirs les plus étendus, il s'acquitta de cette tâche difficile à la satisfaction générale.

On peut lui reprocher son ambition, son amour de l'argent, quelques faiblesses devant le despotisme du Roi, son désir de demeurer à tout prix dans les bonnes grâces du Souverain, sa docilité excessive quand il s'agissait d'exécuter les mesures prises contre les Protestants, son silence timide en présence de certains actes qu'en son for intérieur il n'approuvait certainement pas. Le souvenir de ses erreurs, l'influence considérable des Mémoires de Saint-Simon sur le public, lui ont rendu la postérité moins favorable qu'elle devrait l'être. Reconnaissons-le toutefois, ce qui a manqué au Président de Harlay dans quelques circonstances, c'est le caractère, malgré son

indépendance habituelle et l'originalité de son esprit. Sur ce point il convient peut-être encore de ne point se montrer trop rigoureux, soit dans le passé, soit même de nos jours. On lui fait un grief d'avoir abusé parfois de son autorité; cela semble apparaître plutôt dans son langage que dans ses actes mêmes; on ne peut méconnaître quil était plutôt redouté par ses contemporains qu'aimé d'eux, car sa robe effrayait les personnages les plus courageux de la Cour ou du Parlement. Il est vrai, comme l'a écrit Linguet, que la robe est un terrible uniforme plus redoutable que la soutane et même que l'épée.

On aimerait à connaître la physio-

nomie et la figure de Harlay, d'après une effigie exacte de son époque.

M. de Boislisle dit qu'il portait au menton un toupet comme la barbe d'un bouc; cela nous fait penser aux religieux barbichets que Saint-Simon a poursuivis si souvent de ses railleries impitoyables.

Nous avons recherché en vain des portraits du Président de Harlay; nous nous demandons si, avec son caractère original, son humeur bizarre, ses caprices personnels, il ne s'est pas refusé à se laisser peindre dans sa fière humilité. Le Cabinet des Estampes à la Bibliothèque nationale, ne contient qu'un portrait de fantaisie gravé par Péronard vers 1840, pour orner l'ou-

vrage dit : les Galeries liis toriques de Versailles. Coysevox avait modelé un buste de Harlay, lequel figure dans la liste de ses œuvres, mais ce buste a été sans doute perdu ou détruit car nous n'avons pu en retrouver la trace. Le musée de Versailles possède un buste en marbre de Harlay, dû au ciseau de Bougron, statuaire du règne de Louis- Philippe. Cette œuvre n'est qu'une copie du seul buste ancien et authentique du Premier président que l'on connaisse et qu'on admire à la Bibliothèque de Sainte-Geneviève. Ce dernier buste est en plâtre, il est d'un auteur resté inconnu; il représente le Président drapé dans son manteau officiel d'une manière noble et décorative;

la figure est pleine d'expression, de vigueur et de vie. Il nous permet de compléter heureusement l'idée que nous avons d'un des plus savants et du plus original des Premiers présidents que nos cours de justice française aient connus et que ses successeurs n'ont pas fait oublier.

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