ACHIVES DE L'ART FRANCAIS
Les manuscrits que possède la Riblioihèque de FÉcole des Beaux- Arts sur Le Sueur sont au nombre de 7 :
Le n° 3, par GuUlet de SaintrGeorges^ le consciencieux historiographe de TAcadémie, est celui que nous reproduisons ici, sauf quelques leçons que nous empruntons à une copie de ce mémoire, faite par Guillet sur un (^aAier contenantplusieurs autres biographies.
Les n<^ 2, 4 et 6, sont des copies du n** 3 et très-peu différentes. T. u. 1
Le n^ if vie de Le Sueur, par le comte de Caylus, extraite en général de la biographie de Guillel, sauf les appréciations.
Le n° 5, vie de Le Sueur, par Lépicié, extraite aussi de la biographie de Guillet.
Nous allons très-prochainement publier les vies manuscrites des principaux membres de Tancienne Académie ; 25 sont de Guillet et traitées avec le môme soin que celle de Le Sueur ; cette biographie de Le Sueur est extraite de cette publication.
Eustache le Sueur nasquit à Paris en 1617 (I). II n'a vescu que 38 ans, et le mérite des ouvrages qu'il a laissés, persuade aisément qu'il auroit fait un progrès extraordinaire dans son talent si le cours de sa vie y eut
(1) « Eustache vint au monde en 1617, dans la même ville où ses « parents étoient venus s'établir ; il ne paroit point qu'ils ayent eu ce d'autres enfants, mais il est constant qu'ils cultivèrent l'éduca- « tion de celui-ci. » {Mss, n*» 1 .) — On vetra plus Loin que Le Sueur a eu trois frères, — a Cathelin Le Sueur (père d'Eustache Le Sueur), « de Montdidier, étant venu à Paris pour apprendre la profession de a tourneur, s'attacha depuis à celle de sculpteur en bois ; il mou- « rut en 1666, âgé de 96 ans ; sa mère {La mère d' Eustache Le Su£ur) « se nommoit Antoinette Touroude. » {Mss. n'' 5.)
Ces noms plébéiens, le métier de Cathelin, tourneur en bois, prouvent évidemment que Le Sueur n'était pas noble, ainsi que l'a inventé le musicien Sueur, qui avait la double vanité de descendre d'Eustache Le Sueur et d'être noble. Pour concilier cette double prétention, il changea son nom, prétendit que son grand oncle était noble et inventa mille histoires qu'il débita comme des traditions de famille. Landon dit en effet dans sa notice surE. Le Sueur : a C'est H. Le Sueur (le musicien) qui nous a fourni quelques-unes de ces particularités dont il a conservé les titres ou la tradition et que l'on ne trouve dans aucune des biographies d'Eustache Le Sueur, m Mais le musicien Le Sueur n'était nullement' le descendant d'Eustache; l'abbé Tiron, qui avait été enfant de chœur à Amiens avec lui et qui l'avait beaucoup connu, a publié des détails positifs sur Le Sueur dans ta France Musicale (1840, p. 457). Toutes ces prétendues traditions sont des inventions qui, cependant, ont été reproduites par Landon et amplifiées par tous les biographes modernes d'Eustache Le Sueur. Il est temps de mettre à néant cette
responda. II commença à peindre sous M. Vouette (1 ) et en retint quelque temps la manière, mais ensuite il la changea avantageusement, et estant secouru de ses nouvelles estudes, de la force de son génie, et de ses dispositions naturelles, il peignit enfin d'une correction et d'une grâce qui Font fait extrêmement admirer. Il n'a jamais voulu aller à Rome , mais il faisoit exactement ses estudes sur les meilleurs ouvrages qu'on avoit apportés des écoles d'Italie.
Le zèle qu'il avoit de voir en France sa profession florissante et libre de toute servitude luy fit quitter le corps de la maîtrise où il avoit esté reçu ; et mesme il avoit fait pour la Confrairie un tableau représentant S' Paul à Éphèse où il chasse les démons des corps qui en estoient possédés. La Communauté des Mais-* très conserve ce tableau avec soin. Mais enfin M. le Sueur se porta ardemment à l'institution de l'Âcadémie royale de peinture et de sculpture. Il fut du nombre des Douze qui prirent le nom d'Anciens et qui , après en avoir jeté les fondemens, firent dans cette
masse d'erreurs, débitées sur Le Sueur : ses relations avec le Poussin, sa place d'inspecteur des receltes aux entrées de Paris, son duel, sa pauvreté, sa mélancolie après la mort de sa femme qui ne lui avait pas laissé d'enfants, sa retraite etsa mort aux Chartreux, etc. V. Vitel, dans sa belle étude esthétique sur Le Sueur, a déjà réfuté la plupart de ces contes; il est bien regrettable qu'il n'ait pas aussi réfuté Fhistoire, absolument imaginaire (nous la qualifierons d'imaginaire jusqu'à la production des preuves), des relations de Le Sueur et du Poussin. — Voy. aussi Appendice n° 1, p. 38.
(1) a Gathelin , voyant la forte inclination que son fils avoit de- « puis sa plus tendre enfance pour le dessein, le confia aux soins (( de Vouëty et l'élève y répondit par son application. » (Mss. n® 1.)
nouvelle école les exercices et toutes les fonctions qu'y font aujourd'hui les douze professeurs.
Il peignoit encore de la manière de M. Vouette lorsqu'il fit deux (1) tableaux des songes de Poliphile sur les mystères de la pierre philosophale (2). Ces tableaux ont esté exécutés en tapisserie aux Gobelins par M"^ la Planche et Comans (3).
Quelque temps après (4) il fit plusieurs ouvrages dans une maison, qui est à la pointe de l'isle de Nostre Dame, et qui appartient à M. Lambert Torigny, président de la chambre des comptes. Comme quelques unes de ces peintures sont de la première manière de M. le Sueur, et quelques autres de son meilleur goust.
(1) Le Mss. n^" 4 dit aussi deux : les nos 5 et 1 disent huit tableaux ; c*est ce que marquent aussi les biographies anciennes. Les Mss. 2 et 6 ne donnent pas de chfffre.
(2) Hypnerotoniacliia PoiiphUi (Fr. Columna) , VenetiiSy Aldus , 1-499, in-folio, avec figures en bois, — traduit par Legrand, sous le titre de Songe de Poliphile, Paris, 1804, 2 vol. in-12. — Voyez Appendice n«» 1 .
(3) Raphaël de La Planche (fils de René), conseiller et trésorier général des bâtiments du roi, et Alexandre Comans (fils de Marc), étaient directeurs d'une manufacture de tapisseries au faubourg Saint-Germain. — Cf. D. Lobineau et D. Félibien, Hist. de Paris, V, 107 et 118.
(4) Mss. n° 5. ce c'est en 1648 qu'il a commencé les ouvrages de « Thôtel Lambert; ils Font occupé près de 9 ans. On estime parti- « culièrement ceux des Bains et la Chambre à l'italienne comme « étant de sa dernière manière. » — Nous croyons que cette date de 1648 est fausse : Le Sueur a commencé beaucoup plus tôt à peindre à l'hôtel Lambert ; il y a de ses œuvres, conservées à l'hôtel , qui attestent qu'il peignait encore à la manière du Vouët lorsqu'il commença à y travailler; et, en 1645, lorsqu'il entreprit la Vie de saint Bruno, il avait déjà sa manière à lui et avait oublié celle de son maître. — Notre historien a donc raison de parler d'abord des peintures de l'hôtel Lambert. l\ est évident que Le Sueur y travailla avant et après la Vie de saint Bruno.
il est évident qu'entre un travail et l'autre il y a eu l'intervalle de plusieurs années ; mais nous ne spécifierons que légèrement ce qu'on y trouve de sa première et de sa dernière manière , afin de mieux exciter les Amateurs des Beaux-Ârts à venir faire ce discernement sur le lieu mesme (1 ).
Dès qu'on entre dans la cour on voit de front au pailler qui est entre les deux rampes de l'escalier, un Dieu des Eaux et une Nymphe qui sont peints de grisaille. Dans le cabinet de M. le Président, M. le Sueur a peint, de la manière de M. Vouette, cinq tableaux pour le platfond et un sixième pour le dessus de la cheminée. Ils traitent tous six le sujet de Cupirdm. Le plus grand des cinq tableaux du platfond représente Vénus assise sur un Hct. Elle vient de mettre au monde Gupidon. Les trois Grâces admirent la beauté de cet enfant, et une des Heures du Jour, pour témoigner sa joye, respand des fleurs de tous costés* Dans le second tableau, Jupiter, Junon, Neptune et Àmphitrite paroissent également charmés des attraits de Gupidon, qu'une des Grâces leur présente. Dans le troisième, Gupidon est entre les bras de Gérés auprès de son berceau. Dans le quatrième, Gupidon, représenté dans une jeunesse un peu plus avancée, est assis sur
(i) « Je conviens que tous les morceaux qu'on y voit ne sont pas « d'un mérite égal , parce qu'il y a travaillé à diverses reprises ; « ainsi, Ton pourroit, en quelque façon, dire qu'il y (à L'hôtel Larri'- « bert) a été occupé pendant toute sa vie. » (Mss. n® 1 . )
les nues, et reçoit d'Apollon un brandon, de Diane un arc et un carquois, et de Mercure un caducée. Dans le cinquième, Cupidon élevé dans les airs s'appuye sur deux déesses, tandis que Mercure part en diligence pour aller exécuter quelques uns de ses ordres. Le tableau du dessus de cheminée représente Cupidon monté sur Taigle de Jupiter et en possession de sa foudre, comme pour passer en triomphe parmy plusieurs divinités qui raccompagnent.
Toutes les esquisses (1) que M. le Sueur a faites pour les ouvrages de ce cabinet sont aujourdTiuy à M. Vancleve qui est du corps de l'Académie (2).
Au dessus de ce cabinet, dans la chambre (3) de Madame la présidente de Torigny, M. le Sueur a fait de sa bonne manière plusieurs tableaux accompagnés d'ornemens. Cette chambre est une de celles qu'on appelle chambres à l'italienne, parce que la beauté de la menuiserie , et la richesse du lambris y tiennent lieu de tapisseries. Il a représenté dans le tableau du plalfond, le Soleil qui donne la conduite de son char à
(1) « Les esquisses de ces tableaux assez terminées. » (Mss. n** 2.)
(2) En 1777, ces esquisses, au nombre de cinq, étaient dans le cabinet de M. Randon de Boisset; elles furent vendues cette année. Elles étaient peintes sur bois; la première, qui représentait la naissance de TAmour, avait 19 pouces 3 lignes de haut sur 14 pouces de large ; la 2« et la 3' portent chacune 9 pouces de haut sur 22 pouces 6 lignes, et la 4e et la 5*, 9 pouces de haut sur 18 pouces 6 lignes de large. On les vendit 3,801 livres.
(3) « M. Le Sueur en peignant cette chambre s*estoit desfait de a sa r* manière, qu'on voit dans le cabinet, cy devant descrit. » {Note de GuilleL)
Phaéton (1). L'Aurore précède le char, un flambeau à la main. Le Temps , les quatre Saisons et les Vents y paroissent sous leurs figures allégoriques. Les quatre tableaux qui sont à la gorge ou chute du platfond sont de la main de M. Périer qui a esté un des professeurs de l'Académie. Mais M. le Sueur a fait pour le dessus de la cheminée un tableau où l'on voit Mercure qui arrache les ailes de Cupidon en présence de Vénus, et en échange luy donne son caducée, comme pour signifier qu'il faut rejeter les vains amusemens de l'Amour pour s'attacher à l'estude.
Un peu plus bas on voit de la main de M. le Sueur deux tableaux de coloris à fond d'or. Vénus paroit dans l'un, Vulcain dans l'autre. La frise de la chambre est embellie de plusieurs figures d'enfans qui soutiennent des festons : On y voit aussy des ornemens de grotesque d'or saly sur fond noir, c'est-à-dire des figures de couleur ombrée sur un fond tout d'or : il y a aussy diverses figures de coloris qui représentent des femmes, dans les panneaux de la porte. Au platfond de l'alcôve de cette chambre, il a peint Diane qui en cette occasion doit être prise pour la Lune. Elle est dans un char tiré par des chevaux et précédé par
(1) Le comte de Caylus (Mss. n° 1, p. 17) fait ressortir avec raison combien est remarquable la couleur de ce tableau : u Je crois, dit- « il, que c'est le tableau le plus haut en couleur, qu'il ait peint ; il « y règne un certain doré qui représente merveilleusement la cha- « leur inséparable de la maison du soleil. L'ordonnance en est ma- « gnifique. »
la figure allégorique de Testoile Lucifer. Au lambris de lalcôve il a fait des tableaux des Muses. Chacune y est distinguée par son symbole particulier. Les fonds de ces tableaux sont de M. Patel.
Au dessus de cette chambre est celle des bains (1), dont toutes les figures et les ornemens sont de la main de M. le Sueur, et convenables à l'embellissement d'un bain. On voit au platfond quatre bas-reliefs de grisaille soutenus par des Termes qui sont aussy de grisaille. Dans l'un de ces bas-reliefs paroit le triomphe de Neptune, dans l'autre le triomphe d'Amphitrite ; dans le troisième, l'aventure de Diane et d'Actéon, et dans le quatrième, Diane qui, se baignant avec ses nymphes, descouvre la grossesse de Calisto. Aux angles du platfond on voit huit figures de coloris représentant des Fleuves, avec des ornemens de coquillages et de tridens, et sur la corniche plusieurs enfans de grisaille qui tiennent des branches de corail (2). Tous ces ouvrages sont des plus finis de M. le Sueur.
Ceux que nous allons indiquer dans la mesme mai-
(1) c'est le cabinet des bains qui servit de cabinet à Voltaire pendant son séjour à Thôtel Lambert, appartenant alors à Madame
la marquise du Châtelet. , , . , j .
(2) « Le plafond de Tappartement des bains est le dernier mor- « ceau dont Le Sueur ait enrichi la maison de M. de la Haye. » (Mss. n* 1, p. 17.) — L'hôtel Lambert a appartenu successivement au président Lambert, h la marquise du Châtelet, à M. de la Haye, — qui vendit à Louis XVI les peintures conservées aujourd'hui au Louvre, — ensuite au comte de Monlalivet de 1809 à 1816, puis à l'administration des lits militaires; il appartient depuis 1842 au prince Adam Czartoricky.
son sont de sa première manière. On voit, dans l'appartement de feu M. Lambert, une chambre dont le platfond représente une assemblée de plusieurs divinités (1). Jupiter qui tient Vénus entre ses bras est accompagné d'Apollon, deMarsetd'Hercyle. Le tableau d'un dessus de cheminée représente Énéè qui emporte son père Anchise pour se sauver avec lui de l'embrasement de Troye. Dans le lambris il y a quatre panneaux où il a peint des enfans , et au dessus deux bas-reliefs de grisaille (2), dont l'un représente en figures allégoriques la Peinture et la Sculpture, et l'autre la Prudence. Dans une autre chambre, qui est proche de celle-là, il a peint un platfond où paroit Ganymède monté sur l'aigle de Jupiter; et au platfond de la chapelle qui est proche de la galerie que M. le Brun a peinte dans la mesme maison, M. le Sueur a représenté le Père Éternel dans la gloire céleste (3).
Il a fait au Louvre plusieurs tableaux de sa dernière manière, correcte et gracieuse (4). M. le Camus
(1) Ce plafond, qui existe encore à Thôtel, représente le festin des dieux ou, selon B. Picart, c Ganymède, choisi par Jupiter pour verser le nectar à la place d'Hébé. » — Ce plafond est en effet de la première manière de Le Sueur; on le prendrait pour un Vouêt. Il représente Ganymède servant Jupiter ; à gauche, Neptune et Vul- Gain; à droite, Junon : les Heures sèment des tleurs. — Au plafond de cette même pièce, il y a quatre enfants, qui très probablement sont de Le Sueur et de sa première manière.
(2) « Deux feints bas-reliefs. » Cahier de (iuillet.
(3) La plus grande partie des peintures de Le Sueur n'est plus à Vhôtel Lambert; elles sont dispersées au Louvre, en Bcrry, etc. Cf. le catalogue à la fin de cette notice, au § hôteL Lambert,
(i) Florent Lecomte et D'Argenville sont les seuls des biographes
qui estoit alors surintendant des bastimens, et qui depuis eut M. de Ratabon pour successeur dans la mesme charge» employa M. le Sueur pour un grand tableau qui fut placé dans la chambre du Roy. Il représentoit sous des figures allégoriques la Monarchie Françoise appuyée sur un globe couronné. La Justice et la Valeur ' donnoient la fuite aux ennemis de la France, et la Renommée en publioit les avantages (1). Dans la mesme chambre il peignit quatre bas-reliefs de blanc et noir à fond d'or, représentant les quatre parties du monde. Il fit aussy pour un cabinet qui est à costé, un tableau où paraissoit la figure de l'Autorité élevée sur un thrône. Le Temps y tenoit un Uvre ouvert où la figure de l'Histoire escrivoit des mémoires sous les ordres de l'Autorité. Des enfans qui jouoient avec un lion y figuroientla Douceur et la Force.
de Le Sueur qui aient parlé de ces peintures au Louvre. « Il a encore peint, disent-ils, pour les bains de la reine au vieux Louvre; » mais ils s'arrêtent tous les deux après cette phrase. Papillon de la Ferté dit que Le Sueur avait été nommé pemtre de la reine Anne d'Autriche, ce qui ne serait pas impossible, « la sérénissime reyne a Anne d'Autriche, étant si légitimement prévenue du mérite de « M. Le Sueur. » Quoi qu'il en soit, c'est la première fois que l'on trouve la description complète de ces peintures, au nombre desquelles figurait le Parnasse, sa plus belle composition, selon Mariette. L'authenticité des renseignements donnés par Guillet de Saint- Georges est prouvée par l'inventaire Bailly, et par les dessins de ces compositions que nous avons retrouvés au Louvre.
Il ne subsiste plus rien de toutes ces peintures; on ne sait à quelle époque elles ont été détruites ou enlevées , et dans ce dernier cas, si elles existent encore et où elles sont.
(1) La collection des dessins de Le Sueur, au Louvre, possède deux dessins offrant la première pensée, avec quelques variantes, de ce tableau. L'un de ces dessins est mis au carreau.
De tout cet ouvrage il n'est resté dans Tappartement du Ro^ que les bas-reliefs des quatre parties du monde. Les tableaux ont été enlevés (1) , et le bruit commun en attribue la cause à une jalousie du S*^ Romanelliy peintre Italien que M. le Cardinal Mazarin avoit fait venir de Rome pour plusieurs ouvrages qu'il a faits au Louvre et au palais Mazarin. On a donc fait courir le bruit que le S*^ Romanelli regar-» dant d'un œil jaloux le tableau de la Monarchie, y montroit la teste d'une figure qu'il soutenoit avoir été copiée par M. le Sueur d'après une teste d'un tableau du Guide ; mais comme il se vit convaincu du contraire, il se servit si adroitement du crédit qu'il avoit auprès des puissances qu'il donna lieu d'enlever ces tableaux en proposant de faire percer le mur de la chambre du Roy pour y donner plus de jour, et pratiquer une fenestre à l'endroit du mur proche du platfond où estoit le tableau de la Monarchie, qui fut effectivement osté sous ce prétexte.
Ensuite la Sérénissime Reyne Anne d'Autriche estoit si légitimement prévenue du méritç de M. le Sueur qu'elle luy fit faire au Louvre plusieurs peintures pour l'appartement des bains, non seulement dans la chambre où Sa Majesté couchoit, mais encore dans le cabinet des bains qui est tout proche. Au platfond de cette chambre, M. le Sueur a peint de
(1) Le Kss. n» 3 dit que ces tableaux ont passé en d'autres mains.
coloris un tableau de forme ovale (1), où il a représenté trois enfans qui sont couronnés de fleurs et qui tiennent des guirlandes à la main. Tous les panneaux de menuiserie du platfond, sont ornés de grotesques sur fond d'or. Dans les deux dessus de porte de la chambre 9 il a peint des vases de fleurs et des enfans qui se divertissent à faire des guirlandes (2). Les embrasures des portes sont aussi peintes de grotesques sur fond d'or, et on voit de semblables ornemens à l'embrasure de la croisée et aux volets. Dans l'alcôve il a peint plusieurs petits tableaux représentant des sujets de Junon. Celuy qu'on voit au platfond de l'alcôve et qui est de forme quarrée (3) fait paroître Junon qui commande à Iris d'aller trouver le Sommeil (4) pour luy ordonner de faire paroître en songe l'ombre de Ceix à sa femme Alcyone ; ce qui est tiré de l'onzième livre des Métamorphoses d'Ovide. On en voit aussy un (5) à la frise de l'alcôve, où il a peint Junon accompagnée des trois Grâces, dont l'une est appuyée d'une main sur un miroir, et de l'autre main elle y montre l'image de Junon, comme pour faire remarquer que cette déesse paroit toujours avec le ca-
(1) Ce tableau est mentionné dans l'inventaire Bailly. Voyez Tex trait de cet inventaire, à L'Appendice n<* 2. Inventaire BaiUy^
(2) Inventaire Bailly, no» 4 et 5.
(3) Inventaire Bailly j n° 6.
(4) (c Dans son antre. » (Mss. n^ 3.)
(5) Bailly ne parle pas de ce tableau.
ractère de grandeur et de majesté qui convient à réponse du souverain des dieux. Quelques autres petits tableaux de cette frise expriment encore les prérogatives et le rang suprême de Junon. Mais il y a deux autres tableaux très remarquables sur le même sujet dans le lambris de cette alcôve. Le premier est au dessus de la porte qui donne entrée dans l'oratoire de la Reyne (1). Il représente Junon qui, estant élevée en Tair au dessus de la ville de Carlhage, commande au génie de la libéralité de respandre sur cette ville un cornet d'abondance, d'où l'on voit sortir un sceptre, une couronne, et des espèces de monnoyes d*or meslées avec des fleurs. Ce qui est particulièrement fondé sur les douze premiers vers du premier livre de l'Enéide. Un autre tableau (2) placé à l'opposite de celuy-là dans le lambris de l'alcôve, fait paroitre Junon sous une expression bien différente, et le sujet en est tiré de l'Iliade. La Déesse agitée de colère est élevée au dessus de la ville de Troye où les Grecs sous ses auspices ont déjà mis le feu. Gomme elle se dispose à réduire en cendres cet azile, où Paris s'est réfugié craignant qu'elle ne le fit périr après avoir prononcé contre elle un jugement en faveur de Vénus, elle tient un flambeau à la main et commande à Gupidon qui en tient un autre d'aller contribuer à l'embrasement de
(4) Inventaire Bailly^ n^ 1.
(2) Inventaire Bailly^ n° 3.
Troye. Ainsi la destinée de cette ville , bien différente de la destinée de Carthage, fait comprendre que les puissances suprêmes sont en pouvoir d'exercer leur justice pour protéger quelques villes et pour en punir quelques autres.
Dans le cabinet des bains M. le Sueur a fait au platfond deux tableaux de forme octogone, peints de bleu sur fond d'or. L'un représente Jupiter qui est accompagné de Junon, de Vénus, de Minerve et de Mars, et qui donne quelques ordres à Mercure. Dans l'autre (1), on voit Minerve qui préside à l'assemblée des Muses, et qui tient un livre ouvert, où Mercure luy montre avec son caducée un des passages du livre. Dans les
(1) Ce tableau a été gravé sur un dessin de Le Sueur; c'est l'estampe désignée sous le nom du Parnasse. Voici la description qu*en donne Mariette : (Cf. cabinet Boyer d'Aguilles, 1744, fol°.) « L'Élo- « quence et la déesse des Arts admises sur le Parnasse. Celle-ci a sous la figure de Minerve, l'autre sous celle de Mercure qui semble « vouloir la diriger, sont assises sur le sommet du mont Sacré et y a tiennent la place d'Apollon. Les Muses qui les environnent sont a attentives à leurs leçons, tandis que les Grâces répandent des « fleurs sur leurs têtes, et que la Renommée, embouchant sa trompe pette et planant dans les airs, annonce leur gloire à TUnivers. « Pégase, 1 Hippocréne, le Gygnus, des lauriers, des Amours, des a Génies endormis, dans la bouche desquels des abeilles viennent « déposer leur miel, par allusion à la douceur de la poésie, remet plissent les différentes parties du tableau et achèvent de le earacce tériser. L'on ignore (cette peinture n'existait donc plus du temps a de Mariette, en 1744) si le célèbre Le Sueur a exécuté cette pence sée en peinture, car cette estampe n'a été gravée que sur un de a ses dessins; ce serait un des tableaux qui lui ferait le plus d'honcc neur. L'on connaît peu de compositions aussi nobles et aussi « poétiques que celle-ci ; elle est digne de Raphaël ; mais aussi tout « le monde convient qu'aucun peintre n'a plus approché de ce « grand maître que Le Sueur, o — Le Louvre possède le magnifique dessin du Parnasse.
panneaux, qui sont au bas du lambris , sont représentées plusieurs Vertus peintes de bleu sur fond d'or, entre autres la Simplicité, la Fidélité, la Magnanimité, la Force, la Justice et plusieurs autres attributs qui conviennent à une auguste Reyne (1). M. le Sueur n'en a fait que les esquisses qui ont été exécutées par d'autres mains sous sa conduite.
Dans le platfond de forme ceintrée de l'enceinte où sont les bains, on voit (2) diverses circonstances du sujet de Cupidon et de Psyché, tout cela peint de bleu sur fond d'or. Dans les panneaux des lambris et sur les corps de la menuiserie (3), il a peint plusieurs petites figures de Nymphes et de divinités des eaux, avec divers ornemens aussy de bleu sur fond d'or. Une partie de cet ouvrage est de M. le Sueur et le reste de M. Poerson le père.
Toutes ces peintures se sont conservées dans leur force et leur beauté par les soins de M. Belot qui est valet de chambre du Roy^ et qui garde dans le Louvre tout cet appartement de la Reyne mère. Feu M. Belot son père, disposa cette auguste princesse à se servir en cette occasion du pinceau de M. le Sueur dont il était grand amy (4).
(1) LMnvenlaire Bailly (d? 2) indique un tableau représentant les vertus royales sous les figures de quatre femmes et deux enfants. Est-ce la même chose que les panneaux de Guillet?
(2) « Dans les panneaux. » (Mss. n° 3.)
(3) Le L? s de Vinventaire Bailly s'applique probablement à Tun de ces panneaux.
(4) Ce passage indique formellement Texiçtence des peintures
Après ces ouvrages du Louvre, M. de Fieubet, thrésorier de l'espargne, employa M. le Sueur pour les peintures d'une maison de la rue des lions proche FÀrsenal. L'histoire de Tobie est traitée tant dans le platfond d'une salle que dans des bas-reliefs feints de bronze rehaussés d'or, et accompagnés de plusieurs ornemens. Le tableau du dessus de cheminée représente aussi Tobie quiy en présence de sa femme Sara, fille de Raguel, met sur des charbons ardents le foye du poisson quil a tué sur le rivage du fleuve Tygris ; comme il est rapporté dans le 8® chapitre de Tobie. Au platfond d'une chambre qui est au-dessus de cet appartement, il a peint deux tableaux du sujet de iloysCy et dans le tableau du dessus de la cheminée, il a aussi représenté Moyse qui voit le Père Éternel dans le buisson ardent, selon qu'il est dit dans le troisième chapitre de l'Exode (1).
Monsieur le Sueur se plaisait extrêmement à traiter
de Le Sueur à Tépoque où la notice a été rédigée, c*est^à-dire en 1690. L'inventaire Bailly atteste leur existence en 1710; Mariette ne les a pas connues en 1744; Blondel n'en parle pas en 177S, dans sa description du Louvre; cependant en 1776, Papillon de La Ferté dit que : « Le Roi possède quatre tableaux de ce maître :
(c Une femme couronnée, représentant la Magnificence, tenant « d'une main une corne d'abondance, et de l'autre un plan d'ar- « cbitecture. L'Histoire est à côté d'elle, sous la figure d'une femme (c qui écrit sur un livre que Saturne tient devant elle.
a Hercule qui s'appuie sur la vertu, et foule la volupté aux pieds.
<( Le Mérite couronné par la Vertu.
a Un Cbrist que les Bourreaux attachent à la colonne. » (Extrait des differens ouvrages publiés sur la vie des peintres par M. P. D. L. F. Paris, 1776; t. II. p. 484.)
(i) Exode, cap. 3. (Note de Guillet.)
rhistoire de Moyse , mais il en variait les expressions avec industrie. Âinsy travaillant dans un des pavillons de la place royale pour M. de Nouveau (1), général des postes, il y fit deux tableaux dont Tun représente Moyse exposé par sa mère sur les eaux du Nil, et Fautre fait voir Moyse que la fille de Pharaon retire des eaux (2). Dans un platfond de cette belle maison il a peint Diane assise dans un char^ et accom^ pagnée du Sommeil et de la Mort; et dans un autre platfond il a représenté Zéphire et Flore qui marque les beautés du printemps. Ce pavillon est aujourd'hui à M. le Marquis d'Angeau.
Il fit aussi pour M. de Nouveau un tableau particulier qui eut beaucoup d'estime ; il y a traité une circonstance de rhistoire d'Alexandre rapportée par Plutarque et qui prouve que ce conquérant intrépide bravoit la mort sous quelque apparence qu'elle se présentât à luy. Ce prince, gardant le lict pour une dangereuse maladie et se disposant à prendre médecine, reçoit une lettre que Parménion luy a escrite pour l'advertir que son médecin Philippe Acarnanien, cor-
(1) Florent Lecomte dit : « Il a fait quelques ouvrages à la place tt royale dans la maison de M. de Nouveau ; sçavoir un tableau de « IHaney un grand platfond, deux paysages, et deux tableaux de « cheminée dont un représente un Moïse retiré des eaux.,.; etTautre « c'est TAlexandre malade. »
D'Argenviile nous apprend que le plafond de Diane et les deux paysages étaient perdus de son icmps (Vie de Le Sueur, IV, 116), et que le Moïse relire des eaux était passé en Angleterre.
(2) ce Exode, cap. 2. » (Note de Guillet, Mss. n<* 3.)
rompu par les riches présents de Darius et par l'espérance d'en épouser la fille, a résolu de l'empoisonner avec un breuvage.
Alexandre toujours inébranlable voit en mesme temps venir le médecin Philippe qui estant accompagné des principaux de la cour luy présente la coupe où est la médecine. Ce prince sans se rebuter reçoit la coupe, donne la lettre de Parménion à Philippe, et prend la médecine en jetant ses regards sur le médecin qui, cruellement agité de ce qu'il vient de lire, lève les mains au ciel, comme le prenant à tesmoin de son innocence, et très irrité de voir qu'on le veut rendre suspect à son roy, luy trouve en mesme temps le visage tranquile, et mesme un air souriant. Ces divers mouvements sont exprimés dans le tableau avec toute la grâce et la force qu'on y peut souhaiter (1).
Ce fut en ce temps-là (2) qu il fit pour le petit cloistre des Chartreux de Paris vingt et deux tableaux qui représentent rhistoire de saint Bruno, et qui furent achevés en 1648.
Comme M. Chauveau, conseiller de l'Académie, les a gravés et donnés au public, nous ne dirons qu'un mot de chacun, après avoir fait remarquer qu'au des-
(1) Ce tableau est à M. le Régent; Mss. 5 et 2.
(2) Le cloître des Chartreux fut commencé en 1645, et fut fini en trois ans. (Mss. 1 et 5.) — Mariette dit qu*il le commença en 4645 et le finit en 1647. Félibien se trompe en donnant 1649 pour date du commencement de ce travail.
SUS de la porte du cloistre il y a une inscription latine en lettres rouges, touchant ces ouvrages, qui est en ces termes : Hœc picturarum séries edaci vetustate penè deleta, novis coloribtis jam tertio renovata est^ anno domini, 1648. Ce qui signifie que cette suite de peintures, déjà presque effacées par leur antiquité, avoit esté renouvelée pour la troisième fois Tannée 1648 (1). Il est vrai que l'histoire de S* Bruno avoit esté représentée au mesme endroit, mais il est certain que M. le Sueur a travaillé d'original sur le mesme sujet, chaque tableau estant d'une ordonnance ou composition particulière et chaque figure d'un dessein nouveau (2). Le premier tableau fait paroilre S^ Bruno qui estant
(1) KM. Gence et Vitet disent que le petit clottre des Chartreux avait déjà été peint à fresque en 1350, et sur toile en 1508.
(2) Les tableaux de Le Sueur étaient séparés par des intervalles portant des tables sur lesquelles la vie de St-Bruno était écrite en vers latins ; ces tables étaient supportées par des figures persiques et Thermes, La collection des dessins du Louvre possède plusieurs études de ces figures, et le titre de la vie de St-6runo, gravée par Chauveau, reproduit la vue de Tune de ces tables.
Le Mss. n<> 1 s'exprime ainsi à ce sujet :
a On voit aussi dans ce clottre quelques ornements en camaïeu c( qui portent entre chaque tableau Thistorique des faits représena tés ; il y en a quelques-uns de la main de Le Sueur, mais peu, les tt autres sont seulement de sa composition. »
Germain Brice dit : « Le petit cloître est orné d'une architecture « dorique en pilastres avec des tableaux dans les arcs qui repré- « sentent en 22 pièces la vie de St-Bruno, accompagnez de carc( touches entre deux, où cette môme vie est décrite en vers latins, c( publiés au i6« siècle par Jarry. »
Une description des tableaux qui se sont trouvés dans la Chartreuse de Pans, en 1790, conservée aux Archives nationales {pan piei's des Chartreux) dit : Art. 5. — « Du côté de TÉglise, il y a « sept cartouches de six pieds de hauteur sur quatre de largeur, -a cintrés par le haut en forme de tables de marbre, soutenus par a des canatides, et au-dessus de ces mômes tables, il y a des en-
babillé en docteur, parce qu en effet il donnoit depuis long temps des leçons publiques de théologie, commence à prendre un dégoust pour le monde, et se sent une disposition à le quitter, en écoutant la pré-
a fants et différents ornements ; elles sont peintes par Le Sueur. »
Les tableaux de St-Bruno ont été donnés au Roi par les Chartreux en 1776. Us furent alors mis sur toile et retouchés. Une lettre de Louis XVI, citée par M. Feuillet de Conches {Plutarq. Franc,, lY, 85), fixe la date de ce don. La lettre est du 16 juillet 1776 et adressée au premier gentilhomme de la Chambre.
« Prévenez M. d'Angiviller qu'il me présentera, le 28, le Prieur a et le Procureur général de Tordre des Révérends Pères Chartreux a de Paris, dont la maison m'a offert les tableaux que le célèbre « Le Sueur a peints dans leur cloître. Ces morceaux seront placés a à côté de ceux du même maître qui me viennent de mon acqui- « sition à Thôtel Lambert. »
Bachaumont, au contraire, parle d'une vente et non pas d'un don. 11 dit que ces tableaux furent achetés, en 1776, 132,000 livres; 6,000 chaque, et qu'en outre on s'engageait à faire exécuter des copies pour le couvent.
Nous ajouterons encore la note suivante à ce qui précède, pour traiter complètement la question; elle est tirée du Mercure de France, août 1776.
<c Sa Majesté voulant offrir aux artistes de grands modèles et « assurer à la nation la jouissance des chefs-d'œuvre qui ont illus- « tré l'École françoise, vient d'autoriser le comte d'Angiviller à a acquérir pour elle les tableaux dont le célèbre Le Sueur avait c( orné l'hôtel Lambert, située dans l'isle Saint-Louis. Les proprié- « taires (Mad* de la Haye) se sont fait un devoir de sacrifier, à des c( vues si dignes de Sa Majesté, le désir qu'ils avoient de garder ces « tableaux.
(c Les Révérends pères Chartreux de Paris, instruits des motifs a qui ont déterminé le Roi à cette acquisition, ont résolu dans une ce assemblée capitulaire, de faire à Sa Majesté l'hommage des ta- « bleaux précieux que Le Sueur a peints dans leur petit cloître, (c En conséquence Dom Hilarion Robinet, prieur de cette maison, <£ et Dom Félix de Nonan, procureur général de l'ordre, conduits <c par le comte d'Angiviller, ont été admis le 23 juillet à l'audience a de Sa Majesté, et T'ont suppliée, au nom de leur communauté, de c( vouloir bien réunir ces tableaux à sa magnifique collection. Sa ce Majesté, en acceptant cette offre, a chargé les députés de témoic( gncr à leur communauté toute la satisfaction qu'elle a du zèle de a ces religieux et de leur amour pour le biep. public. »
dication de Raymond Diocres, célèbre docteur que la seule tradition, sans aucun appuy des bons historiens, veut faire passer pour un des chanoines de Téglise de Nostre-Dame de Paris.
Dans le second tableau, S^ Bruno se trouve à la mort de Raymond Diocres qu'on voit couché dans un lict. Dans le troisième, S^ Bruno assiste au service funèbre de Raymond Diocres et voit avec estonnement le cadavre lever la teste hors du cercueil, comme on a cru qu'il arriva lorsqu'on disait Toffice des morts, et qu'à ces paroles de la quatrième leçon Responde mihi, etc^ ce cadavre prit la parole pour dire à trois diverses reprises qu'il avoit esté accusé, jugé et condamné par un juste jugement de Dieu. Dans le 4®, S^ Bruno, que le spectacle horrible de l'aventure de Diocres a touché d'un désir de pénitence, est en prières au pied d'un crucifix. Dans le cinquième, il est dans la chaise de ses écoles où pour toute leçon il prononce devant ses écoliers, un discours sur la pénitence, 'et les émeut sensiblement. Dans le 6% S^ Bruno et ses amis font dessein d'abandonner le monde, et se proposent la vie monastique. Dans le 7% on voit une apparition de trois anges qui pendant le sommeil du Saint le fortifient dans sa pieuse pensée. Dans le 8®, S^ Bruno et ses compagnons distribuent leurs biens aux pauvres. Dans le 9*, il rend visite à Hugues Evesque de Grenoble qui le confirme dans le dessein de se dévouer à la vie religieuse. Dans le iO% S* Bruno et ses compa-
gnons suivent TEvesque Hugues qui les conduit au désert appelé Chartreuse qu'il leur donne pour leur séjour et qui donna le nom à l'ordre des Chartreux. Dans l'onzième 9 S^ Bruno et ses compagnons bâtissent une église, dans ce désert, et quelques cellules pour leur retraite. Dans le 12% ils reçoivent de la main de l'Ëvesque Hugues l'habit de religieux. Dans le 13®, l'institution de l'ordre des Chartreux est confirmée à Rome en plein consistoire par le pape Victor, troisième du nom. Dans le 14% S' Bruno donne l'habit à de nouveaux religieux. Dans le 15*^, S* Bruno reçoit une lettre du pape Urbain 2, autrefois son disciple, qui luy mande de venir à Rome. Dans le 16^, S* Bruno est admis à l'audience du pape. Dans le 17% S* Bruno refuse modestement une mythre que le pape luy présente en le voulant élever à la dignité d'archevesque de Rioles, ville du Royaume de Naples. Dans le 18% le Saint s'estant retiré avec ses compagnons dans une solitude de la Calabre, paroît appliqué à la prière, tandis que les religieux travaillent à s'eslablir sous les auspices de Roger comte de Calabre leur bienfaiteur. Dans le 19% S' Bruno et le comte Roger se rencontrent dans le désert avec tous les tesmoignages d'une consolation réciproque. Dans le 20% S* Bruno, transporté miraculeusement, apparoît au comte Roger qui est couché dans une tente et lui descouvre un attentat formé sur sa vie. Dans le 21% S' Bruno rend l'âme à Dieu en présence de ses religieux. Dans le 22% le saint
est élevé au ciel parles Anges (1). M. Girardon, recteur de TAcadémie, conserve dans son cabinet plusieurs desseins que M. le Sueur a faits de sa main pour les estudes particulières de cet ouvrage (2).
Ces tableaux, qui sont placés dans une situation si basse qu'on y peut aisément porter la main, sont aujourd'huy conservés sous des volets de bois (3) qui ferment à clef, à cause que cette situation les ayant autrefois exposés à l'indiscrète multitude qui entre librement dans ce cloistre, il s'en est trouvé quelques uns de gastés après la mort de M. le Sueur. Ce qui donna lieu à une calomnie qui publia que des personnes envieuses de son mérite (4) en avoient fait desfigurer quelques endroits. Mais comme cet ouvrage,
(1) <c Dans la vérité leur couleur n*est pas des meilleures ; aussi a la réputation de ce grand peintre étant partie de cet ouvrage, « qui se trouvoit à la portée de tous les curieux, sans plus d'exa- (c roen sur les autres productions qui ont suivi celle-ci, on a plus « appuyé sur le deffaut de sa couleur, que si on Tavoit jugé sur tt d autres productions, et successivement cette critique s'est rcpeta tée, et par conséquent conservée ; on assure que Le Sueur con- « sidéroit lui-même cette suite comme des esquisses, cela peut « être. » (Mss. i, p. 6.)
D'Argenville dit que Gousse aida Le Sueur dans ce grand travail. Il indique même quelques tableaux comme étant de la main de Gousse, et qui furent retouchés seulement par Le Sueur; suivant lui, ce senties tableaux 4, 6, 10 et 17. Sauvai (I, 440) va jusqu'à dire que « Les tableaux sont de la conduite de Le Sueur, dont il y a trois de sa main. »
(â) Le Louvre possède Tadmirable suite de ces dessins. Voyez le catalogue des dessins de Le Sueur, à la fin de cette notice.
(3) 37 panneaux de ces volets sont conservés au Louvre. Ils sont peints à Thuile et représentent des paysages, d'un assez large style ; au milieu de ces paysages sont peints en petit plusieurs sujets des tableaux de Le Sueur que ces volets protégeaient. — Yoy. Appendice n» 3.
(4) On en accusa Le Brun. Mariette dit formellement que des
quoique 1res beau, n'est pas le seul qu'il ayt fait d'estimable, et que parmy ceux que nous avons déjà spécifiés et que nous allons encore indiquer, il s'en trouve qui sont aussy finis, il faut conclure que ses^ prétendus envieux, en altérant après sa mort quelque petite chose de celuy là, n'auroient pas fait un grand triomphe ny donné une grande atteinte à la réputation du peintre, et mesme avec beaucoup de malignité ils n'auroient guère eu d'esprit de laisser en plusieurs autres lieux très remarquables tant d'autres preuves du mérite de M. le Sueur. Quelle stupidité pour eux d'avoir attendu après sa mort à luy vouloir oster sa gloire, sa pratique et son accès auprès des puissances, en affectant de gaster parmy les 22 tableaux de ce cloistre, seulement cinq ou six endroits pris deçà et delà. Leur jalousie auroit dû faire cet éclat pendant qu'il estoit encore en vie.
envieux de Le Sueur égratigiièrent plusieurs têtes des tableaux du cloîlre des Chartreux. Voltaire parle aussi de ce fait dans le discours de Fenvie. Je dois cependant ajouter que le comte de Caylus (Mss. n° 1) est opposé à cette tradition, ainsi que Guillet, et qu'il dit, page 19 : « Je ne puis finir cet article de Tenvre, sans vous dire « que vous verres par la vie de Le Brun que cet autre grand homme, a pour être capable d'émulation, ne Téloit point de la basse envie c( dont on Ta soupçonné contre Le Sueur, et qu'à plus forte raison, « In générosité de son caractère le rendoit absolument incapable a des suites affreuses que la méchanceté a pris plaisir à lui sup- (( poser, et que les auteurs ont plus ou moins, mais successivement « rapportées. »
Quoi qu'il en soit, ce les traces de cette mutilation, dit Alexandre « Lenoir, existaient encore, lorsqu'on 1792, je retirai de ce moa nastère trois tableaux peints sur bois, laissés en place quand « le Roi Louis XVl avait ordonné d'enlever toute la collection. » (Al. Lenoir, Dict. de la Conversation, t. XXXV, p. 117.)
Les tableaux qui sont dans les angles du eloistre et qui représentent les aspects des plus célèbres monastères des Chartreux ne sont pas tous de M. le Sueur ; quelques uns ont été faits d'après ses dessins. Nous ne parlerons que de celuy qui représente Taspect de la Grande Chartreuse parcequ'il est de M. le Brun, peintre paysagiste et frère de M. le Brun, directeur
de l'Académie (1).
Mais on voit aussy aux Chartreux dans une des chapelles de leur église (qu'on n'ouvre que le matin pour célébrer la messe) un tableau de M. le Sueur où il a représenté F Apparition du Sauveur à la Magdeleine^ quand il luy dit, Ne me touchés pas^ d'où vient qu'on appelle ordinairement cette sorte de tableau un noli me tangere (2), Le sujet en est pris du 20* chapitre de S* Jean.
Dans une maison de la rue de S' Louis au Marais, M. le Sueur fit pour M. de Guénégaud, thrésorier de l'espargne, un tableau de cheminée où il a peint une action mémorable snr la piété du paganisme, arrivée
(1) Ces tableaux représentaient la vue de quatre chartreuses célèbres : celles de Rome, de Pavie (tableau perdu, dit-on), de Paris et de Grenoble. D'après d'Ar((envilIe, ces tableaux sont dus au pinceau de Le Sueur et de ses enlèves. Le Louvre en possède deux, et une dédicace d'église qui vient aussi des Chartreux. Voyezle Catalogue. — Nous ne possédons aucun renseignement sur Le Brun, ce nouveau peintre de paysages, que nous fait connattre Guillet.
(2) M. Feuillet de Couches reproduit, dans sa notice, une quittance de 1651 au nom de Dom Anselme, de cent livres, pour un tableau de Fautel de la Madeleine ; il pense c[ue ce tableau a été fait pour Tabbaye de Marmoutiers. Il se pourrait bien au contraire que ce soit le tableau des Chartreux.
andennement auprès de Rome, quand la yille fut prise et saccagée par les Gaulois. Le peintre fait paroi-* tre Lmius Albinus qui s estant sauvé et conduisant un Chariot chargé de sa femme, de ses enfants et de ses effects les plus précieux rencontre les Vestales effrayées qui estant à pied se sauvoient avec le feu sacré, et tout ce qui estoit essentiel à leur culte. Âussytost Âlbinus fait descendre du chariot sa femme et ses enfants, et l'ayant débarassé du reste y fait monter les Vestales, et facilite leur évasion. Ce qui est tiré du 1*' livre de Valère Maxime, du premier livre de Florus, et de Plutarque dans la vie de Furius Camillus.
Dans la vieille rue du Temple, il peignit pour M. le Camus deux platfonds où il traita encore rhistoire de Moyse^ et y ajouta des ouvrages d'ornement.
M. le président Brissonnet logé proche des Enfants Rouges luy fit peindre une chapelle de sa maison. Le tableau de l'autel est une Annonciation, celuy du platfond est une Assomption (1), et dans les panneaux du lambris on voit sur un fond d'or plusieurs figures de coloris représentant des Vertus différentes (2) .
Derrière le chœur de l'église de S* Estienne du
(1) (( L'Assomption a été détruite. » (Mss. n« 1.)
(2) (( On voit chez M™» la présidente Turgot, rue Porlefoin, une « chapelle peinte par Le Sueur.
(c Le tableau d'autel, qui représente C Annonciation de la vierge^ a est sur toile, à la différence des autres morceaux qui sont sur bois. « Sur le devant d'autel se voient saint Guillaume et sainte Uargwe- « nte en deux tableaux.
Les huit Béatitudes se remarquent sur les lambris du pourtour,
Mont, M. le Sueur a peint pour l'autel de la chapelle de S* Pierre^ qui est sur la main gauche de la cha-* pelle de la Vierge» un tableau représentant ce prince des apostres qui ressuscite Tàbiihe ou Dorcas; ce qui est tiré du neurvième chapitre des actes des apostres. M. Girardon a ce dessein de la main de M. le Sueur (1).
On voit aussy de sa main dans Téglise de S^ Germain de TÂuxerroisy à Tautel d'une des chapelles qui sont au dessous de l'autel de la paroisse, un tableau représentant le martyre de saint Laurent, et dans une autre chapelle de la nef, directement parallèle à celle là, il a fait un autre tableau représentant le Sauveur qui estant arrivé à Béthanie et reçu dans la maison de Marthe, écoute les plaintes quelle luy fait de ce que sa sœur Madeleine demeure assise et oisive aux pieds du Sauveur, et la laisse servir toute seule sans luy aider (2). Ce qui est tiré du iO*' chapitre de
(( doni les fonds sont dorés. La Prière, qui fait le sujet du 9c tableau, a est de DuMESNiL, peintre de la ville, qui a taché d'imiter le goût (( de Le Sueur. Au-dessus sont autant de camayeux octogones : il a u^y en a que six qui soient de Le Sueur; ils représentent : la « Naissance de la vierge, le Mariage ae saint Joseph, la Visilationy « la Nativité de N. S., la Présentation au temple, la Purification. » (D'Argenville, Voy. Pittor. de Paris, p. 245; éd. 1765.) On voit que V Assomption n'y est plus.
Quant à F Annonciation » elle se trouvait à la vente Robit avec rindication qu'elle venait de la chapelle Turgot (58 po. sur 48 po.); elle fut vendue 11,000 francs à la vente Robit, 1802. (N° 124 du Catalogue.)
(1) Ce dessin est aujourd'hui au Louvre.
(2) c( Ces deux tableaux sont à présent chez M. le chancelier « Ponchartrain, lecjuel en a fait faire deux copies, lesquelles sont « en place des originaux. L'un derrière l'œuvre et l'autre proche de
S* Luc. Deux de ses plus beaux tableaux sont à Toufs dans l'église abbatiale de S* Martin (1). L'un représente saint Benoist qui estant dans une grotte avec un cœur contrit est consolé par une apparition de S' Pierre, de S' Paul, de S'' Cécile et de S'* Thècle, que l'Eglise nomme la première des martyres. L'autre tableau fait paroitre saint Martin qui en célébrant la messe voit un globe de feu sur V autel (2).
Il y a aussy des ouvrages de M. le Sueur dans l'Eglise de S* Gervais à Paris (3). On y voit dans la nef au dessus de l'œuvre, vis à vis la chaise du prédicateur un tableau représentant saint Gervais et saint Prothais que Von conduit au Temple pour sacrifier aux idoles. Ce tableau a servy de dessein pour une pièce de tapisserie qui aux jours solemnels est placée au même endroit. A costé de ce tableau il y en a un autre qui représente la Flagellation de ces deux
« la chapelle de la paroisse.» (Mss., n"* 2.) La copie de Marthe et Marie est au Musée de Marseille. H. 2, 27. L. 1, 22.— LViginal appartient au roi de Bavière, qui Ta eu à la vente du C*i Fesch. Le saint Laurent a été retrouvé au Louvre, ainsi que, pour le dire en passant, le tableau d'Agar. — Cf. le Catalogue.
(1) Tous les autres manuscrits disent à Tabbaye de Marmou tiers. Guillet se trompe évidemment.
(2) Outre ces tableaux. Le Sueur a fait encore pour la même abbaye do Marmoutiers, un St-Sébaslien, un St -Louis pansant les malades, et une copie de la messe de St-Martin. Ces tableaux indiqués par Florent Le Comte, sont aujourd'hui au Musée de Tours.
(( L'abbaye de Marmoutiers-lez -Tours possède sept tableaux de Le Suèur; fis sont placés dans un salon près le réfectoire; ces tableaux représentent une annonciation ,* — la messe de St-Martin; — apparition de plusieurs saints à St-Martin ; — St-Sébastien ; — St-Louis; — la vision de St-Benoît. {D'Argenville.)ii
(3) Voyez Appendice n» 5.
Martyrs, mais M. le Sueur n'en a fait que le dessein qui a esté exécuté par M. Gomsey (1) son beau-frère. Dans la même église» en une petite chapelle (de M. le Roux), qui est auprès de la chapelle de la Conception, on voit une Descente de croix (2), de M. le Sueur, et deux vitres peintes (3) où il a représenté le Martyre de S^ Gervais et de S' Prothais. On voit dans le cabinet de M. Girardon les deux grands desseins de tapisserie dont nous avons parlé, avec toutes les estudes en particulier de chaque figure. On y voit aussy les desseins des deux vitres. M. Âudran en a gravé un depuis peu, et M. Picard a gravé l'autre.
À Conflans Sainte-Honorine auprès de S^ Germainen-Laye, M. le Sueur a fait pour Tautel de l'église du prieuré de S*® Honorine un grand tableau représentant le Martyre de cette Sainte, et pour un autre autel de la même église un S^ Nicolas avec trois en-fants.
En 1649, il fit le tableau du May de Nostre Dame qui est un de ses meilleurs ouvrages (4). On y voit
(1) On écrit très-diversement ce nom : il doit être écrit Goussey ou Gousse. (Voy. Appendice n» 7.) — Thomas Gousse était le beaufrére de Le Sueur.
(â) Le Mss. S cite le portement de croix, devant d'autel.
(3) Peintes par Perrin, sur les dessins de Le Sueur, en 1651.
(4) Ce tableau lui fut payé 400 livres.
« La première pensée, ou plutôt Foriginal de ce tableau est dans a le Cabinet de M. Le Normand, greffier en chef du Grand Conseil « et secrétaire du roi. » (Félibien.)
Le Mss. n*> 1 et Florent Le Comte disent qu'on voit l'original en
'petit chez M. Le Normand, et Florent Le Comte ajoute : a Mais il est
a différemment traité des deux petites représentations qu'il fit pour
saint Paul qui estant à Ephèse accompagné de quelques disciples fait une exhortation aux Juifs et aux Gentils, et réduit par là quelques sçavans, qui faisoient profession des arts curieux et condamnables » à brûler les livres de cette science illicite : ce qui est tiré du 19® chapitre des actes des apostres (1).
M"* la Comtesse de Tonnay-Charante lui fit faire plusieurs tableaux pour les platfonds et pour les dessus de cheminée d'un appartement de la maison qu'elle a voit dans la rue Neuve de S* Médéric. Le sujet de tous ces ouvrages est tiré de l'écriture sainte, et Ton voit dans le plalfond le Père Éternel qui se montre à SàUmony et luy accorde le don de sagesse, selon qu'il est marqué dans le troisième chapitre du troisième livre des Rois. Le tableau d'un dessus de cheminée représente l'entrevus de Salomon et de la Reyne de Saba^ rapportée dans le 9® chapitre du second livre du Paralipomenon. Dans le platfond d'une autre chambre on trouve de sa main le tableau de l* Adoration du Veau
ce MH. Regnaut et Grevon, orphévres et administrateurs en charee ce alors. \> — M. le docteur Girou de Buzareingues, à Paris, possède cette magnifique répétition. Elle est admirablement conservée et assez terminée; elle est à mon avis de beaucoup supérieure comme sentiment au tableau du Louvre; elle présente de nombreuses variantes qui en font un tableau assez différent. L*homme qui écrit a des cheveux noirs; Fhomme qui déchire le livre dans le grand tableau n'y est pas; c'est un néophyte et non pas le bourreau qui brûle les livres; Tarbre manque. Adroite se trouve un admiraole épisode de la Charité.
Tous les ans la confrérie des orfèvres offrait un tableau à N. D^ [Voyez\9L liste des Mais des orfèvres, dans Florent Le Comte.)
(1) Voy, Appendice n» e.
ioTy marquée dans le 33® chapitre de TExode. On y voit aussy une Apparition du Père Etemel à Moyse dans le buisson ardent, et comme M. le Sueur avait déjà traité ce mesme sujet pour M. de Fieubet, il y a du plaisir à examiner Tun et Tautre pour en comparer la disposition. Dans cette mesme chambre de Madame de Tonnay-Charante, il a représenté comme Moyse estant sur le sommet de la montagne de Phasga, le Père Eternel luy montre la terre de promission ; ce qui est escrit dans le 34® chapitre du Deutéronome. Le tableau du dessus de cheminée représente VAnge du Seigneur qui rencontre auprès d\me fontaine Agar servante de Sara femme d'Abraham. Le sujet est tiré du 16® chapitre de la €enèse. On y voit encore deux autres tableaux; l'un fait voir S^ Jean FEvangéliste dans Tile de P'athmos, où il escrit V Apocalypse. M. Girardon en a le dessein dans son cabinet. L'autre tableau fait paroitre Tobie qui met sur des charbons ardents le foye d'un poisson. Il avoit aussy traité ce sujet chez M. de Fieubet. Ainsy les curieux pourront encore comparer Tordonnance et le travail de Tun et de l'autre.
Il peignit un platfond dans une maison de Gonflans auprès de Gharenton pour Madame la Marquise de Séneçay, Gouvernante du Roy, et y représenta ce jeune et auguste Prince assis dans un char superbe avec M. le duc d^ Anjou qui est aujourd'hui Duc d'Orléans. Le char estoit conduit par une Dame pour faire allusion
aux soins de Madame la Gouvernante. Mais pour marquer que toute la gloire d'une conduite si illustre estoit due à la vigilance et à la sagesse de la Reyne mère^ cette auguste princesse paroissoit sous la figure d'une Renommée qui leur montroitle chemin.
Ensuite M. le Sueur fit plusieurs tableaux pour des particuliers. Un pour M. Guillain sculpteur et recteur de l'Académie; il y représenta le sujet de VAveun gle né (1) qu'il tira du 9® chapitre de l'Evangile de S' Jean. Un pour le S** Héron qui demeùroit auprès du grand Gbastelet. Il représentoit Abraham qui met hors de sa maison Agar et son fils Ismaè% comme il est rapporté dans le 21® chapitre de la Genèse. Un pour le S^ Planson qui demeùroit dans la Halle ; il y fit paroitre sous des figures allégoriques la Sagesse 9 la Science f la Prudence et le Silence (2). Un autre pour M. Baltazar, Maistre des Requestes^ et y représenta le combat d'Hercule contre Achelou^ pour la possession de Déjanire.
Ce fut à peu près dans ce temps là que Madame la princesse douairière de Gondé, Gharlotte-Marguerite
(i) a On voit dans le cabinet, qui jBst au bout de la galerie du (( palais de Sans-Souci, un tableau admirable, qui représente Jésus a guérissant un aveugle. Le dessein, la composition, les airs de Cl tête, l'expression des passions, tout est admirablement rendu a dans cet ouvrage. » (D'Argens, p. 65.)
(2) C'est le tableau désigné sous le nom du Ministre Parfait ou le Ministre d'État; il est composé de quatre figures chacune de 44 pouces. Il fut vendu 10,000 livres à la vente du cabinet Randon çleBoisset, en 1777.
de Montmorency, mère de feu M. le Prince, fit peindre à M. le Sueur un oratoire dans Thostel de Gondé. Le tableau de Tautel représente une Nativité, celuy du platfond une Gloire céleste. Le lambris est enrichi de plusieurs figures et de quantité d'ornemens travaillés avec grand soin. Il fit aussi pour un particulier un saint Paul grand comme le naturel qui est entre les mains de M. Blanchard professeur de TÂcadémie.
Voicy une suite de ses autres ouvrages (1) : A Mitry, entre Saint-Denis et Dammartin, le tableau d'une Annonciation pour Téglise de la parroisse. Un Cru-cifix dans le chœur intérieur du couvent des P. Capucins de la rue S -Honoré. Pour M. Vedeau de Grammont conseiller au parlement, dans la rue de S*-Germain devant le Fort FEvesque, un tableau où est représenté Darius qui brûlant d'avarice fait ouvrir le tombeau de Sémiramis (2), et au lieu des trésors qu'il croit y trouver, y voit une inscription qui luy reproche son avidité pour les richesses. Ge qui est rapporté dans le premier des neuf livres d'Hérodote. Pour le séminaire de Saint-Sulpice une Présentation de Nostre Seigneur au Temple (3). Pour M. Bezard, thrésorier des guerres, logé dans la rue de Cléry, un Crucifix sur cuivre f et un tableau où paroit la Vierge
(1) Cette liste est un appendice, un supplément, où Tordre chronologique n'est plus observé par Guillet.
(2) Il faut lire Nitocris; Guillet s'est trompé de nom.
(3) Ce tableau était dans la chapelle de la petite communauté, au cul-de-sac Pérou. ^D'Argen ville.)
à demtj corps avec Venfant Jésus et saint Jean-Bap-» liste. Il fit aussy pour le mesme M. Bezard un tableau représentant Coriolan qui, comme le raconte Plutarque, voulant faire périr la ville de Rome, réduite à l'extrémité par un long siège, écoute enfin les prières de Volumnia, sa mère, et de Vergilia sa femme, et leur accorde la grâce des Romains. M. le Sueur fit aussy pour M. Pilon son médecin, un Cmcifix et le tableau d'une Vierge qui tient l'enfant Jésus. Il fit un semblable tableau pour le S'^ Buron, chirurgien logé dans l'Isle de Nostre Dame, et ébaucha pour le mesme Buron une Descente de croix (1) qui a esté finie par M. Goussey. Nostre académicien fit plusieurs desseins qui ont esté exécutés en tapisseries pour une maison du faubourg Saint-Germain où logeoit M. le Président le Cogneux (2). Quelques uns de ces desseins estoient d'après les tableaux de coloris que Rafaël a peints dans le Vatican au dessus des portes des Loges destinées pour le Conclave, et où il a traité une partie de l'histoire de l'Ancien Testament (3). A ces des-
(1) et Ébauchée par lui et terminée par Goullé. » (Mss. n<^ 1.)
(2) « La présidente Le Goigneux lui demandoit sans cesse des a desseins pour des tapisseries. » (Manuscr. n» 5.)
(3) Florent Le Comte indique les sujets de ces dessins. Les voici : Joseph racontant ses songes à ses frères, copie d'après Raphaël ; Joseph à la cour de Pharaon;
Moïse passant la mer Rouge;
Jacob qui change de pays avec toute sa famille ;
Le Veau d'or;
Josué qui assiège Jéricho.
seins M. le Sueur en ajouta trois (1) de sa composition. L'un, selon le 36^ chapitre de la Genèse, représentoit Jacob qui envoyé son fils Joseph chercher ses frères en Sichem. Un autre fait paroitre Joseph qui sur le chemin rencontre un homme qui luy apprend que ses frères sont en Dothain; et dans le troisième Moyse est exposé sur les eaux; ce qu'il avoit déjà traité pour M. de Fieubet et pour M. de Nouveau. M. de Chambray, thrésorier des guerres, qui demeuroit dans la rue de Cléry, luy fit faire dans un tableau les portraits de plusieurs de ses amis, chacun d'eux représenté avec les symboles de leurs inclinations particulières ou de leur profession. De sorte qu'un d'entre eux qui avoit esté enseigne d'une compagnie d'infanterie arboroit un drapeau ; un autre qui excelloit à jouer du luth tenoit cet instrument à la main, et M. le Sueur qui estoit du nombre de ses amis fut obligé de s'y peindre luy-mesme (2), tenant
(i) « Trois desseins pour des tapisseries qui ont ëtè exécutés pour a M. le président Le Gogneux, pour compléter ceux qu'on avoit a tirés du Vatican des dessus de porle de Raphaël. » (Mss. n° i, au Catalogue.)
(2) Ce tableau, peint à la manière du Vouët, est au Louvre (n"» 313). n avait été attribué jusqu'ici au Vouët. G*est à mon ami £. Soulié que revient le mérite de cette importante restitution.
Voyez sur ce tableau une note très-intéressante de Mariette {Âppendice n*> 7.) que m'a communiquée mon ami A. de Montaiglon, et qui confirme l'indication, d'ailleurs si positive, de Guillet.
Le portrait de Le Sueur, gravé par N. Gochin, était chez le général Despinoy (732), sous le nom de Séb. Bourdon (T. H. 72, L. 53) ; il appartient aujourd'hui à M' de Baudicourt. La figure de Le Sueur est absolument la même sur ce tableau et sur celui du Louvre.
un pinceau à la main pour représenter un génie des Beaux-Arts qu'on voyoit ébauché dans ce tableau. Il fit dans un cabinet de M. l'abbé Parfait , chanoine de Nostre Dame, plusieurs figures de coloris , et quelques grisailles. Il avoit un estroit commerce d'amitié et de conversation avec M. de Gomberville, qui estoit de l'Académie firançoise, et qui a donné au public le roman de Polexandre, celuy de la jeune Âlci« diane, et un excellent livre intitulé la Doctrine des mœurs ou la philosophie des stoïques, remply de plu* sieurs belles estampes que Daret a gravées (1). M. le Sueur fit pour luy un tableau destiné pour l'autel d'une église de la campagne. Il y représenta un sujet tiré de l'onzième chapitre de S^ Mathieu, lorsqus le Sauveur dit : Vene's à moy^ vous tous qui estes chargés et qui estes fatigués, et je vous soulageray. Le Sauveur y paroit sur les degrés du Temple avec quelques uns de ses disciples, et parle à une troupe de Juifs.
Enfin M. Le Sueur attiroit l'estime non-seulement de ceux qui le fréquentoient mais encore de tous ceux qui voyoient ses ouvrages. Il estoit naturellement officieux, sociable, d'une humeur gaye et d'une sage conduite. Il se maria (2), et a laissé un fils et une fille
(1) D'après les dessins de Le Sueur.
(2) « 11 avait épousé, en 1642, Geneviève Gousse, fille d'un marcc chand cirier ; le seul garçon qu'il en eut avec une fille suivit le « commerce de son grand père maternel. » (Mss. n° 5.)
Le môme manuscrit nous apprend que Le Sueur se faisait aider
qui sont tous deux pourvus à leur avantage (1). Il mourut en 1655, âgé de 38 ans comme nous avons dit (2) . De sorte qu'une vie si courte a fait évanouir les espérances et la joie que faisoient naistre l'excellence de son pinceau et de son application aux exercices de TÂcadémie.
par ses trois frères : Pierre, Philippe et Antoine, par son beau-frère Gousse et'par Patel, qui faisait le paysage de ses tableaux. — Les élèves de Le Sueur sont Nicolas Colombel et le célèbre Claude Lefebvre. On cite de Gousse une Communion de saint Jérôme aux Chartreux de Paris i BuUet, du comité des arts et monum,^ t. UI, p. 276 ; Catalcgue du dépôt nationatj etc.
(1) ce n a laissé un fils et une fille et vraisemblablement quelque K bien, car Tun et Vautre ont été bien établis dans la suite. )> (Mss. n**i.) Voyez à l'Appendice n° 8 les actes de naissance des quatre enfants de Le Sueur. — Le Sueur demeurait dans Ttle Saint-Louis, ou île Notre-Dame. Cf. Lettres de jonction de la communauté des maîtres peintres et de TAcadémie, du 4 août 1651, et les registres de rétat civil, cités à V Appendice n<> 8.
(2) Les registres de TAcadémie de peinture et de sculpture donnent pour date de sa mort le 1<' mai 1655. (Voyez V Appendice n^S.)
Le fait d*ôtre enterré à Saint-£tienne-du-Mont semble prouver du reste une certaine aisance. Ceci réfute encore la prétendue pauvreté de Le Sueur, Timpossibilité d'aller à Rome {il ne le voulut pasy disent nos Mss.), Tobligation de dessiner des frontispices, des dessins de thèse pour vivre, etc., etc. Le Brun, qui n'était pas pauvre, a bien fait de ces dessins.