LES SONGES DE POLIPHILE
<( Le Sueur commença donc par peindre dans la manière de Vouët; et peut-être il s'assujétit plus qu'aucun autre de cette école à le suivre, et cet assujétissemont lui valut beaucoup dans la suite, car il apprit dans cette manière à disposer les masses par grandes parties et Tart de grouper non seulement les figures, mais encore les lumières et les ombres, en un mot il apprit à faire large, et à ne point admettre dans ses compositions rien de maigre ni d'altéré. Plein de ces grands principes il ne lui restoit plus qu'à épurer un goût de dessin trop maniéré, et qu'à chercher des expressions moins communes. Une étude constante de la nature et de l'antique pouvoit lui procurer ces avantages ; elle les procura à Le Sueur, mais ce fut avec supériorité, parce qu'elle trouva un fonds bien préparé; l'eut- il été, si l'élève ne se fut pas instruit auprès d'un maître éclairé, qui lui-même ne devoit ce qu'il étoit qu'aux grands artistes qu'il avoit étudiés avec fruit en Italie. Les derniers morceaux
qu'il ait travaillés dans ce faire, sont huit tableaux dont il avait pris le sujet dans un roman ingénieux qui porte le titre de Songes de Poliphile. Un de mes amis très éclairé dans Fart, m'a dit les avoir vus (1) dans sa jeunesse, qu'ils étaient peints fort clairs, d'une manière peut-être un peu trop vague, et qu'ils paraissoient faits de pratique, mais que leur principal mérite consistoit dans l'agrément des sujets et la façon dont ils étoient traittés.
Quoi qu'il en soit, ils furent très applaudis dans le temps qu'ils parurent, et la manufacture royale des Gobelins les exécuta en tapisserie.
Aussitôt après ces morceaux on voit paroitre un homme nouveau, la force de son génie lui faisoit depuis longtemps sentir et penser la peinture dans tout ce qu'elle a de grand, de sublime, et par consé^ quent de simple, il fut alors en état de mettre ses réflexions au jour, et ne fut en quelque façon redevable qu'à lui-même de ses nouvelles impressions. II est vrai qu'il fit des études très exactes sur les meilleurs ouvrages des grands maîtres qui se trouvoient en France, mais il ne voulût jamais aller à Rome. » (Mss. n^ 1).
Ces réflexions du comte de Caylus sont très-importantes : elles établissent nettement la fausseté de l'histoire des relations de Le Sueur et du Poussin. Si
(1) Caylus n*a donc pas vu les 8 tableaux des Songes.
ces relations eussent été si notoires qu'on Ta dit plus tard 9 elles eussent été connues évidemment par le consciencieux Guillet, par Lépicié, par Caylus, par les anciens biographes de Le Sueur ou par les biographes du Poussin.
Le comte de Gaylus dit nettement que Le Sueur fit des études exactes , sérieuses, sur les ouvrages des grands maîtres qui se trouvaient en France , et qu'il se fit lui-même une nouvelle manière.
C'est bien en effet ce que les meilleurs juges constatent : Le Sueur a étudié le Poussin, mais il a aussi étudié Raphaël. Ce sont bien là les grands maîtres qu'il a étudiés très-exactement ; et à coup sûr, c'est la double influence de ces maîtres qui a aidé Le Sueur à s'affranchir de la manière dri Vouët, à développer toute l'originaUté de son talent, et à lui donner les moyens de reproduire toutes ses impressions.
Appendice IZ.
(Inventaire général des tableaux du Roy fait en 4709 et 1710 par le S' Bailly, garde desdits tableaux suivant les ordres qui luy en furent donnez. Conservé au Louvre, 1 vol. in-fol®, p. 230.)
EUSTAGHE LE SUEUR.
Paris. — Apartement des bains de la Reine Mère. 1. — Un tableau représentant la magnificence
Al
Royale (1) sous la figure d une femme assise sur un nuage, vêtue richement, ayant une couronne sur la teste et un sceptre à la main, accompagnée de deux enfans, dont Tun tient une corne d'abondance, d'où sort des couronnes, des fleurs et des médailles : figures plus de demi nature, ayant de hauteur 2 pieds 4 pouces et demy, sur 3 pieds 6 pouces et demi de large dans sa bordure dorée.
2. — Idem. Un tableau représentant les Vertus Royale?, sous les figures de quatre femmes et deux enfans sur un nuage, dont un a une couronne sur la teste et un sceptre à la main, et Tautre tient un miroir. Figures de demy nature, ayant de hauteur deux pieds quatre pouces et demy, sur quatre (sic) six pouces de large, dans sa bordure dorée.
3. — Idem. Un tableau représentant une femme couronnée sur un nuage tenant un flambeau allumé d'une main et de Tautre un sceptre, trois enfans sont auprès couronnez de fleurs. Figures de demi nature, ayant de hauteur deux pieds quatre pouces et demy de large (sic) dans sa bordure dorée.
4. — Idem. Un tableau représentant trois enfans avec un vase d'or, dont un est endormy et couché sur le devant du tableau. Figures de petite nature, ayant
(1) Bailly indique plusieurs fois, sous le titre de la Magnificence royale j une figure de femme tenant une corne d'abondance d'où sortent des couronnes, des colliers et des médailles ; cette allégorie parait avoir été souvent employée par les peintres décorateurs de palais dans la première moitié du xvii* siècle.
de hauteur trois pieds sept pouces, sur vingt-deux pouces de large dans sa bordure dorée «
5. — Idem. Un tableau représentant trois enfans avec un vase d'or rempli de fleurs, dont deux sont assis sur un tapis. Figures de petite nature, ayant de hauteur trois pieds sept pouces, sur deux pieds de large dans sa bordure dorée.
6. — Idem. Un tableau en platfond représentant Junon dans un char sur un nuage accompagnée dlris couronnée de fleurs avec deux enfans au dessus. Figures de demy nature ayant de hauteur quatre pieds sur cinq pieds de large, peint sur bois.
7. — Idem. Un tableau en platfond représentant trois enfans en l'air entourez et couronnez de fleurs. Figures de petite nature ayant de hauteur trois pieds et demy sur cinq pieds et demy de large, de forme ovale.
8. — Idem. Un tableau en platfond représentant le Temps qui eleve une femme tenant un lis dans sa main. Figures plus de demi nature ayant de hauteur environ six pieds et demy sur trois pieds et demy de large, de forme ovale.
Appendice XXX.