PAR LE MARQUIS D*ARGENS
Les pensées de Raphaël sont simples, élevées, naturelles; celles de Lesueur le sont aussi.
Le dessein du Raphaël est correct, varié ; selon les convenances et toujours avec goût ; celui de Le Sueur a les mêmes quaUtés.
Raphaël est savant dans la collocation des membres ; il les fait toujours paroitre exactement, mais cependant avec délicatesse; il ne leur donne jamais cette grande force, ou plutôt cette dureté que leur a donnée Michel-Ânge. Le Sueur a suivi d'une manière habile la méthode de Raphaël.
Raphaël a montré son génie dans de grandes compositions ; Le Sueur n'a pas moins fait éclater le sien dans de très grands ouvrages, comme dans le tableau de S* Paul prêchant à Ephèse, qui est à Notre Dame, ceux qu'on voit dans l'Eglise de S^ Gervais, et dans plusieurs autres très-considérables, qui sont le plus
bel ornement de quelques unes de nos églises de Paris.
Raphaël a uni tous les différents goûts ; il a également composé des sujets de dévotion, et des sujets galans. Le Sueur a excellé de même dans tous les différents sujets, avec une grâce et une intelligence parfaites.
Les ouvrages qu'il a peints dans la maison du Président Lambert, et plusieurs tableaux de chevalet qui sont conservés comme les plus précieux morceaux de la peinture, dans les cabinets de quelques curieux, en sont des preuves évidentes.
Le Sueur a peu connu le clair-obscur; Raphaël en a peut-être eu encore moins de connaissance.
Le Sueur a eu la couleur foible; Raphaël Ta eue aussi, et quelquefois moins suave.
Le Sueur à force de vouloir paroître délicat, a quelquefois donné une proportion trop foible à ses figures ; Raphaël à force de vouloir être correct, a donné de la sécheresse à ses contours, et les a marqués un peu durement.
Le faire de Le Sueur n'est point aussi beau que celui de quelques peintres qui ont excellé dans cette partie : le pinceau de Raphaël est sec, de l'aveu même de M' de Piles.
Les paysages de Le Sueur sont d'un bon goût; ceux de Raphaël, au jugement du même M*^ de Piles, sont très médiocres. Les lecteurs pourront se convaincre
de cette vérité» en comparant la différence avec laquelle ces deux grands hommes ont traité le paysage dans le même sujet. II faut consulter deux estampes : l'une qui est gravée diaprés le Parnasse que Raphaël a peint au Vatican ; l'autre est gravée dans le cabinet de M' Boyer d'Aiguilles d'après Le Sueur, et représente aussi un Parnasse. La vue de ces deux estampes pourra servir à prouver, non seulement que Le Sueur entendoit mieux le paysage que Raphaël , mais qu'il composoit même quelquefois d'une façon plus galante et plus pictoresque que le peintre Romain. Du moins peut-on assurer que le Français a donné des marques qu'il avoit le génie aussi étendu et aussi fécond que celui de l'Italien, puisque la simple histoire d'un moine lui a fourni de quoi faire un nombre de tableaux, presque aussi considérable que celui des Loges du Vatican.
Appendîm VU.