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CHAPITRE IV

Recherche analytique du poison. — Alcaloïdes végétaux et ptomaïnes

Un fait ressort du chapitre précédent, c’est que le diagnostic‘d’un empoisonnement par l’aconitine est ordivairement assez facile au chevet du malade. On a pour se guider les renseignements précieux sur les sensations qu’il ressent, renseignements fournis par le malade (luimême. dont l'intelligence est intacte, et dans certains cas ceux fournis par l’entourage qui a entendu le patient prononcer des phrases pouvant donner l'éveil ; lorsqu'elles ne sont pas aussi caractéristiques que celles que nous relevons dans une de nos observations : « Je sens que ça me brûle le gosier ; ca me brûle, came ferme au ventre, voyez comme j'ai les mains,la figure, les. pieds petits : c'est ma peau qui devient trop petite; ça me pique comme des épingles à la figure, aux membres, presque partout. » Mais lorsqu'on se trouve en présence d’un

cadavre, sans aucun renseignement sur la marche des symptômes de l’intoxication, la tâche du médecin légiste devient délicate et remplie de difficultés de toutes sortes. Quand il s’agit, en effet, d’un poison minéral, le phosphore, l’arsenic, ete... la chimie, grâce à des réactifs infaillibles et à des appareils de la fidélité de ceux de Mitscherlich et de Marsh, par exemple, sait retrouver dans les viscères des victimes, les moindres traces de ces toxiques, et très probablement c’est là qu’il faut chercher la raison du discrédit, dans lequel les poisons minéraux sont tombés auprès des criminels. S'agit-il au contraire d’un alcaloïde végétal, les choses changent de face. Depuis une quinzaine d’années, la recherche des alcaloïdes vénéneux est un problème qui passionne le monde savant et qui, véritable protée, ne fait que devenir de plus en plus insaisissable à mesure que nos connaissances sur la matière se multiplient.

Le chimiste chargé d’une expertise d’empoisonnement étant parvenu à extraire d’un cadavre une matière toxique doit se poser les questions suivantes : le corps toxique peut-il provenir d’une source autre que l’empoisonnement ? En d’autres termes, les phénomènes de putréfaction, n’ont-ils pu lui donner naissance, aux dépens des tissus mêmes des cadavres?

Cette hypothèse inadmissible pour les poisons minéraux mérite la plus grande attention pour les poisons végétaux. Rien, en effet, ne s’oppose théoriquement à l’idée de leur formation dans la putréfaction.

Les substances organiques les plus toxiques ne renferment pas d’autres éléments que ceux qui constituent nos tissus. La seule différence consiste dans la manière dont

sont groupés ces éléments. On ne peut pas admettre que dans ces phénomènes chimiques si complexes de la putréfaction, dans certaines circonstances, les atômes de carbone, d'hydrogène, d'oxygène, d'azote, arrivent à s'unir précisément daus les proportions et dans l’arrangement caractéristique d’une substance toxique. C’est ce que les travaux de Selmi, de Gautier, de Brieger, ont établi d’une façon absolue. Mais reprenons par le commencement l'historique de la question.

En 1817, Justinus Kerner publie un mémoire sur le saucisson vénéneux et expose ses recherches sur certains aliments devenus toxiques par suite de la putréfaction. Il conclut à la présence d’un acide gras, analogue à l’acide sébacique de Thénard et le considère comme vénéneux. Plus tard, il modifie sa manière de voir, et annonce que le principe toxique est une combinaison d'acide gras et d’une base volatile.

En 1822, Gaspard et Stick observent la vénénosité des extraits cadavériques lorsqu'ils sont injectés sous la peau d’un animal.

En 1827, Hunnefeld à la suite d'analyse de fromages vénéneux conclut, comme Kerner, à la présence dans ces aliments d’acide caséique et sébacique.

En 1822, Schlossberger démontre l’innocuité complète des acides gras. |

En 1856, le physiologiste danois Panum montre que les matières putrides contiennent un poison d’une extrême activité, et tel que 5 à 6 centigrammes suffisent pour tuer un petit chien. Ce poison, dit-il, n’est ni volatil, ni destructible par la chaleur, il est soluble dans l’eau et dans l'alcool et vraisemblablement composé de plusieurs matières vénéneuses.

De 1856 à 1868, paraissent les mémoires de Hemmer, Schuseninger, Schmitz, Müller, Raison, Weidenbaum qui ne font que confirmer les traveaux de Panum.

En 1868, Bergmann et Schmiedeberg retirent de la levûre de bière putréfiée un corps azoté cristallin, auquel ils donnent le nom de sepsine et en 1869 Zullzer et Sonnenschein, annoncent avoir extrait des cadavres, un alcaloïde différent du précédent, très vénéneux et dilatant la pupille, ce qui le fit comparer à l’atropine.

Rœrsh et Fashbender au cours d’une expertise médicolégale extrayent du fois, de la rate et des reins, une substance amorphe qu’ils rapprochent de la digitaline.

Malgré tous ces travaux, la question était remplie d’incertitude ; à Selmi était réservé l’honneur de mettre en évidence d’une façon irréfutable, la formation d’alcaloïdes toxiques dans la putréfaction des cadavres. En 1870, le professeur de Bologne retira, par la méthode de Stas, des viscères d’un homme, soupçonné mort empoisonné, un alcaloïde qu’il ne parvint à identifier à aucun de ceux jusqu'alors connus. En 1872, nouvelle expertise et même résultat. Selmi communiqua alors à l’Académie des sciences de Bologne, un mémoire où il démontrait :

lo Que l’estomac des personnes ayant succombé à une mort naturelle, contient des substances qui se comportent avec les réactifs comme certains alcaloïdes végétaux.

2° Que ces produits ne sont ni la créatine, ni la créatinine, ni la thyrosine.

3° Que l’on retrouve des produits analogues dans l’alcool ayant servi à la macération des pièces anatomiques.

À ces alcaloïdes cadavériques, Selmi a donné le nom de ptomaïnes.

À la même époque, les recherches de M. Armand Gautier, en France, confirmaient les travaux de Selmi.

Il existe dans les tissus cadavériques normaux, abandonnés à la putréfaction ordinaire, des produits alcalins toxiques. Or, ces produits se rapprochent de tous points des principes vénéneux retirés des végétaux. En effet, comme les alcaloïdes végétaux, les ptomaïnes s’unissent aux acides pour former des sels cristallisables. De plus, les réactifs généraux qui précipitent les alcaloïdes (iodure de potassium ioduré, iodure de bismuth et de potassium, phosphomolybdate de sodium, etc.) précipitent les ptomaïnes. Le seul caractère qui différencie les ptomaïnes des alcaloïdes végétaux en général est leur altérabilité et leur oxydabilité extrême. Quant à leurs propriétés physiologiques, les alcaloïdes cadavériques sont en général vénéneux à un haut degré. Sur la grenouille, les principaux phénomènes que l’on observe sont les suivants :

1° Dilatation de la pupille, suivie de rétrécissement;

2° Convulsions tétaniques et bientôt après flaccidité musculaire.

8° Ralentissement dans les battements cardiaques, rarement augmentation ;

4 Perte absolue de la sensibilité cutanée;

5° Perte de la contractilité musculaire.

Dans quel ordre apparaissent les ptomaïnes connues du cadavre humain :

1° Au début de la putréfaction on trouve la choline;

2 Vers le troisième jour apparaît la neuridine qui disparait vers le quinzième jour.

3 Vers le troisième jour paraît la cadavérine qui augmente de quantité à mesure que la putréfaction se prolonge ;

4 La putrescine apparaît vers le quatrième jour, c’est après trois semaines qu’on la trouve en plus grande quantité ;

5° La myladéïne apparaît vers le huitième jour, elle existe en grande quantité après trois semaines ;

6° La triméthylamine.

Dans quelle mesure l’existence des ptomaïnes apportet-elle une perturbation dans la recherche des alcaloïdes végétaux ?

Exposons d’abord de quelle façon nous rechercherons notre alcaloïde : Et tout d’abord, à l’ouverture du cadavre, quelles lésions d’anatomie pathologique trouveronsnous dans l’empoisonnement par l’aconitine ?

D'une manière générale, disent MM. Laborde et Duquesnel, la congestion dans ses divers degrés, depuis lhypérémie simple, jusqu’au raptus apoplectiforme et à l'infiltration sanguine sous forme ecchymotique ou sous forme de plaques et de noyaux, telle est la forme dominante des altérations, dues à l’intoxication aconitique.

Ces lésions que l’on rencontre dans beaucoup d’empoisonnements, n’ont rien de spécial, rien de caractéristique, pouvant permettre une légitime déduction relativement à une présomption d’empoisonnement. Nous passerons donc à la recherche chimique.

Comment extrairons-nous des organes suspects d’un cadavre, les alcaloïdes toxiques qui s’y trouvent? Plusieurs procédés ont été employés, nous citerons les deux principaux.

Le premier procédé, celui de Stas, repose sur les principes suivants :

1° Les sels acides des alcaloïdes sont solubles dans l’eau et dans l’alcool.

2° La plupart des sels neutres et acides des alcaloïdes sont insolubles dans l’éther.

3° Les sels d’alcaloïdes décomposés par les carbonates ou les bicarbonates abandonnent l’alcaloïde. Et si l’on agite alors avec de l'éther, de l’alcool amylique, les alcaloïdes se dissolvent dans cet éther, ou dans cet alcool amylique.

Le procédé de $Stas est long et ne sépare pas les diverses bases en cas d’empoisonnement mixte. De plus tous les alcaloïdes ne sont pas solubles dans l’éther, il en est qui sont complètement insolubles à l’état cristallisé, tel la morphine; d’autres sont fort peu solubles comme la strychnine ete. « En revanche, dit M. Hugounenq (Archives de l' Anthropologie criminelle et des sciences pénales 1893),ce procédé ne soumet les matières suspectes à aucune action physique ou chimique capable de détruire ou d’altérer profondément les alcaloïdes instables; à ce point de vue, il est supérieur à la méthode de Draggendortff ».

Cette dernière consiste à opérer de la façon suivante :

Les matières à examiner sont finement divisées et délayées avec de l’eau distillée, de manière que la masse soit très fluide. On ajoute pour 100 centimètres cubes du mélange, 10 centimètres cubes d’acide sulfurique, dilué au cinquième, et on laisse digérer le liquide qui, doit être acide, pendant quelques heures à plus de 50° ; on exprime et on recommence de nouveau le même traitement avec 100 centimètres cubes d’eau. Les deux liquides sont réunis, filtrés, évaporés à consistance légèrement sirupeuse, jamais à siccité, et introduits dans un flacon ; on leur ajoute un volume triple ou quadruple d’alcool, marquant 95°, et on laisse digérer le tout pendant vingtquatre heures, on sépare par le filtre les matières étrangères qui se sont déposées, et l’on évapore l’alcoo] dans une cornue. Le résidu aqueux est étendu à 50 centimètres cubes, et agité avec 20 où 30 centimètres cubes de benzine. On reprend une seconde fois le liquide avec la même proportion de benzine. Les deux portions de benzine sont réunies.

Le liquide aqueux acide est rendu alcalin par de lammoniaque, chauffé à 40° ou 50° et agité à deux reprises différentes avec 50 centimètres cubes de benzine. Les solutions de benzine abandonnent souvent les alcaluïdes d’un premier jet, sous forme des corps blancs. On lave à l’eau froide, puis on redissout le résidu dans l’eau bouillante, et lorsque le liquide est limpide, on évapore doucement. Lerésidu peut être alors examiné par les différents réactifs. Mieux vaut encore évaporer et redissoudre dans de l'acide sulfurique très dilué, reprécipiter l’alcaloïde par l’ammoniaque et le reprendre par la benzine. La solution de l'alcaloïde dans la benzine est lavée à l’eau

distillée puis enfin soumise à l’évaporation, Si l’on a eu soin de séparer de la benzine, toutes les parties aqueuses, on obtiendra un produit incolore et pur; mais il faut prendre garde de ne pas évaporer le produit, à une température supérieure à 40°.

D'après M. Hugounenqg, « en modifiant légèrement le procédé du chimiste de Dorpat, en substituant un acide organique à l’acide sulfurique, en n’évaporant les dissolvants qu'à basse température, on pourrait suivre avec avantage la méthode de Dragoendorff, non seulement parce qu’elle assure un épuisement méthodique plus complet, grâce aux dissolvants qu’elle met en œuvre (ligroïne, benzine, chloroforme, etc.), mais aussi parce qu'elle aboutit à une séparation préliminaire des principes actifs. »

Quel que soit le procédé employé, un alcaloïde a été extrait des viscèresd’un cadavre, deux ordres de recherches se présentent à l’expert pour reconnaître la nature alcaloïdique de la substance et l'identifier ensuite avec tel ou tel alcaloïde déjà connu :

1° Les réactions chimiques qui sont elles-mêmés de deux ordres: les réactions générales et les réactions spéciales.

2° L’expérimentation physiologique.

Les réactions générales permettent d'affirmer que l’on a affaire à un alcaloïde, mais non de déterminerquel ilest, de plus, elles sont communes aussi bien aux alcaloïdes. végétaux qu'aux bases de la putréfaction, les ptomaïnes. Les réactions spéciales à chaque alcaloïde, sont des

réactions de coloration toujours très fugaces, et malheureusement non spéciales aux alcaloïdes végétaux, car les ptomaïnes présentent des réactions de coloration que l’on pourrait parfois confondre avec celles de tel ou tel alcaloïde. Ajoutons que, pour l’alcaloïde qui nous occupe, l’aconitine, il est actuellement impossible de citer une seule réaction spéciale bien caractéristique.

Par les procédés chimiques, il est donc impossible d'affirmer si un alcaloïde découvert dans les viscères d’un cadavre y préexistait à titre de poison végétal, administré pendant la vie ou s’il s’est formé après la mort, gràce à l’action des phénomènes chimiques de la putréfaction sur les tissus cadavériques.

Reste l’expérimentation physiologique, et à ce propos disons que, vu la quantité probablement très minime du poison à déceler et à caractériser, et les résultats négatifs ou douteux fournis par les réactions chimiques, l’expert ne devra jamais perdre de vue qu’il est de haute nécessité de garder suffisamment de matières pour l'essai physiologique. Nombre d’auteurs accordent au réactif physiologique une importance capitale, considérant comme caractéristiques certains symptômes obtenus chez les animaux, par l'absorption de l’aconitine (hoquet spécial chez le cobaye, chez la grenouille rampement à la façon du crapaud, salut intermittent, etc. etc.) — MM. Laborde et Duquesnel considérent comme un signe précieux les modifications du fonctionnement cardiaque, saisi et fixé par la méthode graphique. Ces modifications sont les suivantes: accélération des mouvements du cœur avec augmentation de l’amplitude de la pulsation cardiaque: élévation plus ou moins passagère de la tension sanguine

à la période d’excitation fonctionnelle générale, puis et finalement un abaissement plus ou moins rapide au milieu d’un certain nombre d’oscillations.

Faut-il accorder à l’expérimentation physiologique une valeur aussi absolue? Nous ne pouvons mieux faire que de répondre par les lignes suivantes : « Tandis que le réactif chimique est simple et bien connu de lui, le réactif du physiologiste, l’organisme vivant est extrêmement complexe et à peu près inconnu sur bien des points ; de plus, ce réactif apporte dans tous les phénomènes auxquels il est mêlé un élément particulier, et, si l’on peut ainsi dire, une équation personnelle qui échappe à tout calcul. Si les réactions chimiques des alcaloïdes restent en dehors de la certitude habituelle aux phénomènes de la chimie, combien plus entachées d’erreur paraîtront des expériences physiologiques ? Nous voyons un réactif, développer au contact d’un résidu cadavérique une réaction attribuée à la strychnine, nous ne pourrons cependant pas conclure, sur cette unique preuve qu’il s’agit du principe actif de la noix vomique. Pourquoi l’action tétanique de ce même résidu serait-elle plus probante ? » (L. Hugouneng, Archives de l'anthropologie criminelle et des sciences pénales, 1893).

En présence des réactions chimiques douteuses, les symptômes physiologiques produits par un alcaloïde extrait d’un cadavre, ne suffiront pas à faire conclure à sa nature végétale ou animale. Si d’autre part, comme le prouve l'expertise suivante, dans certains cas, même à dose assez élevée, l’aconitine échappe à l'analyse chimique la mieux faite, on comprendra quelle réserve devra apporter un expert dans ses conclusions, lorsqu'il s'agira

d'établir que l’alcaloïde trouvée était: 1° Un alcaloïde végétal et non une ptomaïne; 2° que c’était de l’aconitine.

A la fin de l’année 1892, M. le professeur Hugounenq fut chargé de l’expertise dans l'affaire qui fait le sujet d'une de nos observations. Cetteexpertise fut faite dès le lendemain de la mort, c’est-à-dire dans d'excellentes conditions, de plus les intentions de suicide de la victime, les symptômes observés pendant la vie, la disparition des granules d’aconitine, ne laissaient aucun doute sur un empoisonnement suicide par l’aconitine; tout semblait donc réuni pour que la recherche du toxique fût suivie de résultat. Voici cependant le texte du rapport :

Recherche de l'aconitine (faite par M. le prof” Hugouneng).

L’expertise a porté sur deux éléments distincts:

1. — Une partie de l'estomac et de l'intestin et leur contenu.

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