CHAPITRE VII
\VBERGE. si: < dy Roy etdv nu © — \t D) VD
ra ITA lui le
En ce temps-là, au coin de la rue des Petits-Degrés et
k de la rue des Cordiers, il y avait, à Saint-Malo, une h- [l tellerie fort achalandée parmi les « pillottes, maistres, E çade : mariniers et compaignons de nefs. » de la 1 ‘ 4 |
Degrés et , une hômaistres
A uné tige de fer, établie en potence au-dessus du rez: de-chaussée, se balançait l’enseigne ci-dessus, conser-
vant des vestiges d’une enluminure jadis brillante, et
dont les inscriptions, fraichement refaites, n'avaient pas effacé tout à fait, sous leur couche de rouge sanglant, la teinte jaunâtre des lettres qu’elles avaient remplacées.
La représentation de « Monsieur .saint Anthoine, » placé immédiatement sous l’annonce, pouvait, au besoin, figurer un moine quelconque. Mais l'esprit le mieux prévenu eût, avec la meilleure volonté du monde, hésité à ranger parmi les membres de la race porcine l’animal dont le saint personnage était flanqué.
Comme si cette plaque de tôle et ces indications eussent été insuffisantes pour attirer l'attention publique, une grosse touffe de gui était encore fixée à l’extrémité d'une perche horizontale, assujettie elle-même à la poutre angulaire du pignon.
La maison avait une seule entrée : cette entrée sur la rue des Petits-Degrés. Des châssis de toile écrue tamisaient la lumière à l’intérieur. Car, à cette époque, en Bretagne, comme dans beaucoup d’autres provinces françaises, il n’y avait que les habitations des riches et les monuments religieux ou civils qui se permissent le luxe des fenêtres à carreaux de verre.
L’hôtellerie comptait trois étages et un rez-de-chaussée, Les surplombs des trois étages allaient en augmentant, De sorte que le troisième touchait presque la façade de la maison qui lui faisait vis à vis de l’autre côté de la rne, De sorte encore que, du dernier étage de
l'auberge, on pouvait aisément donner la main à une personne qui se serait trouvée au dernier étage de cette maison, laquelle était celle d’un cordier : métier en mauvaise odeur de réputation dans toute la Bretagne, exercé le plus souvent alors par les cacoux, c’est-à-dire les juifs, les excommuniés, les gens mal famés.
Une halle unique embrassait le rez-de-chaussée. Elle était vaste, peu close, mais chauffée en toutes saisons par une cyclopéenne cheminée, aux profondes embrasures, et au manteau tout enjolivé de dessins faits avec des œufs d'oiseaux de mer, Pour meubles, des tables et des bancs, des bancs et des tables, Le tout grossière. ment équarri, et reposant sur une aire inégale. Bossue i ", trouée là, formant hauts-fonds, chargée d’immondi. ces, en dix places, bas-fonds, remplis d'eau graisseuse, nauséabonde, en dix autres. J’oubliais l’indispensable lit-clos contre une paroi de la muraille, le vaisselier contre une autre, et, pour décors, des courges, des coloquintes desséchées sur la tablette de la cheminée et le couronnement du lit. Au plafond de la salle, enfumé comme celui d’une forge, ne manquaient pas — pantagruéliques festons, — les brunes flèches de lard, les chapelets de boudins, saucisses, légumes secs ou poissons fumés. Devant le feu de lande enfin, de dix heures du - matin à huit heures du soir, tournait sans trève ni merci une broche homérique, toujours chargée d’appétissantes pièces de viande, volaille ou gibier. Je ne parle ni des coquelles, ni des casseroles, ni des tourtières qui chantaient sur la braise. |
«Telle était, en gros, la salle commune dy Cochon à
mons couve la cal
Ac qui si la sal]
à une le cette tier en tagne, à-dire
e. Elle saisons embrats avec bles et )asièr es Bossue mondiisseuse, ensable isselier des coée et le enfumé pantales cha- DOÏSSONS
res du i merci ssantes e ni des chan-
ochon à
Monsieur saint Anthoine, et vraiment une des meilleures tavernes de toute la Bretagne, au seizième siècle,
Elle était tenue par le père Clovis, un homme du pays haut, venu à Saint-Malo, à la suite de François [*”, en 1518, et qui avait fait fortune en épousant la fille de l'ancien propriétaire de l'hôtellerie,
Comme Français, mons Clovis n’était guère aimé. Mais comme cuisinier, ah ! dame, ça changeait ! Sur toute la côte, de Pornic à Mont-Saint-Michel, on le tenait en haute estime. De même aux îles de la Manche, et dans les localités du littoral anglais.
Le 5 septembre 1534, vers sept heures de relevée, le père Clovis, alors âgé d’une cinquantaine d’années, trinquait avec quelques habitués, à l’une de ses tables, en causant du grand événement du jour.
Il s’agissait de la rentrée, dans le por des deux navires partis en avril dernier, sous le commandement de maitre Jacques Cartier, pour un voyage d'exploration à la «terre neuve. »
Et les commentaires allaient bon train, je vous promets |
— Sur ma part du paradis, j'étais certain qu'il échouerait! dit un gros négociant de la Grand’Rue.
— Qu'il échouerait ! mais il n’a pas du tout échoué, monsieur Vordec ! On assure qu’il a fait une grande découverte, maître Jacques ! et qu’il rapporte dé l’or plein la cale de ses vaisseaux. |
À ces paroles, un individu vêtu comme un pêcheur, qui sirotait silencieusement son vin-de-feu en un coin Los l salle, tendit l'oreille.
TEST mg DNALR di A EPA
— Ta! ta! ta! fit le commerçant avec une moue dé. daigneuse.
— Par Notre-Dame d’Auray! c’est pure vérité, affirma un autre interlocuteur. Un des mariniers de maitre Cartier m'a montré, ce soir, un lingot d’or...
— Du cuivre ! interrompit le négociant.
— Je gage une bouteille de vin de Bourgogne que c'est de l’orl
— Bravo! appuya l’aubergiste. J’ai justement encore, dans ma cave, deux ou trois flacons de ce crû de 1528 que tu connais, Lorimy!
— Votre vin est trop cher, papa Clovis; parions plutôt une double pinte de cervoise, observa le négociant en hochant la tête.
— Ça va, tope-là, repartit Lorimy.
— Le vieux ladre! murmura l’aubergiste, en se levant pour aller tirer la cervoise.
— Mais, reprit M. Vordec, où est ce lingot d’or?
— Oh! bien, soyez tranquille. Tout à l’heure j'irai le quérir.
— Après tout, fit le commerçant, quand ce serait de l'or vrai, qui me prouvera qu'il a été rapporté de làbas?
Cette réflexion, assez sensée d’ailleurs , déconcerta Lorimy.
— Le journal de bord, de maître Jacques, pourrait faire foi, insinua un troisième personnage.
— Peuh! on écrit ce que l'on veut dans un journal
de bord. Le parchemin est bon enfant ; il accepte tout ce
qu'on lui donne. Au surplus, en admettant que maître
gne que
‘encore, de 1528,
ons pluégociant An se le-
ot d’or?
j'irai le
erait de
journal tout ce maître
Cartier ait trouvé quelques pépites aurifères, cela paiera-t-il les frais de l'expédition ? IL est resté près de cinq mois absent, avec deux navires et soixante hommes d'équipage. Ça coûte. Les îles que, dit-il, il a explorées, mais nos nefs les avaient reconnues depuis longtemps! Ce n'était pas là l’homme pour un pareil voyage ! Ah! si l’on m’en eût confié l’entreprise !.. Mais il a renié sa patrie, lui. Il est l’ami des Français ! Chez lui, on ne parle même plus bas-breton. C’est une indignité, Mais le bon Dieu le punira comme il mérite. Déjà sa fille, cette créature sans vergogne, qu'il a ramenée on ne sait d'où...
— La Constance ! dit Lorimy avec un accent et un geste de mépris.
— Oui, cette dévergondée qui porte chaperon de velours, basquine et cotte de soie, comme une châtelaine, ni plus ni moins. Et qu'est-ce que c’est, je vous demande? quelque bâtarde que maître Jacques aura eue d’une sauvagesse…. hé! hé ! Je me souviens encore qu'à ce fameux voyage de 1520, d’où elle est revenue avec lui, il était resté neuf mois absent... hé! hé!! neuf mois, vous comprenez !.… Cette bonne pâte de Catherine Desgranches n’y a rien vu...
— Catherine Desgranches! min Gieu ! qui est-ce qui parle de Catherine Desgranches, la femme à maître Jacqnes, da oui? cria à ce moment une rude voix au bout de la salle.
Chacun leva les yeux dans la direction du son, et cette exclamation sortit de toutes les bouches :
— Le père Jean !
gromervenanenenent Mracenteretectde
— Jean Morbihan, en chair et en os, da oui; joie et prospérité à tout le monde, dit le vieux timonier, qui venait d'entrer dan: la halle.
— Vous arrivez comme marée en carème, père Jean, reprit Lorimy, en lui montrant une place vide, à côté de lui, sur le banc. M. Vordec et moi nous avons engagé un pari. Vous pouvez le décider et vous nous aiderez à consommer l’enjeu. En attendant, lestez-vous d’ua coup de cidre nouveau.
Disant cela, il lui présenta le pichet de faïence coloriée dont il se servait lui-même.
Le marin avala une longue gorgée et fit claquer sa langue contre son palais.
— Très-bien! très-bien, dit-il; ca vous fait un velours sur l'estomac. Maintenant, qu'y a-t-il pour vous. obliger, mes gens ?
— C’est M, Vordec qui me soutient que vous n’avez pas trouvé de l'or, dans votre navigation, répondit Lorimy. *
— De l'or! repartit MORem Es nous en avons tant et plus. À preuve!
Et il tira de sa poche un caillou tout rayé de paillettes, qui brillèrent comme des étincelles de feu, dans la demi-obscurité de la salle,
Le buveur solitaire prêtait la plfs vive attention à cette scène. |
Au mème instant, le tavernier remonta de sa cave.
— Par la croix du Dieu vivant! je suis heureux de
#vous voir, compère Jean, dit-il en tendant sa main au timonier.
joie et jer, qui
re Jean, , à côté ons enus nous ez-VOUS
ice coloiquer sa
t un ve- Ur vous .
pus n’a- , l'épon-
s tant et
de pail- , dans la
bntion à cave.
reux de main au
— Et moi, grommela celui-ci, je suis marri contre vous, Clovis, mon homme, Vous avez fait repeindre, en français, m’a-t-on dit, les écritures de votre enseigne. Ça ne me va pas ! Parce que vous êtes du pays haut ce n’est pas une raison pour tàcher de nous imposer votre grimoire, et votre jargon, non da ! |
— Et vous refusez de me donner la main, compère Jean ? dit le cabaretier, en placant un broc d’étain sur la table. |
— Min Gieu, vous le mériteriez, Clovis !
— Vous ne savez pas qu’une ordonnance du parlement, siégeant à Rennes...
— Terr i ben! proféra le marin, jamais ordonnance du parlement ne m’obligera, moi, à baragouiner votre maudit langage !
— Ah! fit Lorimy, faut pas lui en vouloir. On a enjoint aux aubergistes de mettre, sous peine d’amende, en français : Par permission du Roy et du Parlement, au-dessus de leurs enseignes, et le barbouilleur du voisin Clovis ‘a cru bien faire en changeant toutes les inscriptions. de
— Le diable emporte le barbouilleur et les inscriptions! maugréa Jean Morbiha
— Eh bien, reprit Lorimy se tournant vers le négociant, êtes-vous convaincu ? est-ce de l’or?
— Quand je l'aurai essayé, je vous répondrai, dit celui-ci qui roulait avec lenteur le caillou entre ses doigts et l’examinait minutieusement.
— Buvons toujours notre cervoise! Clovis, verseznous à boire!
k'# EF?
L’hôtelier s’empressa de satisfaire ses pratiques.
— À la santé de maître Jacques! cria Jean Morbihan en se levant.
— Comment, à la santé de maître Jacques! objecta le négociant d’un air rechigné.
— Min Gieu, oui ! je bois à la santé du capitaine Cartier, le plus intrépide, le plus illustre desmarins bretons! répliqua fièrement notre timonier, en choquant son gobelet contre celui de Lorimy.
— Excusez-moi, je vais jusqu’à ma boutique essayer ce fragment de roche; vous me le confiez, n'est-ce pas? dit M. Vordec.
— Pourquoi pas ? On vous connaît, vous! fit le père Jean, en haussant les épaules.
Et, quand le commerçant fut sorti, il continua :
— En voilà encore un que j'aimerais voir promener avec une ceinture de paille autour du corps (1), et qui crève de jalousie parce que nous avons eu l’honneur de découvrir un pays où il y a de l’or,en veux-tu, je t'en donne; des terres si fertiles que tout y pousse sans culture ; du poisson, du gibier, que c’est une bénédiction. C’est là qu’on pourrait établir une fameuse hôtellerie, compère Clovis, da ouil
-— Vrai? s’exclama le tavernier.
— Mais, demanda Lorimy, y a-t-il du monde?
— Du monde! il y a des hommes tout nus.
— Tout nus! Et les femmes?
(1) C'était une des puuitions qu’en Bretagne on infligeait alors aux banqueroutiers. |
8, orbihan
objecta
ne Car- )retons!
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essayer -ce pas?
le père
romener , et qui 1onneur 1, jet'en ans culiction.… tellerie,
ait alors
JACQUES CARSIER. 121
— Ouais! interjeta Morbihan, avec un geste narquois.
— Pas jolies, hein ?
— Rouges comme le cuivre des chaudrons à Clovis! puis peinturées de la tête aux pieds comme un bateau de plaisance.
— Ah! reprit Lorimy, père Jean, vous devriez bien nous conter votre voyage. |
— Si ça peut vous être agréable!
— Nous être agréable! dit l’hôtelier; allez-y, et je paie une bouteille de vin de derrière les fagots.
A cette offre, les yeux du vieux Morbihan rayonnérent.
— Accepté, dit-il en vidant son pichet.
Divers cc sommateurs étaient arrivés dans la salle. Ils se groupèrent à la table du vieux timonier. Clovis alluma quelques chandelles de suif, baveuses, fichées dans des chandeliers, de fil de fer, en forme de tire-bouchon. Deux bouteilles tapissées de toiles d’araignée et cachetées de cire verte furent posées devant Morbihan, qui se mit à passer sa langue sur ses lèvres, tandis qu'on les débouchait.
C'était un homme d’une soixantaine d’années, dont le visage, aussi battu par la tempête que le cap du Talut, où il était né, dans l’évèché de Vannes, avait bruni et s'était parcheminé à l'influence u hâle et des émanations salines, comme celui d’une momie. Grand, mince, osseux, les fatigues de la mer ni l’âge n’avaient encore eu de prise sur lui. Il se tenait droit comme un mât, conservait une longue et abondante chevelure, à peine
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il 122 LES GRANDS COUREURS D'AVENTURES.
grisonnante, dont les mèches flottaient sur ses épaules
H et vergettaient ses joues tannées, 11 0 Morhihan portait, est-il besoin de le dire? l’accoutre- | ment breton strictement national : chapeau de feutre grossier aux larges ailes retroussées, jaquette de drap gris, sans col, avec ganse verte et boutons de métal à la bordure du devant; veste bariolée à double rang de boutons; ceinture de cuir jaune; l’ample bragou-bras noué au genou, et les longs bas bleus à bandes rouges
sur les coutures.
Au moral, Jean Morbihan était un excellent cœur, | courageux, dur au travail, tenace, fidèle à ses affec-
| tions plus qu’à ses antipathies. On ne lui connaissait | qu’une incurable haine : sa gallophohie. Quoiqu'il ne Mar | 1 parlàt pas le français, il l’entendait cependant, Et ce- hor I | pendant aussi, par une de ces contradictions si bizarres l'ai | auxquelles est sujette la nature humaine, c'était en 101 | francais que le vieux marin prononcçait ses exclama- Bon | | tions favorites : Our da, non da, et min (rieu pour mon mes | | Dieu. ses, Lil — Allons, compère Jean, dégustez-moi ca et filez plus (L votre càble en douceur, nous vous écoutons, dit l’hôte- jé | lier, après avoir rempli les gobelets. | à — Tout le monde est:il paré? interrogea le marin. « | — Oui, oui; allez! là, 1 | Jean Morbihan vida son gobelet d’un trait et mur- ques Il mura. patr — Min Gieu, ca sent encore le pays du haut, ce vin! « J'aimerais bien mieux un coup de gwin ardant. aub Néanmoins, il remplit de nouveau son gobelet, in- tirar
paules
outrefeutre > drap étal à ing de u-bras rouges
cœur, affecjaissait ail ne Et ceizarres ait en clamaur mon
et filez l’hôte-
in.
mul e vin!
let, in-
gurgita une nouvelle rasade, et commença en ces termes :
« Vous vous souvenez du vingtième d’avril dernier, mes gens. C’est ce jour-là que nous avons levé l'ancre, après que ce faraud d’amiral français nous a eu passés en revue. Il voulait me faire prêter le sermerit à son roi. Mais va-’en voir! Bon! nous débouquons du havre. Notre bourgeoise, dame Catherine, et la fi-fille à maitre Jacques nous avaient quittés à deux ou. trois milles des Haïes de la Conchée ; et nos navires marchaiïent de conserve comme deux frères jumeaux, lorsque, vlan! un coup de ce démon de kirk nous prend en poupe et nous jette brusquement hors du golfe. En arrivant dans la Manche, nous n’avions pas une empointure de voile dehors. Mais, le vent ayant molli, on mit toute la toile en l'air, La brise continua d’être favorable, si bien que, le 10 mai, nous touchàmes la Terre-Neuve, par le cap de Bonne-Vue. Mais il y avait là des glaces, des glaces, mes gars, hautes comme le donjon du château, et grosses, quand je vous dirai, dix fois, vingt fois, cent fois plus grosses que la tour Qui-Qu’en-Groigne! » ,
— Vraiment! fit Lorimy émerveillé.
— Da oui! appuya le vieux Jean.
« De façon, continua-t-il, que, ne pouvant débarquer À, nous enträmes dans un port voisin, que maître Jacques nomma Sainte-Catherine, en l’honneur de la sainte patronne de son épouse. |
« Dans ce port, nous appareillämes nos barques, et, au bout de dix jours, fimes voile, ayant vent d'ouest et tirant au nord, vers une île, tellement couverte d’oi-
. possible de les compter. » à
seaux, gros comme des poulets, qu’on aurait dit qu'ils y étaient semés. Min Gieu! il y en avait, il y en avait et il y en avait encore! En moins de demi-heure, nos barques en furent chargées comme l’on aurait pu faire de galets. »
— Ces ofseaux sont bons à manger? interrogea l’hôtalier ?
#8 Si bons que, en chaque navire, nous en fimes saler quatre ou cinq tonneaux, sans compter ceux que nous
mangeàmes frais, da oui!
— Quelle aufgfne!
— «Eh! eh! tout n’est pas rose. Dans cette île, il y a des ours grands comme la vache au compère Clovis et blancs comme cygnes. Ils viennent s’y repaitre des oiseaux. Et le lendemain de Pâques, qui était en mai, nous en primes un, mais non sans peine et sans courir risque d’en être dévorés. Ce fut nous qui le dévoràmes. Sa chair était aussi délicate que celle d’un bouveau. Qui se serait imaginé ca?
« Montant toujours vers le nord, nous rencontrâmes un golfe, dont les côtes escarpées figuraient des fortifications. On l’appela golfe des Châteaux (1). Les glaces nous retinrent quelque temps dans ces parages, puis nous nous élevèämes dans le golfe, très-resserré, etrecon: nûmes plusieurs ports et îlots. Inclinant ensuite à l’ouest, nous doublâmes un si grand nombre d'îles qu’il est im-
(1) Aujourd’hui le détroit de Belle-Isle, qui sépare le Labrador de Terreneuve,
t qu'ils avait et os baraire de
a l’hô-
es saler le nous
e,ilya lovis et tre des nn Mai, y courir oràmes.
au. Qui
trâmes fortifis glaces es, puis trecon:l’ouest, est im-
Labrador
— Étaient-elles habitées? demanda un auditeur,
— «Habitées, pourquoi pas? Est-ce que le bon Gieu n’a pas mis des habitants sur toute la terre? Le lendemain de Saint-Barnabé, ayant quitté le port de Brest dans ledit golfe, nous pénétrèmes en un autre havre où nous plantämes une croix et qui fut appelé Saint-Servain, un autre Saint-Jacques, un autre Jacques Cartier; enfin, nous atterrimes en l’ile de Blanc-Sablon. Ces terres sont nues, pelées, il n’y a autre chose que mousse et petites épines. Cependant on y voit des hommes de belle taille et grandeur, mais indômptés et sauvages.
+ Ils ont les cheveux liés au-dessus dela tête et étreints
comme une poignée de foin, y mettant au travers un petit bois ou autre chose au lieu de clou; et ils y lient ensemble quelques plumes d'oiseaux. »
— Et ils sont nus? dit Lorimy.
— « L'été, da oui; à l'exception d’un petit jupon d'écorce à la ceinture. Mais l'hiver ils se couvrent avec des peaux de bêtes. »,
— Des peaux de bêtes! Seigneur Jésus! doivent-ils être laids! s’écria la femme du cabaretier, qui était venue, sur la pointe des pieds, grossir l'assistance.
— Est-ce que vous n’avez pas la gorge sèche, compère? demanda l’hôtelier.
— Tout de mème, répondit Morbihan, en tendant son gobelet.
Il reprit, après avoir sablé une notable quantité de la
liqueur généreuse :
— « Oui, dame Clovis, ils sont hideux, car ils se peignent tout le corps, avec des couleurs rouges! On vous
Fra en » z
126 LES GRANDS COUREURS ve ie,
en fera voir, au surplus; nous en avons ramené deux, da oui! »
— Fi! les horreurs ! est-ce qu’ils ne mangent pointles chrétiens ? |
— «Je ne pense pas; mais ils se nourrissent de loups marins qu'ils chassent avec leurs bateaux faits d'écorce d'arbre de bouleau, Demain, je pourrai vous en montrer un que nous avons rapporté. »
— Mais leursfemmes? hasarda curieusement l’hôtesse,
— CEh!eh! dit en souriant le vieux Jean, elles ne sont pas belles, da non! mais il y en a d’avenantes, de bien avenantes, et si j'avais été un brin plus jeune... »
— Voulez-vous vous taire, libertin! dit dame Clovis en le menaçant du doigt.
— «Je reviens à notre voyage. Après avoir parcouru avec nos barques la côte septentrionale et les iles du golfe, nous retournâmes aux navires, mouillés dans le port de Brest. Le 15 juin, nous en partimes, primes chemin vers le sud, et découvrimes de nombreuses iles, comme celles de Saint-Jean, de Margaux, de Brion. Ces îles sont de meilleure terre que nous eussions oncques vues, pleines de grands arbres, prairies, froment sauvage, pois qui étaient fleuris et semblaient avoir été semés par des laboureurs. L’on y voyait aussi des raisins ayant la fleur blanche dessus, des fraises rose incarnat, persil et autres herbes de bonne et forte odeur. »
— Et les animaux? s’enquit l’aubergiste.
— «Oh! tant qu’on en voulait. Il y dvait de grands bœufs, qui ont deux dents dans la bouche comme un
éléphant et vivent même en la mer, et des ours,
deux, oint les
e loups écorce aontrer
LÔtesse, les ne ates, de ne... D Clovis
ircouru iles du dans le primes ses îles, on. Ces pncques nt sauroir été raisins incarur, D
grands me un
s ours,
et des loups, et des cerfs, lièvres, lapins, perdrix et canards... »
— Quels festins vous deviez faire! interrompit l’hôtelier, la bouche demi-ouverte et les yeux voluptueusement levés au plafond.
— « Des festins! Etes-vous fou, compère? Ne connaissez-vous pas maitre Jacques Cartier? Ne savez-vous pas qu’il est non-seulement brave, habil:, vigilant, opiniâtre en ses projets, mais qu'il pousse er: :ore la tempérance jusqu’à l'excès? On vivait dans l’abondance, et mal à bord. D'ailleurs, on n’avait pas le temps de bien vivre. Nous n'avions pas même embarqué un queux. Les hommes de l’équipage faisaient la cuisine à tour de rôle, »
— Peuh! quelle gargote! siffla le maître d’hôtel, d'un air stupéfait,.
Jean Morbihan poursuivit :
— «ilous fûmes plusieurs semaines à explorer ce golfe. Moi, j'avais idée que la terre neuve était une île (comme on l’avait dit au capitaine, en 1520... ce Normand que nous trouvâmes là-bas... Je vous ai conté ça, dans le temps); mais le capitaine n’en était pas sùr. Le 30 juin, ayant mis le cap au sud-ouest, nousembouquâmes dans un grand fleuve qu’on nomma Fleuve-des- Barques, à cause de quelques barques d'hommes sauvages qui le traversaient. Le pays est beau, bien boisé et paraît très-fertile. Dans les premiers jours de juillet, comme nos navires élongeaient la côte, nous fûmes rencontrés par quarante ou cinquante bateaux d’hom-
mes sauvages, dont, par quelque crainte que nous en
= . re maudit mc sb Dos Di us D 0 NS D ORNE
ww mes, il fallut se débarrasser, en lächant deux passe.
lants sur eux. Îls en prirent si grande épouvante qu'ils s’enfuirent, comme si le diable eût été à leurs trousses, »
— Îls n’ont donc pas d’armes à feu ? demanda Lorimy,
— « Des armes à feu ! répéta le père Jean, que nenni! Ils ne se servent que d’arcs, de flèches, de massues et de haches de pierre. Le lendemain et jours suivants, nous trafiquâmes avec eux. Ils nous baillèrent de magnifiques peaux pour de méchants couteaux, des mitaines (1), des clous ou autres ferrements, et je vous assure, noi hommes, que nous ne perdimes pas aux échanges! Ce commerce leur plaisait tant qu’ils nous donnaient tout ce qu'ils avaient pour des bagatelles, si bien qu’ils s’en retournaient chez eux nus comme des petits saint Jean. Peu de jours après, on louvoya dans un golfe où il faisait si chaud, si chaud que le brai fondait sur les ponts. Ce golfe fut nommé golfe de la Chaleur. »
— Voyez-vous ca? dit la femme de l'hôte.
— «Vers le 12 juillet, reprit Morbihan, nous cinglàmes au nord-ouest, et nous eûmes à essuyer un vrai vent impérial. Le 16 nous aperçûmes des gens qui pèchaient des tombes (2). Ils étaient tout nus, hormis un lambeau de pelleterie dont ils se couvrent les hanches, Ce sont de vrais sauvages. Ils mangent la viande presque crue. Cependant, ils nous firent mille amitiés. Et leurs femmes se mirent à caresser notre capitaine,
(1) Hachettes, selon Hakluyt.
(2) Maquereaux.
X passe.
ouvante ; à leurs
Lorimy.
> nenni!
Les et de ts, nous magnifines (1), ure, n0ë ges! Ce ent tout l’ils s’en it Jean.
ù il faiss ponts.
cinglàun vrai qui pêrmis un Lanches, e prestiés. Et pitaine ,
qui pour se les affectionner davantage offrit à chacune d'elles une clochette d’étain. »
— Comment! comment! les ribaudes....., commenca l'hôtesse indignée.
— « Da oui! répliqua en riant le vieux Morbihan; elles le caressèrent à la façon de leur pays, c'est-à-dire en le touchant et le frottant avec les doigts, »
— Et elles étaient nues?
— Comme ça, la mère, fit le marin, en étalant sa main ouverte sur la table.
Une explosion d’hilarité eut lieu dans l’auditoire.
— Mais, demanda Lorimy, l’or, l'or où l’avez-vous trouvé?
— Ne soyez pas aussi pressé, mon camarade, j'y arrive.
« Le 24 juillet on planta dans ce lieu (4) une croix haute de trente pieds, au milieu de laquelle on cloua un écusson, relevé avec trois fleurs de lis, et dessus était écrit en grosses lettres, entaillées dans du bois... »
Morbihan s'arrêta, en froncant les sourcils et grommelant entre ses dents.
— Qu’avez-vous? lui demandèrent les auditeurs.
Il frappa du poing sur la table et s’écria d’un ton irrité :
— Terr i ben! mes hommes, Jean Morbihan n’y était pas, je vous le jure! Le capitaine a eu beau dire, beau faire, Jean Morbihan n'a pas assisté à cette cérémonie.
(1) La baie de Gaspé. Récemment on y a découvert plusieurs
mines d’or.
qi fl | Ï
Des Bretons prendre possession d’un pays qu’ils vien. nent de découvrir, au nom d’un roi de France! non, non! jamais! Le vieux Morbihan n’a pas vu dresser cette croix, où était écrit : VIVE LE ROI DE FRANCE. Il ne l’a pas saluée ; il ne la saluera jamais! terr i ben! Il y eut un moment de calme plat.
© — A boire! reprit tout à coup le marin, en essuyant, ‘ du revers de la main, une grosse larme qui roulait sur | [AM sa joue basanée. | | |
L’hôtelier lui remplit son gobelet et lestement Jean en absorba le contenu.
— Mais que faisiez-vous donc, pendant qu’on élevait (il cette croix? questionna Lorimy. | | — (Ah! ah! répondit finementle timonier, jeneperdais
l | pasmontemps, moi, danon !Jerôdais dans la campagne, | Il min Gieu, oui! et je trouvais ca, ajouta-t-il en sortant | | | de son bragou-bras un nouveau caillou, veiné de jaune. | | Oui, je trouvais ca et bien d’autres comme lui! On en | | remplit plusieurs barriques. Ça valait-il pas mieux que Wl d'ériger des croix pour les Français, hein! » | Tous les gssistants firent à l’envi des signes d’assenti- A ment. | | | — «C'est comme ça, mes gens! acheva triomphale- | il ment Morbihan. Quand nous 228 ramassé de ces Il pierres d’or, en suffisance, mile Jacques reconnut en- | |
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L core l'embouchure d’un grand fleuve (1). Mais il avait hâte de revenir et, le 15 août, jour de l’Assomption,
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