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vrerai de façon qu’on comprendra le brigand parmi ces prisonniers! Et, quand il sera parti, ma Constance se consolera... Ah! les femmes! les femmes! S’énamourer d’un Soudard! Y a-t-il du bon sens! je vous demande un peu ! Que tu as bien fait de ne pas te marier, mon pauvre Morbihan !... Cette petite tille, on lui donnerait le bon Gieu sans confession ! et paf! elle allait décamper ! Mais je veillais au grain ! Et lorsque je l’ai entendue débourquer de sa chambre, ce soir, je me suis glissé à pas de loup derrière elle, Grâce au brouillard, elle ne m'a pas aperçu. Elle s’est cachée sous Le portail de Saint-Thomas, Cela signifiait quelque chose. D'autant mieux que, de ma fenêtre, j'avais déjà vu le gourmette se placer en vigie vers le fossé du Château. Ah bien! on n’enseigne pas à un vieux renard à prendre les poules. Je me guinde sur le rempart, et qu'est-ce que je distingue? un homme qui déboulait de Qui-Qu’en-Grogne par un trou... Ah! ah! on te connait, beau calfat.. En une minute je suis au corps de garde du pont-levis et j'ai prévenu le chef du poste... Bonne affaire, mon échappé est gobé, min Gieu, oui ! Constance ne saura pas que c’est moi... Bah! dans un mois ou six semaines nous mènerons son galant faire la cour aux sauvagesses… |
Le brave timonier, qui s'était jeté sur son branle, sourit et s’endormit, en s’adressant cette consolante réflexion.
Le jour suivant, Constance ne descendit pas déjeuner, La vieille Manon annonça qu’elle était indisposée. Cette information ne surprit personne, la jeune fille demeurant
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JACQUES CARTIER, 201 souvent au lit fort avant dans la matinée, depuis sa dernière maladie.
— Ce ne sera qu’une indisposition ; mais j’ai une excellente nouvelle à te donner; par ma Catherine, une excellente nouvelle! dit Jacques Cartier à Morbihan; ces messieurs les notables s’assemblent aujourd’hui à la baïe Saint-Jean, afin d’y faire lecture des Lettres Patentes que m'a octroyées Monseigneur l’Amiral, et pour fixer le jour de notre départ.
— Le plus tôt sera le mieux, maitre ! Embarqueronsnous des prisonniers ?
— Oui, une vingtaine qui sont au château. J'ai permission particulière de les établir sur les terres neuves. Et à propos des prisonniers, tu sais, Jean ?
— Quoi donc? répondit ingénuement le timonier.
— Mais le tien a failli s'évader!
— Le mien? l'assassin d'Yvon?.…
— Lui-même. Mais on l’a ressaisi, au moment où il sortait de son cachot par une énorme ouverture qu’on voit irès-bien du haut des fortifications. Ça doit être un fier homme !
— L’emmènerons-nous aussi, maître Jacques ?
— Si tu y tiens. J’ai le droit de choisir.
— Min-Gieu ! choisissez-le alors !
— Tu lui en veux toujours? dit Cartier en souriant.
— C’est le meurtrier de ce pauvre Yvon, que.
— Encore ta vieille histoire !
— Vous le prendrez, n'est-ce pas, maître Jacques ?
— Mais oui. I1 me faut des compagnons solides. Et il
doit l'être, si j'en juge par ce qu’il a tenté la nuit der. nière !
— Pour ça, c’est un rude compère, je vous le garantis, Quand je l’attrapai par le cou, et que je l’étranglai, il n’en parvint pas moins à me renverser sur le tillac..
— Bon, bon, dit Cartier en riant, nous prendrons ton protégé à bord. Tâche cependant qu’il ne cherche pas à se venger de toi.
— Soyez tranquille, maître, je me charge de lui. Mais je vais vous faire une prière.
— Une prière, toi? Elle est exaucée. Va!
— Ne dites pas, devant dame Catherine ou Constance, que nous emmenons cet homme.
— Quel intérêt Catherine et Constance.
— Oh! des bêtises de femme! Je crois qu’elles l'ont visité à la Noël dernière et qu’elles s’apitoient sur son sort ; qu’elles prétendent l'amener à résipiscence!
— Ce n’est que cela?
— Da oi! répondit Jean, qui ajouta à part soi : Min Gieu ! que de mensonges j'ai faits depuis hier soir, moi qui les déteste tant! Oh! je m’en confesserai, pour le certain.
Cartier reprit gaiement :
— Tu les gâtes toujours, nos dames. Eh bien! pour te faire plaisir, on ne leur en parlera pas.
— Mais si elles vous en parlent ?
— Cela te tient donc terriblement au cœur! Ah! quel chevalier courtois tu fais, à ton âge, vieux Jean! Pour éviter un bobo à ta Constancgæ# à ma Catherine, tu te mettrais au feu |
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— Rassure-toi; si elles m'interrogent, je répondrai que leur favori — et Cartier se prit à rire — ne figure pas sur mon rôle d'équipage. Es-tu content ?
— Merci, maitre Jacques, merci; je compte sur votre parole |
Cette causerie avait eu lieu sur le pas de la porte, tandis que dame Catherine et sa servante apprêtaient le déjeuner. Après le repas, Cartier et Jean Morbihan sortiret : le premier, pour se rendre à la réunion de la baie Saint-Jean ; le second, pour aller faire un tour dans le port.
La femme de Cartier mouta aussitôt près de Constance. Elle trouva la jeune fille à sa toilette.
— Je te croyais malade !
— Oh! un peu de migraine que le grand air dissipera, répondit Constance d’un ton très-dégagé.
Dame Catherine l’embrassa tendrement.
— Tantôt, dit-elle, nous irons nous promener avec Etienne. Il nous montrera les trois navires que le Roi a mis à la disposition de ton père.
— Bien volontiers! Ah! ce bon Etienne, comme je suis marrie de le voir partir encore.
— Ma fille, dit affectueusement Catherine, cela t’apprendra à faire des vœux imprudents. Si tu ne t'étais pas consacrée pour un an à la sainte Vierge, lors.
— C’est à elle que je dois mon salut!
— Je sais, mon enfant, je sais; aussi ne te fais-je pas un reproche de ton action... mais, patiente! La patience estune grande vertu, Leur voyage ne durera que quel-
ques mois! L’automne prochain tu épouseras cet excellént Etienne, qui t'aime plus que je ne saurais dire.
— Et moi, penses-tu que je ne l’aime pas ?
— Oui, j'en suis sûre maintenant, bien sûre, répliqua dame Catherine, complétement dupe de l’artificieuse jeune fille.
Celle-ci avait réfléchi pendant la nuit et conçu un nou-
veau plan pour sauver son Georges. Il était besoin de ruser, elle ruserait ; d'attendre le départ de maitre Carfier, elle attendrait. Constance fut admirable de résignation, d’empire sur elle-mème. Elle semblait même prise d’un amour sincère pour son cousin Etienne Noël. La volonté des femmes est à celle des hommes comme la goutte d'eau qui tombe incessamment sur le granit est à l'onde tout d’un coup épanchée sur lui. Celle-ci brille, mais n’entame pas; l’autre use, creuse, sans se laisser apercevoir.
Tout le monde était enchanté, à l'exception de Jean Morbihan, qui ne revenait pas de son étourdissement,
— Il se brasse quelque chose dans cette petite têtelà; bien malin qui arracherait cette idée de ma vieille caboche, da non! marmottait-il, en . regardant, dans l'après-midi, Constance qui trottinait gaiement au bras d'Etienne.
On était au mardi de la Semaine-Sainte.
Le vendredi, entre l'office du matin et celui du soir, Constance proposa à dame Catherine de visiter les prisonuiers. C'était l'intention de celle-ci. Après avoir porté leurs consolations dans plusieurs cachots, Constance,
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braverment, demanda au gardien ce qu'était devenu Je malheureux qui avait tenté de s'évader.
— Ah! dit le porte-clefs, ce brigand, qui a failli me faire perdre ma place ! Il est au secret, là-haut! — et l'homme indiqua d’un geste le sombre donjon; — oui, au secret, par ordre de M. Jehan le Juif, lieutenant du connétable. Oh! son affaire est claire! Pendu haut et court. Ce n’est pas moi qui le plaindrai!..
Constance sut dissimuler. Elle dissimula pendant les cinquante jours qui séparent Pâques de la Pentecôte. Ce dimanche-là, le 10 de mai, elle communia avec toute la famille de Cartier et les équipages de celui-ci, qui appareillait et devait lever l’ancre dès que le vent serait favorable. L’imposante cérémonie avait été célébrée, dans la cathédrale de la ville, par le «révérend père en Dieu, M. de Saint-Malo (François Bohier), lequel, dit la Relation de maître Jacques, nous donna, en son état épiscopi}, sa bénédiction, au chœur de ladite église. »
Depuis le Vendredi-Saint, Constance n’avait fait aucune demande pour revisiter les prisonniers. Elle savait que Jacques Cartier en emmenaït une vingtaine avec lui. Mais elle se croyait certaine que Georges ne figurait pas sur la liste ; car, cédant à ses instances, Etienne lui avait montré le rôle d'équipage ; et les vingt individus désignés pour la transportation étaient des voleurs au petit-pied, récemment arrêtés, dont pas un n'avait même le prénom de Georges.
Elle n’avait pu communiquer d'aucune manière avec lui. Mais Lucas s'était adroitement lié avec le fils d’un
des gardiens du château. Il le faisait causer ; et, l'enfant
répétant ce qu’il entendait dire chez ses parents, Constance avait appris que la santé de Georges était assez bonne.
Dernièrement , la discipline s'était relàchée à son égard, On lui permettait de se promener, une heure ou deux, dans une vaste salle, au-dessous de son cachot.
Constance comptait sur la solennité de la Pentecôte pour essayer de le voir. Son espoir, cette fois, ne fut pas déçu.
Après vèpres, elle se rendit au Château avec Catherine et Manon qui portait un panier de provisions pour les détenus. Ce panier fut l’objet d’un examen sévère. On U * n’y découvrit rien de suspect.
TER — Voulez-vous grimper au Grand Donjon, mesdames ? ! | ; demanda le geôlier, après les avoir conduites dans les chambres inférieures.
— Vous y avez des prisonniers ? fit Catherine.
— Un seul. C’est celui qui a tenté cette fameuse éva- [HA . sion... Si vous souhaitez de le voir.
| || Îl | — Oh! j'irais, volontiers, faire un tour sur le Grand Donjon, s’écria Constance. On y jouit d’une vue admi- { rable! | il — Va, mon enfant. Mais moi je t’attendrai en bas, je if k 10 suis lasse. Manon restera avec moi. Ses jambes ne lui | permettraient pas non plus une pareille ascension.
— Alors, dit gaiement Constance, je porterai moimême à ce pauvre prisonnier le reste de nos provisions ! C
Elle prit le panier et suivit le gardien, qui déjà gravissait l’escalier en spirale du Grand Donjon. Ils montèrent, montèrent, traversèrent de vastes salles, hérissées
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d'armes blanches, d’arquebuses et de canons. L’escalier, de spacieux et commode qu'il était à son point de départ, se rétrécit. Il devint sombre, presque noir, malaisé. Une seule personne y pouvait circuler. Le porte-clefs allait le premier, Constance, oppressée, haletante, venait péniblement derrière lui. On ne voyait mème pas pour se conduire dans cet affreux dédale.
Le geôlier s'arrêta. Il ouvrit une double porte, dans un embrasement assez profond; et, se retirant sur une marche supérieure, pour faire place à Constance :
— Mademoiselle, c’est là qu’est notre prisonnier! ditil en montrant un trou, long de six pieds, large de quatre, qu'éclairait un autre trou de six pouces carrés (1): | |
— Ah! mon Dieu! s’exclama Constance épouvantée.…
Un fracas de chaînes résonna lugubrement.
— Oh! n'ayez pas peur, mademoiselle, dit le gardien enricanant. Cette fois le scélérat ne se sauvera pas! J’en répondrais sur ma tête !
Une sorte de fantôme apparaissait dans l'ombre. La jeune fille et le spectre échangèrent un regard, un seul! Ils y puisèrent la vie.
— Tenez, pauvre homme, et < que le bon Dieu vous protége ! dit Constance en lui offrant de la viande et des fruits tirés de son panier.
Sa main gauche s’approcha des lèvres de Georges, qui la baisa passionnément. Mais, en même temps, sa
(1) Ces cachots existent encore dans le donjon du château de Saint-Malo,
droite, prestement, retirait de dessous sa basquine divers objets qu’elle lançait dans le cachot.
Le goôlier ne pouvait voir; car il était, comme nous l'avons dit, debout sur un degré supérieur, et Constance, quoique très-mince, occupait, avec ses amples vertugadins, toute la baie de la porte de la cellule, pratiquée dans la cage même de l'escalier.
Ce mouvement avait, d’ailleurs, duré moins de temps que l’on n’en met pour le décrire.
Constance retira sa main, ramassa son panier et se
| glissa sur la marche inférieure afin que le gardien püt
refermer ses portes.
— Si vous désirez monter jusqu'au sommet de la ‘sur, dit-il. Nous en sommes tout près.
— Oh! non, je vous remercie; j’ai trop présumé de nes forces, je me sens fatiguée.
Constance redescendit. Dame Catherine la trouva pàle au retour. Elle la gronda doucement de son imprudence. C'était si haut! L’escalier était si raide! Catherine le connaissait bien, cet escalier. Toute petite, elle l’avait parcouru, Dieu sait combien de fois, quand son père était gouverneur de Saint-Malo! Et dans le Donjon il existait des cachots! Sainte Vierge, quelle horreur ! leur souvenir lui faisait dresser les cheveux sur la tête. L'hiver c'était une glacière, l'été des plombs, comme à Venise. Le prisonnier devait-il souffrir !
En ce moment, le prisonnier ne souffrait plus. Ses tortures, ses déceptions, ses douleurs physiques et morales, il ne les sentait pas. Georges espérait. Quand la
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lus. Ses > et mojuand la
lamme vivifiante de l’espérance échauffe le cœur de l'homme, il n’y a pas de misères pour lui.
Mais le chef des Tondeurs devait encore bientôt tomber des régions éthérées d’un beau rève dans les abimes d’une réalité infernale,
Le soir mème de ce jour, on le tirait de sa prison pour le trainer à bord d’un navire, mouillé en rade, et le plonger à fond de cale, avec dix autres détenus.
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