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comme nous, Le bon Dieu ne nous a pas donné le droit de les maltraiter. Il faut les instruire en notre sainte foi, les prendre par la douceur...
— Oui, pour qu’ils nous égorgent traitreusement ! grommela Marc Jalobert.
— Quoi! s’écria le fier Claude de Pontbriant, vous
‘auriez, maître Jacques, quelque compassion pour ces
vilains-là. Il ferait beau voir! Ne sont-ils pas serfs, esclaves par la naissance ? Ne sommes-nous pas leurs seigneurs et maîtres par la naissance aussi? La cour de Rome l’a déclaré (1) et la cour de Rome est infaillible, Elle ne saurait se tromper.
—dJe ne me permettrai pas de discuter l’opinion du Sacré Collége, répliqua gravement Cartier ; mais ma conscience me dit que ces gens que nous appelons sauvages sont nos semblables, que nous devons des égards à leur ignorance, et nous montrer charitables pour eux, afin de les attacher peu à peu à la vraie religion.
— Des idolàtres, des truands, des gibiers de potence ou d bûcher, fit Jean Poullet d’un ton dédaigneux.
— Et, ajouta Charles de la Pommeraye, des scélérats qui ne demanderaient pas mieux que de nous assassiner pour piller nos navires!
— Voyez-vous cet animal de Taignoagny qui cuide nous effrayer avec ses diables de paille! reprit Marc Jalobert.
— Bah ! dit gaiement Cartier, ils m'ont fait rire. Nous avions besoin d’une mascarade pour nous réjouir. Mais
(1) Voir ma Notice sur Sagard.
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penser qu'avec ces mannequins cornus, accoutrés de peaux de chien, noires et blanches, puis plantés dans des barques, poussés contre nos navires, penser qu'avec ces piteuses diableries ils nous feraient peur! C’est par trop fort ! Décidément, Taignoagny, l’instigateur probable de ce carnaval, est un asinet. Il nous a pris pour qui nous ne sommes pas, Au reste, vous avez vu comme je me suis moqué de lui et de son dieu Cudragny! Ces sens voulaient tout simplement nous retenir chez eux et accaparer le privilége de commercer avec nous. Ils sont jaloux de ce que nous poussons plus loin nos explorations. Îls craignent que nous ne contractions avec d’autres peuples une alliance plus intime qu'avec eux. C'est là tout. Mais je ne suppose pas qu’ils soient animés contre nous de méchantes intentions. Ils resteront en paix avec nos mariniers durant notre absence. D’ailleurs, les vaisseaux sont bien armés, bien commandés, et le vieux Jean Morbihan, que j'ai laissé malgré moi à bord de la Grande-Hermine, n’est pas homme à tomber dans les piéges que lui tendrait un Taignoagny ou un Donnacona ! Ayons donc confiance en l'avenir, mes amis, et soyez persuadés que le Tout-Puiésant, qui nous a si manifestement couverts de .4 protection jusqu’à ce jour, ne nous abandonnera pas alors que nous travaillons pour sa gloire !
— C’est fort bien dit, maître Jacques, fit Jean Poullet. Mais arriverons-nous à les convertir? Sous le nom de Cudragny, ces païens adorent le diable, c’est sùr. Ils tuent leurs prisonniers, leur enlèvent la peau du crâne ets’en font d’odieux trophées.
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— Puis, appuya Claude de Pontbriant, ils vivent comme les mahométans avec plusieurs femmes ; voire leurs filles sont si débauchées qu’elles s’abandonnent à tout chacun avant d’être mariées. |
— Ah ! plaignons-nous de ca! dit lestement le galant Charles de la Pommeraye.
— Messieurs, je vous engage à plus de décence dans vos comportements avec elles, repartit Cartier d’un ton sévère. Nous ne sommes pas venus ici pour semer la corruption, mais pour y répandre la vertu.
Les jeunes seigneurs échangèrent entre eux un sourire quelque peu ironique.
— Si ce n’était que cela, dit timidement Etienne Noël ; mais, mon oncle, ces barbares ont un défaut bien honteux qui doit leur être inspiré par l’enfer : avez-vous remarqué qu'ils portent au cou une petite peau de bête, en lieu de sac, avec un cornet de pierre ou de bois, puis à toute heure tirent du sac une certaine herbe, en font poudre et la mettent en l’un des bouts dudit cornet; ensuite posent un charbon dessus et sucent par l’autre bout, tant qu'ils s’emplissent le corps de fumée, tellement qu'elle leur sort par la bouche et les nasilles, comme par un tuyau de cheminée (1) ?
— Pouah! exclama avec dégoût Pontbriand. J'ai voulu éprouver cette poudre. Il semblait que c'était du poivre tant elle était chaude.
(4) Relation de Jacques Cartier.
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— C'est quelque détestable invention qu'ils tiennent de leur Cudragny, dit Cartier (1).
— Sans compter, ajouta Guillaume Le Breton, qu’ils pratiquent le vice contre nature!
— Pas possible!
— J'en suis certain.
Cette réponse souleva un cri général de réprobation.
— Allons, allons, reprit le capitaine Cartier, doucement; ne nous montrons pas trop rigoristes pour ces pauvres ignorants. Nous ne sommes pas déjà si sages, toustant quenous voici. Quelestcelui de nous qui jamais n’outragea le Seigneur? Ayons de l’indulgence pour le prochain. Que notre conduite lui soit un exemple. Dieu a bien fait tout ce qu’il a fait. Nous le prierons de nous pré er sa lumière pour éclairer ces aveugles, et peut-être feront-ils, un jour, l'honneur de sa Sainte Eglise! Admirez, d'ailleurs, la beauté du pays, sa fécondité, l’excellence des aliments qu’il produit, N’est-ce point réjouissant? Voyez ces arbres magnifiques qui bordent les rives du fleuve ; ces champs de blé sauvage qui se déploient à perte de vue; ces cerfs, daims, ours, lièvres, lapins (2), écureuils , qui apparaissent à chaque instant sur la plage; et cette multitude d'oiseaux : grues, cygnes, outardes, oies, canards, pigeons, perdrix, pluviers, dont les bois et les airs sont remplis; et
(1) Qu'en pensent nos millions de fameurs civilisés ?
(2) Castors, et non lapins, comme l’a dit un éditeur. La petite rivière de la Bièvre, à Paris, signifie la rivière des castors, Ces animaux existaient dans l’ancienne Gaule. On en trouve nême encore quelques-uns à l'embouchure du Rhône.
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cette infinie variété de poissons, comme baleines, chevaux et loups marins, saumons, truites, maquereaux, mulets, bars, brochets, esturgeons, carpes, brèmes, éperlans aussi bons qu’en rivière de Seine, qui fourmillent dans les eaux; contemplez tousces trésors natu. rels et dites-moi si cette terre n’est pas une terre de Promission ? Qu’en penserez-vous, meschers amis, sinous trouvons, comme on me l’a assuré, à Hochelaga, capitale de ce vaste empire, des mines d’argent, d'or et de pierres précieuses ?
En prononçant ces paroles, le brave marin s'était animé, contre son habitude. Son màle visage rayonnait de tous les feux du génie.
Il disait vrai, toutefois.
Elles étaient réellement d’une fertilité luxuriante les contrées qu'ils côtoyaient depuis leur départ de Sainte- Croix, qu’ils avaient quittéele 19 septembre (malgré les représentations intéressées des aborigènes), pour pousser aussi Join que possible leur reconnaissance.
Le galion l’£merillon et deux barques avaient été affectés à ce voyage. Cinquante mariniers et tous les gentilshommes composaient l’équipage , bien pourvu d'armes et de munitions. Le reste des aventuriers avait été laissé sur les deux autres navires.
Caressée par les ailes des plus riantes espérances, la gaieté régnait à bord de l’£merillon. A la splendeur du paysage qui se déroulait lentement sous les yeux, se joignait l’incomparable pureté du ciel, encadrant un panorama toujours curieux, toujours nouveau. Ils savent combien il est agréablement diversifié ce panorama,
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ceux qui ont promené leurs rèveries sur le Saint-Laurent entre Québec et Montréal.
Mais. pour en saisir tout le pittoresque, toutes les féeries, c’est aux premiers jours de l’automne qu’il faut visiter cette galerie enchanteresse. L’opulente palette de Rubens n'aurait suffi à reproduire l'éclat et la variété de ses rideaux de verdure et de ses tableaux agrestes, Il y a là une profusion de couleurs inouïe. Les émeraudes, les topazes, les rubis, les turquoises, les améthystes, les perles, les diamants de toute eau, de toute nuance, semblent avoir été jetés, à pleines mains, sous une pluie d’or et d'argent, à lu tête des végétaux grands et petits, monarques et sujets, pour leur en faire une somp-
. tueuse parure. Et, pourtant, à ce prodigieux ensemble
de couleurs multiples éblouissantes, le plus léger frémissement de la brise prête même une harmonie, une douce fusion de teintes, qui n’est pas un des moindres charmes de ce spectacle ravissant. Quand le soleil mordore toutes ces richesses, on dirait d’un merveilleux cachemire de l’Inde pavoisant les deux rives du fleuve. Vous vous imagineriez que, secouant les arbres auxquels flottent ses longs plis moirés, il en tomberait une poussière de pierreries.
Cartier et ses compagnons ne se lassaient point de regarder des scènes si belles, si séduisantes. Maïs ce qui captivait surtout leur attention, c'était la vigne, trèsabondante, et pliant sous le poids des raisins, qui festonnait les bords du Saint-Laurent. On allait sans se presser, à petites journées, s’arrêtant à peine pour prendre lan- ; que, faire des échanges avec les indigènes. En un détroit,
| nommé Ochelay (1), à quelque vingt-cinq lieues de Sainte-Croix, un « grand seigneur du pays » vint à bord, 1] présenta au capitaine deux de ses enfants, comme gage d'amitié. Cartier accepta l’un, fillette de sept à huit | ans, dans l’intention de la faire instruire, et refusa l’autre, | un garcon « parce qu'il estoit trop petit. »
:ÏT— Après avoir «festoyé ledit seigneur et sa bande,» l’on : remit à la vo‘!e et bientôt, le 28, l’Emerillon arriva dans
, un grand lac, large d’environ cinq ou six lieues et de douze de long (2).
Cartier jeta l’ancre et chercha un passage avec ses barques. Il trouva des sauvages qui chassaient dans les îles. La vue des Européens, loin de les effaroucher, les attira. Ils se montrèrent bienveillants, donnèrent au capitaine des rats, « gros comme lapins, et bons à merveille; » et celui-ci leur offrit des couteaux et patenôtres, en récompense.
Partout, cela est digne de remarque, les étrangers furent reçus cordialement. Grave sujet de réflexion pour
l'observateur ! Si, bientôt, on ne les eût odieusement persécutés, les aborigènes de l'Amérique seraient-ils devenus aussi cruels qu'ils le sont aujourd'hui? Ne m'op-