‹ Acques [i.e. Jacques] Cartier [microforme]Chapitre 5 sur 55 · PARU · texte numérisé non relu

PARU

sommes aujourd’hui le dix-huitième jour de l’année suivante, ajouta-t-il d’un ton convaincu.

— De vrai, reprit Charles Guyot, il y aura un an, le

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[1 mars prochain, que nous avons démarré du hable de «

Saint-Malo , et l’on espérait être de retour à la mi- il octobre.

— Min Gieu, c’est pure vérité, confirma Jean. :

— Pourquoi diable aussi le capitaine s’est-il obstiné à faire la chasse aux loups marins! marronna un nouvel interlocuteur, N’avions-nous pas une assez forte cargaison de molues? mais c’est un ambitieux que le capitaine!

— Un ambitieux! peux-tu parler comme ca, Grogne- Toujours! s’écria Morbihan avec indignation. Maître Jacques est le plus digne, le meilleur des pilotes et des à.

(1) Eau-de-vie, eau-de-feu, ;

chefs, poursuivit-il avec un accent qui défiait toute con- %

tradiction. | — Jean a raison, affirmèrent plusieurs voix. 2 — Oh! ce que j'en dis, c’est histoire de parler, repartit $ ' Grogne-Toujours. Du reste, moi je suis aussi mal ici } qu'ailleurs. Et si ce n’était ce brigand de froid. : | — Et ces brigands de Peaux-Rouges de l'enfer, qui 4 : ont tué et dévoré sans doute nos deux pauvres cama- 4 : rades.… 1 ( À ce moment, un coup de sifflet impératif retentit. à. ( — C’est maître Jacques qui m'appelle, dit Jean Mor- À bihan, se levant et se dirigeant précipitamment vers la 4 ( poupe du navire. * ! :

Un jeune homme de belle prestance, de mine auda- “ ] cieuse et intelligente, se tenait au seuil de la cabine ou \ | char re, qu'une mince cloison séparaïit de l’entrepont. 3 | — Entre, dit-il, au matelot,. 3 ” Celui-ci obéit et, se courbant, pénétra dans une : petite pièce, chétivement meublée d’un poêle, une ta- ©

ble, une couchette étroite, une horloge marine, des instruments de mathématiques et quelques cartes rudement dessinées, où la mer était figurée par de gros

| | bouillons. 1 :

| Le jeune homme rentra dans la cabine, dont il fer- 4

| ma la porte. Puis il s’assit, s’accouda à la table, et plon- à t | geant ses regards dans les yeux du matelot, qui demeu- 4 ( | rait respectueusement debout, immobile, attendant des Æ# ] | ordres : k

| — Nos gens sont-ils toujours de bonne humeur? de= 4 |

manda-t-il en bas-breton. É

— Toujours, maître Jacques, toujours.

— Ils ne se plaignent pas ?

— Non da! De quoi est-ce qu'ils pourraient se plaindre ? Min Gieu ! ils seraient donc bien difficiles !

— C'est vrai! proféra maitre Jacques, comme s’il se parlait à lui-même; pourvu qu'ils aient à boire, à manger, peu de besogne, ils se trouvent contents. La gloire, ni l'amour ne les tourmente, eux! Ah! si je ne rèvais de conquêtes, de découvertes et surtout de ma chère Catherine...

— Et que vous pouvez y penser à notre patronne ! elle est, ma foi, bien assez accorte pour qu’on ne l’oublie pas, après un an de mariage! dit familièrement le matelot.

— Oui, mon vieux Jean, j’y pense souvent, trop souvent! soupira maître Jacques.

— Trop souvent! Min Gieu! capitaine, si j'avais jamais eu pour épouse une créature comme ça : une taille comme la plus fine corvette qui oncques débouqua du port de Saint-Malo; des yer:x grands comme des écubiers, et un visage, un visage, que.

— N'est-ce pas qu’elle est charmante ? dit maître Jacques, en souriant de l'enthousiasme du vieux marin.

— Charmante comme notre goëlette, dont dame Catherine a été la marraine! si charmante, s’écria celui-ci, qu’à votre place, je ne l’aurais pas quittée pour venir pêcher la molue? N’êtes-vôus pas assez riche ?

— Tu aurais donc renoncé à la mer, hein! si j'étais resté à Saint-Malo, toi qui m'as élevé et enseigné l’art de piloter un navire ?

— Min Gieu! maitre, c’aurait été dur d'abandonner le métier où je suis né; mais, voyez-vous, pour demeurer avec vous et Ja patronne, qu'est-ce que je ne ferais pas?.. Da oui! ;

— Tu es un brave, Jean, donne-moi ta main, dit le jeune hemme, qui pressa chaleureusement dans les siens les doigts calleux du matelot.

Puis il ajouta :

— Allons, de la patience ! dans trois mois, nous reprendrons la route de Saint-Malo. Au surplus, je n’aurai pas perdu mon temps, ici. J'ai exploré la côte septentrionale de cette terre à peu près inconnue, et découvert plusieurs îles qui pourront être un jour très-productives.. Bien ! Que le roi de France, mon maître, m’accorde l’autorisation de reconnaitre tout le pays, ct, sous peu, nous n’aurons plus rien à envier à la gloire de ce Génois, ce Colomb dont le nom m'importune autant qu’il m’enivre !

— Ah! min Gieu! vous avez encore es projets de voyage ! vous voulez encore délaisser.…

— Catherine !... j'aurais tort! n'est-ce pas ? Oublions mes présomptueux desseins.. Cette expédition sera ma dernière... Pourtant je touche à peine à ma vingt-septième année |

— Da oui, vous êtes venu au monde le jour de la Saint-Sylvestre, Le 31 décembre 1494; je m’en souviens comme d'hier, et que votre père, maître Jamet.….

— Bah ! laissons cela, mon vieil ami... Je t’ai mandé pour que tu ailles, avec quelques hommes de corvée, faire du bois et battre les environs. Je crains que ces

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nner sanvages, qui ont enlevé deux des nôtres, ne renoumeu- vellent leurs agressions. | erais — C'est entendu, maitre. Je partiraïi tout de suite. 1 — Surtout armez-vous bien, car ces bandits sont f lit le vigoureux et très-adroits. De la prudence, Jean, de la 1 s les prudence, Si nous perdions encore quelqu'un, la panique ii se glisserait dans l'équipage... Tu me comprends ? | — Vous pouvez être tranquille, capitaine, vos recom- re- mandations seront suivies, comme sielles venaient du ’au- ? bon Gieu, répondit le matelot en sortant de la casep- | À bine.

cou- 4 Il communiqua les ordres qu’il avait reçus, et ausduc- À sitôt dix de ses compagnons s'offrirent à l’envi pour les ja l'AC= n. exécuter.

et, L S'étant armés de longues piques à glace, d’arquebuses e de 1 et de haches d’abordage, nos hommes montèrent par tant © l'échelle dans la construction en planches qui reconvrait : Î le pont du navire, et qu’on avait élevée autant pour s de NU abriter l’intérieur contre les rigueurs du climat*que 4 pour renfermer des approvisionnements.

ions L Chef de timonerie à bord de la Catherine, Jean ma à Morbihan “occupait le premier rang, après maître SCp- ‘ Jacques. Il distribua nn verre d’eau-de-vie et quelques L ‘1 vivres à ses hommes; puis tous quittèrent le vaisseau Ja 4 pour commencer leur expédition.

lens à En dépit du froid, ils s’étaient mis gaiement en route, 4 quand le premier qui parvint au faite du mêle de glace HAS ; dont le bâtiment était fortifié, poussa un cri d’émoi. ée, Ë — Qu’y at-il? interrogea Jean Morbihan, pressant

le pas.

Pour toute réponse, l’autre étendit son bras vers le sud.

Dans cette direction, on distinguait, à plusieurs milles de distance, une horde d'individus qui couraient vers le navire.

— Ce sont les sauvages ! fit Jean, en portant un sifflet à ses lèvres.

A son appel, les matelots restés dans le vaisseau arrivérent précipitamment. Maitre Jacques les suivit de près.

— Regardez! lui dit Morbihan.

Le capitaine avait la vue excellente. I] distinguait les objets à des distances prodigieuses. Ayant porté ses yeux à l'horizon, il s’écria :

— Par ma Catherine! ce sont les sauvages! Les coquins sont nombreux et s’avancent de notre côté. Mais voici qui est étrange, bien étrange ! On dirait qu’ils pourchassent l’un des leurs qui les précède d’une centaine de pas, autant que je puis juger... Oui,c’est cela... Le poursuivi file à toutes jambes... Il porte quelque chose dans ses bras. Les autres lui décochent des flèches. Ah! le malheureux trébuche; il tombe... Ses persécuteurs vont l’atteindre.… Non; le voici qui se relève... Bravo! courage! volons à son aide !.…

En prononçant ces mots, maître Jacques se jetait en bas du monticule et s’élancait, accompagné de ses matelots, au secours du misérable, dont il venait, en quelques mots, de peindre la périlleuse situation.

Bientôt, on le put voir parfaitement, et l’on put entendre les infernales vociférations de ceux qui lui donnaient la chasse, «

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— Arrètons-nous et préparez vos arquebuses, ordonna maître Jacques. Mais visez juste et de façon à ne pas toucher ce pauvre hère.

Quoique les sauvages fussent encore éloignés de plus d’un mille, cinq minutes après, ils arrivèrent à portée des armes à feu.

Une décharge fut commandée et exécutée à l'instant.

Au bruit de cette arquebusade. les Peaux-Rouges: épouvantés,se débandèrent et prirent la fuite, en laissant plusieurs morts et mourants sur le théâtre de l’action.

Parmi ces derniers, mais en avant d’eux, était tomhé l'individu dont la cruelle position ‘âvait si fort: soulevé l'intérêt de maître Jacques.

Instinctivement, poussé par sa bienveillance naturelle, le capitaine s’approcha de lui, L’infortuné était étendu immobile sur le dos.

— Sauvez m: fille! pour l’amour de Dieu, si vous êtes chrétiens, sauvez ma fille! murmura-t-il, en francais, d’une voix faible. : |

Et ses yeux se portaient avec anxiété vers une sorte

« de paquet de pelleteries qui, lui ayant échappé dans sa

chute, avait roulé sur la glace. :

Surpris au dernier point, car cet individu était vêtu, comme les sauvages, de peaux de caribou, et avait le visage peint en rouge comme le leur, Jacques demeura un moment interdit; mais, reprenant bien vite son sangfroid, il demanda au blessé qui il était.

— Sauvez ma fille, sauvez mon enfant! répétait celui-ei avec égarement.

Maître Jacques ramassa le 5aquet de fourrures. Il con-

tenait une charmante petite fille blanche, d’environ deux ans, qui souriait dans toute l’heureuse insouciance de son àge.

— Min Gieu! que voilà-t-il une jolie petite créature ! Que c’eût été dommage de la laisser entre les griffes de ces satanés hérétiques ! da oui! s’écria Jean Morbihan.

— Allons, garcons, dit Jacques, nous n’avons pas perdu notre matinée. Chargez-moi doucement ce blessé sur vos épaules et regagnons le navire... Quant aux autres, leurs compagnons viendront assurément les chercher lorsqu'ils ne nous verront plus.

Dès qu’il eut parlé, deux robustes matelots se saisirent du corps de l'inconnu; maître Jacques prit l’enfant dans ses bras, et l'équipage de la Catherine retourna rapidement à ses quartiers.

En y arrivant, le capitaine voulut que son protégé fût 4 déposé dans sa cabine. Celui-ci s’était évanoui. Après avoir reconnu qu'il était mortellement frappé d'une M flèche dont la pointe avait glissé sur la colonne verté- M brale et traversé le poumon gauche, Jacques coucha le blessé dans son lit et lui fit avaler quelques gouttes d’un | puissant cordial.

| Le moribond ouvrit les yeux. 4 | — Où est ma fille ? balbutia-t-il. j | — Rassurez-vous; on a soin d'elle, répondit le capi- A taine. dl

— Ah! soyez béni! Vous la conduirez en France. n'est-ce pas ?

— Et vous aussi, si vous le désirez.

— Moi! dit l'inconnu, en secouant la tête... non! c’est

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fini de moi, je le sens. Mais écoutez : vous êtes Franais?

— De Saint-Malo.

— Et moi de Dieppe...

— Comment?

— Laissez-moi parler. Les moments que j'ai à vivre sont comptés... Vous pouvez me rendre un grand service, je puis vous être utile aussi... Ne m'interrompez pas. Et d’abord sachez qu’à cinq degrés plus haut, il existe à l’ouest un détroit qui borde une grande terre où l’on trouve de l’or...

— De l'or! fit Jacques avec dédain, la gloire me suffit,

L'étranger continua :

— On m’appelait le capitaine Guillaume Dubreuil. J’ai découvert cette île... les côtes voisines... et d’autres pays encore... dès 4494 (1)... L’honneur de ma décou-

verte, les Anglais me l'ont volé... mais vous me venge-

rez, n'est-ce pas ?.… je compte sur vous... À boire! j'ai soif. donnez-moi à boire, je vous prie.

Jacques approcha de ses lèvres la liqueur qui l'avait déjà ranimé.

Le patient avala difficilement une gorgée. Cette potion sembla lui rendre des forces, car il reprit d’une voix plus assurée :

— Oui, vous serez mon vengeur! Après avoir découvert ce pays et épousé une brave créature qui m’arracha aux mains des Anglais, je m'étais établi avec elle à Dieppe, où j'attendais qu’il plût au roi de m'octroyer la

(1) Voir la Fille des Indiens rouges.

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