LA MORT D'UN AVENTURIER
Le soleil brille dans toute sa glorieuse splendeur; le ciel est pur, d’une sérénité parfaite : pas un nuage léger, cotônneux, pas une tache ne trouble son éblouissant azur; la transparence de l’atmosphère ne saurait ètre surpassée que par son incroyable sonorité; calme, immobile, l’air semble comme arrêté dans l’espace; jamais les heureuses contrées napolitaines n’offrirent au regard enchanté des régions éthérées plus brillantes; jamais Olympe plus souriant n’inspira la Muse antique; jamais d’une main plus délicate, plus caressante, l’Aurore aux doigts de rose n’ouvrit les portes de l'Orient.
Saisissant, effroyable contraste, toutefois!
Ce ciel, il a l’éclat, l’inflexibilité, je pourrais dire le tranchant du métal, Que de sa voûte immense, incommensurable, votre œil s’abaisse sur la terre, et, partout autour de lui, à la place d’opulentes frondaisons, aux nuances diverses, harmonieusement fondues, à la place de fleurs chatoyantes et variées, de fruits savoureux, de
4 pourpre et d'or, il ne rencontrera que désolante unifor-
mité: il s’aveuglera aux brûlantes réverbérations d’une nappe d'argent mat, qui s’allonge, s’allonge monotone et s'allonge encore, jusqu'aux bornes de l’horizon. Alors, vous maudirez les magnifiques rayons de l’astre diurne ; alors, vous aurez horreur de ce bleu intact qui lui sert de cadre, de la solennelle quiétude dont vous êtes environné; alors, peut-être, vous surprendrez-
vous à faire des vœux pour que les nuées, les brouillards, :
la bruine, voire les ouragans, les tempêtes de neige succèdent: brusquement à ces décevantes promesses d’une belle journée de juillet.
C’est que, hélas! nous ne sommes ni en été, ni sous le fortuné climat de l’Ausonie, mais, en plein hiver, dans le vestibule même du sauvage empire “hyperbo= réen.
Cette plaine d’albâtre, qui sans fin se déploie devant nous, c’est l'océan Atlantique, au 50° parallèle de latitude nord environ ; c’est la mer figée, solidifiée par le froid, sur une étendue de plusieurs lieues, dans une des vastes baies septentrionales de l’ile de Baccaléos ou Terreneuve (1).
Et quel froid !
Malgré ce soleil si insolemment provocateur, ce ciel si railleusement en tenue dé fête; malgré cette atmosphère sitraitreusement séduisante, il gèle à pierre fendre, sans métaphore aucune : — le thermomètre est descendu à 33° au-dessous de zéro.
Aussi, quoique la vue porte loin et très-loin, n’aper-
(1) Voir la Fille des Indiens rouges, par H. E. Chevalier.
: tr
une coit-on d’abord signe de vie humaine ou animale dans
tone … cette vaste solitude, dont la blancheur marmoréenne, À la rigidité sépulcrale apparaissent comme un suaire jeté
1s de « sur la création terrestre, immolée aux rigueurs de quel-
u in- à que farouche divinité polaire.
dont «+ Mais regardons encore, regardons mieux. Ne semble- % É
drez- ë t-il pas que, là-bas, tout là-bas, du sein d’un monticule ards, ‘ 3 de glacons, jaillit un mince filet de vapeur ? Avancons. à sUC- « Cette vapeur prend des formes, dessine ses contours ; d'une : elle monte en spirale; de grise elle devient bleuâtre. Ce n’est donc pas une de ces brumes follettes que l’on
i SOUS ë voit souvent, dans le royaume boréal, surgir des crehiver, À vasses ouvertes par le froid à travers les congélations. Jerbo= Mais c’est de la fumée, la fumée d’un feu de branchages. Le désert est habité. Poursuivons notre route dans cette
levant direction et, bientôt, nous nous heurtons au pied d’une titude véritable bastille de glace. Une rayure brunûtre, serpenfroid, tant jusqu’au sommet, indique un sentier. En deux mivastes / nutes, ce senlier est parcouru ct voici se présenter un
erre- bien curieux spectacle.
4 Dansl’enceinte des banquises, entassées les unes surles % autres, à plus de cinquante pieds de profondeur, se
À trouve pris, scellé comme dans une inébranlable mu-
à tre-vingts tonneaux, sur le pont duquel est construite © une cavane provisoire, qui occupe tout l’espace compris N entre les deux gaillards. Du milieu de cette cabane aper- 4 s’élance une haute cheminée, et aux deux extrémités se + dressent les deux mâts du vaisseau, dont on a abattu À } Les huniers jusqu'aux chouquets, À | 4.
re est
raille de granit, un navire jaugeant soixante-dix à qua-
Inutile G’ajouter que les parties visibles du bâtiment, la cabane, les mâis, la cheminée mème, sont revêtues d’une épaisse couche de cristaux superposés, qui scintillent comme des milliers de pierreries aux rayons du Li soleil,
Si la pauvre embarcation court grand risque d’être, lors de la débâcle, écrasée, réduite en pièces, par les effrayantes masses qui la surplombent, elle a au moins, en ce moment, l'avantage de se tronver quelque « peu abritée contre les mortelles intempéries de la à saison,
Aussi les garnisaires du navire, qui possèdent abon- # :
dance de provisions de bouche et de combustible, at- 4 tendent-ils patiemment que le retour du printemps leur : permette de sortir de cette baie, dans laquelle les a sur- 1 : pris et emprisonnés un hiver trop précoce. Disons plus : L S n’était la crainte d’être, chaque jour, investis et massacrés par une bande de sauvages qui les harcellent conti- # 1
nuellement, ils s’estimeraient, pour la plupart, heureux : S comme pas un mortel sur notre planète sublunaire. Le 0 Voyez-les réunis dans l’entrepont, avec leurs mines # | réjouies autant que hardies ; voyez-les affublés de gros- à sières mais chaudes fourrures, et pressés autour d’un 1 fe | énorme poêle de fonte, qui ronfle comme un soufflet de Æ# à | forge ou une personne trop bourrée d'aliments. Les uns : s jouent aux dés, d’autres sommeillent, ceux-ci grigno- 4 | tent un morceau de biscuit ; ceux-là babillent. Æ T | Tous sont Bretons, — Normands tout au plus, j'en 4 di jurerais. À
| Prêtons l'oreille aux causeries. 4
ment, vêtues scin= ons du
d’être, par les a au uelque de la
abonble, atps leur S a SUrs plus :
massat contieureux re.
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s, j'en
RES Pa Re HA Ir SRE ar OR ges DE ÉUE e ARR ENS a De 0 M A HAL ANR HAS
— Min Gieu, disait Jean Morbihan, min Gien, nous avons encore, à bord de la Cafherine, six barriques de gwin ardant (1) et vingt-cinq de cidre... tant qu’il en restera une goutte, je ne demanderai pas à m’en aller d'ici, non da!
— Tu as, ma foi, bien raison, appuya Charles Guyot ; puisque nous avons pris le poisson, vaut mieux le manger entre compagnons que de le rapporter sans profit pour nous, aux bourgeois... ‘al
— Le fait est, fit un troisième, que la pêche a été miraculeuse, cette année, en l’an de gràce mil cinq cent vingt...
— Dis mil cinq cent vingt-un, l’Enrumé, mterrompit Jeau Morbihan; mil cinq cent vingt-un, da oui; car nous