‹ Acques [i.e. Jacques] Cartier [microforme]Chapitre 50 sur 55 · M TRES · texte numérisé non relu

M TRES

son égal en habileté, son supérieur en persévérance ; quand je le vois ce magnifique caractère lutter contre l'ignorance ou le mauvais vouloir de ses compatriotes, résister aux sollicitations de ses affections intimes, opposer une poitrine de fer aux infatigables coups de la fatalité ; ne se laisser abattre ni par les violences inusitées d’une température ordinairement excessive, ni par le déchainement d’une maladie épouvantable, ni par les menaces, chaque jour plus terribles, des tribus sauvages qui l'entourent, ni enfin par la mort qui frappe, frappe encore, frappe toujours autour de lui; quand je vois tout cela, je ne crains pas de me demander qui fut le plus méritant du pilote malouin ou du navigateur génois.

Capricieuse déesse que la fortune! L'univers sait l’histoire de Colomb ; combien y a-t-il de gens, dans sa propre patrie, qui soupconnent celle de Jacques Cartier? Qui oserait dire, cependant, que les explorations de celui-ci sont moins estimables que les découvertes de celui-là? Qui gaviserait de prétendre que les Canadas et les Etats-Unis d'Amérique ne valent pas aujourd’hui pour le mouvement civilisateur, comme pour la richesse de toute nature, le Mexique, le Brésil, le Chili ou le Pérou? :

Ah ! si les Français possédaient la vingtième partie de l'esprit vantard, pompeux jusqu'au ridicule des Espagnols et des Portugais, il ne serait pas besoin de venir, trois cents ans après la mort de Cartier, réclamer pour notre honneur, plus encore que pour le sien, une place au soleil de la renommée !

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Il fut, sans doute, remarquable par l’habile direction de son expédition jusqu’à Hochelaga. Mais il le fut, à mon sens, bien autrement par sa conduite, durant les quatre mois qu’il passa au milieu de la peste, sur des navires mal approvisionnés, environnés de peuplades hostiles et sous un froid souvent de plus de 30 degrés!

La glace avait six pieds d'épaisseur, la neige quatre et davantage. Le Saint-Laurent était gelé. Le pont s’étendait dela pointe de Stadacone jusqu’à Hochelaga, soixante lieues de longueur sur une de large en plusieurs endroits.

La débâcle eut lieu le 22 février, devant Stadacone ; beaucoup plus tard devant Montréal. Mais ce fut le 5 avril (1) seulement qu’elle se fit dans la rivière de Sainte-Croix et que les navires se délivrèrent enfin de leurs lourdes entraves de cristal.

Le scorbut avait cessé de répandre la mort dans les équipages. Grâce aux infusions et aux cataplasmes d’épinette blanche, nos mariniers se rétablissaient rapidement. D'abord, ils avaient fait des dafficultés pour user du remède. Mais l’exemple d’Etienne Noël, sa cure miraculeuse déterminèrent les plus récalcitrants. « Après avoir vu et connu, il y eut, dit Cartier, telle presse sur ladite médecine qu’on se voulait tuer à qui le premier en aurait. De sorte qu’un arbre aussi gros et aussi grand que chène qui soit en France, a été employé

(1) Ces dates et les précédentes sont conformes à l’ancien calendrier. D’après celui que nous suivons, exécuté sous Grégoire XIIL et mis en vigueur à partir de 1582, il faut, pour avoir les dates modernes, ajouter dix jours à chaque période.

en six jours, lequel a fait telle opération que, si tous les médecins de Louvain et de Montpellier y eussent été avec toutes les drogues d'Alexandrie, ils n’en eussent pas tant fait en un an que ledit arbre en a fait en six jours. »

Mais si la santé était revenue, l'inquiétude régnait toujours au havre de Sainte-Croix. De la part des sauvages on redoutait une attaque. Ils n’apportaient plus comme autrefois des provisions aux équipages, Quand par hasard ils le faisaient, c'était de mauvaise grâce et ils vendaient fort cher leurs denrées.

Donnacona, Taignoagny et d’autres étaient partis, sous couleur d'aller chasser. Mais il était à craindre que ce ne fût dans le but de réunir et de ramener des alliés pour assiéger le fort. Taignoagny ne voulait pas retourner en Europe. Fier des notions qu’il y avait apprises,

parce qu’elles lui donnaient un certain empire sur les gens de sa race, il désirait secrètement perdre les Franvais, dont la supériorité portait ombrage à ses vues ambitieuses. Il se disait que, ceux-ci morts, la route du grand fleuve serait perdue pour les autres. Philippe n'avait pas peu contribué à le pousser dans cette fausse voie; et, quoique Philippe eût disparu depuis leur entrevue au sommet de la chute, le sauvage y persévérait résolûment. Donnacona, homme faible, versatile, se laissait guider par l’artificieux Taignoagny, qui ne cherchait cependant qu’à lui ravir le pouvoir.

Tout en allant « prendre des cerfs et daims, » vers la fin de février, ils firent alliance avec divers chefs des

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tribus voisines et, deux mois après, ils rentrèrent à Stadacone, suivis d’une foule de guerriers.

Heureusement Jacques Cartier était sur ses gardes. Il avait augmenté les défenses du fort et doublé les postes. En mème temps, il pressait l’appareillage de ses navires, bien décidé à retourner en France, avec la Grande-Hermine et l’Emerillon, aussitôt que tout serait prèt. La Petite-Hermine étant en mauvais état et le nombre des aventuriers ayant diminué, on avait résolu de la démolir et d’en abandonner les pièces inutiles dans le havre de Sainte-Croix. |

Le 21 avril, Domagaia se montra sur le bord de la rivière, accompagné de plusieurs jeunes gens, « beaux et puissants, » On l’invita à venir à bord. Il refusa. Ce refus, la présence de ces hommes inconnus réveillèrent toutes les défiances de Jacques Cartier. Aussi, quoique Domagaia lui annonçât que Donnacona était de retour et qu’il lui apporterait de la venaison le lendemain, Cartier envoya-t-il Charles Guyot à terre. C'était, de tous les Visages-Pâles, celui que les Peaux-Rouges aimaient le mieux. Guyot avait ordre d’aller à Stadacone pour observer ce qui s'y passait. Il exécuta avec aürerse sa mission et marcha tout droit à la demeure de Donnacona. Mais celui-ci, prévenu de son arrivée, fit le maiade et se coucha. |

— Pourquoi mon frère ne rend-il pas sa visite au grand chef des blancs ? lui dit Guyot qui avait appris la langue du pays. Mon frère est-il indisposé contre le capitaine Cartier, qui l’attend pour boire avec lui la liqueur rouge et faire chaudière ?

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— Non, dit Donnacona; le chef des blancs est un grand agouhanna. Mon cœur l’aime; mais mon corps souffre. Donnacona ne peut aller le voir aujourd’hui, il yira demain.

— Voici, reprit Charles, une hache que le chef blanc envoie à son frère le chef rouge.

— Tu lui diras que je ferai mes présents au prochain soleil, tepartit Donnacona.

Guyot sortit ensuite et se transporta à la cabane de Taignoagny. Cette hutte, comme les autres du village, était si pleine d'étrangers qu’on n’y pouvait remuer.

Charles engagea Taignoagny à le suivre à bord. L'interprète fit la sourde oreille. Mais il dit au serviteur de Cartier que, « si le Capitaine consentait à prendre avec lui un seigneur du pays, nommé Agonna, qui lui avait fait déplaisir, et l'emmener en France, il ferait tout ce que voudrait ledit capitaine. »

Taignoagny se garda bien d’expliquer le motif de sa haïne contre Agonna. Il lui en voulait parce que ce chef était un des favoris de Donnacona, et qu’il devait, suivant toutes probabilités, lui succéder dans la direction des affaires de Stadacone. Taignoagny était trop lâche pour se débarrasser ouvertement d’Agonna. Mais il eût été ravi que Cartier lui rendit de façon ou d’autre ce service. On verra bientôt que les détestables machinations de l'interprète tournèrent contre leur auteur.

Guyot essaya de pénétrer dans d’autres maisons. Taignoagny s’y opposa. Evidemment il se tramait quelque perfidie.

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JAUQUES CARTIER, 277 gestes de Fernand Cortez? On peut le supposer. Toujours est-il que le capitaine français adopta, pour se mettre en garde contre les indigènes de la Nouvelle-France, le moyen qu'avait employé le capitaine espagnol contre les naturels du Mexique. Cartier décida de s'emparer de Donnacona, Taignoagny et des principaux Canadiens. Le projet n’était pas d’exécution facile. A la force on ne pouvait songer. Il fallut ruser. Les sauvages étaient trèssoupconneux. Peut-être flairaient-ils le piége. On leur réitéra pendant plusieurs jours les invitations à faire chaudière, c’est-à-dire à banqueter. On les combhla de cadeaux. Le fond de la Petite- Hermine leur fut même donné pour qu’ils en utilisassent les clous. Rien n’y faisait, Ils s’obstinaient à fuir le fort. Enfin l’habileté de Cartier l’emporta.

Taignoagny lui avait renouvelé de vive voix sa proposition, d’embarquer avec lui l'individu qui l'avait offensé, le capitaine répondit adroïtement que le roi avait défendu d’« amener en France hommes ni femmes du Canada, mais bien deux ou trois petits enfants pour apprendre le langage. »

Rassuré par ces paroles, Taignoagny promit de venir le jour suivant avec Donnacona fêter la Sainte-Croix à bord des navires.

Cartier fit de grands préparatifs pour cette solennité, qui tombait le 3 mai. Ses gens et lui endossèrent leurs plus riches vêtements. On pavoisa les vaisseaux, radoubés, repeints, remâtés, tout prêts à mettre à la voile.

Quoiqu'il fit froid encore, que les bords du fleuve et

de la rivière fussent chargés de glaces pourries et de bancs

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de neige fondante, le temps était beau. Au ciel, grispommelé, les petits nuages blancs couraient comme des flocons de laine chassés par la brise. Déjà les bourgeons rougissaient à l'extrémité des branches; les oiseaux revenaient chanter leurs amours et la nature ouvrait son sein aux fécondes exhalaisons du printemps.

Après la messe dite, suivant l'habitude, par le capitaine-général, les équipages furent passés en revue. Puis Cartier pour prendre, avant son départ, définitivement possession du pays qu’il avait découvert, fit dresser, près du port, « une belle croix, haute d’environ trente pieds, sous le croisillon de laquelle on voyait un écusson en bosse, des armes de France, avec cette inscription en « lettres antiques : »

FRANCISQUS PrRiMUS DEI GRATIA FRANCORUM REX REGNAT.

Une salve de vingt coups de canon couronna la cérémonie (1).

(1) Cette prise en possession peut bien passer pour légèrement arbitraire ; mais, au moins, elle a le mérite d’une certaine simplicité. Les Espagnols y mettaient bien plus de cérémonie et d’ostent tation. Ils se faisaient accompaguer de deux notaires qui rédigeaient très-sérieusement un acte de propriété des terres découvertes. Dans ma Notice sur Sagard, j'ai déjà donné, d’après W. Irving, une de ces étonnantes formules, En voici une autre qui peut servir de pendant à la première.

Vasco Nunez, venant de découvrir l’océan Pacifique, s’avance, bannière de la Vierge en tête, entre dans la mer jusqu'aux genoux, tire son épée, jette son bouclier sur son épaule et s’écrie :

« Vivent les hauts et puissants monarques don Ferdinand et dons Juanna, souverains de Castille, de Léon et d'Aragon, au nom desquels et pour la couronne royale de Castille, je prends réelle et corporelle et actuelle possession de ces mers, et terres, et côtes, et

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