CONTRE
LIBRI-CARRUGGL
Le procureur général près la cour d'appel de Paris expose que, par arrêt en date du 12 avril 1850, la chambre d'accusation de ladite cour a renvoyé devant la cour d'assises du département de la Seine, pour y être Jugé conlormément à la loi, le nommé Guillaume- Brulus-TimoJéon Libri-Carrucci, né à Florence, âgé de quarante-six ans, membre de l'Institut, professeur au collège de France, ayant demeuré à Paris, absent ;
Déclare le procureur général que des pièces du procès ré* sultent les faits suivants :
En 1846 , une dénonciation anonyme, rédigée sous les yeux du préfet de police, et une lettre pseudonyme signée Henri de Baisne, furent transmises au procureur du roi. Libri y était signalé comme ayant soustrait dans les bibliothèques du midi, notamment à Carpentras, des livres rares, des manuscrits et autographes d'une valeur de 3 à 400,000 fr. On ajoutait que , pour écarter les soupçons, Libri, après avoir gratté les cachets de ces livres ou manuscrits, les « avait artificieusement envoyés en Italie pour les faire revenir habillés à Malienne, » et qu'ensuite il les avait vendus en Angleterre. Un seul volume avait été acheté de lui, au prix de 6,000 fr., par le musée de Londres.
Le chef du parquet, dans une correspondance purement officieuse avec ses collègues de Montpellier, de Grenoble et de Carpentras, demanda si des soustractions n'auraient pas été commises dans les bibliothèques de ces villes. Le nom de Libri n'était pas prononcé ; rien ne transpirait des imputations dirigées contre lui. Ces ménagements commandés à la fois par la nature des dénonciations , par la position de
relui qui en était l'objet, rendaient les investigations difficiles : aucun résultat ne fut obtenu. Les recherches furent suspendues.
On les reprit sur une nouvelle dénonciation adressée, le 13 juillet 1847 , au procureur général près la cour de Paris.
Cette fois, les renseignements recueillis parurent dignes d'attention. La bibliothèque de Troyes avait perdu des ouvrages précieux. Ils n'avaient pu être enlevés, disait le bibliothécaire, que « par un de ces visiteurs hardis, opiniâtres, « dont la position sociale commande une entière confiance, « et qui arrivent munis, sinon d'ordres, du moins de re- « commandations supérieures. » Or, au nombre de ces personnes était Libri, qui avait visité deux fois les manuscrite très-particulièrement.
Un Théocrite, édition aldine de 1495, avait disparu de la bibliothèque de Carpentras, et s'était retrouvé dans une vente faite par l'accusé au mois d'août 1847.
Ces faits et d'autres furent exposés dans un rapport qui venait d'être mis sous les yeux du ministre de la justice et communiqué au président du conseil, quand arriva la révolution de Février.
Le 28 février , un rédacteur du National pour la partie scientifique, le sieur Terrien, qui avait eu connaissance de ce rapport, vit entrer à l'Institut l'accusé dont la physionomie rayonnante faisait, dit-il, contraste avec l'attitude calme et réfléchie de ses collègues. 11 lui remit un billet signé de lui et ainsi conçu :
« Monsieur, vous ignorez sans doute la découverte qui a « été faite du rapport judiciaire concernant votre inspection « dans les bibliothèques publiques. Croyez-moi, épargnez à « la société nouvelle des réactions qui lui répugnent ; ne vev nez plus à l'Institut. » Libri se retira aussitôt ; le jour même il disparut de son domicile.
Le 20 mars, une instruction fut requise contre lui. Le 2?, la justice trouvait son appartement désert ; quelques gros meubles seulement s'y voyaient encore ; tous étaient ouverts, contenant quelques objets qui avaient été négligés. Dans les foyers, on remarquait les débris d'une grande quantité de papiers brûlés. La bibliothèque de Libri, composée de trente mille volumes environ, avait été déménagée en toute hâte, et ses livres précieux avaient été entassés pêlemêle dans différents dépôts, rue de Sèvres, n° 23, et rue d'Enfer, n" 45 et 78. Dix» huit caisses de livres, assurées au prix de 25,(>00 fr., avaient été dirigées sur le Havre. Un navire les transportait à Londres, au moment où un magistrat.
par suite d'une commission rogatoire, se- présent.! il pour on opérer la saisie.
Le sieur Crosnier, sur les instructions de Libri, qui remployait au classement de ses livres, avait emporté chez lui une caisse, trois paniers et trois paquets renfermant des autographes et une grande quantité de lettres. Il avait été chargé de brûler tous ces papiers; mais il mit, dit -il, les autographes a part, et s'arrêta même dans la destruction de la correspondance, quand il connut par les journaux les faits reprochés à l'accusé.
Plusieurs ouvrages furent retrouvés entre les mains de ses acquéreurs et de diverses personnes qui travaillaient pour lui.
La justice fit mettre sous scellés les livres, les manuscrits, les papiers, tous les objets enfin qui pouvaient servir à la découverte de la vérité. Des le 27 mars, des diligences étaient faites afin de rétablir au domicile de Libri sa bibliothéque, ses autographes et autres documents. Pour cette opération, les scellés ont été régulièrement levés et réapposés. C'est sur ces divers objets qu'ont porté les investigations de la justice; c'est là qu'elle devait trouver des indices et des preuves qu'on aura bientôt l'occasion d'apprécier.
Dans cette voie nouvelle où l'instruction se trouvait désormais engagée, si les ménagements n'étaient plus possibles, il n'était plus permis, d'un autre coté, de s'appuyer sur des dénonciations anonymes ou des documents sans précision. Il fallait soumettre toutes les imputations à un contrôle sévère, interroger froidement les faits, remonter, par l'étude attentive de la correspondance et des papiers de Libri, a la source de ses acquisitions, chercher dans ses livres, dans ses autographes, des signes certains de leur origine, des preuves matérielles d'un détournement ; il fallait triompher de bien des obstacles, déjouer d'artificieuses précautions, d'habiles stratagèmes. À travers ces difficultés et ces ténèbres, la marche de la justice devait être plus lente pour être plus sûre.
Tel était le but que se proposait l'instruction. On verra s'il a été atteint.
Les recherches techniques furent confiées à des experts, élèves de l'Ecole des chartes, désignés par le ministre de l'instruction publique.
Après le dépouillement de la bibliothèque de Libri, de ses papiers, des divers documents recueillis par l'instruction, on fut tout d'abord frappé de l'immense disproportion qui existait entre la richesse de ses collections et ses ressources per sonnelles. A son arrivée en France, en 1830, sa gêne était notoire. I* correspondance de sa mère le prouve : elle lui
écrivait notamment, le 17 mars 1833 : « Crois que je suis « persuadée que tu cherches à épargner jusqu'à un sou : tu • en connais trop la nécessité. »> A cette époque, il fut nommé membre de l'Institut, et, en décembre 1834, professeur adjoint à la Faculté des sciences, aux appointements de 4,000 fr. Le 29 août 1838, M B * Libri écrivait à son Gis, dont la position s'était améliorée : « Si je devais prêter l'oreille à tous « ceux qui viennent ici, tu serais riche; mais comme tu « ne m'as parlé que de la pension de la chaire et de Vlnsti- « tut, je regarde ce que Ton dit comme une exagération, « puisqu'il ne t'a pas semblé à propos de me donner un « grand plaisir en me faisant savoir que tu as des moyens « pour être mieux. » C'est dans la même année 1838 qu'il devint membre du bureau du Journal des Savants. Sa collaboration à ce journal, au Journal des Débats et à la Revue des Deux-Mondes, la suppléance de M. Lacroix au collège de France, l'indemnité qui lui fut allouée comme secrétaire de la commission chargée de rédiger le catalogue général des manuscrits, le produit de la vente de son Histoire des sciences mathématiques, quelques sommes reçues d'Italie par l' intermédiaire de sa mère, ont ajouté à ses ressources; tout a été calculé, et l'on a eu beau restreindre l'évaluation de ses dépenses annuelles, on s'est toujours trouvé bien au-dessous du chiffre qu'il fallait atteindre.
En effet, en 1847, on trouve en sa possession : 1° les manuscrits vendus à lord Ashburnham, 200,000 fr. ; 2° des livres imprimés vendus en juin et en août 1847, au prix de 106,000 fr. environ (105,751 fr. d'après l'estimation du commissaire-priseur ; mais Libri porte le produit de cette vente à plus de 115,000 fr. — Y. Réponse au rapport de M. Boucly, p. 84); 3° les livres destinés à des ventes ultérieures formant, est-il dit dans un de ses catalogues, les quatre derniers cinquièmes de sa collection, également riche dans toutes ses parties, et que l'on peut conséquemment évaluer à 400,000 fr. au moins. Libri soutient que sa bibliothèque, au moment de la révolution de Février, ne présentait qu'une valeur de 300,000 fr., et il y comprend même 42,0ii0 fr. de livres achetés au libraire Techener, en mai 1847 (Letêre à M. de Falloux, p. 289). Ce chiffre est évidemment bien au-dessous de la vérité. En l'acceptant néanmoins, on arrive à un total de près de 600,0U0 fr. (563,751 fr. déduction faite des 42,000 fr. de livres vendus par Techener.)
Or, en accumulant toutes ses ressources, on n'obtient pas la moitié de cette somme. Vainement essayerait-on de rétablir l'équilibre à l'aide des bénéfices qu'il a pu réaliser sur
les ventes antérieures à 1847. D'abord les collections se vendent assez rarement avec de grands avantages ; les plus riches ont toujours des lacunes ; pour les combler il ne faut pas reculer devant les sacrifices. Libri dit lui-même (Réponse à Jtf. Boucly,p. 101) «que les frais de restauration entraînaient pour lui des dépenses considérables, qu'ils excédaient, pour certains livres, la valeur vénale des vol urnes. «Ensuite, M. Commendeur, commissaire -priseur, a déclaré que, de 18*55 à 1846, il avait effectué, pour le compte de Libri, onze ventes publiques de livres, de manuscrits et d'autographes, ayant produit ensemble 48,723 fr. 63 c. D'autres ventes ont été découvertes par les experts qui élèvent le chiffre total à 90,000 fr. au lieu de 48,723 fr. Que dans ce chiffre de 90,000 fr. on élargisse au delà de toute vraisemblance la part des bénéfices ; qu'on ajoute ces bénéfices au chiffre des recettes ; qu'on y ajoute, si l'on veut, la somme entière, les 90,000 fr., et Ton sera toujours bien loin de la valeur des richesses bibliographiques possédées par Libri en *847.
Aussi, comprenant que ses ressources personnelles étaient insuffisantes pour justifier une telle possession, a-t-il dit (Lettre à M. de Fallouœ, p. 289) : « C'était le fruit de mes « épargnes, c'était toute ma fortune, à laquelle s'était jointe « uiw partie notable de la fortune de ma mère, qui n'avait « jamais hésité à me faire des avances considérables , pour que « je pusse satisfaire jnes goûts. »
Il oubliait , en parlant ainsi, que la correspondance de sa mère était entre les mains de la justice. Elle lui écrivait , le 16 mai 1833 : « J'avais l'espérance que tu verrais qu'avec « vingt écus par mois, qui me suffisent pour vivre pauvre- « ment, je ne puis remplir tous ces engagements. » Il s'agissait d'engagements pris par M. Libri père et par son fils, et entre autres d'une dette de 9,500 livres florentines prêtées à ce dernier par M. Gino Capponi, dette que la mère et le fils se trouvaient hors d'état de payer, même en 1835 (ainsi que l'atteste une lettre du 16 juillet même année) et qui ne fut remboursée que le 3 janvier 1838.
Enfin, dans une lettre du 23 mai 1833, M™ Libri disait à son fils : « Dans ma vieillesse, je n'aurai qu'à me réfugier « dans les établissements publics. »
Il est vrai néanmoins que Libri a reçu d'Italie, par l'intermédiaire de sa mère, différentes sommes provenant de son traitement de professeur à l'université de Pise et d'une rente viagère de 1,680 livres florentines due par un sieur Barlolini; mais ces sommes n'ont point été négligées dans le calcul de ses ressources -, elles lui appartenaient, rc n'cUicnl point des avances faites par sa mère.
Un autre genre de vérification a amené le même résultat; il n'a pas été possible de mettre en rapport la valeur de ses collections avec le chiffre de ses achats. Dans sa réponse au rapport de M. Boucly, il dit : « Depuis assez longtemps je « pouvais mettre, en moyenne, environ ?0,(>00fr. par an en a achats de livres. » Et ailleurs : « A partir de 1833, outre « les volumes séparés qui doivent faire une assez grosse « somme, j'ai dépensé aux ventes et chez les libraires (tout « compris, livres imprimés et manuscrits) pour plus de « 3 0,0(0 fr., et je le prouverai dès qu'on me rendra mes « papiers* »
D'abord, ses ressources ne lui ont jamais permis de disposer soit d'une somme de 20,000 fr., en moyenne par année, soit de la somme de 300,000 fr. prise en masse. Ensuite, les papiers qui doivent, suivant lui, prouver l'exactitude de ses assertions, ont été consultés avec le plus grand soin. Le chiffre de ses achats s'élève à peine à la moitié de la somme* qu'il indique.
Pendant que l'instruction cherchait la source de ces richesses bibliographiques, elle trouvait, au domicile de Libri, des fers servant à l'imitation des reliures anciennes, des volumes ayant subi ce genre de falsification, les modèles qui avaient été habilement calqués et reproduits, enfin une boite remplie de caractères d'imprimerie. Elle reconnaissait qu'il avait fait monter à V anglaise des pièces sur feuilles simples ou faibles de papier, de manière non-seulement à les consolider et à leur donner meilleure apparence, mais encore à les dépayser entièrement et à pouvoir les confondre dans un même lot d'autographes avec d'autres pièces venant de Londres ; que, plus d une fois, les écritures, se trouvant en tête des premiers feuillets comme à la fin des livres, avaient disparu sous le lavage ; que des estampilles avaient été tantôt grattées, tantôt enlevées au moyen de procédés chimiques. Deux témoins rapportaient cette déclaration du jeune Abry : « J'ai travailla « chez M. Libri avec deux autres personnes, pendant quinze « jours ou trois semaines, à gratter et faire disparaître des « cachets et timbres sur des livres. M, Libri voulait aussi « s'en mêler, mais il faisait des trous et nous étions obligés « de les raccommoder. » Cette dernière partie de la déclaration semble confirmée par une note de la main de Libri : « /V" 320. Arranger, moi. (Uuru). » Duru est un relieur. Une autre note également de sa main porte : « iV° 148. Vigna « (c'est le nom d'un restaurateur de manuscrits), gratter dé- « licatement le cachet. »
Comme si les précautions astucieuses devaient se renconrer à chaque pas, ses ventes nombreuses s'opéraient sous le
voile de l'anonyme ou sous d'autres noms que le sien. Un des intermédiaires de Lîbri déclare qu'il lui payait sans quittance le prix des ventes d'autographes dont il était chargé, et que le nom du vendeur n'était indiqué sur le registre que par un L. et trois étoiles. Cette précaution, s'il faut en croire le témoin, est assez habituelle dans ce genre de commerce qui, comme on le verra, n'est pas toujours irréprochable.
Peut-on ne pas se rappeler alors combien de facilités et d'occasions s'étaient offertes à Libri ? Ses titres, ses fonctions, les recommandations qu'il sollicitait et obtenait du ministre de l'instruction publique, lui ouvraient toutes les bibliothèques. Seul, il montait aux échelles, prenait les livres sur les rayons ; il avait acres là même où personne ne pouvait pénétrer sans être accompagné.
Si, dans ses catalogues, entre les mains de ses acquéreurs ou à son domicile, on trouve des livres, des autographes, des manuscrits qu'il avait consultés dans les bibliothèques avec des facilités refusées à tout autre ; si Ton y rencontre surtout de ces ouvrages rares que, suivant l'expression de M. Brunet (Lettre au bibliophile Jacob), « il est très-aisé de suivre à la piste; » si la justice met la main sur des volumes portant encore l'estampille mal effacée du dépôt public qui les a perdus ; si l'on voit sur des pièces soustraites les cotes, les numéros d'ordre de la bibliothèque à laquelle elles appartiennent ; si, pour dérouter les investigations, le titre de certain volume . a été changé, la reliure changée, les gardes changées, l'estampille grattée ; si Ton a poussé la supercherie jusqu'à simuler une édition au lieu d'une autre et que la vérité se soit fait jour ; si tel autographe, détaché d'un recueil, est découvert chez l'accusé et vient s'adapter parfaitement à la souche d'où il a été enlevé...., on comprend trop facilement alors que, dans une position qui devait le protéger, les soupçons l'aient atteint ; qu'un journal ait parlé de son zèle à conserver les bibliothèques, qu'on se soit montré surpris de voir entre ses mains des raretés qu'on ne pouvait se procurer ni pour or, ni pour argent. On comprend sa fuite, sa recommandation au sieur Crosnier de brûler ses papiers ; on comprend l'enlèvement de dix-huit caisses de livres et de manuscrits soustraites à l'examen de la justice.
Dans leur travail les experts se sont occupés successivement des imprimés, des autographes, des manuscrits. Il importe d'exposer les faits dans le même ordre. Les divers dépots publics où des soustractions ont été constatées formeront les subdivisions de ces trois catégories.
Les investigations de la justice ne se sont pas étendues à
toutes les bibliothèques où Libri, par sa position scientifique! ses missions officielles, avait trouvé un si libre accès. Elles ont porté seulement sur les dépôts publics indiqués par les documents mêmes qui avaient été ou étaient encore en la possession de l'accusé, et qui mettaient sur la trace de leur origine.
Ainsi restreintes, les recherches ont exigé bien du temps, bien des soins; on va juger des résultats qu'elles ont produits.
DOCUMENTS IMPUM^S.
Bibliothèque Maxarine.
Libri a fréquemment visité la bibliothèque Maxarine, et il avait accès partout. M Thiébaut, conservateur, Ta souvent trouvé seul, montant aux échelles, fouillant dans les pièces du haut, réservées aux outrages les plus précieux, toujours fermées à clef et où rie pénètre jamais le public. 11 Ta même rencontré dans la pièce la plus secrète de la bibliothèque, lieu de dépôt où s'entassent sans ordre les volumes incomplets, les doubles et autres documents qui ne doivent plus figurer sur les rayons. « Ma surprise fut d'abord ex- « tréme, dit-il, car, depuis quarante-cinq ans, je n'avais ja- « mais vu une seule personne pénétrer dans ces dépendan- « ces de l'établissement sans être accompagnée. » La première fois, le témoin demanda à Libri s'il était autorisé, et par qui? Celui-ci répondit : « Par l'ordre de M. l'administrateur et conformément à une lettre du ministre. »
Sur trois mille numéros composant le catalogue de la vente de Libri en 1847, mille ont plus particulièrement appelé l'attention des experts comme indiquant des ouvrages, la plupart italiens, du 16" et du commencement du 17 e siècle, presque tous d'une grande rareté. Cent cinquante de ces ouvrages étaient à la fois portés sur le catalogue de Libri et sur celui de la bibliothèque. Après les recherches les plus attentives, on a constaté l'absence de soixante et un articles qui avaient disparu soit des rayons, soit des recueils dont ils faisaient partie.
Cette coïncidence n'était encore qu'un indice, et il était important d'établir entre les volumes soustraits et les volumes vendus une parfaite identité.
Libri avait racheté à sa vente un certain nombre de livres qui n'avaient pas atteint un prix assez élevé. Six ont été retrouvés et saisis chez le sieur Franck, libraire ; on a pu dès lors les soumettre à un scrupuleux examen et faire d'utiles constatations.
La Thcseidadi messer G. Hocaccio, Venise, 1628, in- A",
était la première pièce du recueil de la Mazarine, coté n° 10,931. L'exemplaire saisi porte sur le titre la trace circulaire d'une estampille noire effacée à l'aide d'un acide ef qui semble s'adapter exactement à l'un des timbres de cette bibliothèque. Elle semble s'adapter, parce que, sous l'action de l'acide, les contours de l'empreinte ont perdu leur netteté et leur précision.
On remarque les mêmes traces d'estampilles effacées sur le Driadeo d'amure di Luca Pulci, sans date, in-4% et sur le Timone comœdia del magnifieo conte Matheo Maria Bojardo, Scandiano, in-4°, 1500. Le premier de ces ouvrages faisait partie, comme la TKéséide, du recueil n° 10,931, et le second du recueil n° 10,937.
VHerbolato di M* Lodovico Ariosto, Venise, 1545, in-8°, a fourni des indications plus précises. Cette pièce, enlevée du recueil n° 28,902 de la Mazarine, est portée comme étant la neuvième sur une liste écrite à la main et placée en tète du volume. Chacune des pièces de ce recueil a son numéro d'ordre au bas du titre : la 1", le n° 51 ; la 2 e , le n° 52. . .; la 8 e , le n° 58. La 9* (VHerbolato) devait conséquemment avoir le n° 59. Or, au bas du titre de l'exemplaire saisi, on lit en effet ce dernier numéro, à moitié effacé, mais encore très-visible, et tracé de la main qui a numéroté les autres pièces laissées au recueil. Rien n'avait été négligé cependant pour rendre cet exemplaire méconnaissable. On l'avait soigneusement rogné, doré, relié ; on avait tenté d'effacer une estampille circulaire, dont la trace est restée et dont la dimension est précisément celle d'une des estampilles de la bibliothèque Mazarine.
Des constatations de même nature ont été faites sur la pièce intitulée Lamenta di quel tribulato di strascino Campana... Venise, 1523, in-8°. Cette pièce faisait partie d'un recueil de la Mazarine, n° 21,8N1, dont tops les feuillets sont numérotés à la main, et d'après une note placée sur la garde, elle devait contenir les feuillets 64 <à 92. L'exemplaire saisi a été rogné; le titre porte à gauche la trace d'une estampille effacée, et il est encore possible de distinguer, au haut de la plupart des feuillets, une légère trace de grattage. VAdone de Tarchagnota, qui a été arraché du même recueil, figure au catalogue Libri.
La pièce intitulée Opéra quale contiens le diece tavole de proverbi, Tarin, 1555, petit in-8°, était la sixième du recueil de la Mazarine, n° 22,586. Ce recueil, qui contenait huit pièces, a complètement disparu. U Opéra quale contiene à été retrouvé au domicile de Libri, complètement gâté par le lavage auquel on l'avait soumis. Sur le titre à gauche, on
voit encore très-distinctement l'empreinte d'une estampille circulaire imprimée en noir, offrant la même forme et la même dimension que la plus petite des estampilles de la Mazarine. Au catalogue de Libri, et sous les n u> 2,54f> et 2,547, se trouvent deux pièces intitulées : Tune, Qperetta nella qucUe si contengono proverbii; l'autre, Libretto copioso di bellissimi proverbii. Deux pièces, portant les mêmes titres, faisaient partie du recueil n° 22,586, qui renfermait, comme on Ta vu, Y Opéra quale contient.
L'instruction n'a pas tardé à faire des découvertes plus décisives encore. Les experts, en signalant les ouvrages soustraits à la bibliothèque Mazarine, avaient relevé d'avance les particularités qui permettraient d'en reconnailic l'origine, s'ils étaient mis sous la main de la justice. Or, pour un certain nombre de volumes, celte prévision s'est réalisée.
Ainsi VHomerus de bello Trojano a été retrouvé chez l'acquéreur de Libri. Celui de la bibliothèque Mazarine faisait partie du recueil n* 10,427, dont il avait été frauduleusement détaché. Il se composait de vingt-neuf feuillets portant les n" 81 à 110. « S'il n'a pas été rogné/ disaient les ex- « perts, on doit retrouver au haut des pages la trace des « chiffres de 81 à 110 à la main, de plus, le titre doit por- « ter la trace d'une estampille noire et circulaire. » VHomerus vendu par l'accusé ne porte, il est vrai, aucune trace de chiffres; mais en le comparant avec le recueil de la Mazarine, on reconnaît que la marge a été rognée d'environ 5 millimètres, et Ton voit sur le titre l'empreinte d'une largoestampille circulaire que le grattage n'a pu faire disparaître entièrement. Ces indices ont déjà leur valeur, car il s'agit d'un ouvrage rare, l'un des plus rares, suivant l'accusé, que l'ancienne librairie parisienne ait publiés; ce n'est pas tout néanmoins. L'exemplaire de la Mazarine, a-t-il été dit, se composait de vingt-neuf feuillets; VHomerus vendu par Libri en présente le même nombre. Ce qui parait surtout digne de remarque, c'est que ce nombre de vingt-neuf feuillets n'est complété que par l'addition d'une pièce de deux feuillets, étrangère à l'opuscule, et qui y était jointe dans le recueil de la Mazarine. Pour que rien ne manquât à la démonstration de l'identité, il a été constaté que la première page de la pièce additionnelle laisse apercevoir la trace d'un e surmonté d'un trait et suivi du chiffre 6 (?, 6). Or, chaque pièce du recueil n° 10,427 est marquée d'un e surmonté d'un, trait et suivi d'un numéro d'ordre. I a marque è 6 devait bien être effectivement celle de la pièce additionnelle, puisque la pièce qui venait immédiatement après dans le recueil est cotée e 7. Enfin on voit sur le recueil des traces d'arraché-
ment qui s'adaptent exactement aux traces de même nature laissées sur la dernière page de VHomerus Tendu par Libri.
VinfHice amore... da Clitia avait été signalé par les experts comme ayant disparu de la bibliothèque Mazarine. L'exemplaire trouvé en la possession d'un acquéreur de Libri porte encore sur la première et la dernière page les traces bien visibles d'une estampille tout à fait semblable à la plus petite de cette bibliothèque.
Des traces d'estampille, indiquant la même origine, se remarquent au bas du titre et au dernier feuillet de l'ouvrage intitulé Co$e vulgari del Poliliano, qui était coté à la Mazarine sous le n° 21,872.
V Origine degli volgari proverbe, d'Aloyse Cinthio, Venise,
1526, in-folio, avait également disparu de cette bibliothèque. Il figurait au catalogue de Libri sous la date inexacte de
1527. L'exemplaire vendu par l'accusé conserve sur le titre la trace d'une grande estampille circulaire, et il est facile de voir à la dernière page un trou de même forme recouvert de papier.
Le recueil n° 10,931 de la Mazarine contenant cinq pièces avait été signalé par les experts comme ne se rétrouvant plus à la bibliothèque. La dernière pièce, d'après le catalogue, était intitulée Cansone a bailo. Un exemplaire de cet ouvrage a été acheté 200 fr. à la vente faite par Libri. On lit en tète du premier et du second feuillet les n<" 225 et 226 ; les autres laissent voir des traces de grattage. L'exemplaire vendu par l'accusé a donc fait partie d'un recueil ; comme les. pièces de la Mazarine, il a été paginé. S'il ne porte pas sur le titre de traces d'estampilles, cela s'explique par la place qu'il occupait. Le bas du dernier feuillet a été assez fortement travaillé. En outre, on a façonné la tranche de manière à laisser croire qu'elle n'avait jamais été rognée.
La Mazarine possédait un ouvrage intitulé Rime di Bembo, sous le n° 10,955. D'après le catalogue, il était relié en veau. Les experts avaient annoncé qu'on devrait trouver des' traces d'estampille à la première et à la dernière page. Un volume portant le même titre se rencontrait bien dans une des ventes de Libri, mais le catalogue le signalait comme ayant une reliure en maroquin. Ce volume a été saisi ; on y remarque des vestiges d'estampilles très-visibles; le haut du titre a été gratté à l'endroit même où se place habituellement sur les ouvrages de la Mazarine un numéro écrit à la main. Enfin la reliure est non pas en maroquin mais en veau.
Le recueil n° 2 1,960 de la Mazarine contenait eu un seul volume vingt-trois pièces détachées notamment Ariosto, Statue Tramudade. Toutes ces pièces se retrouvent dans la vente
Libri, disséminées en vingt-trois articles. On y retrouve également le Justus de Comitibus, le Timone et les SoneUi e eanzane de Bojardo, trois pièces qui formaient un même recueil à la Mazarine, sous le n° 10,937; un Âdone (Tarchagnota), un Lamento ( Campana ), qui faisaient partie du recueil n # 21 ,881 , et dont deux pièces portant ces mêmes titres ont été arrachées; un Anton, de Tempo, de rhythmis vulgaribus et vendu par Libri 221 fr., en même temps que deux autres pièces également distraites du recueil n* 20,806; un Malclavelli compendium, livre précieux, dont un exemplaire figurait an recueil de la Mazarine, n° 32,878, désigné sur le catalogue Libri comme « un livret extraordinairement rare qui paraît avoir échappé a tous les bibliographes » et qui a atteint le prix de 261 fr.
La Galeomyomachia est un opuscule si rare qu'il manque dans presque toutes les bibliothèques publiques. Avant 181 6, il s'en trouvait un à la Mazarine, le seul complet, le seul connu en France, disaient les bibliographes. Cette pièce et deux autres sans valeur, YjEsopus et le Phalaris , composaient le recueil n° 11,095 A. En 1846, le conservateur de cette bibliothèque ayant appris qu'un exemplaire de la Galeomyomachia devait se vendre à Rouen, se reporta au recueil n° 1 1,095 et reconnut que le précieux opuscule en avait été enlevé. Les coupures révélaient une soustraction récente. L'exemplaire, mis en vente à Rouen, ne provenait pas de la bibliothèque; il était défectueux, ce qui ne l'empêcha pas d'être adjugé à 1,100 fr.
En juillet 1847, le catalogue de Libri annonçant la vente de la Galeomyomaehia, donna de nouveau l'éveil aux conservateurs de la Mazarine. « Nous crûmes devoir lui écrire, dit « M. de Sacy, pour le prier de nous mettre en mesure de « vérifier si cet exemplaire n'était pas celui provenant de la « bibliothèque Mazarine, qu'il aurait pu se procurer dans le « commerce. M. Libri se présenta à moi, ayant ce petit ou- « vrage enveloppé sous le bras. Il me dit tout d'abord : « Est- « ce un procès que vous comptez me faire ? Dans ce cas, je « me refuse à toute explication. • Lui ayant fait connaître que « nos seules intentions étaient de vérifier si l'ouvrage por- « tait quelque signe qui pût le faire reconnaître comme étant « notre propriété, il le mit à ma disposition. Toutes nos re- « cherches et l'examen le plus attentif ne purent rien nous « faire découvrir de semblable. Nous en fîmes l'aveu à « M. Libri, qui dit : « Eh bien, maintenant je me fais un « vrai plaisir de l'offrir à la bibliothèque Mazarine pour « remplacer celui qu'elle a perdu... « En effet, il nous « remit ce petit volume, qui se trouve maintenant très- ri-
« chement relié, et le lendemain, sur sa demande, nous fîmes «♦ insérer dans les Débats un petit article énonçant le don <• qu'il venail de faire à la bibliothèque. Il est vrai qu'à cette « époque le bruit se répandit que ce n'était de sa part qu'une a restitution. Cependant nous n'avions aucune preuve qu'il « en fût ainsi. »
La preuve n'était pas facile à obtenir : d'un côté l'exemplaire offert à la bibliothèque avait été soigneusement lavé, rogné, magnifiquement relié ; de l'autre, depuis la découverte faite en 1846 , le reste du recueil contenant VJSsopus et le Phalariê avait également disparu, ce qui enlevait aux conservateurs le moyen le plus sûr de contrôle et de vérification.
D'où pouvait venir cependant le bruit d'une restitution ? Bn !84f) ef surtout en 1845 et 1846, Libri visita fréquemment la bibliothèque Mazarine. « On lui donnait, dit le témoin Maslon, gardien de cet établissement, une petite table particulière pour se mettre h part, afin de n'être pas dérangé par le public. » Cette table était placée près des rayons contenant la série des n°* 10, 500 à 11,500, et conséquemment dans le voisinage du recueil 1 f ,095, dont faisait partie la Galeomyomachia. Libri a souvent compulsé ce recueil, même depuis que la Galeomyomachia a disparu, et il a gardé le silence sur une perte qui, si elle ne lui était pas imputable, devait le surprendre et l'affliger.
- Celte perte devenait, en effet, un sujet de deuil pour le monde savant. On sait les regrets de M. Renouard, en 1834, lorsque ce monument typographique avait été momentanément égaré, sa joie quand on l'avait retrouvé. C'était, suivant lui, le seul connu en France; suivant M. Brunet, le seul complet.
Un exemplaire complet se trouve dans les mains de Libri. Nul n'avait eu les mêmes facilités que lui pour prendre sur les rayons et consulter, affranchi de toute surveillance, la Galeomyomachia, cachée dans un recueil et conservée avec d'autant plus de sollicitude que sa disparition momentanée avait causé de plus vives anxiétés. D'où lui vient cet ouvragé*? Son acquisition jusqu'à ce jour est demeurée un mystère. Et pourtant quand un bibliophile a le bonheur de mettre la main sur un tel trésor, il lui est difficile de n'en rien dire. L'occasion d'en parler n'a pas manqué à Libri, d'abord devant les conservateurs de la Mazarine, dont il a dû comprendre la réserve et dont un seul mot pouvait dissiper les doutes; puis dans le Journal des Débats, ou il ne cherchait pas seulement une satisfaction d'amour-propre; il voulait réduire au silence des brtrits au moins importuns. D'ailleurs l'origine
— iode ce magnifique exemplaire n'aurait pas moins vivement intéressé les savants que le don qui en était fait à la bibliothèque.
Libri n'a pas cru de sa dignité de descendre à une justification. Soit. Mais plus tard cette justification est devenue une nécessité, et il Ta compris. Il se défend enfin, et que ditil ? 11 invoque un passage des Annales de l'imprimerie de* Aides, où M. Renouard déplore la perte de la Galeomyomachia, en 1834, à une époque où lui, Libri, n'avait pas encore mis le pied à la bibliothèque Mazarine. Il n'a garde de mentionner la note rectificative imprimée à la fin de cet ouvrage. (V. Réponse à M. Boucly, p. 27.) Quel était son but? Pourquoi chercher à faire croire que la Galeomyomackia était perdue dès 1834, quand il l'avait eue entre les mains en 1846? Est-ce bien là la défense d'un homme qui se sent irréprochable? Il y en aurait une qui serait si simple! Tous les soupçons tomberaient, en effet, devant la preuve d'une acquisition légitime. Libri a paru comprendre que son silence avait la force d'un aveu. Dans sa Lettre à M. de Falloux, il s'exprime ainsi, p. 311 : « Je « ne citerais pas ici d'une manière spéciale la QtUeomyoma- « chia, dont j'ai fait présent à la bibliothèque Mazarine, si « je n'avais entre les mains des documents authentiques « qui prouvent que je possédais en Italie, avant 1830, ce vo- « lume si rare. » Mais ces documents authentiques dont, pour la première fois, on parle un peu tard, ne sont pas produits. Comment ne les trouve-t-on pas au milieu de tant d'autres qui sont loin d'avoir la même importance? Les faits relevés par l'instruction exigent toute autre chose qu'une allégation, ils veulent une preuve. Le document annoncé serait, dit-on, un journal scientifique italien. (Lettre de M. P. Lacroix, en date du 24 juin 1849.) Ce journal, quel est-il ? Pas un mot du passage invoqué ; rien sur le numéro qui renferme cette preuve décisive, . rien qui permette une vérification. Il y a mieux, cette lettre du 24 juin a été, depuis, imprimée ; et aux mots journal scientifique italien, on a substitué l'expression plus vague un document. Journal ou document quelconque, cette preuve est toujours attendue. Enfin dans un mémoire produit devant la chambre des mises en accusation, et qui sera ultérieurement apprécié, Libri reproduit la même assertion : « J'avais, dit-il, le livre en lta- « lie avant 1830 ; la preuve doit s'en trouver dans mes pa- • piers; elle est, en tous cas, dans mes mains. Plusieurs « personnes m'ont vu cet ouvrage avant que je vinsse en « France. » L'examen de ses papiers n'a rien révélé à cet égard. S'il possédait la Quleomyornachia depuis ti longuet
années, comment celle possession a-t-elle été si longtemps, en France, ignorée du monde savant? Comment lai, Libri, si jaloux de relever par tous les moyens la valeur de ses livres rares, a-t-il conservé celui-ci pendant seize ans avant de le confiera Bauzonnet? Comment l'époque de la reliure estelle si voisine de celle où la Mazarine perd sa GalcomyomachiaP Et cette preuve annoncée, quelle est-elle? Qu'on la soumette au contrôle de la justice.
Un Orlando furioso était signale en ces termes par le catalogue de Libri : a Ce magnifique exemplaire, absolument « neuf, dont les marges n'ont pas même été ébarbées, de « cette édition rarissime... » Il a été adjugé à la bibliothèque nationale pour 1,480 fr. Les marges, au premier aspect, semblaient, en effet, être demeurées intactes; mais cette précieuse qualité n'était qu'apparente : un témoin, laissé par mégarde, révélait la largeur primitive des marges anciennement rognées et la supercherie à laquelle on avait eu recours. Cet exemplaire, rendu méconnaissable, portait sur la première page la trace d'une estampille grattée. Des recherches ont été laites dans plusieurs bibliothèques de Paris ; on n'a trouvé cette édition précieuse que sur le catalogue de la Ma* zarine; mais elle avait disparu de la Bibliothèque. L'une des estampilles de cet établissement s'adapte exactement aux traces laissées sur le volume.
On a saisi au domicile de l'accusé quelques feuillets d'un ouvrage intitulé Pamphyli Epigrammatum libri quatuor. Le titre ' porte l'empreinte d'une estampille dont le grattage, tenté par une main sans doute inhabile, a percé la feuille et fait trou. Le bord circulaire est seul resté intact; il offre des dimensions parfaitement égales à celles d'une des estampilles de la Mazarine. Or, d'une part, l'édition sans date du Pamphylus ne se retrouve plus dans cet établissement, où elle avait le n° 10,600; de l'autre, le témoin Maslon, gardien de la bibliothèque, a reconnu les feuillets à un signe certain. Avant la tentative de grattage faite sur l'estampille, il avait lui-même raccommodé le titre avec des rognures de journaux, et il a montré plusieurs volumes qui avaient subi la même opération.
Ce témoin dépose, en outre, qu'étant un jour employé a battre les livres de l'accusé, il reconnut dans sa bibliothèque un Pétrarque in-folio, appartenant à la Mazarine. Sur l'observation qu'il en fit, Libri lui répondit : « Vous vous trom- « pez. Vous retrouverez votre Pétrarque à sa place; car ce* « lui -ci provient d'une ancienne vente faite par la Mazarine, « sous la Constituante. © Dès le lendemain, Maslon n'était plus occupé à battre les livres. « Mais, continue le témoin, j'avais parfaitement a reconnu mon Pétrarque pour l'avoir
« souvent touché et y avoir moi-même apposé notre nou- « velle estampille rouge, partie sur la marge et partie sur les « caractères, de manière que, pour l'enlever, il fallait faire « disparaître les lettres imprimées. Le volume portait égale- « ment notre ancienne estampille noire. Je m'assurai, de « plus, qu'il ne se trouvait à la Mazarine que notre second « Pétrarque, destiné au public et que l'autre avait disparu... » Il manque, en effet, à la Mazarine un Pétrarque Gli triomphi, Bologne, 1475, in-folio, et le même ouvrage figure dans le catalogue Libri. La prétendue vente alléguée par l'accusé n'a jamais eu lieu, ni sous la Constituante, ni dans un autre temps.
La plupart des ouvrages dont il vient d'être parlé sont italiens, fort rares ; ils étaient déposés dans des galeries interdites au public, mais fréquemment et librement visitées par Libri; à peine étaient-ils, de loin en loin, consultés par des personnes accompagnées; quelques-uns même étaient inconnus des bibliographes. Ils disparaissent de la bibliothèque; on les retrouve en la possession de Libri. Ceux qui tombent entre les mains de la justice (elle ne les choisit pas) portent des estampilles, des numéros d'ordre; ils viennent de la Mazarine. C'est précisément dans les rayons auprès desquels était sa table et dans la galerie qu'il a le plus soigneusement explorée qu'existent en grande partie les regrettables lacunes signalées par l'expertise et l'instruction. Le hasard seul expliquerait difficilement une si étrange coïncidence; mais ce qu'il n'expliquera jamais, ce sont les altérations qu'on avait fait subir à certains volumes pour en déguiser la provenance, et pour d'autres, tels que YEpigrammatum Pamphyli, YUomcrus de bcllo Trojano, ces indications accusatrices, qui sont des signes certains de leur origine.
Libri a produit un mémoire devant la chambre des mises en accusation. Il essaye de justifier la possession des ouvrages dont on lui reproche le détournement; il en aurait trouvé dans des volumes, dans des recueils; il en aurait acheté dans les ventes publiques de la salle Sylvestre, sur le quai, à des libraires étrangers, à des personnes mortes ou dont on a perdu la trace. Quand? Presque jamais il ne donne la date de sou acquisition. Pour un bon nombre, même pour des ouvrages très-précieux, il n'a que des souvenirs vagues; pour quelques-uns il déclare ne conserver aucun souvenir, et cela quand il s'agit notamment d'un opuscule arraché d'un recueil, d'un autre, trouvé à son domicile, gâté par le lavage et portant la trace d'une estampille.
J'ai possédé, dit-il, plusieurs éditions des mêmes ouvrages. Quelles sont celles dont on me demande compte? Je l'ignore.
Comment alors donner des éclaircissements? D'abord, cette difficulté tient à la position qu'il s'est faite en ne répondant pas à l'appel de la justice. Ensuite, elle multiplie les explications, elle ne les rend pas impossibles. Enfin, Lihri sait que les ouvrages dont il s'agit proviennent de la Mazarine, où il les a souvent consultés, et les traces d'estampilles qu'on y voit encore devaient, du moins, diriger ses souvenirs.
N'a-t-on pas Heu de s'étonner que ces livres précieux, sortis d'un dépôt public, passent par diverses mains pour se réunir dans les siennes? Et, par exemple, un recueil de vingt-trois pièces disparatt. Il faut dépayser ces pièces, conséquemment les séparer, les déguiser, les relier en autant de volumes. L'auteur du vol n'y manque pas, et les vingt-trois pièces se retrouvent disséminées dans les catalogues de Libri. Ce n'est pas tout, celui qui détourne un ouvrage d'une bibliothèque n'oublie pas, avant de le céder, d'en effacer, autant qu'il est possible, les empreintes qui le trahiraient; ce soin ne revient pas à l'acquéreur de bonne foi ; or c'est l'accusé qui fait restaurer les ouvrages et les rend méconnaissables.
îl y a tels achats allégués par Lihri qu'on peut, dès à présent, ' déclarer impossibles. Un des vendeurs qu'il cite le plus souvent est un Italien qui a quitté Paris pour se rendre à Milan, à une époque où plusieurs des ouvrages soustraits de la Mazarine, notamment un très-précieux, qu'il aurait vendu à l'accuse, étaient encore dans cet établissement. C'était un homme estimé, presque octogénaire, vivant modestement dans un hôtel garni, hors d'état d'acquérir des livres de grand prix, puisqu'il ne pouvait pas même subvenir à ses besoins.
Pour un bien petit nombre d'ouvrages, les indications de Libri sont plus précises, et l'on aimerait à entrevoir la possibilité d'une justification ; mais les preuves ne sont pas produites et l'affirmation d'un accusé absent ne saurait pourtant en tenir lieu.
Quelques ouvrages qui semblaient appartenir à la bibliothèque de l'Arsenal figuraient sur le catalogue de Libri ; mais cet établissement a fait des ventes considérables en 1817 et en 1818 : la possession de l'accusé pouvait donc être légitime et rien ne prouve le contraire.
Les investigations ne se sont pas étendues à la Bibliothèque nationale. Il y aurait eu nécessairement, à raison du mouvement des imprimés, confusion dans les recherches, inexactitude dans les résultats.
Quant aux bibliothèques de la Sorbonne, de la Ville, de Sainte -Geneviève y de V Intérieur f de V Institut, l'expertise n'y a rien constaté.
En dehors des ouvrages ri- dessus mentionnés, on a trouvé
dans la bibliothèque de Libri des volumes qui appartenaient à divers établissements ; mais il avait lui-même, assure-t-on, donné Tordre de les mettre de côté et de les restituer. D'autres ont ûxé l'attention des experts comme semblant provenir de dépôts publics, d'où ils ne seraient pas sortis licitement; tous, à l'exception d'un seul, sont presque sans valeur, et d'ailleurs aucune charge précise ne s'est révélée à cet égard. Cent vingt-six feuillets recueillis dans les papiers de l'accusé avaient été arrachés de divers volumes ; ils portaient soit les timbres de bibliothèques publiques, soit des inscriptions qui en tenaient lieu. On a reconnu que pour une de ces bibliothèques, celle de Lyon, les feuillets s'appliquaient à des doubles sans doute vendus par cet établissement, et les recherches n'ont pas été poussées plus loin. Si l'examen des vingt-cinq ou trente mille volumes laissés en France par l'accusé n'a pas donné plus de résultats, il n'y a pas lieu d'en être surpris : cette bibliothèque avait été épurée par de nombreuses ventes et par l'envoi fait en Angleterre de dix-huit caisses dont l'assurance s'élevait à 25,000 fr.
DEPARTEMENTS
Les recherches dans les bibliothèques des départements se sont bornées à sept villes : Troyes, Grenoble, Montpellier, Carpentras, Lyon, Aix et Auxerre.
Dans ces trois dernières villes, les résultats ont été nuls ; il n'en a pas été de même dans les autres. L'instruction y constate la disparition d'ouvrages rares et précieux, et toujours avec les mêmes circonstances. Partout on reconnaît la main d'un visiteur à qui ses relations scientifiques , ses missions officielles assurent une liberté à peu près sans limite.
Troyes.
C'est en 1811 que Libri, chargé d'une mission spéciale, visita pour la première fois la bibliothèque de Troyes. Il y retourna l'année suivante. Les richesses de celte bibliothèque exigent une surveillance attentive et de sages précautions. L'accusé le savait. Aussi écrivait- il au ministre de l'instruction publique :
« Cette bibliothèque, qui renferme deux mille
« manuscrits, etc., est d'un accès très-difficile. Hœnel ra- « conte que s'étant rendu à Troyes pour étudier ces impor-
« tants manuscrits, il fut chassé par le bibliothécaire
« Pour vaincre toutes les difficultés, ne pourriez-vous , « monsieur le ministre, avoir la bonté de me charger offi-
« ciellement d'un travail sur les manuscrits de la biblio- « tbèque de Troyes, d'en dresser, par exemple, un catalo- « gue, et de faire un rapport sur ces manuscrits, en me « donnant une lettre pour le préfet, afin qu'il facilitât mes « recherches? •
Cette lettre ministérielle lui fut accordée. 11 vit s'aplanir ainsi les difficultés qui l'inquiétaient et disparaître toute surveillance.
Les soustractions sont bien difficiles, disent les employés, car personne n'a la permission de prendre un seul livre sans le demander, et il n'y a, dans les rayons du bas, à portée des visiteurs, que des in-folio. Mais ni la règle, ni l'obstacle n'existent pour Libri. Après s'être fait remettre le catalogue qui lui indique les livres et la place qu'ils occupent, il monte aux échelles jusqu'aux derniers rayons, où se trouvent les plus précieux et d'un mince format. Il prend les livres sur les rayons, privilège dont nul autre n'a joui, au dire des témoins. Il reste souvent seul dans les salles de la bibliothèque. Enûn on met à sa disposition trois mille manuscrits qui n'étaient pas encore catalogués. Ici les soustractions ne pouvaient laisser de traces.
L'expertise, quoiqu'elle n'ait porté que sur les livres italiens, a constaté la disparition de dix-neuf ouvrages imprimés. Il faut en ajouter quatre qui existaient encore en IM40, notamment le livre de Matheolus, et qui ont été signalés par le bibliothécaire. « Les ouvrages qui ont disparu , dit ce té- « moin , étaient tous placés sur des rayons très -élevés, et la « plupart d'un petit format et faciles à cacher... »
Os ouvrages, d'une extrême rareté, se retrouvent pour une bonne partie au catalogue de l'accusé. Ce sont : 1° Capitoli di P. Âretino, « l rt édition d'un recueil très-rare, » dit le catalogue de Libri ; 2° Cancionero de romances, « exemplaire parfaitement conservé de ce recueil rare; » 3° II Pecorone di ser Giovanni Fiorcntino, « volume presque introuvable » (ce sont toujours les désignations du catalogue Libri) ; 4° V illustre e famosa historia di fxmcilloto del Logo, « roman très» rare; » b°Homeri Ilias, in versus vulgares translata, « l re édition, rare et très-recherchée ; » 6° Canzoni, overo mascheraU carnascialesche, « charmant exemplaire d'un recueil rare ; 7° Historia dei due nobilissimi e valorosi cavallieri Valentino. et Orsone, « roman rare ; » 8° Vcnturino Pisauro, « édition belle et rare ; » 9° La Obsidione di Padua; 10° La Historia de tut te quante le guerre, etc. ; 11° Libro di Galvano, a seul tXEMPLWRK conni-, » porlc le catalogue ; 12° Ludovicus sfortunatus artibus studens, ou Rime di t.udovico xfortunato (deux litres qui s'appliquent au même ouvrage), « opuscule rare. *
Ces quatre dernières pièces formaient le recueil ir 1151 Je la bibliothèque de Troyes; on les rencontre toutes, mais séparées, dans le catalogue de l'accusé. Plusieurs de ces volumes ont été vendus 3( et 400 fr.
Quatre ont été saisis; on n'y voit aucune estampille; mais un grand nombre de livres de la bibliothèque de Troyes ne sont point encore estampillés, ou ne l'ont été que récemment. Un Matheolus a été trouvé au domicile de Libri, en feuilles lavées et attendant la reliure. Cette bibliothèque a perdu un ouvrage plus précieux que tous les autres, c'est le Recueil des histoires de Troyes. En 1845, Libri vendait le même ouvrage 200 livres sterling (5,000 fr.) à son ami Panizzi, pour le British muséum. « Comme il n'y a pas de ré' « clamations au sujet de ce livre, dit-il dans sa réponse, « p. 97, je n'ai pas besoin de dire où je l'ai acheté. » Dans son mémoire soumis à la chambre des mises en accusation, il ajoute qu'il a eu deux recueils des histoires de Troyes, en français, l'un acheté chez M. Solheby, à Londres; l'autre, chez un vieux libraire qui demeurait place du Louvre, près du Carrousel. Il termine ainsi : a Je ne pourrai rien préciu ser tant que je ne saurai pas mieux quel est le livre dont a il s'agit. » De bonne foi, le doute lui est-il permis? Une telle réponse ne parait-elle pas justement suspecte? Si la précision est nécessaire, c'est quand il s'agit d'un ouvrage vendu 5,M)u fr.
A l'égard des autres, on retrouva dans ses explications le même vague, la même incertitude de souvenirs que pour les ouvrages de la Mazarinc. Us ont été achetés en Allemagne, en Italie, sur le quai, chez un bouquiniste, à la salle Sylvestre, etc. Un de ces ouvrages, le Libro di Gaivano, seul exemplaire connu, suivant Libri, appelait une explication formelle, précise. 11 croit le tenir de ce vieillard italien dont on a déjà parlé. Il croit! quand il s'agit d'un livre unique. Et ce vieillard lui aurait cédé des ouvrages (dont quelquesuns ont été restaurés par les soins de l'accusé, et ont subi d'étranges altérations) provenant, ceux-ci de la bibliothèque Max rine, ceux-là de la bibliothèque de Troyes, cet autre de la bibliothèque de Montpellier, où certes il n'aurait pas rencontré les mêmes facilités, la même liberté d'action que Libri, où il n'a jamais pénétré, suivant toute vraisemblance !
Aujourd'hui, comme avant ta production du mémoire de l'accusé, on est fondé à se demander comment tant de raretés bibliographiques disparaissent de la bibliothèque do Troyes, où elles sont conservées avec un soin jaloux, pour se retrouver dans le catalogue de Ljbri. Dans la réunion de tous ces faits qui semblent désigner clairement l'auteur de
la soustraction y il est bien impossible de ne voir qu'une coïncidence fortuite, des apparences malheureuses. Fussentils isolés, ces faits, ils seraient déjà fort graves ; ils empruntent une force nouvelle aux aulres charges de l'instruction qui présentent les mêmes circonstances, les mêmes moyens, les mêmes résultats.
Grenoble,
Chargé d'une mission spéciale par le ministre de l'instruction publique, Libri visita la bibliothèque de Grenoble au mois d'octobre 1842, pendant les vacances de cet établissement. Là, comme à Troyes, comme dans les autres bibliothèques, il travailla seul et sans surveillance. Bien qu'il eût manifesté l'intention de s'occuper exclusivement des manuscrits, spécialement de ceux de la grande Chartreuse, on l'apertut dans la galerie supérieure, feuilletant les livres italiens» Après cinq jours de travail, il donna aux garçons, dont il avait refusé les offres de service, une gratification de 35 fr.
Six ouvrages qui ont disparu de cette bibliothèque figurent au catalogue de la bibliothèque de Libri. Ce sont : 1° Le Dictionnaire du patois du Bas-Limousin ; 2° Ânt. Corna zani opus.*. de proverbiorum origine; 3° et Sanguinolente et incendioso assedio del gran Turcho, et Stramboti... da Sasso Modonese (deux pièces faisant partie du recueil n° 7,013); 4* libro Chiamato Buovo d'Ântona; 5° Âlcibiade fanciullo a Scola ; 6° opéra Joconda.
Ces ouvrages, d'après le catalogue de Libri, sont fort rares; le libro Chiamato.,. a été vendu 180 fr. ; V Alcibiade... 267 fr. ; Y opéra Joconda, 1,750 fr. « Voici enfin, disait le catalogue à l'occasion de ce dernier ouvrage, un exemplaire complet de ce livre rarissime I » Libri en avait fait changer le litre, et il n'est pas inutile de rappeler ici la lettre que lui écrivait l'habile restaurateur de livres qui avait été chargé de ce soin : « Je vous apporterai aussi opéra Joconda. Quoi- « que ce changement de litre, le livre étant relié, fût une « opération délicate, vous avez eu raison de demander ce a changement. Le livre y gagnera, car j'ai trouvé positivement « du même papier, et quand la restauration sera faite, « comme j'espère qu'elle sera selon votre goût et selon vo- « tre désir, je défie que Ton doute que celte feuille ne soit « pas le titre véritable. • Ce livre rarissime, dont le titre est changé, d'où vient-il? «Je l'avais en Italie,» répond Libri dans son mémoire; «je le possédais avant de venir en France.»
D'abord, celte longue possession se concilie assez mal avec les expressions du catalogue : Voici enfin un exemplaire
complet de ce litre rarissime 1 ce qui laisserait bien plutôt supposer une récente découverte. Puis on allègue vaguement des documents qu'on ne produit pas. Ce n'est pas ainsi que les charges de l'accusation peuvent être détruites.
La pièce Stramboti..., faisant partie du recueil n*?013, a été retrouvée en la possession de Libri, qui l'avait fait racheter à sa vente. Les experts, dans leur rapport rédigé à Grenoble, avaient annoncé que les pièces détachées de ce recueil pourraient fort bien ne porter aucune empreinte, la première pièce des recueils étant ordinairement la seule estampillée. Il n'y a pas, en effet, d'estampille sur la pièce saisie. Quant à cet opuscule, l'accusé ne se souvient ni de l'époque ni du lieu de Tachât.
Pour les autres, rien de précis ; il en aurait fait venir d'Italie, il en aurait trouvé dans des recueils, il en aurait acheté dans les ventes Sylvestre. En un mot, ses indications présentent ici, comme ailleurs, les caractères d'insuffisance, d'indécision, d'invraisemblance que l'on a déjà signalés.
Le catalogue de la bibliothèque de Grenoble a été rédigé en 1839 sur les ouvrages mêmes : les soustractions ont donc été commises postérieurement à cette époque.
Montpellier.
La bibliothèque de l'école de médecine de Montpellier parait tenue avec un ordre parfait. Les ouvrages y sont soigneusement catalogués, étiquetés et divisés en sections ; chaque volume porte au dos, avec son numéro d'ordre, la lettre de la section à laquelle il appartient. Ces précautions rendent les soustractions plus difficiles. Pour dissimuler un dé* lournement que le vide laissé dans les rayons aurait pu ré-, vêler, on a eu recours à un audacieux stratagème : des volumes précieux ont été remplacés par des volumes sans valeur. Serait-ce dans la prévision d'une découverte de cette nature que l'accusé écrivait : « Il s'est passé des faits plus « curieux encore : des livres anciens, des éditions précieu- « ses et de grand prix ont été enlevés, et l'on a mis à la place « d'autres éditions plus modernes et sans valeur des mêmes. « ouvrages... ? » {Lettre à M. de Falloux, p. 70.) On en pourra juger tout à l'heure.
Libri a visité la bibliothèque de Montpellier à diverses reprises, notamment en 1 8 i 1 cl 1812. On la lui ouvrait le matin ; on l'y enfermait seul ; il y prenait un repas, et n'en sortait que le soir.
Trois étiquettes cotées n iuq n 917 991 et paraissant avoir été détachées de divers ouvrages, avaient été trouvées
au domicile de Libri. Aussitôt qu'elles furent présentées aux employés de la bibliothèque, ils les reconnurent sans hésiter, ce qui était facile, car elles sont entourées de filets gravés, et le numéro du volume est écrit à la main. D'après le catalogue, elles s'appliqueut à trois ouvrages : 1° Machiavel deW arte deUa guerra; 2° SallustiiConjuratio Catilinœ; 3° Catullus. Ces deux derniers ouvrages étaient à leur place sur les rayons, et le Machiavel à une place qui n'était pas la sienne. Mais ces volumes étaient en mauvais état ; et il suffit d'y jeter les yeux pour se convaincre qu'ils étaient étrangers à la bibliothèque, qu'on les avait mis là pour dissimuler une soustraction. Le bibliothécaire qui, en entendant parler d'étiquettes saisies,
avait déclaré que si parmi elles se trouvait l'étiquette jo«
c'était évidemment celle du Machiavel, ajouta que le volume soustrait contenait plusieurs opuscules avec le traité DeW arte délia guerra. Or, ces opuscules ne se retrouvaient pas dans le volume substitué : la fraude devenait évidente.
Dans le carnet de voyage de Libri, parmi les notes qu'il a prises à Montpellier en 1841, on lit, écrit de sa main : « J. n. 188, MaMavelli arte délia guerra, Aide 1640.» On n'a point oublié que l'étiquette du véritable exemplaire était
188 et ^ u ** est i nscr il au catalogue sous cette désignation.
Le Catullus avait été saisi chez l'accusé. Lorsqu'on le présenta au bibliothécaire de Montpellier et à l'un de ses employés, ils firent tous les deux la remarque que la reliure n'é • tait pas celle de l'exemplaire soustrait; ils signalèrent en* même temps le changement des gardes primitives, et, au bas du frontispice, les traces d'une estampille grattée, dont la forme paraissait être celle du cachet de la bibliothèque. C'était bien le même format : on y voyait des annotations manuscrites de la même écriture que celles qui se trouvaient sur d'autres ouvrages de cet établissement ; mais le titre annonçait une édition de Plaisance, et la bibliothèque avait perdu une édition de Venise. Tout s'est expliqué,- et Ton a découvert une supercherie de plus. Les hommes de l'art ont constaté que l'exemplaire saisi n'avait plus sa reliure primitive, bien que Libri, dans son catalogue, eût affirmé le contraire. La reliure actuelle a appartenu à un autre livre. Trop étroite pour le volume qu'elle recouvre aujourd'hui, elle a exigé un habile remaniement. C'est, suivant l'expression des experts, tin emboîtage dont le dos a été retravaillé; ce qui résulte de l'altération qu'a soufferic le corps du volume, du défaut d'harmonie entre les filets, les fleurons du dos, les écussons et les ornements des plats; enfin, de cette circon-
stance,que les ficelles du dos sont restées détachées de la couverture.
Les constatations ne se sont pas arrêtées là : pour dissimuler les traces du grattage dont il a été parlé, on avait mis à la place de l'estampille ces mots, qui déroutaient les recherches et les souvenirs du bibliothécaire de Montpellier: Bibliothecje S. 10. m gasalibvs Placentije. Manuscrits ou appliques avec de l'ancienne fonte, ces caractères jouenj. l'impression. Mais la fraude ne pense pas à tout : tandis que le titre falsifié annonçait une édition de Plaisance, la dernière page révélait une édition de Venise. On y voyait, en effet, que cet ouvrage avait été imprimé à Venise en 1515, chez les Aides, comme le volume de Montpellier.
De tels faits ne se discutent pas, ils s'exposent.
L'accusé, dans son mémoire, soutient que le Catulle lui a été cédé par ce même Italien qui lui aurait vendu des ouvrages appartenant à la Mazarine et à la bibliothèque de Troyes; il déclare, en outre, qu'il donnera des éclaircissements sur le Machiavel et le Sallustc, quand il saura de quelle édition il s'agit.
La découverte dans les papiers de Libri des trois étiquettes provenant de la bibliothèque de Montpellier, et, en même temps, de celte note écrite de sa main : « J. n. 188, Machiavelli arte délia guerra, Aide, 15 10, » ne permet pas de s'arrêter à de semblables explications.
Carpentras.
Avant 18 iO, la bibliothèque de Carpentras ne possédait qu'un catalogue ancien, incomplet, exclusivement consacré aux imprimés, ne mentionnant ni les doubles, ni les ouvrages acquis depuis cinquante ans. La surveillance en était confiée à un homme fort âgé, et celte surveillance était à peu près nulle.
Libri a fréquemment visité la bibliothèque de Carpentras, ce que prouvent, du reste, sa correspondance, ses carnets de voyage, en cela d'accord avec les dépositions des témoins; Il s'y enfermait des journées entières, y prenait quelquefois ses repas ; on lui laissait enfin une liberté absolue.
En 1842, le bibliothécaire donna sa démission, et une commission spéciale fut chargée par le conseil municipal de dresser inventaire des livres, médailles, tableaux et autres objets précieux de la bibliothèque et du musée.
La commission constata la disparition d'un manuscrit du Dante, la Uivina comœdia. On ne put obtenir aucun renseignement du bibliothécaire; mais le concierge, dont la mémoire était plus sftre, déclara que le manuscrit avait été
confié à Libri ; qu'après x son départ, et en remettant en or* dre les ouvrages par lui consultés, on s'était aperçu de l'absence de la Divina comœdia. Ses assertions n'allaient pas plus loin ; il rappelait une coïncidence dont il avait été assez vivement frappé pour n'en pas perdre le souvenir. Les soupçons venaient atteindre un homme que sa haute position semblait défendre contre une imputation isolée. Dans son procès-verbal, la commission consigna le fait; mais au nom de Libri, elle substitua celle désignation : Un visiteur étranger. Comme il s'agit ici d'un manuscrit, ce fait devra trouver ailleurs sa place et sa qualification.
Dès 1817, on avait signalé deux ouvrages comme ayant été soustraits à la bibliothèque de Garpentras : c'étaient // libro del Cortegiano et Theocriti et Heriodi opéra.
Deux exemplaires de ces ouvrages avaient été achetés à la vente Libri, l'un 519 fr. par le libraire Tilliard, l'autre 635 fr. par le libraire Payne, de Londres.
Les ouvrages vendus étaient-ils les ouvrages soustraits ? Tel était l'objet des informations prises en 1847. Pour le Cortegiano, Libri l'avait certainement eu entre les mains, car une note de lui le désigne comme portant le n° 368 à la bibliothèque de Carpentras. On doit pourtant reconnaître qu'un exemplaire du Cortegiano a été retrouvé dans cette bibliothèque. Néanmoins, il était encore possible qu'un double eût clé soustrait, et l'instruction avait intérêt à rechercher sur l'exemplaire vendu des traces de son origine. Il fut donc saisi entre les mains de l'acquéreur; mais cet ouvrage, placé sous triple cachet par le juge d'instruction de Lyon, parvint sur le bureau de l'un des employés du parquet et disparut sans qu'on en ait trouvé trace. Des poursuites criminelles commencées à cet égard sont demeurées sans résultat. L'examen qu'on se proposait a été rendu impossible.
Quant au Tbéocrite, l'identité n'est ni contestable ni contestée; l'accusé prétend avoir obtenu cet ouvrage, en 1843, par voie d'échange. D'abord l'échange serait nécessairement illicite : un bibliothécaire n'a pas la libre disposition des objets confiés à sa surveillance. Maintenant, que s'est-il passé? Le 19 novembre 1"41, le inaire de Carpentras autorise le bibliothécaire « à remettre à M. Libri, à titre de « prêt, tous les livres dont il aurait besoin pendant son sé- « jour en cette ville, o Deux jours après, on lui confie le Théocrite. Dès le lendemain 22, il écrit à MM. Payne et Poss, libraires à Londres, pour leur demander un Théocrite de la même édition. Les faits nous diront ce qu'il se propose. En quittant Carpentras, il emporte l'ouvrage dont il
ne devait se servir que pendant son séjour. A Angouléme, il s'en dit propriétaire, et le Char entais, dans son numéro du 12 janvier 1842, en parlant des richesses bibliographiques de l'accusé, mentionne son magnifique exemplaire, non rogné, du Théocrite d'Aide de 1495. L'abbé Laurans, nommé bibliothécaire de Garpentras, en janvier 1843, s'inquiète de l'absence de ce précieux ouvrage et fait d'inutiles réclamations. M. Morel est adressé par lui à l'accusé et rapporte de Paris un Théocrite avec une lettre dans laquelle Libri se borne à dire : o J'ai remis à M. Morel un ouvrage « qui m'avait été prêté depuis quelque temps. • Or, l'ouvrage prêté depuis quelque temps est l'exemplaire venu de Londres, acheté 80 fr. ; on le substitue a celui qui a été vendu, plus lard, 635 fr. par Libri. A celte valeur de 80 fr., l'accusé ajoute ensuite une valeur à peine égale, en envoyant trente-trois volumes estimés de 60 à 80 fr. et dont, pour la plupart, les auteurs lui avaient fait hommage. Ce qui ne l'empêche pas de dire : « Le fait est que tout cela me coûta « fort cher. » (Réponse au rapport, p. 60.) La substitution fut subie par M. Laurans, disent les témoins. Si cet acte échappe à la loi pénale, ne demenre-t-il pas constant que, par un indigne abus, Libri a spolie la bibliothèque de Garpentras, loin de l'avoir enrichie par sa munificence?