‹ Acte d'accusation contre Libri-CarrucciChapitre 3 sur 4 · AUTOGRAPHES · texte numérisé non relu

AUTOGRAPHES

Depuis douze ans environ la spéculation s'exerce sur les autographes : c'est de Libri qu'elle a reçu sa plus forte impulsion. Ce genre de commerce s'est fait avec peu de scrupule : la nature même des précieux autographes mis en vente révélait suffisamment leur origine; mais le nombre de ces documents ne laissa bientôt plus de doute, ils provenaient évidemment des dépôts publics. La pièce portait-elle une estampille, un numéro d'ordre, une indication quelconque, on les faisait disparaître par le grattage, l'emploi des acides, ou l'on rognait l'autographe pour enlever un chiffre, etc. 11 faut reconnaître que ce genre de fraude n'était pas toujours nécessaire, car trop souvent ces documents n'étaient ni estampillés ni inventoriés. Conséquemmcnl, la possession seule d'autographes appartenant à des dépôts publics permettait bien de suspecter la délicatesse du détenteur, mais non de le considérer comme l'auteur môme du détournement.

Cependant, si le délenteur met en vente des masses d'auto* graphes évidemment enlevés des collections publiques; si la vente est faite par un homme à qui ces collections ont été livrées sans contrôle -, s'il n'existe aucune proportion entre

ses ventes et ses achats, la possession présente déjà un tout autre caractère et la justice éprouve le besoin d'en rechercher la source. Qu'est-ce donc quand elle découvre que le vendeur, dont le nom demeure caché, altère des dates pour ne pas éveiller l'attention des dépositaires et pour éloigner tout soupçon d'identité ; qu'il fait disparaître de son catalogue, dans le même but, les noms de personnages célèbres & qui les lettres autographes étaient adressées, alors même que ces noms devaient être un attrait de plus pour les amateurs? Puis, lorsque, pour justifier la possession d'autographes des frères Sainte-Marthe et de Gassendi, il recourt à de misérables équivoques, prétendant les avoir acquis dans des circonstances qu'il rappelle, tandis qu'il n'a réellement acheté que des lettres écrites aux frères Sainte-Marthe et à Gassendi, et non par Gassendi et les frères Sainte-Marthe, sa défense ne l'accuse-t-elle pas elle-même?

Enfin, si l'instruction le trouve possesseur d'une pièce coupée dans un recueil public, portant encore les traces d'un enlèvement frauduleux, s'adaptantde tous points à la souche d'où elle a été détachée, il semble qu'il n'y ait plus de place pour le doute, et qu'une telle réunion de circonstances doive entraîner la conviction.

Il convient de faire connaître les résultats obtenus à cet égard.

Bibliothèque de T Observatoire.

La bibliothèque de l'Observatoire, destinée seulement aux membres et aux employés du Bureau des longitudes, n'est pas ouverte au public; mais elle le fut à Libri, qui put nonseulement y consulter avec une entière liberté, mais encore emporter chez lui divers manuscrits tels que la correspondance d'Hévéliuty celle de Cassini, et les Lettres des Missionnaires.

De la correspondance d'Hévélius formant 16 volumes, dont 12 paginés, ont été soustraites 445 pièces. On a retrouvé chez Libri, 40 pièces ayant fait partie des volumes paginés, 43 des volumes non paginés, et dans ses ventes, 7 pièces détachées de ces derniers volumes, 47 manquant aux autres. Enfin, 4 pièces sans date et provenant de cette collection ont été découvertes dans ses papiers. Presque toutes portent des numéros et des cotes. 2 volumes entiers de cette collection figurent dans la vente Ashburnham. Une note au crayon, de la main de Libri, et retrouvée dans ses papiers, mentionne plusieurs pièces de la correspondance d'Hévélius sur lesquelles elle a nécessairement été prise; or, ces pièces ont disparu. Libri, a- 1 -on dit, avait obtenu l'autorisation d'emporter chez

lui la correspondance d'Hévélius. Dans les volumes soumis â l'examen des experts, on a reconnu que, pour dissimuler les soustractions, les onglets des pièces arrachées ont été, en plus d'un endroit, recollés aux feuillets voisins et plusieurs pièces ont été déplacées. On rendait plus difficile par ce désordre la constatation des lacunes. Ces supercheries supposent une grande liberté d'action, l'absence complète de surveillance; elles étaient impraticables à la bibliothèque, sous les yeux des employés.

La correspondance de Cassini a perdu des lettres autographes de Gassendi et de Flamsteed. Les seules lettres de Flamsteed, eu petit nombre du reste, qui aient paru dans le commerce, y ont été jetées par Libri. La vente faite à lord Ashburnham, comprenait 6 volumes in folio de manuscrits et d'autographes de Cassini précieux et Ivcs-importants, d'après le catalogue. On ne voit dans les papiers de l'accusé aucune trace des acquisitions qu'il aurait pu faire de ces autographes et manuscrits.

La correspondance des Missionnaires est renfermée dans 9 portefeuilles contenant chacun plusieurs liasses. L'expertise a constaté l'absence de 15 liasses et de 117 pièces dans les liasses, qui n'ont pas été enlevées. Des lettres de ces missionnaires ont paru dans les ventes faites par l'accusé. Ce sont des mémoires pour l'histoire, l'astronomie et la chronologie de la Chine. Il a cédé, en outre, à lord Ashburnham, 2 volumes ainsi désignés : — « Traité des monnaies chinoises; « Traité de philosophie chinoise (écrit à la Chine, sur papier « de Chine, par un missionnaire 18* siècle, 1720). »

Un grand nombre de pièces ont été enlevées de la correspondance de de l'Isle. Sur un catalogue de Libri figure une lettre à de l'Isle par Newton, datée du 3 avril 17 '24. Elle a été vendue 300 fr. Celte lettre, ayant la môme date sur l'inventaire, a disparu de l'Observatoire. — On a saisi chez l'accusé une observation imprimée de Zanotti, relative au passage de Mercure sur le soleil, en date du 5 mai 1753. La première page est cotée par de llsle 153. B. L'inventaire indique à la même date de 1753, sous le n° 153. A., une lettre iu lien ne autographe de Zanotti, envoyant son observation, et sous le n° 153. B, l'observation imprimée. Or, la lettre que lObservatoire a perdue a été mise en vente par Libri, et l'observation qu'elle accompagnait se retrouve en sa possession.

Ces divers autographes avaient été prêtés à Libri, qui avait même la faculté de les consulter à son domicile. Les détournements se reportent, en outre, à 1835, 1837; ils échappent dès lors à la loi pénale, mais ou devait les rappeler pour donner une juste idée de la moralité de Libri et

pour jeter plus de lumière sur les faits de même nature que lui reproche l'accusation.

Page 1