Acte général des visites canoniques faites dans le vicariat de Saint Albert du mois de juin à fin novembre 1883
C'est pour la secoiide fois qivuii visiteur est envoyé de France en ce pays. Les conditions dans lescjuelles se fait la seconde visite sont bien différentes des conditions de la première. Lorsque le regretté P. Vandenberghe, de pieuse mémoire, vint en 1864, le diocèse de S. Albert n'existait pas encore, et l'établissement de ce nom commençait à peine. Nos missionnaires n'étaient qu'une poignée, et leur champ d'opérations se bornait à un petit nombre de missions séparées par d'énormes distances.
Que d'heureuses transformations opérées depuis lors et que de progrès accomplis 1 Le nombre des missionnaires s'élève aujourd'hui à ."37, dont 3o prêtres, occupant de 20 à 2o postes d'où ils rayonnent sur tous les groupes de population, fixe ou nomade, qui habitent ces immenses
régions. Notre sainte religion est en voie de pénétrer à peu près partout. La puissante tribu des Pieds-Noirs, si longtemps rebelle aux avances de la grâce, semble aujourd'hui disposée à s'y rendre ; elle reçoit avec faveur la semence de l'Evangile^ et, vu la forte trempe de son caractère, elle nous fait espérer une moisson d'autant plus consolante qu'elle aura coûté plus de patience et de labeurs. Un siège épiscopal régulier a remplacé la juridiction de S. Boniface, et a donné un élan nouveau à la propagation de la foi. L'endroit choisi par l'Évéque pour sa résidence n'a pas tardé cà se ressentir de la merveilleuse vitalité de l'Eglise. Actuellement S. Albert, gui n'était qu'un désert il y vingt ans, commande l'admiration générale par la belle ordonnance de ses constructions, par l'état prospère de ses écoles, hospice et orphelinats, par l'éclat des cérémonies catholiques, et par cette population si active et si chrétienne de 7 à 800 habitants qui s'est groupée à l'ombre de la cathédrale, qui a déjà convertie pajs de riches cultures, et qui gagne sans cesse en importance. Cette belle création, personne n'en disputera l'honneur à l'Eglise. Les pouvoirs civils sont les premiers à reconnaître la part considérable prise par l'initiative et l'influence de M^"" Grandin et de ses missionnaires dans l'ouverture du Nord-Ouest à la civilisation. C'est ce qui a paru avec éclat, l'hiver dernier, au parlement du Canada, et ce qui nous a valu un bill de Corporation dont nous espérons tirer les plus grands avantages.
Il convenait que l'admini-tration générale vînt constater par elle-même ces heureux résultats, et vous encourager à poursuivre une voie si honorable pour la Congrégation et où Dieu recueille tant de gloire. Depuis longtemps vous exprimiez le désir d'une visite ; personne ne l'a demandée avec plus d'instances que M^" votre Révérendissime Vicaire. Enfin, cette année, notre T. R. P. Général a jugé le moment venu de donner satisfaction à des vœux si louables. Le parlement de la Puissance, sur la demande de M-" Grandin, venait d'incorporer tous nos missionnaires du Nord-Ouest. Il fallait au plus tôt pourvoir à
l'organisation de cette Corporation ; mais on ne voulut pas se borner au règlement d'une affaire temporelle. Une visite selon la Règle fut résolue , et même on jugea convenable d'en étendre le bienfait aux trois vicariats du Nord : S. Boniface, S. Albert et Mackensie.
Désigné pour cette grande mission, nous partimes de Paris le 7 mai, muni d'une bénédiction de notre bon Père Général, que nous étions chargé de vous transmettre. Le 10, nous nous embarquions à Liverpool, en compagnie de huit religieuses que le pieux Institut des Fidèles Compagnes de Jésus donnait au diocèse de S. Albert pour l'éducation de la jeunesse dans le district de S. Laurent. M""" Grandin nous attendait à Montréal. Après nous être adjoint le R. P. Tabaret pour la grande affaire de la Corporation, nous prîmes ensemble la route du Nord- Ouest. Nous quittions S. Boniface le 1 1 juin, après quelques jours de repos sous le toit toujours si hospitalier de M^"" Taché. Le 27, apparaissait à nos regards la branche sud de la Saskatchewan , puis bientôt la mission de S. Antoine de Padoue et le visage épanoui du bon P. Moulin. Quelle joie de nous voir arrivé sans accident ! Mais quel profond sentiment de nos grands devoirs et de notre insuffisance ! Et comme nous nous recommandâmes dès lors à l'assistance d'en haut, à la miséricorde du Cœur de Jésus, à l'intercession de notre Immaculée Mère, de vos Anges gardiens et de vos saints Patrons, et à la protection particulière de notre vénéré Fondateur î
Le P. André parut bientôt ; il accourait de Prince-Albert pour saluer son Evèque et le P. Visiteur au nom de tout le district de S. Laurent. Avec lui nous parcourûmes ce district, en y constatant avec plaisir le germe de plusieurs paroisses régulières déjà peuplées de nombreux colons, blancs ou métis. Après S. xlntoine de Padoue , nous saluâmes S. Laurent, que la reconnaissance publique, d'accord avec l'autorité civile, a décoré du nom béni de Grandin, comme pour faire remonter à qui de droit l'origine et les progrès de cette intéressante agglomération. M^' y installa une première "colonie des dignes
religieuses venues avec nous, réservant la seconde pour Prince- Albert. Après y avoir goûté, durant deux jours, dans une habitation qui rappelle Nazareth, le doux commerce du P. Fourmond, du P. Végreville et du bon F. Piquet, nous allâmes à Prince-Albert.
C'est une ville qui pose déjà comme une métropole, toute fîère de sa bourgeoisie anglaise et de ses riches magasins, de ses moulins à vapeur et de son beau fleuve que sillonnent en été les steamboats ; rêvant à l'avenir illimité que lui promettent les chemins de fer en perspective. Il y a un évèque anglican richement doté et logé confortablement. La véritable religion, au contraire, n'y est encore qu'un grain de sénevé, sans presbytère et sans église ; mais sa force d'expansion ne tardera pas à se produire et à prendre, comme partout ailleurs, la tête du mouvement.
Nous avions trouvé le P. Leduc à Prince-Albert ; nous eûmes encore l'agréable surprise d'y voir arriver deux de nos missionnaires les plus anciens et les plus méritants : le R. P. Gasté et le cher F. Némoz. Ne pouvant visiter le district de Gumberland ni h^ lac Caribou, ce fut pour nous un vrai coup de providence que cette rencontre qui nous permettait d'avoir des nouvelles des RR. PP. Ronald, Lecoq, Ancel et et du cher F. Guillet, et d'obtenir tous les renseignements désirables sur ces missions reculées.
Le R. P. Tabaret se sépara de nous à Prince-Albert pour monter directement à S. Albert avec les RR. PP. Leduc et Gasté, pendant qu'avec Monseigneur nous allions au lac Canard. Cette mission, dite du Sacré-Cœur, est confiée au R. P. Touze. Elle se compose de métis et de sauvages, et nous parut pleine d'avenir. Tous les Pères du district étaient venus nous y rejoindre. Après un jour de récollection sanctifié en commun, nous prîmes la route dé Carlton et nous arrivâmes, le 6 au soir, à N.-D. de Pontmain. Le R. P. Paquette nous attendait; ses chrétiens nous firent l'accueil le plus empressé. Mais il semblait qu'un crêpe recouvrît cette localité. Monseigneur ne put retenir ses larmes, -lorsque, entré dans l'église, suivi de
la population, il annonça que le lendemain matin nous chanterions un service pour le P. Chapelière, mort tragiquement le 1 1 juillet de l'année précédente. Personne ne manqua à cette triste cérémonie ; une procession touchante eut lieu ensuite au cimetière où reposaient les restes de ce charmant et pieux missionnaire, si prématurément ravi par un atTreux malheur à l'affection de ses frères et aux œuvres du diocèse, alors que ses débuts faisaient pressentir une carrière si fructueuse.
Nous partions pour l'Ile à la Grosse le 8 au soir, comblés des attentions du bon P. Paquet te, et nous n'y arrivions que le 21 à minuit. Voyage long et pénible. Nous sommes heureux aujourd'hui de l'avoir fait, parceque nous y avons acquis une expérience assez complète des misères que vous rencontrez vous-mêmes sur ces affreux chemins et sur tant d'autres. Impossible d'ailleurs d'être à meilleure école. Nous bénirons Dieu toute notre vie d'avoir eu pour guide et pour modèle, durant ces trois mois de pérégrination, un évèque vraiment apostolique, exemple parfait d'abnégation et de dévouement, de douce condescendance et de noble simplicité.
L'Ile à la Grosse nous présenta le consolant tableau d'une mission complète et d'une chrétienté florissante. L'honneur principal en revient à M?"" Taché ; il y parut pour la première fois en 1846, et son cœur d'apôtre y recueillit des joies qu'aucune autre depuis n'a surpassées. Il y est revenu souvent et n'a jamais dissimulé sa prédilection pour ce coin de terre où la grâce de Dieu a reçu par son ministère de si beaux triomphes. Dieu soit loué ! toute cette région est à Jésus-Ghrist ; il ne s'y trouve plus d'infidèles. La foi de ces bons sauvages, des Montagnais surtout, est admirable et leur fidélité à l'Eglise invincible. Us accoururent en grand nombre, et nous pûmes jouir à l'aise, durant huit jours, de leur affectueux attachement pour leurs prêtres, de leur très-digne tenue durant la prière, et du zèle avec lequel ils fréquentent les sacrements et chantent les pieux cantiques que nos pères ont composés pour eux.
Mais nous étions en retard, et il fallait nous hâter. Partis le 30 juillet, nous étions le 13 août à Battleford. Les RR. PP. Bit,^onesse et Cochin nous attendaient. Notre première visite fut au tombeau du très regretté P. Hert, qui dort son dernier sommeil dans .la Salle d'école, comme pour continuer à ses chers enfants la survivance d'un zèle et d'une sollicitude dont le souvenir vivra bien longtemps. Battleford a perdu son rang de capitale; mais sa belle position, son sol fertile et ses relations commerciales lui assurent un grand avenir. C'est un poste à soigner. De nombreuses loges de Cris s'y montraient à nos regards. La plupart de ces sauvages sont infidèles ; cependant aux environs il y a plusieurs réserves où se trouvent quelques chrétiens. Nos pères de Batlleford et de S. Angèle ont là une belle moisson à recueillir. Que Dieu soutienne leur courage en face de l'opposition protestante, et de tant d'âmes encore plongées dans l'infidélité !
Le 20 août, arrivée au lac la Grenouille après une courte station au lac d'Oignon. Nous étions là en plein pays sauvage, au milieu de peuplades encore neuves qu'il faut disputer au protestantisme. Nulle part n'est mieux applicable notre devise : Evangelizare pauperibics misit me.
Le bon P. Fafard nous fournit très obligeamment les moyens de nous rendre, avec moins de fatigue, au lac Froid, mission de S. Raphaël. A peine arrivés, les sauvages accourent ; ce sont des Montagnais, c'est tout dire ; et ils ont pour pasteur le bon P. LegofT qui les connaît de vieille date, qui parle leur langue avec une rare perfection et exerce sur eux la plus puissante et la plus salutaire influence. Sur le champ, confessions et prédications commencent. Nous n'avons à rester que vingt-quatre heures ; cela suffit pour préparer tous ces braves gens à la communion. Monseigneur donne la confirmation à un bon nombre, après quoi nous repartons avec le P. LegofF qui va nous suivre à S. Albert, ainsi que le P. Fafard. Rentrés au lac la Grenouille le 24, à dix heures du matin, nous trouvons le P. André qui vient se joindre à notre caravane.
Pressés d'arriver à S. Albert, nous en prîmes le chemin ce même jour à une heure. Nous étions impatiemment attendus, et nous en eûmes une première assurance le 28, par l'agréable rencontre de nos bons Frères Alexandre et Landry que le R. P. Lestanc envoyait au devant de nous avec une bonne voiture. Bientôt après, au moulin, nous embrassions cet excellent Père ainsi que les Pères Gasté et Blanchet.
Cependant tout se préparait à S. Albert pour une réception triomphale. Absent depuis près d'une année. Monseigneur revenait au milieu de son peuple, chargé de nouvelles faveurs obtenues soit du gouvernement de la Puissance, soit de l'Episcopat canadien. Et ce peuple voulait donner à son évèque un témoignage éclatant de sa reconnaissance en l'accueillant comme un Père tendrement aimé et comme le plus insigne bienfaiteur. Par la même occasion il entendait honorer, dans la personne du Visiteur, le chef d'une Congrégation qui a tant l'ait pour le pays, et s'associer aux joies et aux espérances dont cette visite remplissait le cœur de ses missionnaires.
Le lendemain, à cinq milles de S. Albert, nous rencontrâmes de nombreux chrétiens venus au devant de nous pour nous faire escorte. La marche fut organisée d'une manière imposante. Derrière suivait une longue file de voitures ; en tète s'avançait un escadron de métis, annonçant au loin notre approche par des salves de mousqueterie. Bientôt S. Albert se montre à nos regards ; nous saluons cette petite Jérusalem du Nord-Ouest, née d'hier et dont on peut dire déjà : Nequxquam mininvi es in priiir:ipilms Juda ; ex te enim exiet dux qui regat pujmlum. meum Israël.
Le clergé nous attendait en avant du pont que la Mission a jeté sur la rivière Esturgeon. Après avoir été complimenté parle R. P. Lestanc, Monseigneur revêtit la chape, reçut la mitre et a crosse, et se mit en marche au son des cloches, précédé de la croix et des bannières, des orphelins et orphelines de la Mission, de nombreux enfants de chœur, de nos Pères et Frères en surplis, et de toute la
population se pressant autour de lui. Ce fut dans cette belle ordonnance que nous entrâmes à la cathédrale, ornée pour la circonstance. Un salut solennel du T. S. Sacrement, le chant du TeDeum et une allocution émue de Monseigneur couronnèrent dignement cette vraie fête de famille.
Dès le lendemain nous nous occupions des intérêts de la visite. La Corporation recevait son organisation et ses statuts ; après quoi le R. P. Tabaret reprenait le chemin d'Ottawa, chargé des témoignages de notre reconnaissance pour la haute compétence et le zèle qu'il avait déployé pour mener à bonne fin cette grande affaire.
Le 2 septembre, s'ouvrait le retraite annuelle ; 3o religieux y prenaient part. Nous profitions de cette occasion solennelle pour vous ouvrir notre cœur et vous tracer la direction religieuse et apostolique conforme à l'esprit de votre vocation et à la nature des grandes œuvres qui vous sont confiées. Belle et imposante réunion, comme S. Albert n'en avait pas encore vu. Tout s'y passa avec un ordre, un recueillement et une émulation de ferveur dignes d'une assemblée d'apôtres. Oublierez-vous jamais le charme de vos relations fraternelles, et la sainte édification que vous reçûtes les uns des autres, et cette émouvante rénovation de vos \œux qui resserra si délicieusement vos liens avec la Congrégation et nos saintes Règles, avec Dieu et vos Supérieurs, et vous fit dire à tous d'un cœur si généreux : QîUs nos separahit a charitate Ckristi I
A peine ces saints exercices finis , nous reprenions l'examen des affaires du Vicariat, avec le concours de Monseigneur et du conseil vicariat. Toute une semaine, à deux séances par jour, était consacrée à ce travail aussi intéressant pour nous qu'utile pour la chose publique, et qui nous donnait la mesure de la profonde sagesse, des vues élevées et du soin délicat avec lesquelles l'administration vicariale s'acquitte de sa mission dirigeante.
Ces travaux nous conduisirent à la solennité des Noces d'Argent de Monseigneur, le 16 septembre. Vous recevrez par une autre voie la relation détaillée de cette fête mémo-
rable ; nous n'y touchons ici que pour vous féliciter d'y être venus en si grand nombre, comme pour former la couronne préférée de votre cher et saint Evêque : Vos estis coroim Jiostra et gaudium; et nous féliciter nous-mêmes de la bonne fortune qui nous a permis de figurer dons cette couronne d'apôtres, et de joindre aux riches faveurs venues de Rome les hommages affectueux de notre Père Général et de son administration.
Mais, hélas ! les fêtes d'ici-bas s'envolent comme une flèche. A cette joie, si sereine et si pure qu'elle semblait n'être pas de la terre, succédèrent dès le lendemain les émotions du départ. Il fallait déjà nous séparer, et pour plusieurs c'était usque ad œterailateni. Pendant que vous reveniez à vos missions, nous allions au lac La Biche ; nous obtenions de M^' f'araud l'adhésion la plus explicite et la plu^ bienveillante à l'acte de Corporation, et nos autres affaires terminées, nous rentrions à S. Albert dès le 6 octobre.
Le 7 s'ouvrait la visite locale de S. Albert. Interrompue par nos excursions au lac S. Anne, à Edmonton, au fort Saskatchewan et au moulin, elle n'a eu sa clôture que le 28. Il ne nous reste plus maintenant, pour achever notre connaissance du Vicariat, qu'à visiter le district de Bow River. C'est ce que nous espérons faire dans quelques jours. Après quoi nous nous croirons en mesure de porter à Paris la somme d'observations et d'expérience que radministrati(m générale attend de nous, et dont elle profitera pour le plus grand bien de vos œuvres et de vos âmes.
Mais, avant de quitter S. Albert, nous avons le devoir de vous adresser, sous la forme d'un acte de visite, nos avis, instructions et règlements. C'est un mémorial que vous garderez dans vos archives et que vous lirez souvent. Il vous indiquera le chemin de la perfection et du bonheur. Nous le recommandons à votre esprit de foi et à votre générosité.