VIE RELIGIEUSE
Dans Tacte de visite que le R. P. Vandenberghe adressa de S. Boniface, en 1865, à tous nos missionnaires du Nord-Ouest, nous lisons ces paroles que le T. R. P. Général lui avait dites à son départ de Paris : Prenez en considèratmi particulière tout ce qui regarde V observation de nos Saintes Règles, pour la sanctification personnelle des membres de la famille. Nous faisons tout poiir sauver l'âme de quelques sauvages , mais notes n'avons pas d'âmes plus chères que celles qui appartiennsnt à notre Congrégation.
Cette touchante expression de la sollicitude d'un Père a été l'âme du ministère que nous venons d'exercer parmi vous. Nous nous en sommes constamment inspiré, soit dans l'étude de vos besoins, soit, vous le savez, dans les recommandations que nous vous avons faites en particulier et dans la direction d'ensemble que nous vous avons tracé durant la grande retraite de 8. Albert.
Soyez d'abord de fervents Oblats, n'avons-nous cessé de vous dire, des Oblats en parfaite communion de sentiments et de conduite avec nos Saintes Règles ; et vous serez ensuite aisément de bons missionnaires. Ces deux idées sont aussi étroitement unies que le corps et l'âme ; elles découlent l'une de l'autre comme la conséquence de son principe.
Lorsque Notre Seigneur veut procéder à l'évangélisation du monde, il choisit des hommes, il les sépare de la foule, les consacre apôtres delà bonne nouvelle, en fait d'autres lui-même, les remplit du Saint-Esprit et les met en possession d'une mesure de vie assez surabondante pour qu'ils puissent donner à tous et toujours sans s'appauvrir.
Vous aussi, vous avez été choisis, séparés du monde, consacrés par les saints ordres et par la profession reli-
gieuse, et envoyés aux brebis perdues d'Israël après un noviciat qui, dans les desseins de Dieu, de l'Eglise et de la Congrégation, a dû vous transformer en des hommes nouveaux. Mais il y a cette différence entre les Apôtres et vous, qu'ils étaient confirmés en grâce et que vous ne l'êtes pas. Vous avez reçu la vie de Jésus-Christ, et vous l'avez reçue plus copieuse, afin de donner de votre abondance : Ve?ii 7it vitam Mbeant et ahundantius MheoM. Mais, si cette vie n'était pas alimentée par l'esprit de prière, par les observances régulières et par la fidélité aux vœux de religion, elle s'affaiblirait bien vite et vous laisserait stériles et desséchés, comme un arbre d'où la sève se retire.
Soyez donc avant tout de bons religieux, si vous voulez que votre ministère soit fécond et béni de Dieu. Votre ferveur d'Oblat, votre zèle à vous doter des conditions de vie intérieure et d'esprit apostolique, seront, soyez-en convaincus, votre meilleure base d'opérations, et la plus sûre, garantie de vos joies et de vos triomphes de missionnaires.
C'est dans ce but que nous appelons votre attention sur les points suivants :
Exercices journaliers. — Afficher le Règlement de la journée en un lieu régulier de la maison. Précaution très sage qui vous rappellera vos devoirs, vous tracera le chemin et vous aidera souvent à vous dérober aux exigences du prochain pour vaquer librement à la prière ou à l'étude.
Fidélité au lever de 5 heures. Se négliger sur ce point, c'est compromettre la méditation, quelquefois même la préparation à la messe, et jeter une fâcheuse perturbation sur l'ensemble de la journée.
Fidélité à faire intégralement la méditation du matin, sans qu'il soit permis de dire la messe pendant ce temps, sauf le cas de nécessité.
Etre très exacts à dire la messe. Quelques-uns s'en privent trop aisément, surtout en voyage, contrairement à ces admirables prescriptions de la Règle, spécialement
tracées pour les missionnaires en voyage et dont les termes sont à retenir :
" SmguUs diebus sacrosancto Missœ sacrlficio celebrando sat agent. Si vero omnes quotidie sacrum facere omnlno nequemit, umis saltem hoc tanto friiatur beneficlo, cœteris intra Missam Communioneyn perciinentUms .
Verumtamen oîmiia pr'ms sunt pertentanda, cpo%m pretioso tcLïiti smfiflcii friichi priventnr missionarii, ab eo diiiitaxat abstinentes, quando aliter fieri neqnit. ( Reg. pag. 18.)
Ceci s'applique aux Frères pou • les communions que la Règle leur permet. Et nous leur recommandons k ce propos d'être fidèles à porter la soutane les jours de dimanches et de fêtes.
Il y a lieu pour plusieurs à se tenir en garde contre la hâte excessive et la précipitation dans la célébration des Saints Mystères : Dimidinm horœ, nec imilto lûiis, nec mnlto mimts, ins^immit in celebratione Missœ. (Reg. p. 77.)
L'action de grâces doit être au moins d'un quart d'heure, sans qu'on s'en laisse détourner même par les confessions, et à fortiori par des i ccupations d'un ordre inférieur.
Nous tenons compte de la hâte qui s'impose souvent en voyage. En ce cas, le pieux missionnaire n'oublie jamais de reprendre son action de grâces après le départ, et de faire au besoin sa méditation.
Fidélité à dire l'Office en chœur ou du moins en commun, et autant que possible devant le T. S. Sacrement : Officium divinum in modnm psalmodlœ recitabittir dum quatuor in choro convenerint ; communiter "cero si pauciores numéro fuerint, graviter Uimen semper et intersecte. (Act. cap. IV, § VI.)
Réciter la grande formule du Benedicite , selon la rubrique, dans toutes nos communautés, quelque restreint que soit le nombre de leurs membres.
Observer le silence à déjeûner, et autant que possible, lire pendant les autres repas ; tout au moins ne doit-on jamais se dispenser de lire, au commencemenc et à la fin, une page du saint Evangile et un verset de l'Imitation.
Garder le recueillement que nos saintes Règles nous donnent comme rélément normal du bon Oblat, et (jui est si nécessaire à l'esprit de piété, aux études sérieuses et aux lectures utiles.
Attention à observer les prescriptions suivantes du Chapitre Général de 1867 (cap. ii, § ii, de Oratione), etc. : uniformité dans les prières du matin et du soir, selon la •2'' édition du Manuel.
Consacrer trois quarts d'heure à la prière et à la méditation du matin, cinq minutes à l'examen particulier après la lecture d'un chapitre du N. Testament, et avant les litanies qui nous sont propres, et un demi quart d'heure à l'examen du soir.
Faire précéder la lecture spirituelle d'une page ou deux de la Règle, à moins qu'on ne soit hors de chez soi.
Exercices hebdomadaires. — Obligation pour le Supérieur ou le Directeur de résidence de présider la conférence théologique chaque semaine : Habebitur etiam semel saJtem in hebdomade, in omnibus Societatis Doniibus, coUatio de conscient iœ casibus, vel de tlieologiâ dogmaticâ, cul omnes sacerdotes nostri o.ssidue aderunt, et non imparati. (Reg. pag. 73.)
Chaque semaine aussi l'exercice de la coulpe alternativement avec la conférence spirituelle ou une instruction, conformément à l'ordre tracé par le même Chapitre Générale : Prœter coUationeni de culins accusandis, sermoneni qîioqne de spiritualibus bis in inense ad conimunitateni suojn habeat Super ior. (De Sup. loc. cap. ii, § i.)
Le Supérieur doit aussi diriger les exercices de la retraite du mois, et tenir régulièrement son conseil d'administ ation.
A l'époque des quatre-temps, après avoir commencé au réfectoire la lecture des Règles, qui devra se continuer en particulier (Cap. Gén. 1867. De orat. cap. ii, § il), on lira, du commencement à la fin, la collection complète des Actes de Visite. Si un étranger était alors à notre table, on suspendrait cette lecture pour la reprendre ensuite.
Tous observeront la règle de la confession hebdomadaire , ou s'en rapprocheront le plus possible , allant troiuver leur confesseur tous les quinze jours ou tous les mois, selon les distances. Nous nous sommes convaincu que, dans l'état présent du Vicariat, personne ne serait excusable de dépasser habituellement cette dernière limite, à moins de voyages prolongés. La retraite du mois sera pour plusieurs une excellente occasion de se confesser.
Retraite annuelle. — Elle aura lieu solennellement à S. Albert ; à l'Ile à la Grosse ; au lac Caribou ; dans le district de S, Laurent pour tous les membres de ce district, et pour nos religieux du lac Cumberland et du lac Pélican, de Battleford et de S. Angèie, si la retraite se fait à l'époque de l'année où les communications par le fleuve sont faciles ; dans le district du fort Pitt et dans celui de Bow River. Le lieu, l'époque, le prédicateur, les membres qui y devront prendre part : tout sera fixé au moins six mois à l'avance.
Le Supérieur pourvoira à ce que tel membre de sa communauté ou de son district, qui n'aurait pu assister à la retraite commune, y vaque en son particulier.
On aura soin, durant la retraite annuelle, de lire en commun les Actes des Chapitres Généraux et quelquesunes des circulaires des Supérieurs Généraux ; on pourra même y prendre d'excellents sujets d'instruction ou d'oraison. On y lira aussi, si onlepeut,les Actes de Visite. (Gap. Gén. 1867, pag. lo.)
Et s'il pouvait se trouver quelqu'un qui eût le triste courage de prétendre que les pratiques dont nous venons de parler ne regardent pas les missionnaires en pays étranger, ou ne peuvent se concilier avec les conditions particulières qu'impose la vie de mission, nous le conjurerions de lire attentivement et devant Dieu, dans l'instruction que notre vénéré Fondateur a écrite pour les missions étrangères, et qui est imprimée à la suite de nos Constitutions, le passage dans lequel cet admirable Père rappelle à ses enfants les plus éloignés, les plus privés
— Iodes bienfaits de la vie commune, la ferveur qui doit les animer, la fidélité aux exercices de piété et aux devoirs de leur état, les habitudes de vie intérieure, d'étude et de travail sérieux qui doivent les caractériser devant Dieu et devant les hommes. Cette page est à méditer, et nous la recommandons à tous. (Reg. pag. 173. Quibiiscumque ,.. etc.)
LE PRLXGIPE D'AUTORITÉ
La vie religieuse est essentiellement fondée sur le principe d'autorité. Il est bon de rappeler quelques principes trop souvent oubliés.
L'autorité, chez nous est indiscutable. Indiscutables sont ses actes et ses ordres, sauf le cas monstrueux où la chose commandée serait manifestement péché.
Dans la vie religieuse il ny a pas des administrateurs et des administrés, mais des supérieurs et des sujets. Le conseil d'administration n'est pas un pouvoir, mais un instrument du pouvoir. Il prépare les résolutions : c'est le Supérieur qui, les ayant fait siennes, les impose et les soutient.
Il n'est pas raisonnable de critiquer le conseil d'administration ou ses actes , quand on y est étranger. On s'expose, en le faisant, à critiquer ce qu'on ne connaît pas. On croit attaquer une abstraction, et on attaque le dépositaire de l'autorité, c'est à dire l'auteur, le Père.
Le Supérieur ne doit pas répondre comme administrateur, et pour justifier son administration. Ce serait en quelque sorte reconnaître au révolté le droit de belligérant. Il doit répondre comme Supérieur, comme ayant autorité, comme auteur, comme Père. Il le fera avec gravité, sans offenser personne, mais en se maintenant à son rang.
G'est un principe parmi nous que tout ce qui se fait dans une maison, se fait par l'autorité, sous le contrôle et la.responsabilité du Supérieur. Les sujets sont des instruments, des instruments intelligents et libres, ayant par conséquent une responsabilité, mais des sujets subordonnés et n'ayant par là même qu'une responsabilité subordonnée. Entre un Supérieur et son sujet il ne peut y avoir de compétition, comme si l'action de l'un pouvait empiéter sur l'action de l'autre. Ce qu'un sujet fait, il ne le fait pas en s'affrancbissant de l'action du Supérieur; il le fait sous sa dépendance et par son autorité. De son côté le Supérieur n'étouffe pas l'initiative, il ne brise pas la liberté de son instrument. Avec sagesse et bonté il le meut, le dirige, et finalement le fait vouloir ce qu'il veut lui-même et agir selon ses intentions. G'est une imitation du gouvernement de Dieu, et c'est ce qui fait tout à la fois la dignité du commandement et celle de l'obéissance.
G'est un principe parmi nous de ne rien demander et de ne rien refuser. Un bon religieux ne doit demander ni d'être cbangé de maison, ni d'être cbangé d'emploi, à moins que la conscience ne l'y oblige. Un acte de ce genre est un acte de faiblesse. Mieux vaut sans doute y avoir recours que de faire plus mal ; . mais il vaudrait encore mieux triompber de sa faiblesse avec la grâce de Dieu.
G'est un principe de sage administration que l'autorité se communique dans la mesure du nécessaire à tous ceux qui ont une certaine prééminence et qui prennent part à l'action commune. Gette autorité subalterne est une participation de l'autorité supérieure et ne doit jamais se tourner contre elle. Elle ne sera jamais désavouée publiquement. Si le Supérieur juge qu'un Père ou un Frère a outrepassé ses pouvoirs, il l'avertira à part, après l'avoir défendu et soutenu en public.
G'est un autre principe de sage administration que celui qui remplit une fonction ait une certaine initiative et une certaine latitude de fait, pourvu qu'il reconnaisse pratiquement sa subordination et ne conteste pas au Supérieur le droit d'intervenir quand il le juge à propos.
Ces principes recevront leur application dans le fonctionnement de l'autorité tel que nous avons cru devoir l'organiser parmi vous.
Le Vicariat, dans son état actuel, est divisé en quatre districts, savoir :
l^ Le district de S. Albert comprenant : S. Albert, Édmonton, S^<^ Anne, le fort Saskatcliewan, le Moulin.
2*^ Le district de Garlton comprenant : Prince-Albert, S. Laurent, S. Antoine, le lac Canard, N. D. de Pontmain.
3*^ Le district du fort Pitt comprenant : les missions du lac la Grenouille, du lac Froid, du lac en Long, du lac d'Oignon et du fort Pitt.
4*^ Le district de Galgary comprenant: les missions de Galgary, Blackfoot Grossing, Mac Leod, les réserves des Piéganes et des gens du Sang, l'école industrielle.
Restent les missions de Battleford, S^*^ Angèle, lac Garibou, rile à la Grosse, lac Pélican et lac Gumberlaud, qui ne pouvant, à cause de leur éloignement, être adjointes à un dist ict. formeront autant de résidences séparées.
Ghaque district forme une communauté à membres dispersés. 11 est placé sous la direction d'un che, de district qui a l'autorité du Supérieur local et en remplit les attributions, sauf les modifications qu'entraîne forcément la dispersion de ses sujets. Il a un conseil composé de deux assesseurs, dont l'un, à son choix, est s(m admoniteur. Il doit visiter régulièrement son district, exercer un contrôle sur l'administration des chefs démission, et pourvoir à l'observation de la Règle, au maintien des formes religieuses, à l'unité d'esprit et de discipline, à l'uniformité de pratique en matière de culte et de ministère, à la parfaite subordination vis-à-vis de l'administration vicariale.
Il fixe le jour de la retraite du mois, il en fait le règlement et en préside les exercices. Ges exercices sont : un sujet d'oraison, quand les retraitants sont réunis dès la veille au soir: une instruction suivie d'un quart d'heure de méditation : la conférence de la coulpe et la conférence théologqque. Cette dernière réunion a sa place
d'autant mieux marquée en cette cn^constance, que la retraite du mois est souvent pour les Pères d'un district l'unique occasion de se rencontrer. Inutile d'ajouter que ces divers exercices demandent une pré^<aration convenable. On pourra y ajouter la tenue du conseil, si on ne peut le tenir la veille ou le lendemain.
Si par suite des distances ou du mauvais temps il était impossible aux religieux d'un district de se réunir tous les mois , nous demandons qu'au moins il y ait une réunion trimestrielle, et qu'on ne se prive pas de ce minimum de retraite.
Les cbefs de mission sont en même temps directeurs de résidence. Gomme directeurs ils ont sur leur communauté et sur chacun des sujets qui la composent toutes les attributions du supérieur local. Ils ne cessent pas pour cela d'être sous la dépendance du Supérieur du district, et dans les choses administratives ils ne peuvent faire sans lui que ce que celui-ci peut faire sans son conseil.
Le directeur de résidence aura donc conscience de la responsabilité qui pèse sur lui comme sur le Supérieur local pour ce qui regarde le gouvernement de sa maison.
Il se fera autoriser par le Supérieur de district auquel il est subordonné, en toute occurrence où celui-ci aurait besoin, pour agir, de l'autorisation de son conseil.
Il sera prêt à rendre compte à son Supérieur de l'état matériel et moral de sa mission, toutes les fois qu'il en sera requis.
Pour le ministère extérieur, il reconnaîtra la dépendance dans lequel il est placé, lui et son personnel, à l'égard du Supérieur du district. En fait, dans ce Vicariat, le ministère des résidences est absolument séparé. Il ne s'agit que de reconnaître le droit.
Pour la députation au chapitre vicarial, chaque district forme une communauté régulière et nomme un délégué. Nous décidons que pour cet intérêt spécial des élections, les Pères de l'Ile à la Crosse, de Battleford et de S^^ Angèle voteront avec le district du fort Pitt ; et les
Pères du lac Caribou, du lac Pélican et du lac Cumberland avec le district de Carlton.
Pour tout le reste, ces résidences sont placées sous la dépendance directe de l'administration vicariale. Jusqu'à nouvel ordre elles recevront sons intermédiaire leur direction du Révérendissime Vicaire.
Voici le personnel préposé à l'administration des districts.
/« District de S. Albert:
Sup. : R. P. Lestanc ; Ass. : RR. PP. Leduc et Grandin.
i^ District de Carlton :
Siip.'.K. P. André ; yl.ç.s'.: RR. PP. Fourmond et Végreville.
5° District du Fort Pitt :
Slip. : R. P. Fafard ; Ass. : RR. PP. Legoff et MÉrer.
■i"" District de Calgary :
Sup.: R. P. Lacombe ; Ass. : RR. PP. Légal et Doucet.
LE SAINT iMINISTERE
La Congrégation a reçu en héritage cette vaste région du Nord-Ouest, allant de l'Atlantique au Pacifique. Elle en a soumis la plus grande partie à l'Evangile. C'est par vous qu'elle veut achever sa conquête et la consolider ; mais tout annonce que cette dernière partie de sa tâche sera plus difficile que la première. Car déjà les choses ont bien changé. Le pays se transforme par l'arrivée des blancs, par les chemins de fer, par la culture et l'industrie. L'élément sauvage et l'élément métis s'affaiblissent rapidement et tombent dans une infériorité frappante. L'avenir n'est point à eux. Sur leurs débris impuissants va se former une population nouvelle qui modifie l'a profondément les conditions présentes de votre influence et de votre ministère.
Il faut bien le constater , l'émigration profite surtout au protestantisme. Il y a là un danger très-grave qui ne doit pas trop vous effrayer sans doute, mais qu'il faut prévoir et bien envisager en face , afin d'en mieux triompher. Vous êtes habitués à rencontrer partout sur votre chemin les ministres protestants. Attendez-vous à être de plus en plus harcelés par eux. Ce sont vos philistins. Us vous gênent, mais ils vous sont utiles. Ils vous tiennent en haleine et yous obligent à rester sous les armes. Toute négligence, t lut relâchement de discipline vous exposerait à perdre du terrain. Ils ont pour eux l'argent et l'appui moral d'une grande nation qui ne sépare nulle part sa politique de l'action protestante. Mais ils vous sont inférieurs pour tout le reste. Ils sont l'erreur et vous êtes la vérité. Tout est division chez eux, tandis que vous avez l'unité doctrinale, l'unité hiérarchique, l'unité de direction, l'unité d'action. Cette unité, si vous la mettez sous la garde d'une véritable charité, vous rendra invincibles.
Cet antagonisme vous oblige à de nouveaux devoirs. Tant que vous étiez tout puissants sur les sauvages et les métis, vous pouviez sans danger être autoritaires pour le plus grand bien des âmes et la plus grande gloire de Dieu. Tout était permis dès que la fin était bonne et le résultat as-uré. Il n'en sera plus ainsi désormais, et il vous faudra user de plus de circonspection.
Votre premier devoir, dans ce nouvel état de choses, est de redoubler de zèle et de dévouement. Il nous semble, grâces à Dieu, que nous n'avons pas à insister sur ce point. C'est un plaisir de voir avec quelle ardeur et quel oubli de vous-mêmes vous allez à la conquête des âmes. Courage et persévérance !
Nous croyons cependant devoir vous signaler un dégoût, heureusement très-localisé, pour les missions sauvages, et une tendance à rechercher les missions commodes. Si restreinte que soit cette observation, vous en comprendrez la gravité ; car elle vise à étouffer dans son germe un abus qui détruirait le zèle et donnerait le plus tiiste démenti aux nobles inspirations qui vous ont amenés dans
ces contrées, (jue dire du missionnaire qui négligerait l'étude des lan^iues pour ne point être envoyé chez les sauvages? Ah! pourtant, ces pauvres sauvages sont plus faciles à sauver que les blancs et ils offensent moins le bon Dieu.
L'un des meilleurs moyens de faire le bien chez eux, c'est l'école. Vous savez combien les protestants s'en font contre vous une arme dangereuse. Bien à plaindre serait le missionnaire qui prétendrait n'être pas venu ici pour être maître d'école, ou qui croirait avoir fait son devoir en sonnant la cloche et en instruisant les enfants qui se présentent, sans se mettre en peine de remplir sa classe de tous ceux qui peuvent y venir. Le sauvage, comme le pécheur, a besoin d'être recherché ; il faut aller au devant de lui, l'inviter, l'attirer, le supporter même dons ses manières grossières et ses exigences déraisonnables. C'est la règle de l'Evangile: Oïiinihv.s omnia factus sîùm, ut omnes facerem sah'os. Dieu veuille que ce soit votre règle à tous, et que personne, dans ce Yicariot, ne déroge jamais à la préférence pour les âmes les plus abandonnées^ dont notre vénéré Fondateur a fait l'esprit particulier et le propre caractère de notre vocotion. Ecangelizare pauperlbus misit me.
Votre second devoir, c'est l'esprit de sagesse et de mesure dans vos rapports soit avec les blancs, soit avec les sauvages. Lorsque ceux-ci croient avoir à se plaindre de l'autorité civile, et ont recours à vous, vous ne pouvez pas sans doute leur refuser vos conseils et vos bons offices. Vous êtes leurs pères, leurs guides et leurs protecteurs. Mais il est à peine besoin de vous faire remarquer ce que cette situation peut avoir de délicat, et l'extrême prudence que vous devez y apporter, ainsi que les graves conséquences que pourraient entraîner certaines initiatives irréfléchies. Il faut vous souvenir alors que vous n'êtes pas isolés, mais que vous faites partie d'un corps soumis à une discipline, et d'une administration qu'on regarde comme solidaire de vos actes. ?se créez pas d'embarras à vos supérieurs qui en ont déjà bien assez ; ne
^rc^se^a^Si arguments contre eux, sou tions protestantes, soit à la susceptibilité des pouvoirs publics ; ne rendez pas trop difficile la mission qu'ils ont de vous couvrir et de vous défendre.
Un troisième devoir est de vous donner à Tétude des langues. Chacun de vous doit s'efforcer d'acquérir et de posséder parfaitement la langue des peuples qu'il évangélise, sous peine de voir son zèle paralysé, et le bien ne pas se faire. Vous avez sous ce rapport des facilités que n'eurent pas vos devanciers. Les travaux du P. Lacombe en cri, du P. Petitot en montagnais, diminuent beaucoup la tâche de cette étude, autrefois si ingrate et si ardue. Donnons-nous ici le plaisir de décerner à ces Pères, au P. Lacombe en particulier, un témoignage de vive satisfaction, et de déclarer notre gratitude pour l'honneur qu'ils ont fait rejaillir sur la Congrégation, et pour l'immense service qu'ils ont rendu à tous nos missionnaires. Il serait injuste de ne pas mentionner avec éloge les travaux du P. Legoff sur la langue montagnaise, et ses cantiques si pleins de doctrine et qui font tant de bien.
Nous savons que d'autres Pères ont aussi travaillé avec succès à donner des règles aux langues qui se parlent dans le diocèse. Nous ne pouvons tous les citer, mais leurs noms nous sont connus, et nous les comprenons dans la note de louange qu'il nous est très agréable de décerner en ce moment. Il y a là un exemple d'application et de persévérance que nous recommandons à nos jeunes missionnaires.
Il importe aussi beaucoup d'apprendre assez l'anglais pour le parler et l'écrire correctement. La nécessité de cette langue s'impose de plus en plus. Elle sera l'un de vos plus efficaces moyens de considération et d'influence.
Ajoutons comme quatrième devoir l'obligation pour le missionnaire d'exceller en tout , dans la tenue de son église, de son école, de sa maison et de sa personne, et de gagner tout le monde par sa prédication, sa conversation, son accueil bienveillant. Qu'on dise de lui qu'il est un vrai gentleman ; cet éloge du prêtre, le plus complet
qui se puisse trouver sur les lèvres de l'homme du monde, dans une société anglaise, il ne doit point avoir honte de l'ambitionner.
La tenue de nos Pères doit être toujours irréprochable. Pas d'habits sales ni déchirés, propreté aux mains et aux ongles. Qu'ils soient en garde contre certaines négligences, certains laisser-aller peu compatibles avec la dignité de leur caractère et capables de nuire à leur ministère.
Obligation pour le missionnaire :
1« De confesser régulièrement les enfants qui n'ont pas encore communié, au moins tous les trois mois, et de les préparer avec le plus grand soin à la première communion.
2*^ D'écrire ses instructions. Nous recommandons pour cela le catéchisme du Concile de trente comme le meilleur guide à suivre.
3« D'instruire les pauvres sauvages, dont un grand nombre croupissent dans une profonde ignorance ; nous avons eu le chagrin de le constater souvent. Il faut pour cela les visiter assidûment dans leurs camps ou leurs réserves, leur ap^ rendre les prières^ leur faire chanter des cantiques, et surtout bien graver dans leur esprit la notion des principaux mystères et des sacrements. C'est par ce moyen qu'on les attirera à la mission, qu'on les affermira contre les pièges du protestantisme, et qu'on leur fera contracter les habitudes chrétiennes.
S'il faut au missionnaire un cheval et une voiture pour ses courses apostoliques, qu'il se les procure. Jamais cheval et voiture ne serviront de plus précieux intérêts. Quant à la dépense, on se privera sur autre chose, s'il le faut, et d'ailleurs Dieu y pourvoira. Quœrite primum regimm Dei, et omnia adjkientur lohis.
Nous n'ignorons pas la difficulté qui provient de l'école, là où le missionnaire en est chargé. C'est un obstacle sérieux à l'exercice du ministère dont nous venons de parler. Le missionnaire est immobilisé. Aussi, quels que soient les avantages matériels et religieux de la direction
de la classe par le prêtre, désirons-nous qu'il soit possible d'appeler partout de bons maîtres d'école, afin que le missionnaire ait toute sa liberté d'action, et paisse se mettre en communication suivie avec tous les groupes de population qui sont dans son ressort. Ln attendant , nous exbortons nos Pères qui font la classe à disposer de leurs journées libres en faveur des pauvres sauvages dispersés. A tout prix ils doivent empécber qu'on puisse dire avec vérité : PanniU petierunt jtanem, et non erat qui frangeret eis.
Le tableau catéchisme du P. Lacombe nous parait un excellent moyen d'instruction pour les sauvages et les métis. Nous en recommandons l'usage. Nous aimerions à le voir dans toutes leurs maisons. C'est sans contredit l'image la plus utile qu'on puisse leur donner.
Donne-t-on partout aux sauvages de suffisantes facilités pour la réception des sacrements ? Nous avons remarqué à ce sujet quelques divergences de pratique qu'il suftîra d'indiquer pour y mettre fin. Nous trouvons excessive, par exemple, et aussi peu conforme à la justice qu'à la charité, la coutume de n'admettre les sauvages à la première communion qu'après leur mariage. Les sauvages dont nous parlons désirent communier plus tôt et le demandent fréquemment. Car ils ont communément la foi vive, et leur instruction chrétienne est en général suffisante. Nous ne voyons donc pas pourquoi ils seraient ainsi tenus loin de la table sainte à l'âge où ils ont le plus besoin d'y recourir. Cette prohibition a pu avoir dans le passé sa raison d'être, mais il ne nous semble pas qu'on puisse aujourd'hui suitisamment la justifier.
Notre vénéré Fondateur, dans son instruction pour les missions étrangères, imprimée en appendice à la suite de nos Règles, page 174, exprime la crainte que nos missionnaires, emportés par l'ardeur du zèle, ne ruinent prématurément leur santé. Et il transmet sa tendre sollicitude sous ce rapport à la vigilance des Vicaires de mission et des Chefs de résidence. La mort si malheureuse du P. Hert et du P. Chapelière donne à cette observation une portée
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particulièrement grave dans ce Vicariat. Qui d'eatre vous, apprenant ces tristes nouvelles, n'a formé le voeu de ne pas mourir ainsi ? Succomber au travail, à la fatigue et aux privations dans l'exercice du ministère, c'est une mort digne d'envie ; mais mourir dans une partie de chasse ou de pèche, et par imprudence, n'est-ce pas doublement triste? Aussi désirons-nous cpie ces douloureux exemples vous rendent plus circonspects, et que vous n'exposiez pas votre vie sans une absolue nécessité. Evitez, par exemple, en hiver, de vous aventurer seuls dans la campagne.
Jusqu'ici vous avez généralement entendu les confessions sans confessionnaux. Cela est permis en voyage et lorsqu'on ne peut faire autrement, à la condition toutefois de confesser les ie,mm.Qi patent l loco ; cela n'est plus licite dans une église ou une chapelle. Nous prescrivons donc l'usage au moins de grilles convenables ; et par là nous entendons un meuble assez haut et assez large pour former séparation entre le prêtre et la pénitente, bien différent de certaines grilles absolument ridicules que nous avons rencontrées dans quelques missions. Ce meuble peut être fixe ou mobile. Les ouvertures de la grille doivent être de dimension étroite, telle que, par exemple, une pièce de dix cents.
Nous croyons d.-voir toucher ici à deux points de discipline et de morale religieuse qui intéressent la dignité de votre caractère et de votre ministère. Le premier se rapporte à la traite des pelleteries, laquelle a revêtu parfois la couleur d'un vrai commerce et a entrainé certains missionnaires à des démarches d'un mercantilisme assez peu déguisé. La remarque en a été faite devant nous en conseil vicariat. Il suffira que nous l'ayons portée à votre connaissance pour couper court à cet abus. Vous pouvez recevoir en paiement des fourrures pour dettes contractées, là où l'argent n'a pas cours ; mais il faut être très prudent dans la vente de ces fourrures, et les écouler à un prix modique plutôt que de porter atteinte à votre considération.
Le second point est plus grave. Il s'agit de la boisson.
Nous n'ayons, grâces à Dieu, aucune plainte notable à formuler. Mais plusieurs d'entre vous nous ayant exposé qu'une prohibition formelle à cet égard serait d'un excellent effet, qu'elle protégerait la liberté du prêtre et grandirait son prestige, nous avons soumis la chose au conseil vicariat. Le conseil vicarial, après un examen approfondi, considérant la manière de voir, l'opinion, les habitudes des populations, a été unanime pour l'interdiction absolue de la boisson, hors le cas de maladie. En conséquence nous déclarons prohibé dans ce Vicariat l'usage de toute liqueur enivrante.
Nous terminerons ce chapitre par deux autres points d'une importance majeure.
1° Ce qui a trait à l'établissement des paroisses et à l'esprit paroissial. Vous recevrez en même temps que cet acte de visite, une lettre pastorale de Monseigneur, qui expose à vos chrétiens, blancs et métis, l'obligation de supporter leurs prêtres et de concourir à la construction et à l'entretien de leurs églises et à toutes les charges paroissiales. Cette lettre est un événement. Elle inaugure dans le diocèse de S. Albert le régime suivi en Canada et dans toute l'Amérique. Elle fonde l'esprit paroissial. Vous apprécierez la haute portée de cet acte épiscopal. Monseigneur compte sur votre zèle et au besoin sur votre fermeté pour faire accepter à vos chrétiens des charges que trouveront lourdes particulièrement ceux qui, étant dans le pays depuis longtemps, n'ont eu jusqu'ici aucune taxe ni dîme à payer et ont vu la Mission tout faire par elle-même. Vous leur ferez comprendre la justice de ces charges , et la compensation qu'ils trouveront dans les bénédictions de tout genre que la religion bien soutenue et honorée attire sur les familles. Convenablement présentées, en public et en particulier, ces mesures auront bientôt l'assentiment général. Et qui ne voit l'immense allégement qui en résultera pour la caisse vicariale et pour la propagation du bien !
Les confréries servent aussi beaucoup à fomenter l'esprit paroissial. Vous devez propager surtout celles qui vous
sont recommandées par votre Evêque comme favorisant plus directement les fins de votre apostolat, telles que les œuvres de la Propagation de la Foi et de la Sainte Enfance, l'Archiconfrérie du Cœur agonisant de Jésus pour l'assistance des mourants, l'Archiconfrérie du Saint Cœur de Marie pour la conversion des pécheurs, la Confrérie du scapulaire de N.-D. du Mont-Carmel, etc.
Tenez exactement les registres des baptêmes, mariages et sépultures. Il serait désirable que ces registres, dûment paraphés et authentiqués, fussent tenus en double exemplaire. Faute de cette précaution , après l'incendie de S. Boniface et de l'Ile à la Crosse, toute une nombreuse population s'est vue dans l'impossibilité de vérifier son état civil. N'attendez jamais au lendemain pour écrire un acte de baptême. Et lorsque vous faites des baptêmes en voyage, n'oubliez pas de recueillir les noms de Tenfant, du père et de la mère, du parrain et de la marraine, et de les inscrire au registre à votre retour.
2° Le Liber animariim. Nous entendons par là le relevé exact et complet des chrétiens d'une mission ou d'une paroisse, par ordre de familles, avec les noms et prénoms de chaque individu, suivis, sur une seule colonne horizontale, des indications de baptême, confirmation, confession et communion, lieu de résidence, nationalité, profession, moyens d'existence et notes particulières. Ce relevé a reçu de l'Eglise le noble nom de liber anima ru m, qui en relève si bien l'importance et la dignité. Conseillé dans les paroisses régulières, et toujours accompagné des plus grands fruits, le Jiber aniïiiariun nous parait indispensable dans un pays comme celui-ci et dans des missions comme les vôtres, où la population, composée de toute sorte d'éléments, sauvages, blancs et métis venus de partout, dispersés sur de vastes étendues de pays, changeant de place à tout instant, présente le plus étrange spectacle de confusion et de mobilité. Comment le missionnaire s'y reconnaitra-t-il s'il n'a soin de noter, avec tous les détails utiles, les brebis de son bercail? Mais quel ne sera pas surtout l'embarras d'un jeune prêtre, en arrivant dans
une mission, s'il ne trouve pas ce précieux status animamm? Privé de ce guide conducteur qui lui épargnerait six mois de recherches et d'informations^ il se verra condamné à tâtonner, ne connaissant personne, et souvent à négliger sans le vouloir de pauvres âmes nécessiteuses dont personne ne pensera à lui signaler l'existence et les besoins. Combien meilleure serait sa position, si son prédécesseur l'avait mis à même de voir d'un coup d'oeil, dès son arrivée, l'état complet de ses chrétiens, leur situation géographique et leur situation morale, et de ne tenter dès lors aucune démarche hazardée, de ne faire aucun pas inutile. Je suis le hoyi Pasteur, dit Notre Seigneur ; et en témoignage de cette affirmation il ajoute aussitôt : et je connais mes hreMs. Cette touchante parole est le fondement du liher animarum. C'est en communion avec le cœur du bon Pasteur qu'on doit écrire ce recencement et en faire un instrument de zèle apostolique et de sage administration.
Monseigneur vous procurera un formulaire uniforme pour ce lïber animarum. En attendant, et dès la réception de notre acte de visite, recueillez dans un registre les notes et les renseignements que nous indiquons plus haut. Ce premier travail avancera d'autant la tâche que nous croj^ons devoir vous demander dans l'intérêt de votre ministère.