‹ Actes de la Commune de Paris pendant la RévolutionChapitre 28 sur 72 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

fi90 C0RP8 MUNICIPAL [27 Janv. 1701]

toinc, pour y prendre un arrêté relatif à l'usage des marchandises anglaises, ^u'il est urgent de proscrire du royautac;

Le Commandant-général invite les commandants des postes à faire faire dans la journée, par leurs patrouilles, des visites dans leuri arrondissements, pour arracher Icsdits placards et rendre compte à la Muuicipalité des endroits où ils les auront trouvés.

Ces placards, d'après la communication faite à ]sl Société det Amis de la constitution y le 25 janvier, par Santkrré, portaient ce qui suit (1) :•

L'on prie les ouvriers de se trouver lundi prochain, 24 du courant, pour faire

une révolution sur toutes les marchandises anglaises. Charrons, menuisiors,

selliers, carrossiers, bonnetiers, bijoutiers, boutonniers sont priés, ainsi que Ips

. esclaves des travaux publics, de se rendre au rendez-vous, qui sera au Marché

neuf, rue de Beauvau.

D'autre part, les Révolutions de Paris {n^ du 22-29 janvier) rapportent ceci :

« Samedi 22, l'Assemblée nationale reçut une pétition des ouvriers du faubourg Saint-Antoine, qui demandaient la prohibition des marchandises anglaises. En même temps, on afOchait des placards incendiaires pour exciter ces braves gens à un souhHement et a faire main-basse sur toutes les productions de l'industrie anglaise qui se trouveraient dans les magasins de Paris. La raison de cette tentative est évidente : persuader aux provinces que le peuple de Paris dicte les décrets de l'Assemblée nationale. »

La Chronique df Paris (n* du 26 janvier) signale également la même pétition, mais en la reportant au 24 janvier :

« Au moment où le combat des barrières s'engageait (2), l'Assemblée nationale recevait une pétition des ouvriers du faubourg Saint-Antoine, pour défendre les marchandises anglaises. Des placards ont été affichés dans ce faubourg, pour engager ces ouvriers à se répandre dans la ville et à tout briser chez les marchands qui ont des marchandises anglaises, pour les forcer à renouveler leurs magasins en marchandises françaises. »

Mais, ni le Procès-verbal officiel, ni aucun compte rendu des séances de l'Assemblée nationale ne mentionnant de pétition semblable, ni au 22, ni au 24 janvier, ni à aucune autre dote, il est vraisemblable que l'information, sur ce point, n'est pas exacte. Reste seulement le fait, des placards, non contesté, au sujet duquel la Chronique de Paris (n» du 27 janvier) publie le document suivant :

Avis à mes coîicitoyens du faubourg Suint- Antoine»

Frères et amis,

On vous trompe, on veut vous égarer. Les euneujis du bien public teuteut tous les moyens de vous faire servir leur cause. Méfiez-vous-eu, tenez-vous sur vos gardes.

Ils veulent, dit-on, vous engager à demander à l'Assemblée nationale de rendre un décret pour défendre l'usage des marchandises anglaises. Ne les croyez-pas, mes amis. Si l'Assemblée nationale reudait un pareil décret, nous serions sûrs

(1) Compte rendu de la Ctironigue de Paris (n» du 26 janvier), reproduit par M. AuLARD, dans La Soriélé des Jacubifis (t. Il, p. 36).

(2) Le combat des chasseurs de barrières à La Chapelle. (Voir ci-dessus, p. t:i0-i:i9.)

tâ7 Janv. 1791] DE LA COMMUNE DE PARIS 291

d'avoir la guerre avec TAngleterre, parce que le débit de ces marchandiges ne se fait en Fraoce qu'en vertu d'un traité de commerce qui subsiste toujours, et nous n'avons pas besoin de guerre dans ce moment.

Méfies- vous encore de ces gens qui inscrivent les indigents sur un registre et qui leur donnent du pain (1). Méfiez-vous de ceux qui vous offrent de l'argent pour ne rien faire : ce sont à coup sûr de mauvais citoyens. Dcuouccz-les aux comités des sections. S'ils étaient bons citoyens, ils remettraient cet argent ou aux officiers municipaux ou aux comités des sections, pour en faire la distribu- Uon (2).

Frères et amis, vous avez fait la Révolution : c'est à vous à la maintenir. Tous les bons citoyens sont sûrs que vous vous rappelez le serment que nous avons tous fait d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi, et que vous en serez les religieux observateurs.

Signé ; Tallibn, président de la Société fraietmeUe^ séante au Palais-Cardinal.

Les ouvriers du faubourg et ceux des ateliers publics se* tinrent tranquilles, en effet, et la scène meurtrière du 27 janvier, à laquelle nous arrivons enfin, n'est pas leur fair.

Sur l'origine du tumulte, il y a, comme toujours en pareil cas, quelque doute. Le Moniteur (n** du 29 janvier) dit qu'un particulier, que le peuple soupçonnait d'espionnage, s'est présenté dans un état d'ivresse à la porte de )a Boule-blanche et a injurié plusieurs des citoyens connus ci-devant sons le nom de f^ainqueurs de la Bastille (3) ; le peuple se serait alors rassemblé el aurait fait justice des propos séditieux que débitaU ce particulier. D'après la Chronique de Paris (n® du 29 janvier), le particulier, qui n'était autre que Kabebs^ dit Louvain, soupçonné d'être mouchard, se serait battu en duel, à la suite d'une rixe, avec un soldat du bataillon de Sainte-Marguerite, qu'il aurait blessé grièvement; le peuple, alors, aurait voulu le pendre. Les Révolutions de Paris (n® des 22-29 janvier) donnent une troisième version (4),

Quant au fait lui-même, le récit le plus complet est celui du Journal de Paris (n* du 29 janvier), qu'il est utile de reproduire :

« Jeudi, 27 janvier, à onze heures du matin. Tétat-niajor de l'Hôlel-de- Ville ayant été instruit du tumulte qui existait dans le fauboiu f,' Saint-Antoine et que Ton attentait à la vie d'un citoyen accusé d'espionnage et d'autres délits, lo détachement en réserve à l'Hôlel-de- Ville s'y est porté à l'instant. Il a été bientôt suivi par trois officiers municipaux (o), qui, voyant la réserve arrêtée par des charrettes avec lesquelles on avait barré la rue, ont passé dessous et se sont précipités dans le comité, où était un particulier, que le peuple a entraîné dans la rue, où, renversé à deux reprises, il l'a assommé de coups malgré les efforts d'un des officiers municipaux,

(1) Allusion aux distributions de la Société des Amig de la nmslilulim monarchique. (Voir Tome I, p. 640-648, et ci-dessus, p. 69-70.)

(2) C'est ce que voulut faire la Société des Amis de la ronsliiulion monarchique. On la conspua de plus belle. (Voir ri-dessus, p. 229 et 244.)

(3) La salle de la Boule-blanche était le lieu de réunion des Vai/tt/ueurs. (Voir Touie I, p. 632, tf.7.7, et ci-des8us, p. Xi et ;/.)

(4) Voir ci- dessous, p. 203.

[b) Ceux dont les noms figurent au procès-verbal du Corps municipal.

292 CORPS MUNICIPAL [27 Janv. 1791]

qui s'était jeté sur ses pas. Ce malheureux, noyé dans son sang et respirant à peine, a été reporté au comité. M. Colin dk Cancet, commandant de bataillon, ayant obtenu alors du silence, a représenté avec énergie Diorreur du crime que Ton venait de commettre ; les officiers municipaux ont pu faire entendre la voix de Thumanité à ce peuple qui avait été sourd à celle des lois, et, sur le serment qu'ils ont fait de mener ce particulier en prison, les trois officiers municipaux sont venus à bout de le conduire jusqu'à la réserve, soutenu par MM. Larchrr et Mareux, officiers de la garde nationale, qui avaient déjà relevé de terre ce malheureux et qui ne Font jamais abandonné. La réserve les a alors enveloppés. Arrivés au bout de la rue Saint-Antoine, ils ont été arrêtés par une nouvelle barricade de charrettes et de voitures. C'est la garde descendante de chez le roi, amenée avec des canons par M. le Commandant-général, qui les a dégap;és, et ce particulier a été conduit et déposé au Chàlelet, où il est plus que douteux qu'il échappe aux mauvais traitements qu'il a éprouvés, malgré les soins qu'il a été ordonné d'en avoir.

« Ce nouveau crime, auquel la populace proprement dite de ce faubourg a seule eu part, — car tout le peuple a secondé, avec respect, les efforts des officiers municipaux pour sauver ce malheureux, — nécessite plus que jamais que la Municipalité donne eiiiin des ordres précis qui autorisent la garde nationale à garantir de fait la vie et les propriétés des citoyens, dès qu'elle en sera requise par des officiers civils. »

L'un des officiers municipaux délégués, J.-J. Le Roux, a publié, dans le Journal des clubs ou sociétés pairioligvps (n» du 29 janvier), un récit encore plus détaillé, trop long pour être reproduit, mais auquel j'emprunte le passage suivant, qui complétera l'impression du récit du Journal de Paris :

Depuis l'eutrée de la grande rue du faubourg Saint-Antoine jusqu'au comité de la section tenant au-dessus des Enfants-trouvés, la rue était remplie de monde plus ou moius pressé, mais sans armes et paraissant loin de la fureur. Les municipaux, persuadés qu'ils ne devaient employer la rigueur et déployer la force doutils étaient responsables qu'après avoir épuisé les moyens de douceur et de persuasion, n'étant point d'ailleurs instruits du véritable état des choses, font soulever le timon d'une des charrettes qui composaient la barricade (i) et pénètrent jusqu'au comité, où la presse était considérable; ils s'en font ouvrir la porte, et le flot de peuple, qui se précipite avec eux, les emporte plutôt qu'il ne leur laisse la faculté de marcher, et bientôt il les sépare. Le comité tient ses séances au fond d'une cour profonde; on y arrive par uu perron, par un vestibule et par deux espèces d'antichambres. Rabers était dans cette troisième pièce, qui n'a point d'issue sur la rue; il était entouré par quelques gardes nationaux, qui avaient des fusils. F'ntrés dans la salle du comité, les officiers municipaux mo!itent sur le bureau et haranguent le peuple : ils lui représentent que l'obéissance à la loi est la sauvegarde de la liberté et que des particuliers n'ont pas le droit de punir de mort même uu criminel; ils lui rappellent que, la A'eillc et la surveille, les tribunaux du département ont été installés (2) et que la justice va reprendre sou cours; ils demandent que Kabers soit mis sous la sauvegarde des lois ; ils offrent et promettent de le conduire eux-mêmes en prison. Quelque^: voix prononcent ces mots terribles : Non, non! Pendu ! Pendu 1 Ce cri est subitement répété par le peujile qui remplissait les antichambres, le vestibule et la

(1) Le détaehement »le réserve restait en arrière, le commandant ne voulant pas, snns ordre précis, forcer la barricade qui interceptait le passage. {;!) Conseil général, séances des 2i) et 26 janvier. (Voir ci^dessus, p. 2jU2€4.)

^■iHV.Tf;'*,^"''* «' V

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cour ; une foule de furieux se précipite dans la salle ; le bureau est reculé, il laisse entendre le craquement du bois qui se brise; les municipaux sont presque renversés parla secousse qu'il éprouve ; malgré les gardes qui Tentouraient, malgré tes exhortations, les prières, les paroles d'autorité des ofQciers municipaux, Kabbhs est arraché, chargé de coups et entraîné dans la rue. M. Pitra peut le suivre: ses collègues sont séparés de lui; on refuse de leur ouvrir la grande porte, dans la crainte de les exposer. Quelque temps après, on ramène au comité un chasseur qui avait reçu un coup d'cpée que Ton portait à Louvain ; un l^onnt^te citoyen avait, dans le mruic temps, paré un coup de bâton destiné k cet homme, mais que M. Pitra, qui faisait tous ses elforts pour le sauver, allait recevoir sur la tète et qui, quoique détourné de sa direction, suffit encore pour faire une plaie à Louvain. Le bruit s'étant répandu que ce Louvain avait expiré, on ouvrit la porte aux municipaux. Le bruit était faux: ils voient un instant ce malheureux dans un état à faire horreur, et sur-le-champ il est abattu de nouveau par un coup de bdton en forme de mailloche et dégouttant lui-même de sang, qui coulait jusque sur les mains du meurtrier. Ceux qui ont vu une bande d'enfants cruels assommer un animal ont une juste idée de ce spectacle affreux: Tanimal défiguré, meurtri, sanglant, fait effort, se relève, un coup de pierre ou de bâton le fait retomber dans le ruisseau, où l'on le frappe encore. Tel était Louvain; tels étaient ses assassins.

En regcird de ce récit fait par un témoin oculaire, il faut mettre les appréciations des journaux responsables, véritables complices, sinon auteurs principaux.

VOrateur du peuple (t. IV, n» 40} raconte le fait en deux lignes :

« Avant-hier, un des assassins du sieur Rotondo, le sieur Louvain, a été échappé par le peuple, qu'il avait eu l'insolence de provoquer pendant deux jours. Il est au Ghàtelet. » Après cola*, le journal ne s'occupe plus que de Taccueil fait à La Fayette, qu'il appelle « le général Mappemonde », et à qui la foule, voyant qu'il ôtait son chapeau, aurait crié : « Remets ton chapeau, général des mouchards; couvre-toi tant que tu voudras, tu es découvert, mon gjirçon. »

VAmi du peuple {n"" du 29 janvier) continue à mentir en affirmant ceci :

a K\BERs, conduit au comité de la section, fit une confession générale de tous les crimes qu'il avait commis et de tous ceux qu'il était chargé de commettre encore, et dévoila toutes les turpitudes du divin Mottié. »

Enfin, on regrette de trouver dans les Révolutions de Paris (n** des 22 et 29 janvier) une note aussi indulgente que celle-ci :

« Pierre Louvain, Tun des Fainqueurs de la Bastille^ convaincu d'être mouchard du Commandant-général, avait été chassé de son corps par ses camarades, sur la dénonciation de l'un d'eux. Jeudi, 27 janvier, ayant rencontré son dénonciateur au faubourg Saint-Antoine, il osa le provoquer publiquement et lever son sabre sur lui. A l'instant, le peuple s'est attroupé ; il a reçu plusieurs coups de^ pierre et de bâton, et, sans la garde nationale qui est accourue, il aurait peut-être perdu la vie. M. de La Fayette est arrivé comme le tumulte cessait : le peuple, éclairé maintenant sur son compte, lui a fait sentir, par de vives apostrophes et de dures vérités, que le temps de l'engouement et de l'idolâtrie est passé. »

Il suffira, en terminant, de signaler quelques pages, publiées par l'Oraieur du peuple {i, IV, n» 42), sous ce titre : DfUails de V événement malheureux arrivé, le 27 janvier^ faubourg Saint- Antoine, signées : Santkhre, commandant de bataillon, et datées du 28 janvier, dans lesquelles le com-

29t OORPa MUNTGIPAL [21 Janv. 179iJ

mandant de la force armée de la sedion où l'événement avait eu lieu essaie de déjjager sa responsabilité.

D'autre part, il existe un récit de la victime elle-même : c'est la déclaration faite parKABKRK (Pierre), dit LouvAiif» au commissaire Locottg (Gabriel), à rinfirmerie de Chàlelet, où il avait été transporté mourant, « excédé » dit le procès-verbal, « de coups de bûches, de sabots et de baïonnettes » (I).

Kabkks, hàtons^nous de le dire, ne mourut pas de ses blessures : quatre mois plus tard, il publiait une brochure intitulée : Le cri de Vinnoeence opprimée^ signée : Kabers, dit Louvain, datée du 25 mai 1791 (2). , Mais il était destiné à périr de tragique façon : le 31 décembre 1792, la scène du 27 janvier 1791 se renouvela trait pour trait; saisi à la suite d'une rixe sur le territoire de la section de la Place-des-Fédérés (ancienne place Royale), il fut entraîné dans le faubourg Saint-Antoine et, là, massacré, sous prétexte d'avoir manifesté en faveur du roi le jour où il avait été con» duit à la Convention. Les séides de Marat n'avaient pa.i oublié leur ancien adversaire î Par une curieuse coïncidence, ce fut Santerrr, alors Commandant-général de la force armée parisienne, qui eut mission d'informer le Conseil général provisoire qui avait succédé à la Commune révolutionnaire du 10 août. Cette fois, le Moniteur (n® du 3 janvier 1793) trouva la force de flétrir a ces gens dont le patriotisme n'est que la soif du sang n.

Revenons, en quelques mots, sur le dernier paragraphe de l'arrêté du Corps municipal, du 27 janvier, chargeant le procureur de la Commune de suivre Pexécution du jugement rendu la veille par le Tribunal de police.

Cette formule, obscure pour nous qui ne connaissons pas le texte du jugement, sachant seulement que le Tribunal de police y déclarait son incompétence pour juger dans l'instance en diffamation intentée par Eabkrs contre VAmi (lu peuple et VOrafeur du peuple (3), se trouve expliquée dans une certaine mesure par le Journal de Paris (n" du 29 janvier), qui rend compte, en ces termes, de la décision du Corps municipal :

« Le Corps municipal a arrêté que le procès-verbal fait par les trois officiers municipaux, ensemble celui du commissaire de cette section, seraient, à la diligence du procureur de la Commune, remis au tribunal de ce district, pour être joints aux pièces du procès entre (4) le sieur Marat, les imprimeurs, les Vainqueurs de la Bastille et autres accusés, qui a précédemment été envoyé à ce tribunal par celui de police, »

Ceci nous apprend que le Tribunal de police, par son jugement du 2C janvier, ne s'était pas borné à se déclarer incompétent, mais qu'il avait renvoyé la plainte de Kabers et autres au tribunal du IY« arrondissement (5), en précisant un certain nombre de faits qui devaient être vérifiés.

Par l'arrêté municipal, le même tribunal se trouva saisi de l'attentat du 27 janvier. Il ne parait pas qu'une solution judiciaire soit intervenue.

(i) Pièce mauusc. (Arch. nat., Y 14605).

(2) Imp. 7 p. in-8o (Bib. nat., Lu 27/10522), où il est dit que « la procédure rriminelle intentée contre lui par le triisunal des Mluimes va être incessamment jugée ».

(3) Voir ci-dessus, p. !i88.

(4) Contre serait plus exact que entre.

(5) Celui qui siégeait aux Minimes de la place Royale.

L27 Janv. 1791] DE LA. COMMUNE DB PARIS 29»

(II, p. 272.) La Société d'à Am'*s de la constitution mondrchiqus avait insisté pour obtenir une décision par une lettre adressée ou Maire de Paris, non datée, mais qui ne peut pas être' d'un autre jour que le 26 ou le 27 janvier (!}, et ainsi conçue :

Vous ne désapprouverez certaiueuicnt pas, Monsieur, notre impatience d'obtenir une décision de la Municipalité sur l'objet de la déclaration que nous avons remise à M. le prOcureur-syndic de la Commune, le 24 du courant. Noua vous prions instamment de hdter cette décitfon, et nous avons l'honneur de vous observer que les circonstances la rendent très importante.

Dans des temps tranquilles, la pureté de nos intentions et la publicité de nos moyens tuftiraiont pour nous rassurer contre les manœuvres et les calomnies de nos euuemis. Mais, dans ces moments d'effervescence préparée, il faut que tous les bons citoyens soient rassurés par nous, sur nous et pour nous.

Si les commissaires de la Soci<Hé distribuent chez eux les cartes pour des livraisons gratuites de pain, ou ne manquera pas de dire qu'ils provoquent des attroupements, qu'ils vont ckacun chercher l'indigence daus les greniers qui la recèlent; on les accusera de faire des enrôlements. Lorsque le produit des contributions volontaires qu'ils ont recueillies pour secourir la misère sera réparti par la Municipalité entre les sections et distribué par elles aux malheureux, la méchanceté sera réduite à se taire ou à inventer des calomnies si absurdes qu'elles se détruiront d'elles-mêmes.

Notre demande est un nouvel hommage du respect de la Société pour les lois, de son amour pour Tordre/ de sa confiance en ceux qui sont chargés de le maintenir, et personne n'est plus fait que vous pour Taccueillir et la faire valoir.

Nous avoos l'honneur d'être, avec autant d'attachement que de considération, Monsieur, etc.

D'autre part, te Directoire delà Société avait préparé, avant le 27 janvier, probablement dès le 2o, une circulaire aux présidents de sections, dont îeuvoi fut'cependant différé jusqu'après la communication de l'arrêté municipal. Voici le texte de cette circulaire :

Nous avons l'honneur de vous prévenir, Monsieur, en vous priant d'en rendre compte à la section que vous présidez, que la Snciélé den Amis de la conalilulion monarchique vient de déposer, chez M. le procureur-syndic de la Commune, la somme de il, 549 livres.

Celte somme, à laquelle se monte le total des co\j tribu tiens volontaires recueil lies jusqu'à ce jour dans ladite Société, était destinée k être employée en distributions de pain, totalement gratuites, aux indigents déjà inscrits par les commissaires de la Société. Mais, d'après des réflexions ultérieures et surtout d'après les calomnies atroces qui ne cessent de reprèseuter ces distributions comme un moyeu de préparer des attroupements dangereux, la Société a pris le parti cidessus, et itt somme qu'elle a déposée sera répartie entre les sections, pour, par elles, être distribuée aux pauvres inscrits, dont la liste a été remise, en même temps que l'argent, à M. le procureur-syndic.

Nous sommes, Monsieur, etc.,

La Société était donc la première à admettre la distribution par les sections; seulement, elle aurait voulu que la Municipalité se cbargeâ.t de transmettre l'envoi des fonds aux comités de sections, et c'est à quoi juste-

(1) Publiée dans le Journal de la Société des Amis de la constitutiori monarchique (no du 29 janvier).

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ment se refusa le Corps municipal lorsqu'il invita la Société à s'adresser aux sections directement.

Le Journal de la Société de$ Amis de la constitution monarchique (n** du 29 janvier), en publiant la circulaire ci-dessus, l'accompagnait des commentaires suivants :

€ La Société, par ce moyen, se trouve forcée de renoncer, du moins pour le moment, à la faculté de combiner elle-même le mode de bienfaisance qu'elle avait adopté; elle n'aura pas la satisfaction douce de communiquer sans intermédiaire avec les objets de sa sollicitude. Cependant, elle doit être contente : les pauvres seront soulagés ; des fonctionnaires publics estimés veilleront à une répartition exacte du faible tribut que de bons citoyens offrent k leurs frères.

« La Société doit cependant déclarer ici que les perfides insinuations, les calomnies colportées n'ont pas égaré, n'ont pas animé contre elle ce bon peuple de Paris, auquel les factieux qui la craignent prétendent faire croire qu'elle a déplu. Tous les indigents que les commissaires ont reçus se sont conduits avec modération et décence : ils paraissaient tous disposés à recevoir, sans bassesse et sans insolence, ce qu^on leur offrait sans faiblesse et sans orgueil." Chaque jour a prononcé et prononce que le vœu de Paris, que Pesprit de Paris est bien distinct de ce prétendu vœu, de ce prétendu esprit public que les mêmes hommes vont le matin puiser dans une seule maison et reporter le soir dans tous les cafés de la capitale ou dans les groupes de carrefours. »

En dépit des manifestations hostiles de quelques sections qui devaient être connues déjà (0, la Société se faisait encore illusion sur les dispositions du u bon peuple de Paris ». Après une lutte vaillante, qui ne dura pas moins de deux mois, elle dut céder, submergée par un courant d'impopularité contre lequel elle fit vainement appel à la loi, aux tribunaux, à la Municipalité, à TAssemblée nationale elle-même.

(III, p. 272.) Il est indispensable de reproduire ici, non seulement le texte de la /Mire de la Société des Amis de la constitution , du 24 janvier, dont le Corps municipal s'occupa dans sa séance du 27, et qui fut comme une déclaration de guerre officielle du Club des Jacobins au Club monarchique (2), mais encore une série d'autres documents faisant suite à celui-là.

De cette guerre, qui fut acharnée, qui se poursuivit à l'Assemblée nationale, dans les sections, dans les journaux, les procès-verbaux des Assemblées municipales n'ont recueilli que les échos. Encore, pour comprendre les brèves mentions qui en sont faites, faut-il d'abord connaître les faits auxquels elles se rapportent. Pour cela, certains développements sont nécessaires.

J'aurais voulu pouvoir renvoyer le lecteur au chapitre que Challamkl a consacré à la Société des Amis de la constitution monarchique dans son livre sur Les Clubs contre-révolutionnaires^ où sont déjà publiés ou cités

(1) I.es premières délibérations des sections dénonçant le Club monarchique sont du 22 et du 24 janvier (Voir ci-dessous, Éviaircissemenl I du 31 janvier.)

(2) Quelques membres du Club des Jacobins avaient commencé la lutte dès le 2o décembre 1190. (Voir Tome I, p. 643-643.)

[27 Janv. 1791] DE LA COMMUNE DE PARIS 297

un grand nombre des documents que je me propose d'utiliser. Mais l'honorable auteur a manifesté dans cet ouvrage un tel dédain de toute méthode, une telle horreur de Tordre chronologique, qu'il a réussi à rendre confus ce qui était simple et obscur ce qui était clair. Force m'est donc de recommencer, en partie, son travail.

A la suite de Pévénement qui s*élait passé à La Chapelle le matin, la réunion de la Société des Amis de la constitution, séante aux Jacobins, qui se tint le soir, fut particulièrement nombreuse et échauffée.

La Chronique de Paru (no. du 26 janvier) en donne un compte rendu où on lit ceci :

<c La Société des Amis dn la constitution n'avait jamais été si brillante et si nombreuse qu'hier. Elle est restée assemblée fort tard. Quelle noble ardeur enflammait tous les dignes patriotes qui la composent! Tous les membres se sont liés par un serment et ont promis de dénoncer sans ménagement tout ce qui leur paraîtrait contraire au bien public; et on y a arrêté d'écrire sur-le-champ aux Sociétés affiliées pour les rassurer sur le sort de la capitale, que ces nouvelles vont inquiéter... La Société a arrêté de tenir ses séances tous les jours, jusqu'à ce que cet orage soit passé. »

LOrateur du peuple (t. IV, n» 38, non daté) dit, de son côté ;

c< La crise où nous sommes est tellement effrayante que le Club des Jacobins, convaincu enfin de la réalité du danger, tient séance tous les jours jusqu'à ce que les symptômes de la guerre civile qui nous menace se soient évanouis. Tous les membres, sur la proposition de M. Malherbe, député de la Société des Amis de la constitution de Marseille, se sont levés par un saint enthousiasme et ont juré de prendre sous leur sauvegarde spéciale les citoyens qui dénonceront à la tribune tous les complots dont ils auront connaissance, ainsi que les noms des conspirateurs, complices, fauteurs et adhérents.

« Cet exemple devrait être imité par toutes les sections de Paris. »

Voici maintenant la lettre aux Sociétés affiliées :

Lettre de la Société des Ainis de la constitution (1),

Paris, le 24 janvier 1791.

Frères et amis,

On pourrait peut-être égarer les citoyens de vos contrées parle récit d'un très petit événement qui s'est passé à La Chapelle, banlieue de Paris, aujourd'hui lundi, 24 de ce mois. On pourrait vous dire que la chose publique est en danger. Ne le croyez pas. Cependant, notre sollicitude pour tout ce qui intéresse la patrie nous engage à vouj» écrire, afin de vous rassurer sur les alarmes qu'on cherche à répandre dans Pâme de tous les cîtoycus.

Quelques chasseurs préposés à la garde des barrières ont, dans une dispute assez vive, tué' ou blessé dix ou douze personnes, sous le prétexte d'empêcher la contrebande. On en a arrêté plusieurs, et, déjà, ils ont déclaré qu'on les avait payés pour commettre le crime dont ils se sont rendus coupables.

Mais nous ne devons pas vous dissimuler que nous sommes aussi menacés des troubles que cherche à exciter une Société connue sous le nom des Atnis de la constitution monarchique. Nous ne les redoutons pas, sans doute. Mais,

(1) Imp. 3 p. in-4o (Bib. nat.. Lb 40/574), reproduit par Challamel, dans Les Clubs contre-révolutionnaires (p. 200-202), et par M. Aulard, dans La Société des Jacobins (L II, p. 28-29).

298 CORPS MUNICIPAL 27 Janv. I791J

comme il est bon de siirvoillor les ennemie (ïc la R('*vo!utinn, noue aToriR (i^»lïbéré que iioi» séances po tieiidrout tous les jours, jusqu'à nouvel ordre; et tou? nos braves collègues, dans un mouvemeut de patriotisme aussi prompt que celui d'une insurrection inopinée, ont fait le sermeut solennel de surveiller les ennemis de la chose publique, de les dénoncer à tous les bons patriotes et de se rallier tous, dans un moment de calamité, au drapeau de la liberté, pour la défendre et pour la maintenir.

Nous sommes, etc..

Sig7ié : Victor Broqlib, président ;

ViLLARS, G. BONNBCARRÈRB, AlCXaudrC

Bbauharnais, Voidkl, secrétaires.

A la^uite de la lettre, figure la foraiule du serment imaginé par le délégué marseillais :

Extrait du procès-vérùal de la séance du 1 4 janvier 1791,

Après des débats également utiles et précieux pour la tranquillité publique: Sur la motion d'un honorable membre que tous les Amis de la constilution fissent le serment de défendre, de leur fortune et de leur sang, tout citoyen qui aurait le courage de se dévouer à la dénonciation des traîtres à la patrie et des (conspirateurs contre la liberté;

A l'iustant, la Société tnliére-a prêté ce nouveau serment et a arrêté unanimement qu'il en fût fait mention dans son prorés-verbal.

Signé : Victor Brogmb, président;

ViLLARs. Alexandre Beauharnais, Voidel, G. Bonnecarrèrk, secrétaires.

Le môme Jour, ou peut-ôtro le lendemain, une autre Société, d'allure également démocratique, la Confédération universelle des Amis de la rérite (1), crut devoir condamner à son tour les agissements du Club monarchique, contre lequel elle avait reçu, disait-elle, « mille et mille dénonciations sinistres », et prit, dans une séance de son Directoire et de son Comité de surveillance réunis, un arrêté ainsi conçu (2) :

Le Directoire du Cercle social des Amis de la vérité réuni à la Société fraternelle des anciens Représentants de la Commune ont volé à l'unanimité qu'une députaliou serait nommée pour se présenter, à Tinstaut, chez M. le procureur de la Commune, à l'elTet de lui rapporter toutes les justes alarmes des vrais patriotes sur la crise où les mouvements du Club monarchique et les diverses manœuvres antirévoluliounaires mettent la chose publique.

L'Assemblée a nommé pour députés MM- Maubach, Luciot, Mourlbns, Plaisant, Taurin, Beauvallbt et Poui.LKNor.

Signé : Mailt-y, pré-'^ident, membre de l'Assemblée nationale; C. Fauchbt, firocureur-général du Cercle social et dernier président de la Commune ; Michkl, secrétaire, ancien pré.sident de la Commune et Électeur de 1790.

N.-B. — Arrêté que cette délibération fraternelle serait adressée à toutes les sections de la capitale, pour les engager à surveiller.

On a vu que la Lettre de la Société des Amis de la constitution incriminait simultanément : 1*» les chasseurs des barrières, accusés d'avoir reçu de

(i) Dont l'origine remonte à novembre 1789. (Voir 1" série, tome VU, p. 565.) (2) Publié par La Bouche de fer (u* du 27 janvier).

[27Janv,1791] DE LA COMMUNE DE PARIS 809

l'argent pour commelfre le crime de La Chapelle; 2* \a,Sodêfé des Amhde la couëtUution monarchique^ accusée de chercher à exciter des troubles. Du rapprochement de ces deux af/iimations, ressortait aussi Tinsinuation très nette que c*était la Société des Amis de la constitution, monarchique qui avait soudoyé les chasseurs.

Laissant de côté pour un moment ce qui concerne les chasseurs des barrières, nous allons examiner d'abord les suites de la dénonciation concernant le Club monarchique.

A l'insinuation dont elle était l'objet, la Société des Amis de ta eonatituiion monarchique répondit aussitôt par une protestation publiée sous forme de lettre adressée à ses adhérents, dont voici la teneur :

Lettre aux correspondants de la Société des Amis de la constiluiion

monarchique (i),

€'est avec l'indignation la plus vive que nous avon^ lu la lettre ci-jointe (2), rendue publique par une Société qui se dit amie de la coDstitutiou, et signée par plusieurs de ses membres.

Nous déplorons révénemeut malheureux arrivé à La Chapelle et nous ne l'appelons pas un très petit événement^ parce que la mort et les blessures de plusieurs citoyens et soldats et l'infraction faite à la loi ne sont pas un très petit événement aux yeux des Amis de la constitution monarchique.

Nous déclarons, à ceux qui disent que la Société des Amis delà constitution monarchique cherche à exciter des troubles, qu'elle ne s'est réunie que pour s'opposer de tout son pouvoir à ce que les troubles existassent. Nous donnons aux auteurs de cette calomnie le démenti le plus formel; nous le* défions d'en fournir une preuve, ni mi^me un indice, et nous les attendons aux tribunaux.

Puisse bientôt quelque délateur, encouragé par le serment qu'ont fait tous les Jacobins de le défendre de leur fortune et de leur sang, nous attaquer ouvertement devant la loi! Nous lui devrons le triomphe de la vérité.

Nous déclarons que, amis de la constitution monarchique décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée pan le roi, notre seul crime, celui que nous avons commis et que nous commettrons constamment, est de ne pas ployer la tt'^tesous le joug des Jacobins. Nous annonçons à tous ceux qui ne veulent obéir qu'à la loi que les Amis de la constitution monarchique périront tous avant de reconnaHre une puissance qui n'est pas celle de la loi.

Français, demeurez paisibles spectateurs de cette lutte entre deux clubs, dont l'un veut régner et l'autre n'être pas esclave. Nous vous jurons que les Jacobins nous laisseront enfia tranquilles, ou qu'il sera démontré à toute l'Europe que les Jacobins régnent sur la France et que nous étions les derniers hommes dignes d'une véritable liberté.

Signé: Dubbroikr, président;

Hamelin, vice-préjident ;

CORMIBR, HaUTEPOKT, DB RoSSY,

d'Agiru, Stanislas Clbrmont- ToNNBRRE, membres du Directoire,

(1) Imp, 4 p. in-8» (Bib. nat., Lb 40/807), reproduit par ChallamsTi, dans les Clubs contre-révolutionnaires (p. 200-202). ho. Lettre aux correspondants n'est pas datée : on peut hardiment la placer au 25 janvier.

(2) La lettre de la Société des Jacobins^ du 24 janvier, était imprimée sur la même feuille, en regard de la réponse.

300 CORPS MUNICIPAL [27 Janv. 1791]

Cette réponse ne tarda pas à être complétée par une autre, anonyme celle-là et par conséquent non officielle, mais émanée certainement d'un ou de plusieurs des directeurs du Club monarchique, parue sous ce titre : Sommation faite devant le tribunal de i opinion publique à MM. Victor Broglie, Bonnecarrère y Alexandre Beau/iartiais, Villars^ Voidelj président et secrétaires du Club des Jacobins et signataires d*une lettre erivoyée à leurs f'ères et amis le 24 janvier 1791 (1), • Quelques passages de cet écrit sont utiles à connaître :

Bien pénétrée des généreux sentiments qui accompagnent toujours une conduite irréprochable, la Société des Amis de la constitution monarchique, après avoir jeté sur elle-mfme 1p regard le plus sévère, est obligée d'en lancer un terrible sur SCS indignes calomniateurs.

Qu'ils ne soient donc point étonnés de la suite qu'elle veut mettre et qu'elfe mettra à cette odieuse affaire. Sa fermeté sera inébranlable, et elle réunira tous ses efforts pour parvenir à la justification qu'elle exige et à la réparation qu'on lui doit.

Nous avons d'abord commencé par donner aux signataires de cet affreux écrit le démenti le plus foruiel; nous les avons déliés ensuite d'en fournir une seule preuve, ni même un seul indice (2).

Maintenant, nous les sommons, nous leur faisons signifier la sommation la plus expresse de s'expliquer littéralement et sans ambiguïté sur l'étrange rapprochement de ces deux phrases: « Plusieurs chasseurs ont déclaré qu'on les avait payés pour commettre le crime dont ils se sont rendus coupables. Nous sommes menacés des troubles que cherche à exciter une Société connue sous le nom des Amis de la constilulion monarchique. »

Le rapprochement que vous avez fait nous désigne expressément. Vous n'avez point indiqué d'autres coupables que nous: c'est nous que la loi doit punir de ces crimes ou venger de ces outrages.

Nous vous faisons donc la sommation la plus formelle de vous expliquer sans délai et sans détour. Sinon, votre silence impliquera l'aveu positif de vous reconnaître pour inventeurs, délateurs et fauteurs de plusieurs exécrables impostures, lesquelles impostures avaient pour but très réel de votre part d'exciter des troubles sanglants et funestes, dont apparemment vous avez besoin, et d'exercer des vengeances odieuses contre ceux qui commettent le crime, impardonnable à vos yeux, de s'opposer à vos complots, au lieu de les partager.

De plus encore: tant que vous n'aurez pas désabusé, par un désaveu formel et par une réparation authentique, cette multitude d'hommes trompés que, jusqu'à ce jour, vous avez été en possession de diriger et d'endoctriner à votre gré, vous demeurerez seuls responsables de tous les maux qui pourraient arriver par l'effet naturel des insidieuses et criminelles impressions que vous leur avez données.

Si le débat avait pu être porté sur le terrain judiciaire, si le Club des Jacobins avait été astreint à faire la preuve juridique rigoureuse de ses allégations, le Club Jacobin eût sans doute éprouvé quelque embarras. Aussi s'empressa-t-il de prendre l'offensive sur le terrain politique, où il se sentait plus à Taise.

(i) Imp. 8 p. in-8', sans date, publié, sans indication de source, par M. Aularo, da.ïis la. Société des Jacobins (t. Il, p. 31-35). La Sommation est nécessairement antérieure au 27 janvier 1791 ; si elle avait été écrite plus tard, l'auteur n'aurait pas manqué d'invoquer l'arrêté du Corps municipal de ce jour.

(2) Démenti et défi formulés dans la Lettre aux correspotidants de la Société des Amis de la constitution monarc/iique» (Voir ci-dessus, p. 299.)

x'^TTi^-^-^^r:

[27 Janv. 17911 DE LA COMMUNE DE PARIS 301

A peine la Lettre de la Société des Amù de la constitution était-elle publiée que, sans aucun prétexte, la Société des Amis de la constitution monarchique se voyait Tobjet d'une nouvelle dénonciation, plus vague encore que la première, mais plus retentissante.

L'Assemblée nationale discutait, le 25 janvier, à la séance du soir, un rapport des Comités ecclésiastique et de constitution, relatif aux difficultés survenues dans la ville d'Amiens au sujet des fonctionnaires ecclésiastiques qui avaient refusé de prêter le serment constitutionnel. Barnave prend la parole pour répondre à Tabbé Maury ; mais, dès le début, sortant audacieusemenl de la question, le voilà qui se met à rechercher « le véritable but de ceux qui s'opposent à la marche de la loi » et signale « un petit nombre de factieux, regrettant leurs privilèges, leurs droits oppresseurs ». Puis, tout à coup :

Il est temps de faire cesser ces dissensions et de sauver TÈtat des malheurs auxquels CD voudrait le livrer, et de la guerre civile à laquelle ou ne le conduira pas, mais à laquelle certainement on voudrait le conduire. Tandis que les uns regrettent des abus irréligieux, s'appuient du nom sacré de la religion, une autre secte s'élève; elle invoque la constitution monarchique, et, sous cette astucieuse égide, quelques factieux cherchent à nous entourer de divisions, à attirer les citoyens dans des pièges, en donnant au peuple un pain empoisonné.

Ce n'est pas ici le moment de traiter ce qui concerne cette insidieuse, perûdc et factieuse association. Sans doute, les magistrats chargés de veiller à la tranquillité publique auront pris les précautions qu'exige cette tranquillité. Sans doute, le Comité des recherches instruira bientôt l'Assemblée de ces manœuvres factieuses, de ces distributions de pain à moitié prix, destinées à porter le trouble dans le peuple, et vous dénoncera dénomiuativcment ceux qui ne craignent pas de se montrer et de paraître les auteurs de ces manœuvres et les chefs de cette faction. Mais j'ai cru devoir parler de ces faits, parce qu'il est évident que tant d'audace, que des manœuvres aussi hardies au milieu de la Révolution, dans une ville qui l'a toujours défendue et ({ui la défendra toujours, avaieut un appui et ne pouvaient avoir d'espérance que dans les mouvements, les résistances qu'on se propose d'effectuer par le moyen du refus de serment des ecclésiastiques fonctionnaires publics.

Bien entendu, les interruptions violentes, les cris d'indignation du côté droit avaient coupé, à chaque phrase, cette diatribe enflammée» accueillie au contraire par les applaudissements redoublés du côté gauche. Maloliet, d'Aubef^gkon DK'MuniNAis, tous' deux membres de la Socié'c dts Amis de la constitution monarcfiique , avaient voulu intervenir : leur voix avait élô couverte parles acclamations des amis de Barnave. A peine leur permit-on, quand celui-ci eut terminé, de piotester en quelques mois contre de pareils procédés de discussion : au milieu des murmures de la gauche, Maloukt parvint à demander que la dénonciation fût consignée au procès-verbal, déposée sur le bureau, et que l'Assemblée indiquât un tribunal devant lequel les honnêtes gens accusés pussent se disculper. Sous prétexte qu'il n'avait pas été accusé personnellement, on ne le laissa pas continuer; dans un dei-nier cri, d'Aubkrgeun dk Mlrinais et Maloi'et trouvèrent la force de dénoncer le Club des Jacobins comme le club dominateur qui régnait sur la France. On s'empressa d'étoufl'er leur voix (l).

(1) Séance du 23 janvier ITUl, soir. (Voir Archioes parlementuiresy t. XXII, p. 491-4U2.;

302 CORPS MUNICIPAL \21 Janv. m«]

Ce que rintolérance de la majorité avait empêché Malouet de dire à la tribune, il l'écrivit dans une brochure intitulée : Réponse de M. Malouet à la dénonciation du Club de la constitution monarchique^ par M, Barnave (1), dont voici les principaux passages :

J'avais vu des crioies impunis, des hommes avides de pouvoir s'élever par toutes sortes d'intrigues. J'ai connu des princes despotes, des ministres absolus. Mais, la tyrannie dans toute sou audace, je ne la connaissait^ pas, et je ne conçois pas qu'il y ait des hommes assez vils pour fléchir devant la tyrannie qui se masque du nom de patriotisme. Ah! si c'est un droit sacré que celui de résister 4 l'oppression, que tous les hommes généreux brisent comme moi le joug qu*on leur impose : car ce n'est pas le joug des lois, c'est celui des tyrans, des factieux que je ne subirai jamais.

Je ue sais si le tumulte des camps et le bruit des armes présentèrent jamais plus d'aliments à la discorde que ces scènes affreuses, où les représentants du peuple, unissant leurs cris et leurs applaudissements à ceux des spectateurs, accueillent avec des transports de joie, quoi? un acte d'humanité, de justice et de bienfaisance? non : des paroles de sang, des calomnies et des outrages à ceux qu'on opprime.

Vous voilà donc. Français, obligés de vous affilier tous au Club des Jacobins^ sous peine d't^tre traités eu cnuemis de la constitution. Et vous, membres de la Société monarchique, qui avez osé rivaliser avec le club dominateur, et qui, déjà chassés d'un quartier dans un autre (2), interdits par la Municipalité (3), n'avez obtenu votre réhabilitation qu'en vous soumettant humblement ku plus rigoureux examen (4), vous voilà dénoncés par M. Barnave comme des u hommes perfides, insidieux, distribuant aux pauvres un pain empoisonné».

Si huit ou neuf cents citoyens, du nombre desquels j'ai l'honneur d'être, ainsi traités à la grande satisfaction des tribunes et de la majorité de l'Assemblée nationale, n'obtiennent pas la réparation de cette injure, M. Barnave me permettra de lui demander ce qu'il appelle la constitution, l'heureuse Révolution et surtout la liberté.

Je ne sais ce que signifie cette histoire de pain distribué aux pauvres, dont ou a fait tant de bruit (5) : s'il en a été question dans une séance publique, je n'y étais point; si ce sont les commissaires de la Société qui ont fait 1 aumône en son nom, je ne suis pas du nombre des commissaires. Mais, comme je connais parfaitement leur honnêteté et l'esprit de la Société, et sa très modique recette, je déclare que c'est une horrible imi»osture que de soutenir que la Société ait fait

(1) Imp. sans date, suivi de la Lettre de ta Société des Amis de la constitution, du 24 janvier 1791, et de la Lettre aux correspondants de la Société des Amis de la constitution monarchique^ sans date, ensemble 15 p. in S», dont 42 p. pour la Réponse de Malouet (Hib. Ville de Paris, recueil n* 676, dossier n« i).L& Réponse n'est pas datée ; mais elle est nécessairement <lu 26 janvier : postérieure à la séance du 25 janvier, soir, puisqu'elle répond au discours de Uarnavs, elle est aussi antérieure au 27 janvier, matin, puisqu'elle conseille à la Société des Amis de ta constitution monarchique^ comme première démarche, de paraître à la barre de l'Assemblée nationale pour y demander la permission d'y exposer ses principes et que la lettre des commissaires de la Société demandant à être entendus par l'Assemblée nationale fut lue le 27 janvier, matin. (Voir ci-dessous, p. 30S.)

(2) Voir ci-dessus, p. 3-^J-247.

(3) Arrêté du 28 décembre. (Voir Tome I, p. 620.)

(i) Arrêté du 8 janvier, après enquête. (Voir ci-de*suF, p. 68 et 69-70.) (.*>) Maloukt ne lisait pas, parait-il, le journal même de sa Société. (Voir Tome 1, p. (i40-ti4i.)

distribuer du pain à des milliers d'ouvriers: on en porte le nombre à trente mille!

Vous dites que les Frauçais sont attachés à la monarchie: je le crois comme vous; mais c'est par cette raison qu'il est temps d'en sauver les débriff. Et, lor«que vous appelez ceux qui se disent Amis de la constitulion monarchique des hommes perfides, insidieux, qui empoisonnent le peuple, il faut que vous prouviez cette assertion, ou bien il nous sera facile d'en prouver l'intention.

Le Club des Jacobins pr<^pare tous les décrets et gouverne toute la France par ses correspondants. Il n'est pas de grande et de petite ville où cette société n'exerce la plus odieuse aristocratie, car sont aristocrates ceux qui se réunissent et se coalisent pour disposer de toute l'autorité, de toutes les élections, de toutes les places et fonctious publiques. Indépendamment de cette influence fédérative, colle sur l'opinion publique s'exerce par les écrivains, les pamphlets, les jouruaux affiliés, les dénonciations. Cepeudant, vous savez qu'une très grande partie de la nation se lasse de votre joug et que vous ne pouvez le perpétuer qu'en lui montrant toujours l'épouvautail d'une contre-révolution et on vous présentant toujours comme des sentinelles vigilantes qui avertissent des approches de l'ennemi..

Mais votre dénonciation et le triomphe momentané qu'elle ^ oblenu ne vous en préserveront pas, car vous voil/i forcés ou de prouver légalement votre accusation, ou de nous détruire par la force, si nous avons la faiblesse de nous laisser attaquer sans nous défendre. Si vous ne voulez pas prouver, nous prouverons; si l'on nous attaque, j'oi?pére que nous userons des droits de l'homme. Dans les deux cas, la France entière sera bien avertie des vues pacifiques, patriotiques et monarchiques de votre dénonciation.

Mon avis est que la première démarche de notre Société soit (]e paraître à la barre de l'Assemblée nationale et de demander la permission d'y exposer ses principes et de les faire juger, sauf à poursuivre ensuite M. Barnave pour réparation de l'injure qu'il lui a faite.

Mon avis est que la Société continue à s'asseujbler, môme sans l'agrément de M. Barnave, et que Ton publie dans tout le royaume la tyrannie que l'on exerce dans la capitale contre des citoyens paisibles qui professent leur attachement à la constitution monarchique décrétée par l'Assemblée nationale et jouruelleinout attaquée par des factieux.

Conformément au Conseil contenu dans la Réponse de M. Maloukt, les délégués de \a Société des j4nns de la constitution monarchique demandèrent à être reçus i>ai' l'Assemblée nationale. A la séance du 27 janvier matin, un secrétaire donna lecture d'une lettre ainsi conçue ;

Monsieur le président.

Nous avons été outragés hier dans le sein de l'Assemblée nationale; nous demandons aujourd'hui d'y être entendus.

Nous sommes, avec respect, Monsieur le président, etc.

Sif/Jié : DubKRGiKR, président;

IIamklin, vice-président;

C.)KMiKK, Hautekort, DE Poî>sv, Dagibu, Stauislas Clkkmont-ïonnkrre, membres du Directoire.

Mais la gauche réclame énergiqueme'nt l'ordre du jour : elle ne veut pas discuter, elle ne veut même pas que les inculpés puissent s'expliquer. En vain, Maloukt réclame, crie qu'il est abominable d'allumer la fureur du peuple contre dhoiinètes citoyens (i); on ne lui répond pas et l'on vole : l'ordre du jour est prononcé (2).

(1) A la même heure, <'e mémo jour, la foule s'attroupait autour de l'hùtel de

CLKRMONT-ToNNtRRK, foudatour du Club monarchi(|uc.(\ oir ci-dessus, p. i8ii8i.\

{!) Séauce du 27 janvier, matin. (Voir Archives purlumenluires, t. XXll,

304 CORPS MUNICIPAL [27 Janv. 47911

Aussitôt, le Directoire de la Société publia, sous ce titre : Lettre du Comité des membres de la Société des Amis de la constitution monarchique à m, le président de V Assemblée nationale (1), le discours qu*il avait Tintention de pronoocer.

Si rAssemblée eût admis le Directoire à la barre, il aurait dit :

Messieurs,

Des citoyens paisibles se sout réunis aux termes de la loi; les calomnies les plus atroces les ont poursuivis. Hier, M. Barnavb nous a dénoncés comme une collection d'ennemis de la constitution, et le Comité des recherches a été cité dans la tribune comme devant vous faire incessamment une dénonciation nominative de ceux qu'il appelle les chefs et les principaux membres de cette Société.

Tant que les persécutions dirigées contre les Amis de ta constitution monarchique se sont manifestées hors de TAssemblée nationale, nous n'avons pas cru devoir nous présenter devant le Corps législatif, ni solliciter une protection que la constitution que nous avons juré de défendre doit à tous les citoyens. Nous avons paru devant les magistrats ; nous leur avons rendu compte de notre conduite, de nos principes, et de ces aumônes tant exagérées par la perversité qui leur impute son caractère. Nous avons obtenu des magistrats la justice qu'ils nous devaient, et, quoiqu'elle ne nous ait pas préservés d'une nouvelle attaque, nous n'accusons pas son impuissance.

Mais un membre de l'Assemblée nationale se fait notre accusateur; le Comité des recherches est aonoucé comme devant appuyer cette accusation. Et nou?. Messieurs, nous venons vous dénoncer la dénonciation calomnieuse de M. Barnavb et demander, pour lui et pour nous, un tribunal qui nous juge, et nous Invoquons tout le zèle de votre Comité des recherches pour éclairer la procédure.

Signé : DuBSRaifcK.

En même temps, le même Directoire adressait directement à BaBRave la sommation suivante (2) :

Vous uous avez dénoncés à rAssemblée nationale. Un membre a demandé que votre dénonciation fût déposée sur le bureau : et vous ne l'y avez pas déposée.

Nous avons demandé à répondre à vos assertions calomnieuses: et l'Assemblée nationale n'a point admis notre demande, elle a passé à l'ordre du jour.

Votre qualité de représentant du peuple français nous défend de vous poursuivre devaut les tribunaux ordinaires, pour des discours prononcés dans la tribune.

Placés entre des tribunaux, qui ne peuvent pas atteindre notre calomniateur, et le Corps législatif, qui refuse de délibérer sur la calomnie, uous vous citons au tribunal de l'opinion publique. Si vous croyez pouvoir justifier votre dénonciation, prouvez-en la vérité dans tous ses détails. Si, au contraire, oubliant votre caractère et votre dignité de représentant du peuple, vous n'avez été, dans cette occasion, qu'un jeune homme imprudent, dévoué à une secte fanatique et

p. S06.) On ne sait pourquoi Challa^iel (I^es Clubs notitre-révoluliotinaires, p. 203) place l'incident au 29 janvier.

(1) Irap. 3 p. in-8% sans date (Bib nat-, Lb 40/808),' publié dans le Journal de la Société (no du 29 janvier).

(2) Lettre des commissaires de la Société des Amis de la constitution monarchique à M. Baniave, irap. 2 p. in-8% sans date (Bib nat, Lb 40/809), publiée dans le Journal de la Société (n«> du 12 février). Une deuxième édition, également sans date (Bib. nat. Lb 40/2338), porte la note suivante: u La première édition a paru le 12 février. M. Barnave n'a pas répondu. S'il no répond pas, il en paraîtra une troisième dans huit jours, ot ainsi de huitaine en huitaine, jusqu'à ce qu'il prouve. » D'après cotte indication, la deuxième édition serait du 19 février.

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