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SLH LES NOMS ANCIENS DU CYPRÈS

Par M. Eog. FOUR.lilEB,

Doctenr es tciencos.

La botanique, qui touche à tant de sciences, touche encore par un côté peu exploré de son domaine à l'archéologie et à la philologie historiques, qui peuvent souvent lui venir en aide. On sait le bel usage que notre illustre président a fait des ressources combinées de ces diverses branches de nos connaissances pour étudier l'origine de certains types végétaux. Elles sont appelées à faire justice de beaucoup de légendes erronées qu'on trouve dans Fhistoire des

plantes le plus anciennement connues de rbomme, comme au début de toutes les manifestations de T esprit humain : légendes dues à l'altération inconsciente du langage. On me permettra d'en soumettre ici quelques exemples à l'appréciation du Congrès, qui ne doit rester étranger à aucun des sujets où peuvent s'exercer les botanistes. Ces exemples sont empruntés à l'histoire d'un des arbres le plus anciennement connus du monde païen et surtout des races de l'Asie, le Cyprès pyramidal; cette histoire a été longuement développée par M. Lajard dans les Recherches sur le culte du Cyprès pyramidal chez les peuples civilisés de l*antiquité (1). M. Lajard n'a pas approfondi les questions étymologiques; mais nous renvoyons pour les détails archéologiques et historiques à son beau mémoire, qui nous a fourni des documents précieux.

Parmi les noms anciens du Cyprès, le plus connu, et par conséquent le premier qui se présente à notre esprit, est le grec xt/7rrfpiT7o?, d'où dérivent presque tous les noms du même arbre dans l'Europe moderne. Une étyraologie ridicule de xvndptrlos ou ximdpi(T<Tos a été donnée par les naturalistes de la Renaissance qui dérivent ce dernier terme de xvetv et de isdpicrofy dirb rov xieip tsapicrovs Tois dxpéfiovas. Mais la forme attique xvTtdpitlos éloigne le nom grec du Cyprès de tsdptcros et y fait au contraire ressortir le caractère d'un dérivé dont la forme première serait xvirapos. Or ce terme existe dans la langue grecque avec deux sens assez différents : celui de vase servant de mesure, et de fleur de Pin. Dans le premier sens, il se rattache évidemment à la racine kup, au sanscr. ^ {koupa)^ gr. xutd;, d'où dérivent un grand nombre de termes dans les langues indo-européennes (2). Dans le second sens, un botaniste serait tenté de rattacher encore Kvnapos à la même racine, à cause de la forme concave des écailles du cône des Pins. Mais cette étymologie perd toute valeur, puisque la même racine a servi à désigner le Cyprès, dont les cônes diffèrent beaucoup par leur forme de ceux des Pins , et qui ne pouvait guère, aux yeux des peuples anciens, ressembler au Pin que par son odeur et son imputrescibilité. Or ces caractères communs sont parfaitement exprimés par la racine hébraïque idd (kfr) ; et peu importe qu'un dérivé de cette racine ait désigné l'aibre lui-même ou sa fleur ; plusieurs exemples, piis

(i) Mémoires de VAcadémiô des Inscriptions et Belles-lettres y 1854, t. xx. (2) Voy. PIctêt, Orig. indo-'mropémnes^ ii, 26.

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chez les anciens comme chez les modernes, prouveraient au besoin que le végétal et sa fleur ont été dénommés d'une manière identique. On a conjecturé indifféremment» comme racine de ft^napos, Fbébreu nçD (kopher) ou np) igopher) . M. Renan, dans son Histoire comparée des langues sémitiques^ adopte cette dernière fîwme. La cQfférence, il est vrai, est faible, puisque cet adoucissement d'une gutturale se rencontre fréquemment dans différents dialectes sémitiques. Cependant je crois que nçi {gopher) doit être mis hors de cause. En effet, non-seulement la gutturale correspond moins exactement à celle du terme grec, mais encore nçi igopher) ne* parait qu'une fois dans la Bible, comme le nom de l'arbre dont Noé dut se servir pour construire l'arche, et n'est peut-être même pas un nom d'arbre, puisque les Septante l'ont traduit par §{Xa rerpctyonfa {ligna quadrangula) , et qu'un commentateur distingué , Hiller {Hierophi/ticon, p. 376) , fait remarquer qu'en intervertissant l'ordre des deux dernières lettres hébraïques du mot gopher on obtient goreph, participe passé qui a le sens de dedolatus. En outre, il est à remarquer que tous les dérivés de la racine iw (kfr) en hébreu comme dans les dialectes arabes, désignent des substances de nature bitumeuse ou résineuse, comme ^ i^iff^)^ bitume, yi^

{quouffre) , goudron avec lequel on calfate les navires, ^y là» {quafoHr)\ camphre, etc. De plus, le nom d'une autre plante, bien différente du Cyprès et en géi^éral des Conifères, mais balsamique et odoriférante comme eux, a été tiré de la même racine, celui du ")Ç^ {kopher) , xvTrpo* des Grecs, Cypros des latins, aujourd'hui nommé encore MjxA {kofreh) dans un dialecte de la Nubie, d'aprè?

Delile, le Henné (Us») des Arabes, Lawsonia alba Lam. des notanistes, arbuste connu dès la plus haute antiquité pour ses divers usages (1) , notamment dans la teinture et dans la pharmacie. Il en

(1) Se« fleurs étaient employée» contre la migraine : tô ùè Ikvdos èTrnrXaadèv tû3 yLSTùmo) }.elov \jl6t Ôlorjs, HsÇaXaXyias wvst (Dioscoride, i. c). C'eat probablement pour cette raison que Ton s*en couronnait la lète pendant les repas, bien que Plutarqne (Sympoi. lib. lU, 1) explique autrement cet usage : tô le Ttjç xifwpoy éwOof,,. eis ùvvov âXv%ov ititiyet tovs 'm&'Ktùxàtaç, — K^pov ivdoç est rendu, ^nt la traduction de Ricard, par la fleur du Souchet» comme s'il y avait xfJTreipoy dans le texte grec. Le Souchet de la Grèce {Cypet-us oUvaris Targ.-Tou.) est une plante dont la racine est en effet aromatique, mais dont la fleur est peu apparente, et dépourrue de parfum.

lâS CONGRÈS INTERMATIONAL DE BOTANIQUE.

est parlé au Cantique des cantiques^ I, v. 1i, et IV, v. 13; et comme la àéterminatîon botanique du Cypros que je regarde comme certaine a été contredite par quelques auteurs (1) , je suis heureux d'ajouter que mon opinion est partagée par H. l'abbé Barges. Cétait la même plante qui servait jadis d'aromate en Egypte pour embaumer les momies, et dont l'extrait est employé de nos jours dans l'Orient musulman pour teindre les ongles en rouge. En résumé, toutcon* court à démontrer que xwVapo^, comme xinpos, signifie végétal résineux.

Si je ne craignais d'allonger cette note, ce' serait ici le cas d'insister sur l'origine d'un des noms de Vénus, Gypris, qui était adorée sous la forme d'un Cyprès [voy. Lajard, /. c. (2)]. Il y aurait lieu aussi de rechercher si l'on ne doit pas rattacher à la même étymo-

(i) Je désigne ici MM. Unger et Kolschy, qui^ dans un ouvrage récent, intitulé : Die Insel Cypem^ ont attribué au Cistus ereticuM le nom de Cypro$, Tout est contre ce sentiment Le Cistus eretkus fournissait, il est vrai, un parfum, le ladanum ; mais la plante qui le donnait était appelée Xi^tt par les naturalistes grecs, ainsi que nous l'apprend Pline, Hitt. nat. lib. xii, c. 37. Le passage où Dioscoride décrit le Cypros (c. cxiiv) contient des détails qui s'opposent absolument à cette interprétation, qui ferait sourire un botaniste. Les détails pharmaceutiques qu'il donne s'appliquent parfaitement au Henné, et il a soin d'indiquer que la plante est tirée des odtes de Syrie : en effet, elle n'a jamais été que cultivée dans l'Ile de Chypre, où aujourd'hui on en trouve à peine quelques pieds dans les jardins. l\ est assex curieux d'ajouter ici que le Cypros a été rapproché par Pline du Troëne ou Ligustrum^ avec lequel le Henné a en effet asses d*analogie extérieure, pour que Prosper Alpin, qui avait le coup d'œil d'un naturaliste, l'ait nommé Ugustrum nigrum in HisL Mg, natur. lib. ii, cap. ▼, p. 125, et' De plant, eœot. cap. ii, p. 159. Pline, après avoir décrit \e Cypros^ ajoute {Bist. nat. lib. XII, cap. 51) : « Quidam hanc esse dicunt arborem quœ in Italia Ligusirum vocetur; • et plus loin (lib. xxiv, c. A5), insistant sur les ptopriétcs médicinales du Cypros^ il dit encore : « Ligustrum, si eadem est quœ in Oriente Cypros » (d'après les meilleures édi* tiens). Galien {De simpl. medic. lib. \n) s'exprime ainsi: «Cypri seu Ligustri folia. » Cette identification erronée explique divers passages jusqu'ici peu intelligibles des auteurs latins, où le mot Ligustrum désigne une plante balsamique et odoriférante qui n'est autre que le Henné, notamment le passage suivant de Golumelle (lib. x, v. 300 à 302) :

« Fer calathis Violam, et nigro permixta Ligustro a Balsama cum Casia nectens, croceosque cor}'mbos, » Sparge mero Bacchi ; nam Bacchus condit odores. »

Ces considérations expliquent surabondamment Terreur où sont tombés les lexicographes qui traduisent Cypros par Troène, et Cyprinum par huile de Troène^ erreur dont aurait dû préserver la lecture de Belon (obs. II, c. 54).

(2) L'hypothèse étymologique proposée par M. Lajard est assez probable pour que Ton sourie en lisant dans le Flora mythoîogica de Dierbaeh (p. 5) que si les flèches de l'Amour étaient en bois de Cyprès, c'est parce que peu de flèches ont causé plus de deuite et de regrets que celles du jeune dieu. Sur les faces d'un autel paimyrénien observé i Rome, où Bottari (Mus. capUol. t. iv, pp. 77-H6) conjecture qu'il avait été apporté par l'empereur Aurèlien, autel que M. Lajard a décrit avec le plus grand soin, on observe un grand Cyprès pyramidal, chargé de ses fruits globuleux, des flancs duquel naît l'Amour.

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