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EUG. POUANIER. — NOMS ANCIENS DU CYPRÈS

logie le nom de l'Ile de Chypre, où abondent et surtout abondaient les Cyprès dans l'antiquité (Virg. Géorg. II, 84), et où était particulièrement adorée la déesse Cypris. Cari Ritter [Die Erdkunde , XII, pp. 577, 578) a pensé que Chypre signifie Tîle des Cyprès. Il est certain que les Phéniciens, qui la peuplèrent de bonne lieure, durent en tirer des bois pour leurs constructions navales, et Ton sait d'autre part qu'avant leur établissement à Chypre cette île portait d'autres noms (Isocrate, Éloge cfÉvagoras^ et Pline, /. c, V, 55). D'ailleurs Hérodote (I, 105) et Pausanias (1, 14, 0) attestent que les Phéniciens ont importé à Chypre le culte de Vénus. Ce peu de mots suffit pour infirmer les conjectures, qui dérivent le nom du Cyprès de celui de l'Ile de Chypre (Ali Bei, Travels, etc. I, 265) .

Nous venons d'examiner la racine qui a fourni le nom du Cyprès dans les pays aujourd'hui chrétiens. Il est remarquable que ce ne soit pas la même racine qui ait servi à dénommer le môme arbre dans les langues sémitiques. D'après Ursinus [Arboretum biblicumy p. 128), ce terme est nsn^n [thirzah)^ arbre d'une longue durée, odorant, avec lequel on construisait les images des divinités (Ésaï,'cap. 44, v. 14). Si, comme on l'a soutenu, les thyrses des Bacchantes étaient en bois de Cyprès, on aurait dans le grec S-vpaos la transcription du terme hébraïque et la confirmation du sens qui lui est attribué ici.

Il existe dans Avîcenne un terme Scerbin, Serbinou Xerbin dont il dit (éd. lat. Venet. 1795, II, p. 400, cap. 675) : et h»c quidem arbor est de génère Pini, et habet fructum similem fructui cifpressiy sed est minor eo, ptc. Le sens de ce terme a été discuté par les commentateurs ; il me semble qu'il est indubitablement fixé par le terme arabe actuel : «^ {serou^ serv), qui a passé sous une

forme légèrement altérée en persan et en turc, et qui désigne le Cyprès (1) . En effet, d'après M. Kotschy {Der Libation und seine Alpenflora^ in Verhandhmgen der K. K. zool.-bot, Gesellschaft in Wien^ 1864, pp. 733-768), le (Jiipressm horizontalisse nomme en Syrie Scherebin^ et le Cupressits py^^amidalis, Scherebin nali.

Comme ^jjm signifie également prince, majesté et élévation de terrain, c'est évidemment à la racine hébraïque ^v (sr) qu'il faut rattacher ce terme.

Si ces interprétations sont exactes, elles font rejeter l'opinion de

(1) La station persane où sont plantés des Cyprès près de Schiraz, porte te nom de Serviitan^ le jardin des Cyprès.

M. Tabbé Lanci {Paraiipameni, p. 67)^ et celle de M. Lajard, qui rattachent serv (comme le gopher des Hébreux) à une racine signifiant engendrer. M. Lajard a été entraîné là par ses idées sur le culte de Cypris.

Dans le groupe de langues qui nous occupe, quelques termes ont été faussement attribués au Cyprès par différents auteurs. De ce

nombre est le persan ^U,^ {chemsad), qui se retrouve dans les

termes arabes ^^j^4.fc<^ [chemsyr)^j^mj;p; {tchemsyr), ^\m^ [chem-

sân) ; tous ces termes, d'après les meilleurs Dictionnaires, désignent le Buis, Buxus sem/jervirens. De ce nombre est encore le terme biblique isns {harhar)^ que M. Encontre [Additions à la Flore bibliqtie de Sprengely p. là, dans les Bulletins de la Société des sciences y lettres et arts de Montpellier) attribue également au Cyprès. Il n'est guère douteux qu'il n'appartienne à quelqu'une des grandes espèces de Juniperus qui croissent en Syrie, car les termes

arabes jx^ [aWa'r) , ^U^ [ara^ar) , désignent clairement le Genévrier ou le genièvre. Plaçons encore dans la même catégorie un terme de l'ancienne langue arménienne, sôs, qui se trouve dans Moïse de Khorène {Hist. armen. I, XV, xix, éd. Whitston), et qui a été traduit tantôt par Cyprès tantôt par Platane , ce qui prouve qu'on n'est pas bien certain du sens spécial de ce nom d'arbre. Or, c'est le terme de Sosna qui dans plusieurs langues slaves désigne le Pin (cocna en russe) ; le nom arménien actuel du Pin, uo2^ [sâdji)^ paraît dérivé du terme ancien. Toute cette classe de tenues, comme un grand nombre de ceux qui sont communs aux arbres résineux , se rattache à la racine sanscrite TJJL {^ouch) , brûler. J'aurai peut-être occasion de revenir sur ces termes dans un autre travail. Mais je dois fïdre remarquer dès à présent qu'en infirmant le sens attribué par certains traducteurs au terme arménien, je réprouve également l'hypothèse de M. de Saulcy, qui dans sa Chronologie biblique des empires de Ninive , de Babylone et d'Ecbatane, pense que le nom du roi assyrien Saos-dou- Khin signifie le gracieux Cyprès. Cette interprétation offre un sens bien étrange; mais ne l'est-il pas davantage de rassembler dans un seul nom des racines sémitiques et une racine sanscrite? Plusieurs étymologistes ont vu dans le nom de princes anciens de la Perse celui du Cyprès; il ne faut pas oublier ce que nous avons dit

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plus haut du terme arabe serv, qui signifie en même temps Cyprès et majesté.

Enfin l'hébreu D^nlnn {berôthîm) , qui désigne le Cyprès d'après certains traducteurs des Écritures, n'a probablement pas ce sens. C'est sans doute l'arbre nommé ^()dOv par les Grecs, et que Dioscoride (chap. civ) et Pline (lib. XXIV, c. 01) nous disent être Vherba sabina des Romains. Dioscoride en distingue deux espèces : l'une est assez caractérisée dans son texte, par son aspect et ses propriétés, pour être rapportée à la Sabine, Juniperus Sabina. L'autre, qui n'en diffère que par les feuilles, et qui est employée, selon l'auteur grec, aux mêmes usages, est peut-être une espèce du même genre. D'ailleurs le terme hébreu que nous étudions ne paraît qu'une fois dans la Bible (Cant. i, 17) , pour désigner le bois qui formait les lambris. Quand le psalmiste veut désigner les grands arbres du Liban (Ézéchiel, c. 31, v. 8; Ésaï, c. 87, V. 2â; c. lu, V. 8; Zach. c. 11, v. 2), il se sert de l'expression }D\^^ {berôsch). Les deux pourraient être assimilées, en rappelant combien est fréquente la conversion du c; en n dans certains dialectes sémitiques ; Aben-Esra n'y a pas manqué ; mais on ne peut admettre, vu le sens des passages cités, que c^na ait désigné un arbre tronqué et bas de formes comme le Juniperus Sabina. Sans doute ce n'est pas le Cèdre, comme l'a cru Olaus Celsius [Hierobotanicon^ p. 74), rectifié sur ce point par Trew {Apologia et mantissa observationis de Cedro Libani)^ et Loiseleur-Deslongchamps [Histoire du Cèdre du Liban). Il est probable que le terme hébreu désigne le Sapin. Il a été généralement traduit par Abies dans la Vulgate. Il est mis en parallèle avec le Cèdre par le psalmiste ; et cela convient mieux au Sapin, pour sa taille et pour son port, qu'au Cyprès. Ce qui empêche d'acquérir ici une certitude philologique, c'est qu'on ne retrouve pas de dérivé de berôsch dans les dialectes arabes. Cependant, d'après Ursinus {Arboretum biblicum^ p. 270), les Sapins sont nommés dans le Thargum Berazin.

Les termes qui nous restent à examiner témoignent combien la longévité du Cyprès avait frappé les populations anciennes. En basbreton, d'après M. Lajard, cet arbre est nommé hivi ou ivi. C'est le mot qui dans plusieurs langues européennes a passé à l'If, en vieux français euves^ ancien allemand Iwa^ qu'il faut rapprocher du latin cevum et du grec aloiv. Rien n'est plus naturel que de tirer

de leur longévité les noms d*arbres tels que le Cyprès, l'If et d'autres Conifères. Pour le Cyprès, cela est d'autant plus plausible que cet arbre a été dans la plus haute antiquité l'objet d'une vénération particulière, et que sa dui'ée devait être d'autant plus remarquée. Le culte dont le Cyprès a été honoré chez les peuples les plus divers, aussi bien au Mexique qu'en Perse, a été commenté longuement par M. Lajard, et je n'y insisterais pas, s'il ne nous fournissait Texplîcation des deux derniers termes dont il me reste à entretenir le Congrès, le sanscrit dêvadarou et le persan div-dar.

Le terme sanscrit ^if^ {dêvadarou) a été appliqué par Roxburgh au Cedrus Deodara^ qui l'a gardé, bien que légèrement altéré, dans tous les livres de botanique. D'après M. Lajard, ce terme désigne également le Cyprès. Dans la matière médicale indienne d'Ainslie, on ne trouve pas ce nom pour le Cyprès, mais dans un mémoire publié dans les Transactions de la Société botanique d'Edimbourg^ vol. VIII, part. 1, p. 77, par M. H. Cleghorn, surintendant du jardin botanique de Calcutta, et intitulé Principal plants of ihe Sutlej Valley^ mémoire où l'auteur a soigneusement mentionné les noms indigènes, on trouve Deodara pour le nom indigène du Cupressus torulosa. Pour le Cedrus Deodara^ le nom indigène est Kelu. L'auteur ajoute «properly rfetm-rfarw», mais probablement d'après l'indication antérieure de Roxburgh. Il suffit au philologue de savoir que le Cyprès a été nommé en Perse dîv-dar^ pour trancher au besoin une incertitude qui n'existe pas d'ailleurs après la citation de M. Cleghorn. Il est vrai que le Cupressus torulosa n'est pas le C. pyramidalis de l'Asie occidentale et de la Perse en particulier, mais il ne serait pas sensé de supposer que les populations anciennes aient tenu compte, pour dénommer les végétaux, de certaines différences étudiées minutieusement par les procédés de l'analyse scientifique actuelle. Nous pouvons donc légitimement reconnaître au Cyprès le nom de ^^^f^ [dêvadarou) y arbre divin, arbre sacré. Dans les Védas, l'arbre ainsi nommé est en effet présenté comme l'objet d'un culte partrculier, auquel s'associe celui de plusieurs personnages mythologiques, très-analogues aux faunes, aux Dryades et aux Hamadryades. Il est fort remarquable que le seul nom d'un arbre nous conduise à l'origine des premières superstitions de la race indo-européenne, et nous prouve le culte qu'on rendait au Cyprès dès les périodes préhistoriques, culte qui s'est consei*vé longtemps, et dont les traces se retrouvent encore

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