‹ Acteurs & actrices du temps passéChapitre 5 sur 9 · RAYMOND POISSON · texte numérisé non relu

RAYMOND POISSON

WE même que Fiorilli et Dominique personnifiaient j Scaramouche et Arlequin sur la scène italienne, Sainsi Poisson devint synonyme de Crispin sur la scène française. Quoique plusieurs écrivains, en effet, aient affirmé que l'emploi de Crispin fut bien antérieur à Poisson parmi nous, et que cet acteur ne fit qu'en corn poser le costume, il est prouvé qu'il est également le créateur du rôle, emprunté maintenant non plus au théâtre italien, mais au théâtre espagnol.

Michaud , qui veut à toute force que les Crispins aient été introduits par un autre sur notre scène nationale, en donne pour preuve que la comédie de Crispin musicien s'est jouée bien avant les débuts de Poisson. Mais Michaud commet là une erreur qu'il eût facilement évitée en consultant les dates : Crispin musicien, comédie en cinq actes, en vers, de Hauteroche, fut représenté pour la première fois à l'hôtel de Bourgogne au mois de juillet 1674, et Poisson faisait partie de la troupe depuis i65i. Le

document authentique qui mentionne cette date ajoute même que la pièce eut quarante représentations de suite, quoique dans la plus mauvaise saison pour le théâtre.

La vérité est que Raymond Poisson fonda l'emploi de Crispin en 1654, et la discussion ne peut s'établir que sur le titre de la pièce où il parut. Certains mémoires indiquent l'Écolier de Salamanque^ ou les Généreux Ennemis, tragicomédie de Scarron. Mais ils ignorent qu'au lieu d'une seule pièce il y en a deux : Tune, V Écolier de Salamanque, tragi-comédie en cinq actes, en vers, de Scarron; l'autre» les Généreux Ennemis, comédie en cinq actes, en prose, de Tabbé de Boisrobert, qui avait indignement volé à son confrère et l'idée et l'arrangement de sa pièce.

Maintenant, comme le Bachelier de Salamanque a été représenté sur le théâtre du Marais et les Généreux Ennemis à l'hôtel de Bourgogne, où jouait Poisson, il y a tout lieu de croire que c*est dans cette dernière comédie que figura d'abord notre acteur. Cela, d'ailleurs, ne modifie en rien notre opinion, puisque l'abbé de Boisrobert, en rusé compère, hâta de telle sorte les répétitions de sa pièce que le plagiat précéda de quelques mois l'apparition de Toriginal (1654).

Reste le costume, dont bien certainement Poisson fut le père, et qui nous est parvenu tel que l'imagina ce comédien. Il en prit le modèle, écrit-on, sur les déserteurs espagnols qu'il eut occasion de rencontrer dans le midi de la France, au temps de ses tournées théâtrales, et, en vérité, le travestissement noir du Crispin avec son chapeau bas, sa large collerette et ses] manchettes de dentelle, son justaucorps à courte basque, son petit manteau et ses jarretières à boucle de cuivre, était bien celui de cette sorte d'individus,

qui, réfugiés alors dans notre pays, se mettaient au service des gens riches pour y vivre à leur aise et leur prêter, à l'occasion, le secours de leur poigne. Sans vouloir nier absolument cette assertion, il est certain qu'à l'époque où Poisson faisait partie d'une troupe de province, les Crispins n'étaient point encore introduits au théâtre, et que, par conséquent, il ne pouvait en combiner Thabillement. Disons, pour être juste, que, vers i654, Scarron, Boîsrobert, Thomas Corneille, etc., ayant emprunté le personnage à la scène espagnole, il fallait un valet jdu cru, et qu'alors Poisson mit ses souvenirs au service de ces auteurs pour leur fournir le costume obligé. Encore y introduisit-il un complément tout parisien : les longue et larges bottes que portaient à cette époque nos domestiques pour ne point se crotter dans les rues mal pavées de la capitale. Quelques écrivains, et d'Allainval en tête, ont prétendu que Poisson les avait imaginées pour cacher TinsufBsance de ses mollets. Mais, s'il en était ainsi, le comédien les eût adoptées dans ses autres rôles. Au reste, il est prouvé que l'usage des bottes au théâtre existait bien antérieurement à lui.

Maintenant que nous avons présenté Poisson-Crispin au leaeur, nous allons fournir quelques renseignements sur cet excellent comique, le premier d'une famille qui a illustré le théâtre français pendant plus d'un siècle.

Raymond Poisson, autrement dit Poisson l'Ancien, était fils d'un mathématicien plus savant que riche, qui habitait dans le voisinage du Palais le cinquième étage d'une maison de pauvre apparence. Il se livra d'abord à l'étude de la chirurgie, et nous trouvons intéressant, à ce propos, de cueillir dans le jardin poétique du comédien-auteur un

frayaient d'épîtrc à M. le vicomte ***, où le spirituel Poisson £iit allusion à son premier état et à la position peu fortunée de son père :

...Je renens à mon histoire.

Nous fûmes donc^ sans page ni laquais. Chez mon pcre, auprès du Palais, Qui logeait au cinquième étage; Ne pouTânt monter davantage (Car sa chambre était un grenier] , Nous entrâmes, moi le premier.

Pour prendre la meilleure chaise, Croyant vous y mettre à votre aise ;

Mais mes soins furent superflus.

Le temps s*était assis dessus,

Et, comme à tout perdre il travaille,

Il en avait usé la paille.

Cependant je vous y saignai.

Et je crois que je vous tirai ,

Dans une petite terrine

Qui tenait environ chopinc.

Trois palettes de sang d'agneau ;

Le corail n'était pas plus beau.

J'en avais quelque conscience,

Mais c'était de mon ordonnance;

Je n'en voulus pas tirer moins.

Pourtant, par mes ignorans soins,

En huit jours Taffaire en fut faite :

Je vis votre santé parfaite,

Et tout le mal alla si bien

Que Monsieur n'en vit rien.

Sans doute la chirurgie alla mal ou fut peu dans les goûts de Tartiste, car nous voyons Raymond Poisson abandonner la lancette après la mort de son père, et entrer au service du duc de Créquy, gouverneur de Paris et premier gentilhomme de la Chambre. Là n'était pas non plus la réalisation de ses rêves : une irrésistible vocation le poussait vers le théâtre, et si ardente se fit bientôt sa passion que, pour la satisfaire, il se sauva de chez son pro-

tecteur, et courut s'engager dans une troupe de comédiens ambulants.

Tous les hasards et toutes les tribulations d'une existence d'aventure l'attendaient dans sa nouvelle carrière. Poisson s'y soumit pourtant avec joie, et peut-être se fût-il contenté de la province toute sa vie si Louis XIV, qui eut occasion de le voir dans je ne sais quelle ville, ne se fût montré tellement ravi de ses talents qu'il Tagréa sur le champ parmi ses comédiens et le fit venir à Paris, où son premier soin fut de le réconcilier avec le duc de Créquy.

Poisson, il faut le remarquer, n'avait pas fait un long stage parmi les acteurs ambulants : né en i633, admis à l'hôiel de Bourgogne en i65i, il avait dix-huit ans seulement à cette dernière époque. Depuis il ne quitta pas le théâtre. Lorsque les troupes du Marais, de Thôtel de Bourgogne et du Palais- Royal, furent réunies en une seule (1680), il fut désigné pour en faire partie, et, devenu acteur de la Comédie française, il continua d'y figurer jusqu'en février i685, moment où il prit sa retraite après trente -quatre ans d'exercice. Poisson ne devait point profiter longtemps d'un repos si bien mérité. Le 9 mai 1690, il succombait sur la paroisse Saint-Sauveur, où son corps fut inhumé.

Louis XIV ressentit un véritable chagrin de la mort du comédien. G)mme à quelques jours de là, raconte Lemazurier, on parlait de Poisson au lever du roi : « C'est une perte, dit le monarque, il était excellent acteur! — Oui, reprit Boileau, pour faire un D. Japhet : il ne brillait que dans ces misérables pièces de Scarron. » Cette brusque réplique déplut fort à Louis XIV, qui estimait Poisson et portait, comme on sait, quelque intérêt à la veuve de Scarron. Racine, témoin de cette étourderie de son ami,

en fut affligé et lui dit en sortant : t Je ne puis donc paraître avec vous à la cour, si vous êtes toujours si imprudent! — J'en suis honteux, répondit Boileau, mais quel est rbonune à qui il n'échappe pas une sottise ? »

Non seulement la critique de Boileau était maladroite et impertinente envers la mémoire de Taaeur, mais elle était encore injuste. Poisson plaisait autant au public qu*au monarque , et, si Ton considère que le naturel , la verve et Toriginalité furent les premières qualités de ce comédien , on s'explique la grande réputation dont il jouit durant sa vie et qui entoura longtemps son nom après sa mort.

Ouvrez les chroniques ou les ouvrages de Tépoque, vous y verrez que Poisson avait tant de succès au théâtre que ses camarades et ses successeurs s'imaginèrent de le copier et de lui prendre même ses défauts, afin de s'attirer par ce moyen les bonnes grâces du speaateur. « Il parlait bref, dit d'AlIainval, et, comme il n'avait pas de gras de jambes, il imagina de jouer en bottines : de là tous les Crispins bredouillèrent et se bottèrent. Je m'étonne qu'ils ne poussèrent pas l'extravagance jusqu'à s'agrandir la bouche, pacce que Poisson l'avait énorme. »

Ce n'est pas tout, constate Lemazurier, le public s'était si bien habitué à ce défaut de bredouiller qu'il le vit avec plaisir passer de Raymond Poisson à son fils Paul et à son petit-fils François-Amould, qui se succédèrent dans son emploi.

Dans l'éloge que je fais de Raymond, je ne vais pas jusqu'à prétendre qu'il faille considérer ce comédien comme une de nos gloires théâtrales. Son jeu, qui n'était ni fin ni distingué, avait le mauvais ton de nos farces de tréteaux. C'est la faute d'une époque dont Poisson, acteur de transi-

tion, conservait les défauts, et nous ne saurions Ten rendre responsable. Ce qui est évident, c'est que la vivacité de sa réplique ou de ses saillies, la façon burlesque avec laquelle il débitait les grosses plaisanteries de ses rôles, lui gagnèrent les suffrages de la cour et de la ville, et que, parmi les grands seigneurs qui le goûtaient le plus, figura au premier rang le grave Colbert.

Et serait-il le seul, n'est-ce pas un titre suffisant à Tattention de la postérité que celui d'avoir créé un personnage, de s'être identifié avec un type jusque-là inconnu, de lui avoir donné un corps, un caractère ? Crispin, ce valet fanfaron, bourru et vantard , Espagnol par la jactance et Gaulois par Tesprit, s'est véritablement incarné dans Poisson, qui en a transmis l'original à ses successeurs. Il faut convenir aussi que son physique le prédestinait à l'emploi : une taille élevée, de larges épaules, un cou épais, une face ronde et joviale ; enfin une bouche assez grande pour loger toutes les énormités de son grotesque répertoire ! Ajoutons que, dans les scènes où un rire franc et sonore venait le dilater encore, cet orifice prenait des proportions fantastiques. C'est pour cela, nous apprend d'AUainval, que dans la petite comédie intitulée le Deuil on fit dire à l'acteur :

Je vous réponds, Monsieur, d^une bouche assez large.

Montfleury ne manqua pas non plus de faire allusion à cette amusante particularité dans la Femme juge et partie. Poisson- Bernadille s'étant écrié :

Pour mon visage, il a, sans éirc trop farouche, Qjuelque chose de grand.

Gusman de répliquer :

Oui, Monsieur, c'est la bouche.

On a dit et répété que Raymond Poisson fatiguait ses protecteurs de ses suppliques, cela est parfaitement exact. Mais quelques écrivains ont ajouté que ces morceaux rimes témoignent d'aussi peu de talent que de dignité : la^seconde assertion est erronée. — Le lecteur jugera au contraire, d'après les échantillons suivants, que Poisson maniait le vers avec autant d'originalité que d'esprit naturel.

Il devait jouer dans la Mère coquette de Quinault, dont la première représentation eut lieu en octobre i665, et il n'avait pas de costume. Rien de plus simple que de s'en épargner les frais en le faisant payer à l'un de ses protecteurs! Ce fut sur le duc de Créquy qu'il jeta son dévolu, et voici quelques passages de sa requête :

J'y joue un marquis, et je gage

De faire rire comme il faut.

C'est un marquis de conséquence,

Obligé de faire dépense

Pour soutenir sa qualité.

Mais, s'il manque un peu d'industrie,

Il faudra, malgré sa fierté,

Qu'il s'habille à la friperie.

Vous, des ducs le plus magnifique,

Et le plus généreux aussi.

Je voudrais bien pouvoir ici

Faire votre panégyrique.

Je n'irais point chercher vos illustres aTeux, Qu'on place dans l'histoire au rang des demi-dieux. Je trouve assez en vous de quoi me satisfaire : Toutes vos actions passent sans contredit

Ma foi, je ne sais comment faire

Pour vous demander un habit.

Colbert recherchait Poisson, dont lentrain l'amusait; il le prit même en telle affection qu'il le combla de ses bontés et accepta d'être parrain de l'un de ses enfants. De là ropiniâtreté du comédien à le poursuivre de ses vers inté-

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ressés. Cétait un déluge de placets à fatiguer le ministre le plus débonnaire. Un jour que l'artiste solliciteur se présentait devant lui armé de ses éternels compliments : « Vous n'êtes faits, vous autres, s'écria Colbert impatienté, que pour nous incommoder de la fumée de votre encens. — Monseigneur, reprit Poisson , qui ne se laissait jamais démonter, je vous assure que celui-ci ne vous fera pas mal à la tête; il n'y a rien qui approche de la louange. » Et il commença d'une voix sonore :

Ce grand ministre de la paix, Colbert, que la France révère, Dont le nom ne mourra jamais

« Assez, assez, interrompit le ministre, vous voyez bien que c'est toujours la même chose! — Pardon, Monseigneur, encore un mot, s'il vous plaît. » Et, prenant tout à coup un ton badin, il continua :

Eh bien , tenez, c^est mon compère.

Fier d^un honneur si peu commun.

Est-on surpris si je m'étonne Que, de deux mille emplois qu^il donne, Mon fils n^en puisse obtenir un?

La chute parut si ingénieuse à Colbert qu'il en rit de bon cœur et accorda sur-le-champ une place à son filleul.

Poisson, qui tournait fort bien le compliment, à rencontre de l'opinion précitée, ne se marchandait pas la satire à lui-même, quand l'occasion se présentait. J'en donne pour exemple son épître dédicatoire à Franchin, auquel il offrit sa pièce le Poète basque.

« Je vous dirais bien, écrit-il, que la grande réussite et

l'empressement des libraires méritaient un nom aussi

fameux que le vôtre *, mais je ne saurais mentir, elle a eu

ta

go POISSON

un destin tout contraire. La vérité est que je croyais faire

une pièce admirable -, que je vous l'avais destinée avant que

d'en avoir fait un vers, et que je ne puis encore m'empê-

cher de Tenrichir de votre nom. Excusez, je vous en prie,

et mon audace et mon obstination, et ne vous en chagrinez

pas davantage Quoique je ne sois qu'une cinquième

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