‹ Acteurs & actrices du temps passéChapitre 4 sur 9 · IV AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

IV AVANT-PROPOS

volonté qui nous en ont facilité l'accomplissement : M. Gerbault d'abord, qui a ouvert à notre collaborateur Lalau\e les trésors de son incomparable collection de portraits anciens; M"' Bartet, la spirituelle et toute charmante sociétaire de la Comédie-Française, à laquelle nous avons emprunté de nombreux autographes; M. te comte de Vogué, possesseur actuel des terrains oit reposent les cendres de M"' Le Couvreur; M. le marquis de Fiers, dont le nom est célèbre parmi les chercheurs érudits; M. Monval, le très obligeant archiviste de la Comédie-Française ; M. Lucien Faucou, secrétaire de la rédaction du Monitkur du Bibliophile, et dont le ^èle affectueux nous a épargné de difficiles recherches ; MM. Eugène et Etienne Charavay, qui nous ont permis de puiser dans leurs autographes ou pièces manuscrites les renseigne^ ments propres à intéresser le public.

Nous avons toujours pris le soin de nommer les personnes qui nous prêtaient ainsi leur gracieux concours. Mais il nous a semblé que nous devions aussi, en tête de ce travail, leur offrir collectivement le témoignage de notre profonde gratitude.

Charles Gueullette.

'acte de baptême de Michel Baron, que Beffera I découvrit sur les registres de la, paroisse Saint- J Sauveur, à Paris, pprte ce qui suit :

« Du 8 octobre i653. — Baptême de Michel, 61s d'André Boyron, bourgeois de Paris, et de Jeanne Ausou, sa femme. L.e parrain, Michel Bachelier, bourgeois de Paris, de la paroisse Saint-Eustache ; la marraine Catherine Jon, femme de Jacques Guilhamar, avocat au parlement, de la paroisse Saint-Eustache. »

D'après cette pièce authentique, le père du nouveau-né s'appelait donc André, et non Michel, comme l'indique Lemazurier dans sa Galerie des Acteurs du Théâtre- Français. Quant au nom primitif de Boyron , on en fit Baron à l'exemple de Louis XIII qui l'écorcha, dit-on, de la sorte la première fois où il le prononça.

Les parents de Michel Baron furent comédiens. Sun père, qui appartenait à une honnête famille de marchands d'Issoudun, n'était point destiné au théâtre; mais il y prit goût à la foire de Bourges, où il s'était rendu pour débiter

ses articles de mercerie, et ou la troupe qui donnait des représentations le séduisit au point de lui fiure oublier le foyer paternel pour suivre arec elle les hasards de la vie de campagne.

Après avoir couru la province avec ses nouveaux camarades, André Baron se présenta à Thôtel de Bourgc^e, fut agréé et joua d*une façon très-remarquable jusqu'à sa mort, qui arriva prématurément. Cet aaeur faisait don Di^e dans le Cid. Au moment où son épée lui tomba des mains, il voulut la repousser avec le pied et s y prit si maladroitement que la pointe lui piqua le petit doigt. La blessure était légère; André nV 6t point attention. Mais, le lendemain, Tenflûre présentait des caractères alarmants et , deux jours après , la gangrène s'y étant mise , il &1lait lui couper la jambe. « Non, répliqua le comédien » auquel on apprit la cruelle nouvelle, un roi de théâtre comme moi ' s'en va tout entier : il se ferait huer avec une jambe de bois. » Et Baron attendit paisiblement sa fin. Le 7 octobre i655, il succombait à ses douleurs, laissant son fils Michel, âgé de deux ans à peine, et une veuve, comédienne comme lui, dont la beauté était si éclatante que , raconte Tabbé d'Allainval, quand elle se présentait à la toilette de la reine Anne d'Autriche, Sa Majesté disait aux dames présentes : <( Mesdames, voici la Baron ! » et qu'alors toutes prenaient la fuite afin de ne pas subir une comparaison fâcheuse. Cette ravissante créature mourut jeune comme son époux et victime, ainsi que lui, d'une destinée bizarre. Un amant, dont elle était encore éprise, en dépit d'une récente rupture, vint la trouver un soir dans le foyer du théâtre et lui demanda sa clef, annonçant qu'il avait regret de ses torts et que son vœu le plus cher était

de rentrer dans ses bonnes grâces. La comédienne, peu défiante, souscrivit à sa requête; mais quand elle revint dans son appartement, après la représentation, elle trouva la place vide et ses bijoux disparus. La révolution qu^elle en éprouva, jointe à son état physique du moment, provoqua une crise violente, dont elle eût sans doute triomphé avec des soins, mais elle demeura sourde aux avis des médecins et mourut après une courte maladie, le 5 septembre

Michel Baron avait par conséquent neuf ans quand il fut orphelin de père et de mère. Nous trouvons, dans la Vie de Molière^ par Grimarest, des détails fort intéressants sur répoque qui suivit la mort de ses parents, et nous nous en inspirons avec d^autant plus de confiance que, chacun le sait, c^est Baron lui-même qui dicta à peu près cet ouvrage.

L'oncle et la tante auxquels fut confié Tenfant étaient de vrais tuteurs de comédie : ils mirent leur pupille en pension à Villejuif, et pendant que celui-ci se livrait à Tétude de la langue française, ils lui croquèrent sans vergogne son modeste héritage. Quand ce fut chose faite, ils s'inquiétèrent du moyen de se débarrasser du petit Michel, dont ils ne prétendaient pas payer les mois d^école, et consultèrent à cette occasion un certain Margane, avocat bel esprit et mauvais poète, dont ils avaient eu besoin pour quelque affaire. Celui-ci leur ayant demandé si leur pupille témoignait d'un goût ou d'une vocation : « Il récite des vers toute la journée, répondit le tuteur, et ses maîtres prétendent qu'il les dit à ravir. — Bravo ! s'écria le poète-avocat, j'ai ce qu'il vous faut : la troupe de la Raisin fait merveille, nous allons l'y engager pour cinq ans. ))Ce qui fut dit fut exécuté, et Michel Baron, à l'âge de onze ans, entra d'autant

plus facilement dans la troupe des petits comédiens du dauphin que la Raisin crut utile à sa réputation de s'adjoindre le fils d'une des plus jolies artistes qui eussent existé.

Cependant, et malgré l'appoint de succès que lui apporta sa nouvelle recrue, les affaires de la directrice furent loin de prospérer. Après avoir amassé un peu d'argent à Paris, où elle s'était installée, la foire terminée, elle se rendit à Rouen pour y donner des représentations. Mais la Raisin avait un cœur sensible et elle se montra si accommodante avec un gentilhomme du prince de Monaco, dont elle était aimée, qu'au lieu de monter un spectacle, elle dévora son épargne avec le seigneur Olivier, et revint à Paris sans autre bien qu'une bouche de plus à nourrir.

C'est alors qu'elle alla conter ses peines à Molière, lui demandant de vouloir bien lui prêter son théâtre durant trois soirées, afin de la mettre en état de continuer sa profession. Le résultat de l'entreprise dépassa toute attente : l'effet du jeune Baron sur le public fut prodigieux. Dès la seconde représentation, la salle était comble, la Raisin faisait mille écus de recette, et les louanges du débutant, chantées par les comédiens eux-mêmes, furent si unanimes que Molière, malade en ce moment, voulut absolument l'entendre et se fit porter le lendemain au théâtre, où sa surprise égala celle de ses camarades. Le soir de celte troisième représentation, il convia Michel Baron à souper, et le petit homme, déjà gâté par les avances et les cajoleries des grands acteurs, dut refuser une semblable invitation de M"* Duparc pour se rendre à celle du maître. Le repas se passa à merveille. Molière, à la fin du souper, était enchanté de son commensal, qu'il fit coucher à côté

de lui, qu'il habilla à ses frais et auquel il remit une somme de six louis pour ses menus plaisirs. Après tant de bontés, il lui demanda ce qui maintenant pouvait lui être le plus agréable. « Rester avec vous toute ma vie, » répondit lenfant. — La chose est convenue, fit Molière : Sa Majesté vient de m'accorder un ordre pour vous retirer de la troupe où vous êtes ». Et, en effet, dès quatre heures du matin, il s'était levé en tapinois, avait été trouver le roi à Saint-Germain, et, à force de sollicitations, avait obtenu la faveur de s'attacher l'enfant.

La fortune de Michel Baron était faite. « Molière, écrit Voltaire, éleva et forma un homme qui, par la supériorité de ses talents et par les dons singuliers qu'il avait reçus de la nature, mérite d'être connu de la postérité : c'était le comédien Baron , qui a été unique dans la comédie et dans la tragédie; Molière en prit soin comme de son propre fils.» L'intention de faire de son intelligent protégé le premier acteur de son époque , en Tinstallant dans sa maison et le façonnant à son école, était bien arrêtée chez Tillustrc poète; mais il fallait avant tout qu'il l'enlevât à la Raisin, et cette dernière n'était pas d'humeur à y consentir. Peu d'instants après l'entretien dont nous venons de parler, elle accourut chez Molière, et, dans ses emportements, elle alla jusqu'à lui mettre un pistolet sous la gorge. Celui-ci demeura impassible et répondit à toutes ces sommations que Baron ne lui appartenait plus, que Sa Majesté en avait disposé et que, le voulût-il, il lui serait impossible de lutter contre les ordres du souverain. Il fallut bien céder; la Raisin se calma peu à peu, puis, jugeant sa cause perdue, elle demanda à Molière de permettre du moins à son ancien acteur de venir jouer encore trois fois

dan» sa troupe. Molière accorda huit représentations, et, moyennant cette sorte de compromis, il demeura le seul arbitre des destinées du jeune homme, pour lequel il eut des bontés infinies, et qui, favorisé de ses conseils, grandit chaque jour en talent et en réputation.

Baron avait à peine treize ans que ses succès ne le cédaient en rien à ceux des comédiens les plus en vogue. Tout semblait donc lui sourire, quand un coup, parti de la maison mcmc de son bienfaiteur, vint interrompre sa vie fortunée et le réveiller de ses beaux rêves. M"^ Molière, qui prétendait user de ses affections à sa guise, ne pouvait supponcr rélévation des autres ni l'intérêt dont son mari voulait bien faire preuve envers ses camarades. Aussi vit-elle avec un extrême déplaisir l'installation de Michel au logis, et quand ce dernier, aidé par Molière, eut conquis la faveur de la cour et du public, en conçut-elle une jalousie qui se manifesta dans les moindres occasions. Un jour enfin, qu'elle était nerveuse ou que Baron s'acquittait trop bien à ^on gré de son rôle de Myrtil, dans Mélicertc^ elle se laissa aller aux dernières violences de langage, et finalement lui donna un soufflet. Le pauvre enfant ressentit une telle liumiliation de cet outrage qu'il s'enfuit chez la Raisin, cl ne voulut plus rentrer dans la maison de Molière, malgré le chagrin profond qu'il en éprouvait. C'est à peine h il conseniii, par égard pour son bienfaiteur, à patienter jiif»(|ir.*i la représentation devant le Roi : la pièce une fois jouée, il se rendit à son tour auprès de Sa Majesté et rapporta de Saint-Germain la permission de se retirer. (.)ui profila de l'incident ? Ce fut la Raisin, à qui Baron, ilc'soi mais sans emploi, consentit à s'attacher. Cette comédienne, riche du talent de son nouveau pensionnaire, se

remit à courir la province, où elle gagna beaucoup d^argent. Mais nous savons son désordre et sa facilité de mœurs. Malgré le concours de Baron, ses affaires s^embrouillèrent encore, et Télève de Molière finit par la quitter pour passer dans une autre troupe de campagne, à laquelle appartenait la Beauval. Durant les quatre années qu'il vécut loin de son cher professeur, notre comédien voyagea beaucoup et parut successivement sur des théâtres secondaires en Languedoc, en Provence, en Dauphiné, à Lyon et enfin à Dijon, où son exil volontaire devait prendre terme.

Depuis son départ, en effet. Baron n*avait point cessé de regretter Molière. Bien des fois il avait eu le désir de revenir à lui; mais Thumiliation de rentrer dans une maison où on Tavait frappé s'était toujours opposée à Taccomplissement de son dessein. Il se sentait malheureux, peut-être même tourmenté de remords, et il serait demeuré longtemps encore dans ce fâcheux état si Molière, dont la bonté égalait le génie, n'eût fait les premiers pas, l'invitant i oublier le passé et à venir se jeter au plus tôt dans ses bras. Baron ne pouvait pas résister à ce touchant appel, qui lui parvint à Dijon ; Molière le savait et lui obtenait en même temps Tordre du roi de reprendre son service dans la troupe du Palais-Royal. Une noie du registre manuscrit de Lagrange fixe d'une manière précise la date de cette rentrée : « En 1670, dit-elle, quelques jours après Pâques, M. de Molière manda de la campagne le sieur Baron, qui se rendit à Paris après avoir reçu une lettre de cachet et eut une part. » Mais c'est à Grimarest que nous empruntons les détails intimes qui vont suivre.

Dans son impatience de revoir son disciple favori, Mo-

lière était allé Taitcndre à la porte Saint-Victor, le jour de son arrivée ; mais le temps et le grand air Tavaient telle* ment changé qu^il ne le reconnut point et revint tout triste à la maison. Sa joie fut grande d'y trouver Baron, « qui ne put mettre en œuvre un beau compliment composé en chemin : le plaisir de revoir son bienfaiteur lui ôta la parole. Molière demanda à Baron s'il avait de l'argent. Il lui répondit qu'il n'en avait que ce qui était resté de répandu dans sa poche, parce qu'il avait oublié sa bourse sous le chevet de son lit à la dernière couchée; qu'il s'en était aperçu à quelques postes, mais que Tempressement qu'il avait de le revoir ne lui avait pas permis de retourner sur ses pas pour chercher son argent. Molière fut ravi que Baron revînt touché et reconnaissant... Il n'oublia rien pour le mettre dans son lustre, reprenant la même attention qu'il avait eue pour lui dans les commencements, et l'on ne peut s'imaginer avec quel soin il s'appliquait à le former dans les mœurs comme dans sa profession ».

La période qui suivit cette première rentrée de Baron au théâtre fut la plus éclatante de sa carrière. Après avoir donné l'appui de son talent au rôle de Domitien, qui eut du succès en dépit de la mauvaise tragédie Tite et Bérénice, il fut couvert d'applaudissements dans Psyché et marcha depuis de triomphe en triomphe. Molière mort. Baron passa dans la troupe de Thôtcl de Bourgogne, où sa réputation grandit encore, et quand, en 1680, cette troupe fut réunie à celles du Palais-Royal et du Marais, il n'était pas un seul comédien qui pût lui être comparé. Aussi les auteurs le poursuivaient-ils de leurs démarches et de leurs adulations pour qu'il voulût bien se charger de leurs pièces, et en cela ils faisaient sagement. Baron prêta un lustre

éphémère aux rôles d'Alamir, dans Zaïde^ de La Chapelle, et de Pilade, dans VOreste de Boyer et Leclerc (1681) ; — d'Alcibiade, dans la tragédie de Campistron (i685).; de Moncade et d'Éraste, dans ses propres comédies de r Homme à bonnes fortunes et de la Coquette (i686)i — 4e Régulus, dans la tragédie de Pradon (i688j ; — de Tiridate, dans la tragédie du même nom, de Campistron (1691).

A cette dernière époque, la gloire du comédien était à son comble et on ne sait vraiment d^où lui vint Tidée singulière de quitter le théâtre : les uns prétendirent qu'il sollicitait une place de valet de chambre du roi, que d^ailleurs il n^obtint pas ; les autres affirmèrent, et je suis de cet avis, quUl était mécontent de ce que Louis XIV lui eût refusé la régie de la Comédie française. Toujours est-il que Baron, âgé de trente-huit ans , c'est-à-dire dans toute la force de son talent, déclara formellement sa volotité de prendre sa retraite et qu'il en fit la demande au roi. Le monarque, qui n'aimait pas le caractère de Thomme, affirme la chronique, mais qui rendait justice au génie de Tartiste, repoussa d'abord sa requête et répondit d'un ton irrité à ses instances : « Songez bien à ce que vous demandez. Si vous quittez le théâtre, vous n'y rentrerez pas tant que je régnerai. » Mais Baron, en homme habile, allégua des motifs religieux et prétendit qu'il souhaitait rentrer en grâces avec l'Église en renonçant à une profession répudiée par elle. Bref, il agit d'une façon si adroite sur l'esprit de Louis XIV que non seulement celui-ci souscrivit à sa demande, mais encore ajouta une pension de i,5oo livres aux 1 ,000 livres accordées par la Comédie, en conformité des r^lements. Au mois d'octobre 1691 , Baron paraissait

lO BARON

pour la dernière fois sur le théâtre de Fontainebleau, où il joua le rôle de Ladislas dans la tragédie de Rotrou intitulée Vinceslas.

Nous franchissons d'un seul bond un espace de vingtneuf années, pendant lesquelles Tartiste, rendu à la vie privée, charma ses loisirs par la culture des lettres, le coin*merce des grands ou des beaux esprits, la conquête des dames et enfin des représentations intimes : car on n^ignore pas qu'après sa retraite Baron joua souvent chez la duchesse du Maine, à Sceaux et à Clagny; chez le roi, à Versailles et à Marly ; chez M°™* de Maintenon et chez beaucoup d'autres hauts personnages dont il était le partenaire en ces circonstances.

Le i6 mars 1720, à la représentation de clôture annuelle au Théâtre-Français, quelle ne fut pas la surprise du public quand le comédien La Thorillière, chargé du compliment d'usage, fit Tannonce suivante : <( Nous ouvrirons le théâtre par Polyeucte. Le mercredi ensuite, au Palais-Royal, M. Baron représentera Cinna. Ce lieu retentit encore des applaudissements qu'il a reçus. Nous espérons que l'exécution répondra à votre attente. Je crois que son nom suffit. Messieurs, sans vous faire un plus long discours. » La joie des spectateurs fut immense, et quand le mercredi 10 avril 1720, Baron fit sa rentrée dans Cinna, en présence du duc d'Orléans, régent, l'enthousiasme fut indescriptible. Le public n'avait pu se consoler de la retraite de son grand comédien, et ni la bonne volonté ni les mérites incontestables de son successeur, Beaubourg, n'étaient parvenus à le lui faire oublier.

Pour nous, qui proclamons cependant bien haut le génie de Baron, nous donnons à sa rentrée de 1720 les mêmes

BAFON II

r^ets qu'à sa retraite de 1691. Nous blâmons d'autant pluscette tardive résurrection que, victime de l'aveuglement déplorable dont nos acteurs modernes nous fournissent le trop fréquent exemple, on le vit dans sa vieillesse aborder les plus jeunes personnages, et, sans se rendre compte de la marche des années, remplir à soixante-huit ans le rôle de Misaël, dans les Machabées^ de La Motte, avec une toque d'enfant et des manches pendantes. Sa dignité de comédien en subit une grave atteinte, a Quoi qu'on fut persuadé, écrit d'Allainval, que personne n'était capable d'y mettre autant de naturel, autant de variété et de noblesse, l'imagination la plus charmée ne put tenir contre une voix cassée, qui disait, dans le Cid :

Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.

et dans le Menteur :

Ne vois-tu rien en moi qui sente récolierlf

On éclata » .

Nouveaux rires quand, dans le personnage d'Ântiochus, M"* Balicourt, qui y débutait par Cléopâtre, le 29 novembre 1727, lui dit, et à M"« Duclos, âgée de cinquante-sept ans, sa Rodogune :

Approchez, mes enfants, etc.

Baron était incorrigible: en 1728, il voulait encore, Rodrigue suranné, se prosterner aux pieds de Chimène, et deux valets de théâtre étaient obligés de le relever. En 172g, l'hilarité fut telle, devant un Britannicus de soixante-seize ans, que le spectacle fut interrompu. Pénétré de douleur, le vieux comédien s^avança, raconte-t-on,près de la rampe,

et dit, en poussant un profond soupir : « Ingrat parterre, que j'ai élevé ! » puis il continua son rôle.

Les risées du parterre ne furent malheureusement pas les seuls déboires qu'éprouva Fimprudent comédien; on le critiqua dans les mémoires, dans les feuilles publiques, et les poètes du temps exercèrent leur verve à lui adresser des épîtres dans le goût de celle-ci :

Tu n*as plus cette grâce, aimable enchanteresse, Ce geste libre, aisé, que donne la jeunesse; Malgré tous tes efforts et tes soins superflus, On cherche en toi Baron, que Ton n*y trouve plus.

On rit en te voyant^ suranné Bajazet, Sentir pour Atalide un amour indiscret, Et flatter tes désirs de l'espérance vaine D'attendrir Andromaque ou de plaire à Chimène.

Nous devons confesser cependant, pour nous montrer impartial dans notre jugement sur les dernières années de Baron, que le comédien se montrait digne de son ancienne renommée quand il jouait des personnages moins antipathiques à son grand âge, tels que Pyrrhus, César, Cinna, et que ses triomphes rappelèrent ceux des beaux jours de sa carrière dans les rôles en harmonie avec sa vieillesse, comme Don Diègue, Agamemnon, Mithridate, le vieil Horace, Joad, et surtout dans Alphonse, de la tragédie de La Motte, Inès de Castro^ où d'Allainval le trouve tout simplement adorable.

Malgré ses inconséquences et son manque de tact, on ne saurait par conséquent trop admirer cette puissante organisation d'artiste qui conserva à Baron vieilli son ancienne supériorité, quand il tint compte de son âge et qu'il ne fit rien pour tromper la nature. A Tépoque où il remonta sur

BARON l3

le théâtre, tout le personnel était renouvelé, et de la troupe de 1 69 1 il ne restait que Pierre de La Thorillière, son beau* frère. Tel était néanmoins son prestige qu'à son apparition les réputations récentes s'éclipsèrent, et qu'il sembla pour un moment absorber en lui seul toute la scène française. Alors son courage redoubla, ses forces se multiplièrent, et, avec une souplesse de talent incroyable, il fit passer sous les yeux d'un public émerveillé non seulement tous les rôles tragiques ou comiques de son répertoire, mais encore des personnages qui n'avaient jamais appartenu à son emploi et douze créations nouvelles. La mort cependant a d'inexorables lois auxquelles n'échappe pas même le génie. Déjà, en 1728, Baron avait failli succomber à l'asthme dont il était atteint. Le 3 septembre 1 729, comme il représentait précisément cette même tragédie de Rotrou sur laquelle il s'était retiré trente-huit ans auparavant, il fut pris d'étouffement à l'instant où, par une fatale coïncidence, il prononçait ce vers du I'*" acte :

Si proche du cercueil où je me vois descendre.

Baron jouait alors le rôle de Vinceslas. Son camarade Quinault-Dufresne, qui faisait Ladislas, le voyant sans connaissance , l'emporta , et le malheureux artiste quitta le théâtre cette fois pour n'y plus reparaître.

Eut-il regret de sa profession ? Je ne le crois pas , si je m*en rapporte à ces paroles de Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV : « Baron, y est-il dit, mourut en protestant qu'il n'avait jamais eu le moindre scrupule d'avoir déclamé devant le public des chefs-d'œuvre de génie ou de morale des grands auteurs de la nation, et que rien n'est plus impertinent que d'attacher de la honte à réciter ce qu'il est

glorieux de composer. » En tout cas, il renonça au théâtre pendant sa maladie, et fit sa paix avec TÉglise.

C'est le 22 décembre 1729 qu'expira notre illustre comédien, ainsi que le constate son acte de décès inscrit aux registres de la paroisse Saint-Benoît, où il fut enterré.

Sans m'étendre outre mesure sur les proches et sur la postérité de Baron, je dirai que sa femme, Charlotte Lenoir de La Tborillière^ appartenait, comme lui, à une famille d^acteurs.

Le père de M"« Baron, bon gentilhomme et capitaine de cavalerie, avait quitté Tarmée pour s^engager dans la troupe de Molière, où il jouait dans la perfection les rois et les paysans; il mourut, prétend-on, vers 1679, du chagrin que lui causa Tenlèvement de sa fille Thérèse par Dancourt, qui en fit depuis sa femme. Cette M™« Dancourt, sœur de Charlotte, fut, on le sait, la plus célèbre de la famille. M"® Baron avait, en outre, un frère : Pierre Lenoir, sieur de La Thorillière, dont nous avons fait précédemment la connaissance et qui épousa la demoiselle Catherine Biancolelli, fille de Dominique, le fameux Arlequin de la Comédie italienne. Pierre de la Thorillière, était un excellent acteur, et, de plus, élève de Molière. Nous avons lu son contrat de mariage, passé par-devant Claude Royer, notaire garde-notes au Châtelet de Paris, le 2 novembre i685, et nous y avons relevé, comme détail curieux, que son beau-frère, Michel Baron, y prend Tunique qualité d'officier du Roy.

Je reviens à Charlotte Lenoir de la Thorillière, qui nous intéresse spécialement. Elle naquit à Paris, au mois d'avril 166 1, et épousa notre comédien dès Tannée 1675. Comme son mari, elle fit partie de la troupe de Thôtel de Bour-

BARON l5

gogne^ fut conservée à la réunion de 1680 et sortit du théâtre en 1691. Quelques biographes affirment qu^elle y remonta avec Baron en 1720, pour ne prendre définitivement sa retraite qu'après son veuvage; mais cette dernière opinion ne paraît pas justifiée, et Lemazurier objecte , à bon droit , qu'il est peu probable que cette actrice, dont le talent était à peu près nul, eût été reprise, alors qu'en 1 720 elle avait près de soixante ans. « Le nom qu'elle portait, ajoute-t-il, était probablement son seul mérite; on ignorerait absolument son existence au théâtre si elle n'était portée sur les listes de la Comédie, dressées en 1680 et i685 ; encore ne figure-t-elle sur la première que pour quart de part, ce qui prouve bien qu'on ne la tolérait dans U société que par égard pour son mari. » Quoi qu'il en soit, Charlotte, dont la mort eut lieu le vendredi 24 novembre 1 730, survécut onze mois seulement à Michel Baron. Elle l'avait rendu père d'un fils, Etienne^ dont les dispositions pour le théâtre s'annoncèrent de bonne heure, et qui dès son enfance fit applaudir le rôle du petit Chevalier, qu'il remplissait dans V Homme à bonnes fortunes^ où il débuta le 3o janvier 1686. Malheureusement Etienne Baron mourut le g décembre 1 7 1 1 , dans la fleur de son âge et sans avoir eu le temps de jouir de sa réputatation naissante. Avec lui devait s'éteindre l'éclat de sa famille : car des trois enfants qu'il eut à son tour, et qui tous suivirent la carrière illustrée par leur aïeul, aucun n'eut de talent ; aussi nous contentons-nous de les nommer. Ce sont François Baron, M"* Jeanne Baron, autrement dite M"* de La Traverse, et enfin M"* Baron-Desbrosses.

Il faut convenir aussi que le nom de Baron était un lourd fardeau à porter, et que, de tous les héritages, celui

l6 BARON

d^unc renommée semblable à la sienne est le cadeau le plus embarrassant dont on puisse gratifier ses descendants. Si nous voulions, en effet, épuiser notre sujet, il y aurait des volumes à écrire, tant le génie, le caractère, les œuvres et la vie publique de cette grande personnalité apparaissent sous différents aspects. Mais nous sommes obligé de nous borner à quelques aperçus rapides, et tous nos efforts tendront à dire beaucoup en peu de mots. Commençons par les productions littéraires de notre artiste, et voyons jusqu'à quelpoint elles justifient Torgueil extravagant quMl en tirait.

Baron, qui se piquait de belles-lettres et même de grec ; qui, de sa somptueuse bibliothèque, écrivait au régent : « Si je ne lis point, je suis mort »; qui enfin se vantait publiquement d'avoir donné des conseils à Racine et d'être Fauteur de plusieurs de ses beaux vers, ne devait pas laisser moins de trois volumes! Toute la question est de savoir sHl en est vraiment le père; et nous avouons être assez perplexe si, d'après d'Allainval, nous jugeons combien il mettait peu de scrupule à s'approprier les œuvres de ses confi*ères. Péchantré, raconte ce dernier au sujet de Géta, était Tauteur de la pièce. Il la fit voir à Baron, qui eut soin de lui en dire le plus de mal possible. « Quelques jours après, il la lui décria encore plus impitoyablement , et la conclusion de tous ces mépris furent vingt pistoles qu^il offrit à Péchantré en échange de cette tragédie. Péchantré, homme simple et d'ailleurs peu aisé, accepta Toffre -, mais Champmeslé , qui soupçonna quelque chose de cette conversation, lut Géta; il le jugea digne du succès qu'il a eu, et il prêta à Péchantré les vingt pistoles, qu'il retira peu à peu sur les représentations. »

Ce qui faillit avoir lieu pour Géta se passa, toujours

d'après d'AUainval, au sujet de plusieurs pièces qui figurent dans Tœuvre de Baron .

Un gentilhomme nommé d'Alègre serait le Rentable père de r Homme à bonnes fortunes et de la Coquette^ comédies en cinq actes et en prose, représentées en 1686; Baron lui aurait donné cinq cents écus pour mettre la première sous son nom, et se serait contenté de composer, avec son camarade Raisin, le déguisement du laquais.

VAndrienne^ jouée avec succès le 16 novembre lyoS, et les Adelphes^ représentés le 3 janvier 1705, deux pièces en cinq actes et en vers, imitées de Térence, seraient du père de La Rue, qui ne s'en défendit pas, malgré les protestations de Baron. « Eh, mon Dieu! aurait dit un bel esprit de l'époque, à quoi bon tant débattre ? Baron peut avoir fait VAndrienne et les AdelpheSy il n'y fallait point d'imagination, et les vers sont des hémistiches copiés dans toutes les comédies du monde ! ! ! »

Nous ne saurions, on le conçoit, que reproduire, sans y donner de conclusion, ces allégations et ces jugements, plus ou moins malveillants, sur le comédien-auteur.

Lemazurier, appelé à trancher la question , déjà vieille de son temps, avouait son incompétence. Que dirons-nous donc après deux siècles accomplis? Bornons-nous à enregistrer, sans commentaires, les pièces que Baron s'attribue, et qui, avec les quatre précédentes, forment un total de dix; le lecteur appréciera.

Ce sont, par ordre de dates :

Le Rendé^-vous des Tuileries , comédie en trois actes et en prose, représentée pour la première fois le 3 mars i685, et dont le prologue reproduit sans façon la scène de l'importun qui figure dans V Impromptu de Versailles;

l8 BARON

Les Enlèvements^ comédie en un acte et en prose, représentée pour la première fois le 6 juillet i685, et pour laquelle Baron a emprunté deux scènes à Mélicerte;

Le Jaloux, comédie en cinq actes et en vers, jouée le 1 7 décembre 1687-,

Les Fontanges maltraitées ou les Vapeurs^ comédie en un acte et en prose, représentée le 11 mai 1689 (non imprimée) ;

La Répétition, comédie en un acte et en prose, jouée sans avoir été annoncée le 10 juillet 1689 (non imprimée);

Le Débauché, comédie en cinq actes et en prose (8 décembre 1689), dont l'origine est contestable.

Baron était très fier de son théâtre, et peu s'en fallait qu'il ne se crût l'égal des plus fameux auteurs. Nous l'avons vu, d'après ce qu'il disait de Racine; il en donne une nouvelle preuve dans sa préface de VAndrienne^ où il se met tout simplement en parallèle avec Térence. Aussi sa colère futelle extrême, un jour que Roquelaure, ayant invité deux comtesses et une marquise pour entendre ses Adelphes^ celles-ci commencèrent par dîner tranquillement , puis demandèrent des cartes, afin, disaient-elles, de se procurer deux plaisirs à la fois. Le poète méconnu leur jeta un regard hautain et sortit sans les avoir saluées.

La modestie n'était point d'ailleurs la ^vertu capitale de Baron, et si sa carrière d'artiste abonde en traits de fatuité de toute sorte, c'est surtout dans ses aventures amoureuses que sa vanité dépasse les bornes. Baron , homme charmant, favori de la cour, idole du public, devait être choyé par les femmes, et il eut, en effet, beaucoup de maîtresses dans tous les mondes, notamment dans le plus titré. Je n'en veux pour preuve que ce passage de La Bruyère

(chap. III, Des Femmes)^ dans lequel, après Taschereau, j'indique le personnage à côté du nom d'emprunt : « Roscius (Baron), écrit La Bruyère, en s*adressant à Lélie (la fille du président Brisu), ne peut être à vous, il est à une autre ; et, quand cela ne serait pas ainsi, il est retenu. Claudie (la duchesse de Bouillon ou de La Ferté) attend pour l'avoir qu'il se soit dégoûté de Messaline (M™*^ d'Olonne). » Nouveau sultan dans ce sérail de grandes dames, il distribuait des faveurs au lieu d'en implorer, et traitait certaines conquêtes non en soupirant, mais en despote. C'est ainsi qu'une duchesse, s'étonnant de le voir en plein Jour chez elle et lui demandant ce qu'il y venait chercher, il lui répondit, sans se déconcerter : <c Mon bonnet de nuit, que j'ai oublié ce matin, » et qu'une certaine nuit où il était en conversation intime avec une autre grande dame, dans une chambre garnie d'ancêtres, cette dame s'étant écriée : « Que diraient mes aïeux s'ils me voyaient dans les bras d'un histrion ? — Eh ! pardieu, reprit-il avec impertinence, ils diraient que vous êtes une cat..! »

Mais laissons là ces liaisons faciles, dans lesquelles plusieurs femmes de la cour, exaltées par la gloire de Baron, firent d'elles-mêmes les avances, tandis que d'autres le prirent par simple distraction, avec la pensée, sans doute, que les caresses d'un comédien ne tiraient point à conséquence. Ce qui est incontestable, c'est que Baron eut assez de bonnes fortunes pour satisfaire sa vanité, et qu'il eût dû s'en contenter. Pourquoi avons-nous à consigner une intrigue qui, si elle est vraie, ne prouve en faveur ni de sa délicatesse ni de son cœur ? Baron , le fils d'adoption de Molière, celui que l'illustre auteur considéra toute

sa vie comme son plus intime confident, et auquel il venait faire part de ses douleurs suprêmes quelques moments avant sa mort; Baron enfin, qui recueillit ses dernières paroles, ne craignit point de lui voler sa femme !

C'était peu de temps après son retour dans la maison du maître, et nous savons avec quels élans d'affection Molière l'y avait reçu. On répétait Psyché^ où le jeune comédien remplissait le rôle de l'Amour avec l'élégance de tournure et les grâces de visage qui le distinguaient. M"® Molière, à en croire les mémoires de la fameuse comédienne, qui représentait Psyché à charmer, jeta sur lui son dévolu. Après l'avoir accablé de persécutions à ses débuts et s'être ingéniée, par jalousie, à l'empêcher de réussir, elle souhaitait rattacher à son char, maintenant qu'il devenait célèbre, et que toutes ses compagnes briguaient la faveur de lui plaire : c'était dans Tordre, et nous ne trouvons rien à redire aux minauderies de M"® Molière. Mais que Baron, oublieux de sa reconnaissance et des bienfaits dont son maître l'avait comblé, ait encouragé ces coquetteries et conçu le projet de posséder une femme tendrement aimée de Molière, voilà ce que nous devons hautement condamner. Le fait semble exister pourtant, et ce fut Baron, toujours d'après la Boudin, qui rompit le premier le silence, s'exiasiant sur les avantages de son rôle et suppliant Psyché de permettre que la fiction devint une réalité. M'^^ Molière n'en demandait pas davantage pour en venir à la satisfaction de ses méchants instincts. Elle répondit que « la galanterie d'un homme qu'on disait faire tant de conquêtes ne la surprenait point et qu'il devait être aussi bon comédien auprès des dames qu'il Tétait au théâtre ». Protestations de Baron, qui finalement lui nomma chacune de ses ma:tresses et

HAFON 21

obtint d'être heureux à la condition de rompre avec toutes. Telle est Thistoire de cette misérable aventure que noua un sentiment coupable et que brisa bientôt une nouvelle fantaisie de M"*^ Molière !

Je quitte maintenant l'homme privé, ses défaillances et ses faiblesses, pour montrer le comédien dans sa gloire et dans son éclat. Il n'est point au théâtre, en effet, une individualité plus complètement parfaite que celle de Baron. Dufresne était froid, Granval avait un vice d'organe, Lekain avait un extérieur insuffisant, Bellecourt et Mole n^étaient dignes d'admkation que dans la comédie ; Baron, lui, réunissait toutes les qualités de ces acteurs sans en avoir les défauts. Aussi lui voyons-nous aborder tous les rôles avec un égal bonheur. Couvert d*applaudissements dans la comédie où il joua indistinctement les personnages d'Alceste, du Misanthrope; de Dorante, du Menteur; d'Horace, de l* École des femmes; de Pamphile, deTAn^ drienne^ etc., il a conquis dans la tragédie une renommée que ne surpasseront aucun de ses successeurs. Cest ainsi qu'il y porte au plus haut degré de perfection les premiers emplois dans Sévère, dans Néron, dans Rodrigue, dans Horace; les pères nobles dans Mithridate, dans Joad, dans Don Diègue; les jeunes premiers dans Pyrrhus, dans Xipharès, dans Andronic, etc.

Ce n'est pas tout : Racine dut au rôle d' Assuérus, rempli par le grand comédien , le demi-succès de sa tragédie d'^Esther, qui, nous déplorons de Tavouer, fut assez mal comprise du public en 172 1, et Baron, toujours admirable, même dans les ouvrages médiocres, sut faire accepter des pièces qui n*eussent jamais réussi sans l'appui de son génie. Nous en avons relevé une liste déjà longue avant sa retraite

de 1 691 ; il y a lieu d'y ajouter depuis 1720, époque de sa rentrée au théâtre : Annibal, de Marivaux {i^ 20) \Egisthe^ de Seguineau et Pralard (1721) ; Nitétis^ de Danchet, (1723); Mariamne, de Tabbé Nadal (1725); Œdipe, de La Motte (1726), etc. Il est vrai de dire qu'à ses merveilleux talents pour la scène Baron joignait les qualités physiques qu'il avait reçues de la nature et qui lui gagnaient tous l^ cœurs. Sa taille était imposante, son maintien noble et distingué, sa tournure élégante, et son visage , aux traits mâles et réguliers, exprimait avec la même vérité la sérénité ou la terreur, l'amour ou le défi : qu'il parlât ou qu'il gardât le silence, le comédien était toujours en scène et savait par un regard, un geste, une attitude, peindre les passions les plus contraires et captiver son auditoire. ' Doué enfin d'une voix ample et flexible. Baron avait pourtant, d'après La Bruyère, Taccent nasillard, ce qui permit aux acteurs de campagne de s'imaginer, en copiant son défaut, qu'ils possédaient son jeu.

Quelques esprits chagrins ont prétendu que l'artiste avait la mauvaise habitude de tourner le dos à l'acteur qui lui parlait, et de regarder les bancs du théâtre ; qu'il touchait sa perruque ou se mouchait, même dans les tragédies, quand il était habillé à la française; critique renouvelée du reste par Le Sage : « ses gants et son mouchoir étaient dans la concavité de la garde de son épée. » Ces observations de détail se combattent aisément, et nous nous bornerons à rappeler, au sujet de la première, que les bancs du théâtre étant alors occupés par des petits-maîtres, assez tapageurs de leur nature. Baron se voyait souvent dans l'obligation de les regarder pour leur imposer silence. Quant aux gestes familiers dont on lui fait un crime, nous répon-

drons que, le comédien étant essentiellement original dans son jeu, il ne prenait point souci de certains écarts qu'évitent minutieusement les acteurs secondaires. Et n'estce pas lui qui disait d'ailleurs : « Les règles défendent d'élever les bras au-dessus de la tête; mais, si la passion les y porte, ils feront bien. Les passions en savent plus que les règles. »

Le Sage, dont nous prononcions le nom tout à l'heure, était peu généreux envers Baron, qu'il n'aimait pas et qu'il persiflait en toute circonstance. Nous empruntons à son Diable boiteux le passage qu'on va lire; il est tiré du XVI« chapitre, intitulé Des Songes : « J'aperçois un histrion qui goûte dans un profond sommeil la douceur d'un songe qui le flatte agréablement. Cet acteur est si vieux qu'il n'y a tête d'homme qui puisse dire l'avoir vu débuter. Il y a si longtemps qu'il paraît sur le théâtre qu'il est pour ainsi dire théâtrifié. Il a du talent, et il en est si fier et si vain qu'il s'imagine qu'un personnage tel que lui est audessus d'un homme. Savez-vous le songe que fait ce superbe héros de coulisse? Il rêve qu'il se meurt et qu'il voit toutes les divinités de l'Olympe assemblées pour décider ce qu'elles doivent faire d'un mortel de cette importance. Il entend Mercure qui expose au conseil des dieux que ce fameux comédien, après avoir eu l'honneur de représenter si souvent sur la scène Jupiter et les autres principaux immortels, ne doit pas être assujetti au sort commun de tous les humains, et qu'il mérite d'être reçu dans la troupe céleste. Momus applaudit au sentiment de Mercure; mais quelques autres dieux et quelques déesses se révoltent contre la proposition d'une apothéose si nouvelle, et Jupiter, pour les mettre d'accord, change le vieux comédien en

une figure de décoration. » De tels sarcasmes, on le voit, ne prouvent rien contre Tillustre artiste ; ils visent tous son grand âge et laissent sa renommée parfaitement intacte.

Quant à nous, en songeant que Baron, élève favori de Molière, eut le bonheur de former M"* Lecouvreur ; que, luttant à lui seul contre les mauvaises traditions du théâtre, il déshabitua un public égaré des déclamations ampoulées, monotones ou chantantes de Thôtel de Bourgogne, pour leur substituer un débit juste, naturel et vrai; que Baron fut, en un mot, Toriginalité la plus puissante et le talent le plus multiple de son siècle , nous sommes tenté de nous associer à l'appréciation peu modeste qu'il faisait de luimême le jour où il dit : « Tous les cent ans on peut voir un César, mais il faut deux mille ans pour produire un Baron. Depuis Roscius, je ne connais que moi ! »

Charles Gueullette.

7030. — Imp. Jouaust.

^'iL est une faveur précieuse à une artiste, c'est 'A d'avoir attiré les regards des hommes les plus a remarquables de son époque; s'il est un témoignage indiscutable de son talent, c'est l'empressement des premiers esprits du temps à chanter ses louanges. Or, ces hommages au talent, ces marques d'attention flatteuse, personne ne les a plus libéralement reçus que Marie de Champmesié, et nous ne saurions mieux faire que de les placer en tête de sa biographie.

Dans son épître VII, adressée à Racine, Boileau écrivait ces vers, qu'il est à peine utile de citer tant ils sont connus : .

Jamais Iphigfnie, en Aulide immolée, N'a coûté tant de pleura 1 la Grèce atseroblée Que, dam l'heureux tpectacle à noa yeux étalé, En a fait soua son nom veiaer la Cliampraealé.

La Fontaine, plus tendre et plus enthousiaste que l^auteur desSatires, trouve pourM"* de Champmesié des éloges

20 MARIE 0E GHAMPMESLE

mieux sentis et moins prosaïques. Lui dédiant son conte de Belphégor, il s'écrie :

Qui ne connaît rinimitable actrice

Représentant ou Phèdre ou Bérénice,

Chimène en pleurs, ou Camille en fureur (

Est-il quelquVn que votre voix n'enchante.

S'en trouve-t-il une autre aussi touchante,

Une autre enfin allant si droit au cœur?

N'attendez pas que je fasse Péloge

De ce qu'en vous on trouve de parfait;

Comme il n'est point de grâce qui n'y loge,

Ce serait trop, je n'aurais jamais fait.

De mes Philis vous seriez la première,

Vous auriez eu mon âme toute entière

Si de mes vœux j'eusse plus présumé ;

Mais en aimant qui ne veut être aimé?

Par des transports n*espérant point vous plaire,

Je me suis dit seulement votre ami,

De ceux qui sont amants plus qu'à demi,

Et plût à Dieu que j'eusse pu mieux faire!

Épris en même temps de la femme et de la comédienne, le grand fabuliste confond dans une même admiration le talent et les charmes de Marie de Champmeslé.

Après les vers, voici la prose ; et la lettre qu'on va lire témoigne des mêmes sentiments, quoique exprimés dans un style badin et familier. Elle est si piquante que je n'ai pu résister au plaisir de la transcrire après Lemazurier, en ajoutant, comme détail complémentaire, que La Fontaine récrivit de Château-Thierry, sa ville natale, pendant Tété de 1678 :

Comme vous êtes la meilleure amie du monde aussi bien que la plus agréable, et que vous prenez beaucoup de part à ce qui regarde vos amis, il est à propos de vous mander ce que font ceux qui ne vous ont pas suivie. Ils boivent, depuis le matin jusqu'au soir, de Teau, du vin , de la limonade, etc., rafraîchissements légers à qui est privé de vous voir. La chaleur et votre absence nous jettent tous en d'insupportables langueurs. Quant à vous, Mademoiselle, je n'ai pas besoin que Ton me mande ce que vous

MARTE DE CHAMPMESLE 27

faites : je le vois d'ici. Vous plaisez depuis le matin jusqu'au soir, et accumulez cœurs sur cœurs. Tout sera bientôt au roi de France et à M*** de Champmesié. Mais que font vos courtisans? Car, pour ceux du roi, je ne m'en mets pas autrement en peine. Charmezvous l'ennui, le malheur au jeu, et toutes les autres disgrâces de M. de La Fare? Et M. de Tonnerre, rapporte-t-il toujours au logis quelque petit gain? Il ne saurait plus en faire de grands après l'acquisition de vos bonnes grâces. Tout le reste n'est qu'un surcroît de peu d'importance; et quiconque vous a gagnée ne se doit que médiocrement rejouir de toutes les autres fortunes. Mandezmoi s'il n'a pas entièrement oublié le plus fidèle de tous ses serviteurs, et si vous croyez qu'à son retour il continuera à m'honore r de ses niches et de ses brocards.

Mais peut-être alléguera-t-on que ces louanges partent d'un esprit sous le charme, et qu'un homme, fût-ce un grand homme, n'est jamais insensible à l'influence de deux jolis yeux. A ceux qui hésiteraient devant l'autorité de Boileau et de La Fontaine nous répondrons par le fanatisme de M™* de Sévigné, dont l'impartialité, comme femme et comme critique, ne saurait être mise en doute.

« La pièce de Racine m'a paru belle, écrit-elle le 1 5 janvier 1672; nous y avons été.» Puis, faisant tout naïvement allusion aux tendres liens qui unissaient M^^^ de Champmesié au marquis de Sévigné son fils : « Ma bellefille, poursuit-elle, m'a paru la plus miraculeusement bonne comédienne que j'aie jamais vue. Elle surpasse la des Œillets de cent mille piques; et moi, qu'on croit assez bonne pour le théâtre, je ne suis pas digne d'allumer les chandelles quand elle paraît. »

La lettre du i *' avril est encore plus enthousiaste :

« La Champmesié est quelque chose de si extraordinaire qu^en votre vie vous n'avez rien vu de pareil ; c'est

28 MARIE DE CHAMPMESLE

la comédienne que l'on cherche, et non pas la comédie. J'ai vu Ariane pour la Champmeslé seule ; cette comédie est fade , les comédiens sont maudits ; mais quand la Champmeslé arrive on entend un murmure , tout le monde est ravi, et Ton pleure de son désespoir. »

Des éloges aussi éclatants sont bien faits pour répondre aux critiques injustes et quelquefois acerbes auxquelles notre artiste, en qualité de grande comédienne, ne pouvait manquer d'être en butte. Louis Racine se montra des plus ardents à la poursuivre, et en cela il avait son motif. G>mme on accusait son père d'avoir eu des relations indmes avec la Champmeslé, il s'imagina qu'en affirmant la nullité de celle-ci il persuaderait au public que l'illustre poète ne se fût jamais abaissé à des amours aussi vulgaires.

Sans aucun doute, Tinstruction première faisait défaut à la comédienne, et il est exact qu'entendant dire un jour à Racine qu'il avait tiré Athalie de l'Ancien Testament, elle répliqua naïvement : « N'avais- je pas ouï dire qu'il en existât un nouveau ? » Mais de là à prétendre que M"® de Champmeslé fût dénuée d'intelligence il y a loin, et la grande réputation de l'actrice donne un démenti formel au juge malveillant, qu'égarait du reste son amour filial.

En faisant de la comédienne un perroquet dont l'unique talent consistait à répéter machinalement ce qui était confié à sa mémoire, « Louis Racine, conclut Lemazurier, aurait dû s'apercevoir qu'une méthode semblable peut réussir pour un rôle, mais n'a jamais suffi pour mériter à une actrice trente ans de succès. »

Fermant donc l'oreille à la note discordante que jeue

MARIE DE CHAMPMESLE 2g

Louis Racine dans le concert d^applaudissements qui accompagna M"* Champmeslé durant toute sa carrière, n'hésitons pas à dire les louanges de la charmante comédienne dont le nom est parvenu brillant jusqu'à nos jours.

Marie Desmares, née à Rouen en 1 641, appartenait à une excellente famille ; son aïeul était président au pariement de Normandie, et, si elle fut obligée dès son enfance de monter sur les planches, ainsi que son frère Nicolas Desmares, c'est que leur père avait été déshérité par le rigide magistrat pour s'être marié sans son consentement, et qu'ils ne possédaient aucun moyen d'existence.

C'est à l'époque où Marie Desmares jouait la comédie dans sa ville natale qu'elle fit la connaissance de Charies Ghevillet, sieur de Champmeslé, et qu'elle Tépousa. Sans doute le ménage demeura plusieurs années en province, car ses débuts au Marais, premier théâtre parisien où il figura, datent seulement de 1669. M"« de Champmeslé, alors âgée de vingt-huit ans, eut des commencements qui firent concevoir de hautes espérances sur son avenir. Les leçons de Racine n'avaient pourtant point encore passé par là, et les seules dispositions de la jeune actrice lui avaient valu les suffrages du public. Laroque, mauvais acteur, mais excellent critique en matière de théâtre, fui le premier qui devina la vocation de la comédienne ; il s'occupa d'elle tout spécialement, et fit en quelques mois de son élève le meilleur sujet de sa compagnie. Malheureusement le Marais ne profita point de l'œuvre de son pensionnaire. Dès la rentrée de Pâques 1670, les deux époux entrèrent à l'hôtel de Bourgogne, où Marie de Champmeslé se signala particulièrement dans le rôle d'Hermione.

3o MARIE DE CHAMPMESLE

M"« des Œillets, Tétoile de ce dernier théâtre, était malade quand y débuta la nouvelle actrice; elle voulut néanmoins assister à la représentation, et tel fut son enthousiasme qu'à la sortie elle disait à plusieurs personnes qui l'interrogeaient : a II n'y a plus de des Œillets! Vous n'aurez rien à regretter de moi I d

Les frères Parfaict, dans leur Histoire du Théâtre français^ donnent de curieux détails à propos de cette soirée : « Quelques amis de M. Racine voulurent voir la représentation, et lui proposèrent devenir avec eux : M. Ra^ cine refusa d'abord la partie, craignant de voir défigurer son ouvrage par la nouvelle débutante; mais enfin il se rendit à leurs instances. Les deux premiers actes lui parurent joués faiblement, et, à la vérité, ils demandent une grande finesse de jeu; mais les deux derniers furent si bien rendus que M. Racine, transporté du plaisir qu'ils lui avaient fait ressentir, courut à la loge de M"« Champmeslé et lui fit, à genoux, des compliments pour elle et des remerciements pour lui. Dès ce moment, il destina à la comédienne ses rôles les plus brillants. Il venait d'achever sa tragédie de Bérénice; ce personnage lui fut donné, et, soutenue de ses talents et des utiles conseils de l auteur, elle fit l'admiration de la cour et de la ville. Baja\et^ n'eut pas un succès moins marqué pour M. Racine et pour M**« Champmeslé. Au commencement de 1673 parut Mithridate. Le personnage de Monime fut excellemment rendu par cette actrice; on ajoute que jamais comédienne n'a approché du ton dont elle disait à Mithridate :

Seigneur ! vous changez de visage !

A la rentrée de 1679, M"^ de Champmeslé et son

MARIE DE CHAMPMESLÉ 3l

mari, séduits peut-être par Toffre d'une pension supplémentaire de 1 ,000 livres , s'engagèrent dans la troupe du théâtre Guénégaud, où ils attendirent la réunion de 1680, qui les conserva tous deux.

La nouvelle troupe était à peine constituée que Marie de Champmeslé en était proclamée la première co.médienne.

Visé, rendant compte de la réunion des deux théâtres dans le Mercure Galant du mois d'octobre 1680, ajoute le passage suivant en faveur de notre actrice : « La grande troupe, qui est à présent l'unique, va souvent jouer à Versailles, dans l'appartement de monseigneur le Dauphin, où elle divertit ce jeune prince depuis le retour de sa santé. M"* Champmeslé, qui n'avait point encore eu l'honneur de jouer devant madame la Dauphine, y a paru avec tant d'éclat que , quoique cette princesse en eût entendu dire beaucoup de bien, elle en a trouvé encore davantage, et est demeurée d'accord qu'il n'y eut jamais une manière de jouer plus propre à toucher le cœur. »

Parmi les meilleurs rôles de M"* de Champmeslé, nous citons ceux qu'elle créa dans les trois tragédies de Racine : Bérénice (21 novembre 1670), Iphigénie (18 août 1674), Phèdre (i*' janvier 1677); dans Ariane, de Corneille (4 mars 1672); dans Médée, de Longepierre (i3 février 1694); et dans les pièces de second ou troisième ordre : les Amours de Vénus et Adonis, de Visé (2 mars 1670); Zaïre, de La Chapelle (26 janvier 1681); Régulus, de Pradon (4 janvier 1 688) ; Judith, de l'abbé Boyer (4 mars 1695).

Cette dernière tragédie donna lieu à un trait malicieux que la chronique attribue à Racine, mais qu'il ne commit point dans la circonstance, en admettant toutefois qu'il en

soit Tâuteur. II paraît que Judith^ applaudie à la clôture de 1695, fut sifflée à la réouverture de la même année. Marie de Ghampmeslé, chargée précisément du rôle de la jolie Juive, s'avança alors résolument vers le public, et, d'un ton assuré : ft Messieurs, dit-elle, nous sommes surpris que vous receviez aujourd'hui si mal une pièce que vous avez applaudie pendant le carême. » Aussitôt une voix de répondre : « Les siflBets étaient à Versailles aux sermons de Tabbé Boileau ! »

C'est durant les représentations (ïOreste et Pilade, de La Grange-Chancel (11 décembre 1697), que M"* de Champmeslé tomba malade, ainsi que le constate le D<ctionnaire des théâtres : » La pièce eut un grand succès et ne fut interrompue que par la mort de la célèbre Champmeslé, qui y jouait le rôle d'Iphigénie. » D'Allainval, lui, reportant beaucoup plus haut la maladie à laquelle succomba la grande actrice , atteste ceci : « Elle aurait fait encore longtemps les plaisirs du théâtre si Longepierre n'avait point fait sa tragédie de Médée; la longueur et la violence du rôle qu'elle y jouait lui causa une maladie dont, après avoir langui quelque temps, elle mourut à Auteuil, en 1698. » Si l'on considère que quatre années séparent la première représentation de Médée de la mort de son excellente interprète, on trouvera que le quelque temps de d'Allainval est passablement long, et on conclura que, si le rôle de Médée fatigua momentanément l'artiste, il fut néanmoins étranger à sa mort.

Où l'abbé d'Allainval est, au contraire, dans la vérité et s'accorde avec l'opinion générale, c'est quand, abordant la vie privée de la comédienne, il atteste que Racine Taimait passionnément et qu'il en était aimé... <c Mais, continue-t-il, l'infidélité qu'elle lui fit dans la suite pour feu M. le comte

de Ton lui causa tant de chagrin qu'elle ne contribua

pas peu à le dégoûter du théâtre. » Voici les vers qu'on fit sur cette aventure; ils sentent le temps des pointes :

A la plus tendre amour elle fut destinée,

Qui prit assez longtemps Racine dans son cœur;

Mais, par un insigne malheur, Un tonnerre est venu qui Va déracinée.

En dépit du plaidoyer de Louis Racine, il est incontestable, en effet, que la Champmeslé fut la maîtresse du poète.

Aussi était-ce bien difficile, et c'est là l'opinion des frères Parfaict, que les différentes occasions qui rapprochaient le maître de son élève ne fissent pas naître entre eux un sentiment d'une tendresse toute particulière. La comédienne devait à l'auteur tragique une partie de sa réputation, celuici avait vu dépasser ses espérances par les talents de l'artiste : en fallait-il davantage pour exciter leur reconnaissance, réciproque et faciliter d'étroites relations que les attraits physiques des deux amants contribuèrent à entretenir? Le public, ajoutons-le, récolta les fruits de cette intimité, car c'est Marie de Champmeslé qui fut véritablement la muse inspiratrice de Phèdre. « Elle avait prié le poète de lui donner un rôle où toutes les passions fussent exprimées. M. Racine chercha quelque temps, et enfin il s'arrêta au sujet de Phèdre. Cette pièce parut le i«^ janvier 1677, et, malgré la cabale de quelques personnes de la cour, elle eut le succès éclatant qu'elle méritait. La tragédie de Phèdî^e fut le comble de la gloire de M"« Champmeslé. »

a Racine fait des comédies pour la Champmeslé, écrit M"® de Sévigné, ce n'est pas pour les siècles à venir. »

34 MARIE DE GHAMPMESLÉ

Et, dans son épître à M"« Lecouvreur, Le Franc de Pompignan prête ces vers à Tombre du poète, évoquant le souvenir de la Champmeslé :

Mes soins et mon amour formèrent sa jeunesse. N'avez-vous pas appris quelle fut ma tendresse Et ce qu'enfin pour elle j'ai souffert ?

Tendrement épris de la charmante interprète de ses œuvres, Racine fut plus d'une fois instruit des infidélités de son idole. Il les supporta patiemment tant qu'il les crut passagères et qu'il se sentit aimé; mais, quand la Champmeslé donna son cœur au comte de Clermont-Tonnerre, et que le poète se vit bien réellement délaissé pour ce nouveau rival, la douleur qu'il en ressentit fut pleine d'amertume, et d'AUainval a raison de lui attribuer la brusque retraite et tous les dégoûts de l'auteur tragique.

Tenons-nous-en cependant à l'histoire sans rien exagérer. On a prétendu, et un éditeur a imprimé, que Racine avait eu un fils de M"® de Champmeslé : l'allégation est fausse. Les relations des deux amants étant postérieures au mariage de l'actrice, ce fils, s'il eût existé, eût appartenu légalement au mari. Mais le ménage demeura sans enfant, et nous sommes heureux de mettre sous les yeux du lecteur la pièce suivante, conservée aux Archives nationales, et qui tranche la question d'une façon péremptoire :

1678 — 18 janyier

Charles Chevillet, sieur de Champmeslé, et Marie Desmares, sa femme, font donation mutuelle de l'usufruit de leurs biens au dernier vivant d'entre eux.

Par-devant les conseillers du roi, notaires, gardes-notes de Sa Majesté au Châtelet de Paris, soussignés, furent présens, en leurs personnes : Charles Cheviilet, sieur de Champmeslé, d*une part, et damoiselle Marie Desmares, sa femme, qu'il autorise à l'effet

des présentes, tous deux comédiens de la seule troupe du roi , d'autre part, demeurant rue Pavée, paroisse S. -Sauveur ;

Lesquels, étant de bonne santé, par la grâce de Dieu, et n'ayant aucuns enfants qui puissent après leur décès jouir du bénéfice de leur travail, désirant, à cet effet, que le survivant d^eux ait meilleur moyen de vivre le reste de ses jours, puisque leurs effets ne consistent qu'en ce qu'ils ont amassé et épargné ensemble par leurs soins et économies, se sont, par ces présentes, volontairement fait don mutuel, pareil, égal, et réciproque au survivant d'eux, ce acceptant, de l'usufruit des biens, meubles et conquêis immeubles, qui se trouveront appartenir au premier mourant, au jour et heure de son décès, en tels lieux et endroits qu'ils se trouveront assis et situés, sans rien excepter ni réserver; pour, dudit usufruit, jouir, faire et disposer par ledit survivant, suivant et au désir de la coutume de Paris, et par conséquent régir et gouverner lesdits biens meubles et immeubles à sa caution juratoire sans être obligé d'en donner d'autre.

Ce présent don mutuel ainsi fait pour les causes susdites et pour la bonne amitié qu'ils se sont portée et portent, et parce que telle est leur volonté et intention, eic

Fait et passé es études l'an 1678, le i8* jour de Janvier. Signé : Mouffle et Filloque, etc.

Privés de toute postérité, nos époux se faisaient donc hommage réciproque de l'usufruit de leur fortune ; et, soit dit en passant, cette fortune était assez importante, puisque, à parier des seuls immeubles, ils possédaient une maison de campagne à Asnières et la propriété d'Auteuil, où M"* de Champmeslé mourut en 1698.

Mais revenons à l'artiste, dont il nous reste à compléter la biographie. Quand nous avons parlé de ses rapports avec le grand poète, nous n'avons point entendu nier Tinfluence de ce dernier sur l'avenir dramatique de son élève ; seulement nous avons cru devoir affirmer, contrairement aux insinuations malveillantes de Racine fils, que Marie de Champmeslé était née pour la scène, et nous avons basé

notre opinion sur sa réussite à une époque où son maître ne la connaissait point encore. Il convient d'ajouter à ces dispositions instinctives, absolument évidentes, une mémoire prodigieuse et une voix d'une flexibilité extraordinaire. Harmonieuse, douce et insinuante dans les rôles tendres, elle se faisait, dans les morceaux pathétiques, vibrante et si sonore qu'en ouvrant, disait-on, la loge du fond de la salle, on Teùt entendue au café Procope.

A propos de cette voix admirable, nous en arrivons à parler de la façon dont l'actrice chantait les vers : car ses rôles étaient de véritables ji?ar/ï7/o;w.

Racine, prétendent les uns, avait pris soin de noter de sa main tout le répertoire de la fameuse Champmeslc. « J'ai entendu dire à des gens qui avaient fort connu cette actrice, écrit au contraire l'abbé d'Allainval, que jamais Racine n'avait pu la corriger de son défaut de chanter. » La vérité est que ce défaut n'était point particulier à notre artiste; il était passé à l'état de méthode chez les pensionnaires de rhôtel de Bourgogne, qui se le transmettaient les uns aux autres. Si, par conséquent, il est injuste de croire que Tauteur tragique nota les rôles de la Champmeslé, il n*est point exact non plus de prétendre qu'il s'efforça de modifier des habitudes érigées en principe et qui lui survécurent longtemps encore.

Quoi qu'il en soit, et ce vice de déclamation une fois constaté, combien devons-nous plus admirer la comédienne qui demeura dans ses rôles naturelle et vraie , et qui sut émouvoir le spectateur jusqu'aux larmes, malgré les modulations cadencées d'un chant insipide et monotone !

« Je me souviens, écrit un auteur de l'époque, qu'on m'a conté jadis, sur M**« Champmeslé, qu'il n'était pas néces-

MARIE DE CHAMPMESLK Sy

saire de lui dire, avec M. Despréaux, quand elle représentait certains rôles tendres :

Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez; Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez !

parce qu'elle s'en acquittait si bien qu'on était forcé de verser des larmes, quelque force d esprit qu'on eût et quelque violence qu'on se fît sur soi-même. C'était, disait-on, un plaisir de voir les femmes soupirer et s'essuyer les yeux, et les hommes s'en moquer, pendant qu'eux-mêmes faisaient tous leurs efforts pour ne point pleurer. »

Ce fut vers la fin de décembre 1(397 9^^ ^''*^ ^^ Champmeslé, dont la santé s'altérait visiblement, se retira dans sa maison d'Auteuil pour y prendre quelque repos. Mais, loin de s'améliorer, son état empira de telle sorte que le mal fut bientôt déclaré incurable par les médecins. La pauvre comédienne vit la mort approcher avec terreur. Elle se désolait à la pensée de renoncer à ses triomphes, aux adulations du public : aussi l'idée de répudier le théâtre, instrument de sa gloire, la révoltait, et longtemps elle fut rebelle aux sollicitations du curé d'Auteuil, qui la suppliait de faire sa paix avec l'Église. Enfin pourtant la Champmeslé se laissa fléchir, et elle mourut absoute le i5 mai 1698.

Le lendemain son corps fut transporté à Paris et enterré à Saint-Sulpice, sa paroisse.

« Il est assez glorieux à ceux qui ont embrassé une profession, dit le Mercure Galant du mois de mai, de s'y distinguer assez pour faire connaître leur nom par toute la terre. C'est ce qui est arrive à M^^« Champmeslé, qui vient de mourir. Elle s'est fait admirer à Paris sur les trois théâtres français, où elle a toujours reçu de si grands ap-

plaudissements qu^il semble qu^elle ait commencé par où les autres finissent. Elle a joué d'original dans tous les premiers rôles de la plupart des tragédies de Tillustre M. Racine. Aussi Ton ne doit pas s'étonner si ces pièces, qui ont toujours mérité les louanges qu'elles reçoivent du public, ont passé pour des chefs-d'œuvre, puisqu'elles étaient également bonnes et bien jouées. »

Voici maintenant les fragments de deux lettres de Racine à son fils, où il est question du trépas de la célèbre actrice :

Paris, i6 mai 1698.

...M. de R m'a appris que la Champmeslé était à l'extrémité,

de quoi il paraît très affligé; mais ce qui est le plus affligeant, c'est de quoi il ne se soucie guère; je veux dire Tobstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer à la comédie, ayant déclaré, à ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvait très glorieux pour elle de mourir comédienne. Il faut espérer que, quand elle verra la mort de plus près, elle changera de langage, comme le font d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils se portent bien. Ce fut M"<» de Caylus qui m'apprit hier cette particularité, dont elle était effrayée et qu'elle a sue de M. le curé de S.-Sulpice.

Deux mois plus tard, le 24 juillet 1698, nouvelle lettre de Racine :

Le pauvre Boyer est mort fort chrétiennement, sur quoi je

vous dirai, en passant, que je dois réparation à la mémoire de la Champmeslé, qui mourut avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie, très repentante de sa vie passée, mais surtout fort affligée de mourir. Du moins M. Despréaux me l'a dit ainsi, l'ayant appris du curé d'Auteuil, qui Tassista à la mort : car elle est morte à Auteuil...

Nous voîlà, d'après Racine lui-même, initiés aux derniers moments de Tactrice. Mais que vous semble de cette phi-

MARIE DE CHAMPMESLH Sq

losophie hautaine, de cette froideur méprisante, avec lesquelles le poète converti traite son ancienne idole, qu'il confond avec ces gens et dont il réhabilite la mémoire en passant? N'est-ce pas tout au moins une absence de taa, pour ne point dire un manque de cœur ?

M"* de Ghampmeslé méritait certes une autre oraison funèbre. « Elle avait, écrivent les biographes, de l'esprit naturel, de la grâce, et cette docilité modeste qui n'est pas toujours le partage des personnes de sa profession. » Joignez à cela qu^elle était bonne, de façons distinguées,' d'une sensibilité communicative, d'une conversation séduisante, et vous aurez une des femmes les plus sympathiques de son temps.

Répondant aux qualités de son cœur et de son esprit, les attraits de M"® de Ghampmeslé étaient pour inspirer de l'amour. D'une taille élégante, d'une jolie figure quoiqu'un peu brune, d'une prestance noble et seyant à ravir au caractère de la tragédienfie, l'artiste savait composer sa physionomie, naturellement bienveillante et douce, suivant les besoins de ses rôles. Examinez la délicieuse eau-forte qui orne cette brochure, et vous jugerez si visage fut d'une plus grande pureté de lignes, si regard eut une expression à la fois plus tendre et plus piquante , s'il est enfin rien de gracieux comme cette fine attache du cou, cette courbe moelleuse qui donne au personnage un charme et une poésie adorables.

Le portrait qui a permis à M. Lalauze d'offrir au lecteur l'image de la célèbre actrice est une trouvaille. Nous avions, pour notre part, fait des recherches infructueuses, tant chez les amateurs que dans les collection3 publiques, quand M. Lalauze, aidé de l'obligeant concours de M. Duplessis,

40 MARIE DE CHÂMPMESLE

conservateur des estampes à la Bibliothèque nationale, a découvert la gravure qui lui a servi de modèle. C'est, à notre connaissance, le seul portrait existant de M"*^ de Champmeslé.

Charles Chevillet, sieur de Champmeslé, le mari de notre comédienne, (c réunissait, d'après {(^Dictionnaire des théâtres^ les talents de la représentation à ceux de la composition », et, de fait, c'était un auteur de mérite et un excellent acteur.

D'AUainval prétend qu'avant ses débuts, Champmeslé, qui était fort gros, détaillait des rubans sur le Pont-au- Cbange, ce qui fit dire à Le Noble, en s'adressant à un poète ami du comédien :

Tu les as mesurés (tes vers) sans doute à l'aune antique Dont jadis ton Pansa mesura ses rubans.

Mais d'AUainval se trompe : c'est le père de l'acteur, et non l'acteur lui-même, qui avait établi son commerce sur le Pont-au-Change, et c'est à notre Champmeslé que Le Noble décochait son épigramme, dont la véritable forme est celle-ci :

Tu les as mesurés sans doute à Taune antique Dont jadis ton papa mesurait ses rubans.

Ce détail admis, rappelons que les débuts du jeune Champmeslé se firent en province, qu'il connut et épousa M"® Marie Desmares à Rouen, et que, la suivant partout dans sa carrière théâtrale, il fut avec elle, en 1669, dans la troupe du Marais; en 1670, dans celle de l'hôtel de

MARIF DE CHAMPMESLK 4[

Bourgogne; en 1679, ^^ théâtre Guénégaud , et enfin , en 1680, à la Comédie française.

Champmeslé joua surtout les rôles de rois, qu'il réussissait d'une façon toute particulière. Aussi sa compagnie le tint-elle en grande estime et le public regretta-t-il sincèrement sa mort, qui eut lieu le 22 août 1701 .

Tout gros qu'il était, il ne manquait ni de distinction ni de dignité; ce fut même, paraît-il, à cet embonpoint qu'il dut de représenter à la satisfaction générale la majesté du trône. C'était, en outre, un homme d'esprit et un critique de goût, dont les conseils furent souvent recherchés par les écrivains de son époque. Ajoutons que l'auteur dramatique n'était point sans valeur, et que La Fontaine lui en reconnut assez pour collaborer plusieurs fois avec lui. C'est ainsi que Champmeslé eut une part incontestable dans les quatre petites pièces suivantes, jouées sous le nom du fabuliste : Le Florentin (i685), La Coupe enchafitée (1688), Le Veau perdu (1689), Je vous prends sans verd (1693).

Quant aux comédies qui lui sont propres, elles eurent trois éditions, dont la meilleure est celle de la Compagnie des libraires, en 1742, et elles reçurent de la part du public un accueil favorable.

Ce sont : Les Grtsettes, ou Crispin Chevalier, pièce en vers, primitivement en trois actes, puis réduite en un acte par l'auteur (1671); V Heure du berger, pastorale en cinq actes en vers (1672); Le Parisien^ cinq actes en vers; et La Rue Saint-Denis, un acte en prose (1682); Les Frag^ ment s de Molière, deux actes en prose (1684) ; La Veuve (non imprimée), un acte en prose (1699).

Prises souvent dans la société bourgeoise, dont elles

42 MARIE DE CHAMPMESLE

peignent les ridicules , les comédies de Champmeslé sont intéressantes, pleines de mots piquants et d'incidents heureux; le style en est badin, enjoué; mais on leurreproche avec raison une forme extrêmement négligée et des dénoûments presque toujours manques ou peu justifiés.

A côté du comédien et de l'auteur dramatique se place Thomme privé, qui a bien son intérêt. Champmeslé était un excellent compère, gai, indulgent, affable, ami du plaisir et de la table, mais toujours prêt à rendre service et à ramener la paix au milieu de ses camarades, assez enclins à se quereller. Dans son ménage, il était de commerce facile, aimant sa femme avec une constance digne d'éloges et lui témoignant toute sa vie un dévouement absolu. Pourtant il n'en était point à ignorer les faux pas de la trop sensible actrice, mais il fermait les yeux sur ses faiblesses ou mettait à les excuser une indulgence paternelle, ce qui n^est pas néanmoins pour justifier la boutade rimée qu'on va lire, et que commit un jour Taustère Boileau en compagnie du doux Racine :

De six amants, contents et non jaloux,

Q^i tour à tour servaient madame Claude,

Le moins volage était Jean, son époux.

Un jour pourtant, d'humeur un peu trop chaude.

Serrait de près sa servante aux yeux doux,

Lorsqu'un des six lui dit : «Que faites-vous r

Le jeu n'est sûr avec cette ribaude.

Ah! voulez-vous, Jean, Jean, nous gâter tous: »

Outre sa trivialité malsaine, cette tirade est une odieuse calomnie, et ne saurait avoir été inspirée que par la jalousie. Si Marie de Champmeslé manqua souvent à ses devoirs, elle n'eut jamais ni dans son caractère ni dans sa conduite les allures d^une courtisane. Ne soyons point,

d'ailleurs, plus sévères que Tépoux, qui, en philosophe et en homme d'esprit, trouva toujours de bonnes raisons pour pardonner à sa femme.

Je destine le récit de la mort de Champmeslé à celles de mes lectrices qui aiment les aventures romanesques et qui ajoutent foi aux pressentiments : elles y trouveront un argument en faveur de leurs convictions.

C'était dans la nuit du vendredi 19 au samedi 20 août 1701. Charles de Champmeslé vit en songe sa mère et sa femme qui lui souriaient en lui faisant signe de les venir joindre. Puis, comme il étendait les mains vers elles, la vision disparut. Au lendemain de ce rêve étrange, le comédien, loin de perdre souvenance de ses fantômes, en fut

incessamment visité et fit part de ses craintes à chacun de ses amis, répondant à leurs railleries par un hochement de tête significatif. La nuit suivante il dormit mal, pensa de longues heures aux chères ombres, et se réveilla le dimanche convaincu que sa fin était proche. Le soir, à la représentation, on fut tout étonné de voir Champmeslé, d'ordinaire expansif et jovial, demeurer soucieux et préoccupé. Ceux mêmes qui l'approchèrent avant son entrée en scène, dans le rôle d'Ulysse, l'entendirent maintes fois murmurer en soupirant : <c Adieu paniers, vendanges sont faites! »

Le lundi matin, de plus en plus dominé par ses lugubres pressentiments, le comédien se rendait aux Cordeliers et remettait au sacristain une pièce de trente sols avec prière de faire dire une messe de Requiem pour sa mère et une autre pour sa femme. Mais, comme ce dernier lui rendait dix sols : « Non, fit Champmeslé, la troisième messe sera pour moi, et je vais l'entendre. »

En sortant de la chapelle, l'artiste s'en fut s/asseoir à la

44 MARIE DF CHAMPMESLK

porte du cabaret de V Alliance^ qui était proche du théâtre, et lia conversation avec plusieurs de ses camarades. Salle était alors en froid avec le jeune Baron, et Champmeslé, fidèle à ses habitudes de médiateur, cherchait à les réconcilier. Soudain une idée lui vient de les inviter à sa table afin d'amener entre eux un rapprochement. Satisfait de sa trouvaille : <c Salle, s'écrie-t-il, nous dînerons ensemble aujourd'hui ! » Mais il ne peut en dire davantage ; ses mains crispées se portent à son front, il trébuche et

tombe lourdement sur le pavé Quand on le releva, il

était mort !

Nicolas Desmares se recommande de deux façons à notre attention : il est le frère de Marie de Champmesié et le père de la charmante M"« Desmares. Quant à sa place dans les annales du théâtre, elle est secondaire, bien qu'il ait joué d'une manière satisfaisante les rôles de paysans, surtout ceux que Dancourt composa pour lui dans ses pièces.

D'abord acteur de campagne par nécessité , puis comédien du roi de Danemark, Desmares ne fournit qu'une moitié de carrière sur la scène française. Il y monta sans débuts, grâce à l'appui de sa sœur, le 28 mars i685, et s'en retira le lundi 27 juin 171 2, pour mourir deux années plus tard, le samedi 3 novembre 17 14. Notre jugement serait donc incomplet si nous ne mettions à Tactif de cet artiste les succès qu'il obtint à la cour de Danemark, où, secondé par les talents de sa femme, Anne d'Ennebaut, il posséda un tel crédit que le roi et la reine choisirent pour filleule l'enfant qu'il eut à Copenhague en 1682, et à laquelle furent donnés les noms de Christine-Antoinette-

Charlotte : c'est précisément de cette enfant que nous allons parler avec détails.

La petite Desmares affronta dès Tâge le plus tendre les hasards de la scène. Arrivée à Paris à trois ans, elle débutait à huit sur le Théâtre-Français dans le Cadet de Gascogne, une mauvaise pièce qui n'eut qu'une seule représentation (21 août 1690), mais qui fournit à sa gentille interprète l'occasion de déployer son espièglerie et ses charmes enfantins.

En parcourant les biographies de M"* Desmares, nous avons été plus d'une fois frappé des traits de ressemblance qu'une de nos jeunes actrices possède avec cette aimable comédienne du temps passé.

M"« Jeanne Samary, dont l'esprit, le naturel, le rire éblouissant, enchantent le public d'aujourd'hui, débuta, ainsi que l'ancienne artiste, à l'âge de huit ans. Mais, moins heureuse que cette dernière, elle n'eut point une salle parisienne pour consacrer les prémices de son talent. Produite par son père et par M"'® Dortet, sa tante, en province et en ^ Italie, elle ne parut sur le Théâtre- Français qu'à sa sortie du Conservatoire, et prodigua aux étrangers les premières étincelles de sa gaieté mutine. A cette différence près, les deux comédiennes se ressemblent.

Lesage, de nos jours, eut dit de M^'« Samary, comme de M"* Desmares : « Je suis enchanté de l'actrice qui fait la suivante ; avec quelle grâce elle occupe la scène ! A-t-elle quelque bon mot à débiter, elle l'assaisonne d'un souris malin et plein de charmes qui lui donne un nouveau prix... Souvent, au milieu d'une scène, elle interrompt tout à coup l'action pour céder à une folle envie de rire... » Et, si M. Sarcey eût écrit ses Comédiens en 1698, il eût fait de

4t> MARIE DF CHAMPMESLE

M"* Desmares le portrait suivant, qu'il trace de la soubrette moderne : « Il y a dans son visage, dans son rire, dans sa personne, quelque chose d'avenant et d'espiègle,... sa voix inspire la gaieté,... elle est ravissante à voir si jeune, si fraîche,... un bon sourire toujours épanoui sur ses lèvres. »

M"® Desmares interprète merveilleusement les Dorine, les Nérine, les Collette, affirmaient les critiques du temps-, M}^^ Jeanne Samary joue à ravir les Toinette, les Lisette, les Marinette, proclament nos journalistes contemporains. N'est-ce pas un seul et même jugement dont les termes se confondent à deux siècles de distance?

Ici s'arrête notre parallèle, car nous avons à notre disposition toute la carrière de M"® Desmares, tandis que la jeunesse de M"® Samary ne permet que d'apprécier ses aptitudes et ses débuts.

La nièce des Brohan abordera-t-elle quelque jour le genre tragique? y trouvera-t-elle le succès? Nous ne saurions le dire. Ce que nous pouvons constater, au contraire, c'est que sa devancière, à tel point séduisante dans Psyché que le Dauphin la désigna pour y remplacer M"^ Beauval, fut goûtée de même sorte quand elle chaussa le cothurne et qu'elle parut dans les rôles dramatiques.

Destinée de bonne heure à la tragédie et formée par les leçons de sa tante, M"« Desmares eut Thonneur insigne de jouer, après la mort de M"^ de Champmeslé,le même personnage d'Iphigénie sur lequel la grande tragédienne s'était retirée.

Cette glorieuse épreuve eut lieu le 3o janvier 1699-, le 26 mai suivant. M"* Desmares était officiellement désignée comme la plus digne pour tenir l'emploi laissé vacant par la mort de sa tante. L'héritage sembla lourd à une enfant

de dix-sept ans ; elle en accepta néanmoins toutes les responsabilités, et bientôt sa renommée dans la tragédie égala ses succès de comédienne; si bien que le public ébloui ne sut plus dans lequel des deux genres il devait admirer davantage la jeune et intelligente actrice.

Parmi les rôles que remplit M"^ Desmares figurent ceux d'Electre (1708), d'Athalie (1716), de Sémiramis (1717), de Jocaste (17 18;, et enfin d'Antigone, dans les Machabées, de La Motte (172 1), qui couronna sa carrière. La tragédienne n'avait pourtant à cette époque que trente-neuf ans, âge où le talent est dans sa plénitude, sans que les charmes physiques aient encore cessé dé lui servir d'auréole.

Nous ignorons les motifs qui poussèrent M*^* Desmares à disparaître prématurément. Si la coquetterie eut quelque part à sa résolution, notre actrice a pu s'en féliciter, car les regrets causés par sa retraite furent unanimes, et Ton tenta l'impossible pour la retenir. Mais la comédienne demeura inébranlable, et le dimanche 3o mars 1721 elle faisait ses adieux au public pour ne plus remonter sur la scène.

Durant les trente-deux années qui suivirent, et jusqu'à sa mort, à Saint-Germain en Laye, le 12 septembre 1753, M"« Desmares ne se souvint de son ancienne profession que pour jouer de temps à autre sur des théâtres particuliers, en la compagnie de seigneurs et de dames de la cour. Quant à sa dette de reconnaissance envers la Comédie française, elle l'acquitta en formant deux excellentes élèves, M"«* Dancourt et Quinault cadette, et en désignant pour lui succéder plus tard la fameuse M^** Dangeyille. Nous pensons avoir suôisamment insisté sur les qualités

4* «AFIE LF CHAMPMESLE

multiples de la comédienne et sur les grâces de la femme, pour que nos lecteurs aient une idée juste de M^ Desmares. 11 nous reste à !eur indiquer une gravure qui reproduit exactement le visage et la physionomie de l'artiste. C'est celle de Lépicié d'après Coypel.

7itt. — Imp. Jouausi.

Se tous les Béjart, si nombreux au théâtre qu'ils y 1 formeraient une troupe complète , Armande seule ^ appartient à notre sujet, parce que seule elle figura sur la scène française définitivement constituée; la carrière des autres, étant antérieure à 1680, ne nous concerne pas. Cependant, comme cène actrice a provoqué sur sa naissance un débat qui n'est pas encore vidé depuis deux siècles et demi, il importe de passer rapidement en revue sa famille et de donner quelques détails chronologiques qui établiront la succession des faits.

Le père des Béjart, ou Béjard, celui qui fit souche de comédiens, se nommait Joseph ; il était procureur au Chàtelet, et, en dernier lieu, huissier des eaux et forêts de France à la table de marbre de Paris.

Marié, dans la paroisse Saint- Paul, le 6 octobre 161 5, à Marie Hervé, Joseph Béjart en eut onze enfants, dont cinq subsistûent au commencement de 1643, époque de sa mort.

D'après acte authentique passé par-devant le lieutenant

5o ARMANDE BEJART

civil Antoine Ferrand, le lo juîn 1643, voici la liste de ces derniers : Joseph, Madeleine, Geneviève, Louis, et une pe^ tite non baptisée^ qui n'est autre, nous le verrons, qu'Armande.

Marie Hervé, veuve de Joseph Béjart, ne joua jamais la comédie, mais elle ne se sépara pas de ses enfants, qui firent leur carrière au théâtre, et, jusqu'à la fin de son existence, on la trouve toujours auprès d'eux.

Joseph Béjart fils, né vers la fin de 16 16, fut l'un des fondateurs de T Illustre Théâtre et le compagnon assidu de Molière-, de 1643, cependant, époque de la mort de son père, au i3 août 1645, il ne figure point sur la liste des comédiens, mais il rentra dans la troupe quand elle partit pour la province, et lui demeura fidèle jusqu'au jour de son décès. Son acte d'inhumation, communiqué par Jal, porte que le « lundy 26 mai 1669 fut fait le convoi de Joseph Beygar, comédien, pris sur le quay de l'EschoUe et porté en carrosse à Saint-Paul ».

Madeleine Béjart, baptisée à Téglise Saint-Paul le 8 janvier 16 18, entra en 1643 à l'Illustre Théâtre; mais elle avait commencé beaucoup plus tôt sa carrière de comédienne : à dix-huit ans, elle était émancipée; à dix-neuf, en 1637, elle faisait les beaux jours du Languedoc et de la Provence, et devenait, dans cette dernière contrée, la maîtresse d'Esprit de Raimond, comte de Modène, chambellan des affaires de Monseigneur, frère unique du roi, qui la rendit bientôt mère de deux filles, insinue-t-on : l'une, Armande (la femme de Molière), et l'autre, qui fut baptisée le 1 1 juillet i638 à l'église Saint- Eu stache, sous le nom de Françoise. Les biographes s'accordent à penser que c'est par amour pour Madeleine Béjart que Molière se fit aaeur, et, de fait.

ARMANDE BEJART 5l

elle possédait toutes les séductions : « Madeleine, écrit M. Arsène Houssaye, une des premières, sinon la première, prit la vraie figure de la comédienne, parce qu^elle avait la beauté, la grâce, la harcjlesse, Tintelligence, qui font les dominatrices ; parce qu'elle avait surtout cet emporte ment, ce diable au corps, ce chien, pour dire le mot d'aujourd'hui, parce qu'elle avait été à l'école des passions, qui est encore une meilleure école que le G)nservatoire. » Reine et soubrette à la fois, cette excellente actrice, qui remplissait avec un égal talent le rôle de Dorine dans Tartuffe et de Jocaste dans la Thébaïde, mourut à cinquantequatre ans, le 17 février 1672, dans sa maison, vis-à-vis du Palais-Royal, et fut enterrée à l'église Saint- Paul, suivant ses dernières volontés.

Geneviève, baptisée aussi à l'église Saint- Paul , le 2 juillet 1624, n'avait pas vingt ans quand elle débuta sur l'Illustre Théâtre; c'était la plus délicieuse créature qu'on pût voir, et nous empruntons encore à M. Arsène Houssaye l'image qu'il en trace, d'après un pastel original : c( L'œil est amoureux et noyé, la narine palpite, la bouche sourit. C'est une vraie femme touchée par la passion... une de ces blondes rayonnantes qui illuminent leur chemin comme les comètes... On peut juger, lisons-nous chez le même auteur, que Geneviève Béjart était une de ces nonchalantes natures qui vont où va le vent. Son esprit n'emportait pas son cœur vers les vanités de la comédie. Il semble, au contraire, que son cœur entraînait son esprit. C'a été une femme amoureuse, sinon une femme galante. On la voit passer de l'un à l'autre, de celui-ci à celui-là, de l'amant au mari, du mari à l'amant. »

Quant à ses mérites de comédienne, ils furent très mé-

52 ASMâNDE béjast

diocres, pour ne point dire nuls. Geneviève plaisait dans les rôles de soubrettes, non parce qu^elle les remplissait à souhait, mais parce qu'elle était jolie. Peut-être est-ce la raison qui Tempêcha de conquérir par le travail un talent dont ses succès n'avaient que faire. Le théâtre, où elle n^était connue que sous le nom de Marie Hervé, demeura d'ailleurs la moindre de ses préoccupations.

Mariée, en premières noces, à Léonard de Loménie, de la famille des secrétaires d'État (27 novembre 1664), elle ne tarda pas à devenir veuve et épousa par la suite Jean- Baptiste Aubry, paveur ordinaire du roi et poète tragique à SCS heures, — un singulier accouplement! Ces secondes noces eurent lieu le 19 décembre 1672. Deux ans et demi plus tard, le 3 juillet 1675, Geneviève mourait, et, le lendemain 4, elle était inhumée au cimetière Saint-Sulpice.

Louis Béjart, baptisé à Saint-Méry le 4 décembre i63o, avait treize ans à la mort de son père ; il entra donc le dernier dans la troupe de Molière, où il acquit de la réputation dans les rôles de pères, de seconds valets et de confidents tragiques. Sa retraite date de la clôture de Pâques 1670. « Le sieur Béjart le cadet, dit Lagrange, par délibération de toute la troupe, a été mis à la pension de i ,000 livres et est sorti de la troupe. Gîtte pension a été la première établie à l'exemple de celle qu'on donne aux acteurs de Thôtel de Bourgogne. Le contrat en a été passé par-devant M* Levasseur, notaire, rue Saint-Honoré, près la barrière des Sergents, le XVI* avril 1670. » Huit années plus tard, le 29 septembre 1678, il succombait à une douloureuse maladie, dans la quarante-huitième année de son âge.

A la biographie de Louis Béjart se rattachent deux souvenirs intéressants. D'AUainval raconte que le comédien

ARMANDE BEJART 53

demeura estropié d'une blessure qu'il reçut au pied en séparant deux de ses amis qui se battaient sur la place du Palais-Royal. <c Molière, ajoute-t-il, qui, peu de temps après, donna son Avare, chargea son beau-frère du rôle de La Flèche, de qui Harpagon dit, par allusion: Je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là. Comme Béjart faisait beaucoup de plaisir, on boita aussitôt sur tous les théâtres de province, non seulement dans les rôles de La Flèche, où cela devenait nécessaire, mais indifféremment dans tous ceux que Béjart remplissait à Paris. »

Autre anecdote. Molière venait de faire supprimer par Louis XIV le privilège qu'avait la maison du roi d'entrer gratis à la comédie. Les gentilshommes qui la composaient, blessés dans leur vanité, se portèrent en masse au théâtre, tuèrent plusieurs gagistes, et se disposaient à yifliger le même sort aux acteurs, quand un homme à barbe blanche se présenta tout à coup devant eux , et d'une voix suppliante : a Messieurs, s'écria-t-il, épargnez, s'il vous plaît, un vieillard de soixante-quinze ans, qui n'a plus que quelques jours à vivre! » Ce vieillard, c'était le jeune Béjart, grimé pour son rôle et dont la présence d'esprit sauva ses camarades. Reconnu par les mutins, il fut applaudi, et toute cette grande colère finit par un éclat de rire.

Nous arrivons au cinquième enfant, à cette petite non baptisée à la mort de Béjart père, et qui n'est autre, nous le répétons, qu'Armande, femme de Molière.

Aucune naissance n'a été plus discutée que celle d'Armande Béjart. Nous ne parlons pas de la misérable calomnie à laquelle Montfleury père donna un corps en accusant le grand poète d'avoir épousé sa propre fille. L'allégation, dont le roi fit d'ailleurs bonne justice, était aussi insoute-

54 ARMANDE BElAtT

nabie qu^elle était odieuse, puisque Molière avait connu Madeleine Béjart sept années seulement après la naissance d'Annande. Mais, depuis le XVIV siècle jusqu'à nos jours, et cela malgré la lumière faite sur la question par des érudits, les biographes se sont partagés en deux camps : ceux qui prétendent qu'Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth, notre héroïne, est fille de Madeleine, et ceux qui affirment qu'elle est sa sœur cadette.

Grimarest, au temps passé , puis Voltaire par la suite, étaient des premiers; Tabbé d'AUainval comptait parmi les seconds, ainsi que la Boudin, auteur présumée des mémoires de \di fameuse comédienne.

M. Arsène Houssaye, de nos jours, repoussant les découvertes , très probantes cependant , de BefFera, se range du côté de Grimarest. Eud. Soulié, au contraire, chercheur infatigable, apporte des témoignages et actes authentiques qui donnent raison à d'Allainval.

Pour notre part, nous tenons à le déclarer tout de suite, estimant excellentes les preuves fournies par BefFera et Eud. Soulié, nous avons la conviction intime qu'Armande est sœur, et non pas fille, de Madeleine.

En effet, qu'allèguent nos adversaires ? Madeleine Béjart ayant eu une fille de ses amours avec le comte de Modène, cette fille serait nécessairement Armande. Malheureusement, cette enfant s'appelait Françoise, et, suivant l'acte que nous citons plus haut, elle fut baptisée le 1 1 juillet i638, cinq années avant la naissance d' Armande. Qu'imagine-t-on alors, dans l'impossibilité de soutenir une pareille thèse? Que Madeleine eut deux filles du comte de Modène : l'une Françoise, et l'autre précisément la femme de Molière, dont on n'aurait pas trouvé l'acte de naissance?

ARMANDE BEJABT 55

On conçoit ce qu'a de fragile et d'illusoire un jugement qui s^appuie sur deux suppositions.

La seconde assertion se base, au contraire, sur des pièces ou papiers publics, et c^est pour cela que nous l'avons adoptée sans hésitation.

L^acte de mariage de Molière avec Armande Béjart, inscrit sur les registres de Saint-Germain TAuxerrois, à la date du lundi 20 février 1662 et publié par Beffera, porte ce qui suit :

Jean-Baptiste Poquelin, fils du sieur Jean Poquelin et de feu Marie Cresé, d'une part, et Ârmande-Grésinde Béjard, fille de feue Joseph Béjard et de Marie Hervé, d'autre part, tous deux de cette paroisse, vis-à-vis le Palais Royal, fiancés et mariés tout ensemble, par permission de M. de Comtes, doyen de Notre-Dame et grand vicaire de Monseigneur le Cardinal de Retz, Archevêque de Paris, en présence du dit Jean Poquelin, père du marié, et de André Boudet, beau-frère du marié; de ladite Marie Hervé, mère de la mariée; Louis Béjard et Madeleine Béjard, /rèr^ et sosur de ladite mariée.

Nous savons, par conséquent, qu' Armande Béjart avait pour père et mère Joseph Béjart et Marie Hervé; pour frère et sœur Louis et Madeleine Béjart. Reste à être fixé sur la date précise de sa naissance, et c'est Eud. Soulié qui se chargera de compléter sous ce rapport les renseignements de Beffera :

« Le dernier enfant de l'huissier ou procureur Joseph Béjard et de Marie Hervé, écrit-il dans ses Recherches sur Molière et sur sa famille, est cette « petite non baptisée » qui figure à la suite de ses quatre frères et sœurs dans Pacte de comparution devant le lieutenant civil Ferrand.

« L'extrait de baptême de cette fille a, jusqu'à présent, échappé à toutes les recherches ; mais on ne doit plus dou-

56 ARMANDE BEJART

ter désormais que ce ne soit la même qu'Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth Béjard, désignée dans le contrat de mariage de Molière comme fille de feu Joseph Béjard et de Marie Hervé, âgée en 1662 de vingt ans ou environ. Si cette dernière fille était née après la mort de son père, elle serait, très probablement, indiquée dans l'acte émanant du lieutenant civil comme enfant posthume ; mais sa naissance dut précéder de bien peu le décès de Joseph Béjard, et c'est sans doute cette circonstance qui, contre Tusage, fit retarder son baptême.

<c Armande Béjard est donc née au commencement de 1643 ou à la fin de Tannée 1642, et elle était bien sœur, et non fille, de Madeleine Béjard, malgré ce qu'en ont dit Grimarest et tous ceux qui, d'après lui, ont donné gain de cause à la tradition, même en présence de Tacte de mariage du 20 février 1662. »

Jugeant impossible de constituer Tétat civil d' Armande d'une façon plus logique que ne l'ont fait les auteurs précités, nous abordons notre biographie sans discuter davantage.

Le grand événement de l'adolescence d' Armande est l'amour de Molière. Élevée sous les yeux du poète, dont elle reçut les premières leçons , la sœur de Madeleine éveilla dans l'esprit de son maître une tendre sollicitude qui prit bientôt le caractère d'une violente passion.

A quel moment le philosophe s'aperçut-il de la métamorphose ? Nous l'ignorons. Toujours est-il qu'assez imprudent pour briguer la main d'une fille plus jeune que lui de vingt années, il eut assez de tact pour se gagner ses sympathies et s'assurer sa confiance. VÉcole des maris, que Molière fit jouer le 24 jhin 1661, c'est-à-dire huit

ARMANDE BEJART 5^

mois avant son mariage, nous révèle le secret de sa. con-j duite : * ^

ARISTE^ à Sganarelle (Acte I, scène n).

. . . Je tiens sans cesse

Qu'il nous faut en riant instruire la jeunesse,

Reprendre ses défauts avec grande douceur,

Et du nom de vertu ne point lui faire peur.

Mes soins pour Léonor (Armande} ont suivi ces maximes :

Des moindres libertés je n'ai point fait des crimes;

A ses jeunes désirs j'ai toujours consenti.

Et je ne m*en suis point, grâce au ciel, repenti.

Je sais bien que nos ans ne se rapportent guère.

Et je laisse à son choix liberté tout entière.

Si quatre mille écus de rente bien venants, ^

Une grande tendresse et des soins complaisants

Peuvent, à son avis, pour un tel mariage

Réparer entre nous l'inégalité d'âge,

Elle peut m'épouser, sinon choisir ailleurs.

Je consens que sans moi ses destins soient meilleurs;

Et j'aime mieux la voir sous un autre hyménée

Que si, contre son gré, sa main m'était donnée.

Molière ne se méprenait point sur le résultat de semblables procédés; gagnée par son désintéressement et sa boQté généreuse, Armande ne fît aucune opposition à devenir sa iemme. Peut-être, d'ailleurs, était-^Ue désireuse d'échappet à la tutelle de sa sœur aînée et de porter un nom célèbre au théâtre. Quoi qu'il en soit, il n'y eut d'autre obstacle à Taccomplissement de cet hymen que la jalousie de Ma^ deleine. Durant les premiers mois les fiancés lui cachèrent leurs projets afin d^éviter sa colère, mais la Béjart était clairvoyante et surprit bientôt leur secret. Alors elle entra dans des emportements furieux, menaçant de perdre tout le monde si le mariage s'accomplissait. Molière, étourdi par la tempête^ y résista maladroitement. Mais Armande, en femme coquette et volontaire, trouva le moyea de la coRy

58 AtMAUDE BÉlAtT

jurer. Un beau matin elle s^enfîiit chez le poète et déclara qu^ellc ne quitterait son appartement que pour l'épouser : « L*éclaircisscment, écrit Grimarest, causa un vacarme terrible,... Néanmoins il n'y avait point de remède^ et la raison fit entendre i la Béjart que le plusgrand bonheur qui pût arriver à Armande était d'avoir épousé Molière, qui perdit par ce mariage tout Tagrément que son mérite et sa fortune pouvaient lui procurer, s'il avait été assez philosophe pour se passer d'une femme. »

La dernière réflexion de Grimarest est d'une entière justesse, et nous verrons par la suite qu'une folie satisfaite devint pour Molière la cause morale de continuels chagrins, la cause physique de sa mort ! Quelle était donc la vertu magique de cette jeune comédienne à laquelle le grand homme sacrifia son indépendance, son bonheur et sa vie ?

« Armande avait les yeux petits, mais pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu^on puisse voir. Elle avait la bouche grande, mais on y voyait les grâces qu'on ne voit pas aux autres bouches ; cette bouche inspirait des désirs et était la plus attrayante, la plus amoureuse du monde. Sa taille n'était pas grande, mais aisée et bien prise. Elle affectait de la nonchalance dans son parler et dans ses actions, mais elle avait grâce à tout cela, et ses manières engageantes avaient je ne sais quel charme à s'insinuer dans les cœurs. Pour de l'esprit, elle en montrait du plus fin et du plus délicat -, sa conversation était sérieuse, mais charmante. Capricieuse autant que personne au monde, j'en demeure d'accord; mais tout sied aux belles, on souffre tout des belles. »

Ce portrait est de Molière, et nous n'y avons rien changé. Le mari amoureux de sa femme Ta peinte ainsi

SOUS les traits de Ludle dans le Bourgeois gentil'homme, où il s'est donné le plaisir de la faire critiquer par G)vielle afin de fournir à Cléonte Toccasion de la défendre. Il est facile, au reste, de suivre les rôles diaprés le dialogue que nous avons transcrit mot pour mot. Molière y tourne en compliment toutes les critiques de Covielle, une seule le trouve sans réplique : « Elle est capricieuse autant que personne au monde! j> Etc^est précisément ce caractère fantasque qui fut la source des premiers déplaisirs du poète.

II faut bien Tavouer aussi, la contrainte où se trouvait sans cesse Armande vis-à-vis d^un mari trop âgé pour lui inspirer de Tamour, et dont elle était incapable de comprendre le génie, aigrissait sa nature et motivait ses bizarreries ou ses froideurs. Les attentions et les tendresses de Molière la gênaient, elle ne se souciait plus de son nom, maintenant qu'elle le portait, et ne participait ni aux succès ni aux peines de Técrivain. Le pauvre philosophe ne négligeait rien cependant pour lui plaire. Les moindres désirs de sa femme étaient des ordres ; il contentait chacune de ses fantaisies et prévenait ses plus petits caprices. Tout fut inutile. Prodigue et fastueuse, M^'^ Molière se donna en speaacle par la magnificence de sa mise ; futile et légère, elle attira chez elle une foule de jeunes seigneurs et de désœuvrés qui lui firent la cour et Tamusèrent de leurs sornettes

ce Molière alors, dit Grimarest, s'imagina que toute la ville en voulait à son épouse. Elle négligea de Ten désabuser; au contraire, les soins extraordinaires qu'elle prenait de sa parure, à ce qu'il lui semblait pour tout autre que pour lui, qui ne demandait point tant d'arrangement, ne firent qu'augmenter ses soupçons et sa jalousie. ... Aussi, après

6p A.RMANDE BÉJART

avoir essuyé beaucoup de froideurs et de discussions domestiques, il fit son possible pour se renfermer dans son travail et dans ses amis, sans se mettre en peine de la conduite de ^a' femme. »

Grimarest se trompe daqs sa conclusion. Molière éprouva une cruelle douleur de la conduite d'Armande. Réfugié d^abord dans ^a maison d^Auteuil, où il espérait échapper par le travailà ses déceptions, il fut ramené à Paris par la jalousie et un besoin impérieux de surveiller Armande. Dès tors il ne cessa d'adresser à sa femme des prières ou des reproches, tantôt la suppliant de renoncer à ses façons galantes, tantôt la mejnaçànt d'user de son droit d!époux en la faisant enfermer. M"* Molière fut incorrigible, !elle opposa une obstination hautaine à la volonté de son mari, lui fit des. scènes violentes, rendit en un mot son intérieur tellement intolérable que Tépoux découragé finit par accepter une séparation amiable , mettant pour seule condition qu'Armande ne quitterait pas la maison.

De même que sa naissance, la conduite de M"® Molière demeure l'objet d'interminables débats. Jadis il était de fnode de la condamner, et, la tradition aidant, on en vint à la noircir outre mesure. De nos jours un courant contraire s'est établi et une campagne de réhabilitation s'est ouverte, qui a eu pour principaux champions : George Sand, dans la préface de son Molière; Ed. Thierry, dans son introduction au Registre de Lagrange; Bazin, dans ses notes sur la vie de Molière, et enfin M. Auguste Vitu, auquel nous devons un article très savant, paru dans le Gaulois du 24 mai 1 87g, en attendant le volume que prépare l'éminent critique.

Notre avis est qu'il y a exagération de part et d'autre, et que la cause d'Armande Béjart a trouvé des avocats plutôt

ARMANDE BEJART 6l

que des juges. Cependant, comme en ces sortes de matières il est délicat de se former une opinion, et qu'en tout cas on ne doit avancer que les faits dont on possède les preuves, nous portons à la décharge de M"« Molière les arguments posés par Bazin, et auxquels nous renvoyons le lecteur, empêché que nous sommes de lui soumettre toutes les pièces du dossier dans une brochure de trente-deux pages.

Quanta la question d'alibi, victorieusement plaidée par M. Vitu, il serait souverainement injuste de ne point l'analyser en quelques mots. La mémoire d'Armande est assez attaquable pour ne pas la priver du bien qu'on peut en dire.

Le livre publié sous le titre la Fameuse Comédienne^ quinze ans après la mort de Molière, et dont la Boudin semble être l'auteur, affirme qu'Armande fut d'abord la maîtresse de l'abbé de Richelieu, et que, par suite d'une convention honteuse entre eux, elle en recevait quatre pistoles par jour, sans ses habits et ses régals. « Cela dura quelques mois sans trouble, continue l'ouvrage anonyme; mais Molière ayant fait la Princesse d'Élide, où la Molière joua la princesse, elle y parut avec tant d'éclat qu'il eut tout lieu de se repentir de l'avoir exposée au milieu de cette jeunesse brillante : car à peine fut-elle à Chambord, où le roi donnait ce divertissement à toute la cour, qu'elle devint folle du comte de Guiche, et le comte de Lauzun éperdument amoureux d'elle. Ce dernier n'épargna rien pour se satisfaire; mais la Molière, qui était entêtée de son héros, ne voulut entendre à aucune proposition.... Le comte de Lauzun ne perdit pas l'espérance.... il connaissait le comte de Guiche pour un homme qui comptait pour une mauvaise fortune le bonheur d'être aimé des dames.... Il ne se trompa point.

62 ARMANDE BEJART

car la Molière, irritée des froideurs du comte de Guiche, se jeta entre les bras du comte de Lauzun.... L'abbé de Richelieu, qui avait été averti, la faisait épier avec soin. Il trouva moyen de lui surprendre une lettre qu'elle écrivait au comte de Guiche, dans le temps de leur intrigue.... L'abbé de Richelieu, enragé de trouver tant de tendresse dans cette lettre, ne s*amusa point aux reproches , qui ne servent jamais de rien.... Il résolut de la laisser, ce quUl fit, après avoir fait apercevoir à Molière que le grand soin qu'il avait de plaire au public Tempêchait d^examiner la conduite de sa femme, et que, pendant qu'il travaillait pour tout le monde, tout le monde travaillait pour lui. »

Tel est l'acte d'accusation ; voici la réfutation de M. Vitu, basée sur l'alibi, le meilleur des arguments :

« On joua la Princesse d'Élide à Versailles le 6 mai 1 664, et la troupe de Molière fut appelée pour la première fois à Chambord le 17 avril 1669. Veut-on maintenant admettre que l'auteur de la Fameuse Comédienne se soit trompé de lieu et qu'il ait écrit Versailles pour Chambord ? Molière et Armande se marièrent le 20 février 1662, et leur premier enfant, le filleul de Louis XIV et de Madame, naquit le 19 janvier 1664. Armande n'était donc relevée de couche que depuis six semaines environ lorsque la troupe du Palais-Royal fut mandée à Versailles pour y jouer /^ Princesse d'Élide.... Quand donc la liaison prétendue d' Armande avec l'abbé de Richelieu aurait-elle commencé ? On laissera bien à l'accouchée six semaines de repos : nous voilà donc au i**" mars. Retenons cette date, puisque le pamphlet place les amours d'Armande avec l'abbé de Richelieu à l'époque qui précède immédiatement la première représentation de la Princesse d'Elide. Cela durait

sans trouble, nous dit-on ; mais Armande paraît devant toute la cour, et voilà qu' Armande devient folle du comte de Guiche, tandis que le comte de Lauzun devient fou d'elle. L'abbé de Richelieu, enragé, trouva le moyen de surprendre un billet qu'elle écrivait au comte de Guiche, et il abandonna Tinfidèle après avoir, par un dernier trait de délicatesse, averti Molière que sa femme le trompait.

« Voilà des détails précis et minutieux. Il ne leur manque qu'une chose essentielle, d'être vrais, et une autre chose plus nécessaire encore, d'avoir été possibles. Car ni l'abbé de Richelieu ni le comte de Guiche n'assistaient aux fêtes de Versailles au mois de mai 1664. »

L'alibi ainsi posé, M. Auguste Vitu le prouve en établissant, l'histoire en main, qu'au mois de mai 1664 l'abbé de Richelieu était en Allemagne et le comte de Guiche en Pologne.

Pour le premier, parti en mars 1664, il mourut à Venise le 9 janvier i665, sans être revenu en France, et ne pouvait, par conséquent, disputer M"* Molière, dans le courant de l'année 1664, ni au comte de Guiche ni au comte de Lauzun.

Pour le second, homme à bonnes fortunes en dépit du pamphlet, et qui dut à son amour pour Madame Henriette d'Angleterre la longue série de ses disgrâces, il avait jugé prudent, en i663, de s'exiler en Pologne, et, les gazettes annonçant son entrée solennelle à Varsovie le 2 mai 1664, il lui devenait impossible de se trouver à Versailles, où les fêtes, commencées le 7 mai, se terminèrent le 1 3 du même mois.

(c Ainsi, s'écrie victorieusement M. Vitu, des trois personnages mis en scène par le libelle, à propos de la Prin-

64 ARMANDE BEJART

cesse d'Élide, en voilà deux qui se trouvent hors de cause pour absence dûment constatée, ce qui nous dispenserait à la rigueur de nous occuper du troisième. »

Poursuivant son argumentation et précisant les faits, M. Vitu expose maintenant que, dut-on lire Fontainebleau au lieu de Chambord ou 'Versailles, et placer les prétendues intrigues de M"® Molière dans cette dernière ville, où la Princesse dElide fut jouée une seconde fois le 2 1 juillet 1664, l'accusation ne serait guère plus soutenable. Richelieu, en effet, était absent conAne il a été clairement démontré; Lauzun, probablement, n'assistait pas davantage à la fête. Quant au comte de Guiche, qui était présent, il se trouvait dans une situation d'esprit à rendre absolument invraisemblables des intrigues avec une comédienne. Plus amoureux que jamais d'Henriette d'Angleterre et profondément désespéré, il fut contraint, à cette même époque, de remettre entre les niains de Louis XIV les lettres et le portrait de Madame. De plus, il dut se battre en duel avec de Vardes, qui l'avait trahi, et les préoccupations de ce combat n'étaient point minimes , si Ton réfléchit que de Vardes passait pour le gentilhomme le plus redoutable de la cour de France.

c( Telles furent, pour le comte de Guiche, conclut l'écrivain, les plaisirs du court séjour de Fontainebleau dans l'été de 1 664. .. A quelque temps de là, n'évitant un nouvel exil que par un départ volontaire, il prit du service en Hollande, et n'obtint la permission de revenir à Paris qu'en 1671, après la mort funeste de Madame. On sait qu'il mourut, peu de temps après le fameux passage du Rhin, le 29 novembre 1673, âgé de trente-cinq ans, à Kreuznach, dans le Palatinat, de chagrin autant que de fatigue. »

ARMANDE BEJART 65

Contre la partie de son plaidoyer que M. Vitu appuie sur des dates il n'y a rien à objecter ; les chiffres ont leur logique inexorable, et M***^ Molière ne saurait être coupable des intrigues qu'on lui prête durant les représentations de la Princesse d Eli de.

Maintenant, et en exceptant l'abbé de Richelieu, qui, parti pour F Allemagne au commencement de 1664 et mort à Venise le 9 janvier i665, ne peut, de toute impossibilité, avoir été l'amant d'Armande, affirmera-t-on de la même sorte que M"« Molière n'ait pas été la maîtresse du comte de Guiche et du comte de Lauzun? La chose ne saurait s'admettre aux représentations de la Princesse d'Élide. Nous en sommes persuadé avec M. Vitu, et les racontars de la Fameuse Comédienne sont mensongers sur ce point. Mais quelle preuve opposer à cette hypothèse que, les relations de M"® Molière avec Guiche et Lauzun ayant réellement existé, la Boudin ou Tauteur quelconque du libelle les ait ensuite arrangées à sa guise, choisissant son temps et son décor suivant son bon plaisir ou celui de son lecteur? Les chroniques scandaleuses n'agissent pas autrement, et, ne l'oublions pas, les mémoires de la Fameuse Comédienne sont une sorte de chronique commandée et payée par Fraus Rottemberg, libraire à Francfort, qui avait la spécialité de ces ouvrages à sensation. Cela, encore une fois, est une simple hypothèse, appuyée pourtant sur la tradition qui prête pour amants à M'^^ Molière au moins les comtes de Guiche et de Lauzun.

Le premier, nous dit M. Vitu, était trop occupé de sa

passion pour Henriette d'Angleterre, et le second fut trop

épris des charmes de M™^ de Monaco pour songer à une

comédienne. A ces arguments nous objecterons que nos

66 ARMANDE BEJART

grands seigneurs n^y regardaient pas d^aussi près, et que chiffonner en passant la cornette d^une fille de théâtre était peccadille assez indifférente pour que leur conscience d^amoureux ne s'en embarrassât point.

De Texamen impartial et approfondi du ménage de Molière il ressort clairement que, si Armande fut calomniée dans son temps, elle est aujourd'hui trop défendue, ce qui d'ailleurs a toujours lieu pour les réhabilitations posthumes. M"* Molière fut despote, coquette, vaniteuse et légère; M"« Molière eut des intrigues, peu importe avec qui. La vérité est que l'époux en fut à ce point assuré qu'il dut s'effacer d'abord, puis rompre avec une femme dont la conduite le mettait au désespoir. Ce qui demeure non moins prouvé, c'est que plus tard, quand à sa prière ses amis lui eurent ménagé un rapprochement avec Armande, la résolution qu'il prit d'éloigner les rivaux en accomplissant ses devoirs d'époux lui fit cesser l'usage du lait pour se mettre à une nourriture tonique dont l'abus irrita sa poitrine, redoubla sa toux et abrégea ses jours. Le fait est certifié par Grimarest lui-même, qui se montre cependant d'une indulgence extrême envers M"* Molière.

Dans quelle proportion Armande Béjart fut-elle coupable? La question est brûlante, et nul ne saurait la résoudre. Les chagrins domestiques qui assaillirent continuellement Molière, ses larmes et ses déboires, sont là, en tout cas, pour condamner sa femme.

Sur ce dernier point, tous les biographes ont un avis semblable. Rapportant une conversation que le poète phijosophe eut un jour avec Rohaut et Mignard, ses amis : € Ne me plaignez-vous pas, lui fait dire Grimarest, d'être d'une profession et dans une situation si opposées aux sen-

ARMANDE BEJART 67

timents et à Thumeur que j'ai présentement ? J^aime la vie tranquille, et la mienne est agitée par une infinité de détails communs et turbulents, sur lesquels je n^avais pas compté dans les commencements, et auxquels il faut que je me donne tout entier malgré moi. Avec toutes les précautions dont un homme peut être capable, je n'ai pas laissé de tomber dans le désordre où tous ceux qui se marient sans réflexion sont accoutumés de tomber. Oui, mon cher monsieur Rohaut, je suis le plus malheureux de tous les hommes, et je n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas pensé que j'étais trop austère pour une société domestique. »

Et Molière, accentuant ses griefs contre Armande dans le cours de l'entretien, poursuit en ces termes : « Ma femme me laisse impitoyablement dans mes pensées, et, occupée seulement du désir de plaire, en général, comme toutes les femmes, sans avoir de dessein particulier, elle rit de ma faiblesse. Encore si je pouvais jouir de mes amis aussi souvent que je le souhaiterais pour m'étourdir sur mes chagrins et sur mon inquiétude I Mais vos occupations indispensables et les miennes m'ôtent cette satisfaction. »

La Boudin, de son côté, insiste sur la douloureuse situation de répoux, et nous ne croyons pas être blâmé pour avoir emprunté à son ouvrage un passage absolument inattaquable en ce qu'il est la peinture fidèle des sentiments de Molière à cette époque.

La scène se passe à Auteuil, sous les firais ombrages auxquels le grand écrivain allait demander le repos de l'esprit et l'oubli de ses chagrins.

Molière, disent les Mémoires, qui avait écouté son ami

68 ÂRMANDE BÉJART

Chapelle avec assez de tranquillité, lui répondit : « Je vois bien que vous n'avez encore rien aimé, et vous avez pris la figure de l'amour pour Tamour même. Si ma patience m'a appris qu'on pouvait fuir le péril, mon expérience ne m'a que trop fait voir qu'il est impossible de l'éviter... Comme elle était encore fort jeune quand je l'épousai , je me crus un peu moins malheureux que la plupart de ceux qui prennent de pareils engagements ; aussi le mariage ne ralentit point mes empressements; mais je lui trouvai tant d'indifférence que je commençai à m'apercevoir que toute ma précaution avait été inutile, et que ce qu'elle sentait pour moi était bien éloigné de ce que j'aurais souhaité pour être heureux. Je me fis à moi-même ce reproche sur une délicatesse qui me semblait ridicule dans un mari, et j'attribuai à son humeur ce qui était un effet de son peu de tendresse pour moi; mais je n'eus que trop de moyens de m'apercevoir de mon erreur. . . Cependant mes bontés ne l'ont point changée. Je me suis donc déterminé de vivre avec elle comme si elle n'était pas ma femme ; mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi ! Ma passion est venue à tel point qu'elle va jusqu'à entrer avec compassion dans ses intérêts; et, quand je considère combien il m'est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en même temps qu'elle a peut-être une même difficulté à détruire le penchant qu'elle a d'être coquette, et je me trouve plus dans la disposition de la plaindre que de la blâmer... Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans mon cœur : mon idée en est si fort occupée que Je ne sais rien en son absence qui me puisse divertir. Quand je la vois, une émotion et des transports qu'on peut sentir, mais qu'on ne saurait dire, m'ôtent l'usage de la réflexion.

ARMANDE BEJART ÔQ

Je n'ai plus d*yeux pour ses défauts; il m'en reste seulement pour tout ce qu'elle a d'aimable... »

Molière adorait sa femme : on en juge non seulement par la conversation qui précède, mais encore d'après le témoignage de ses contemporains. Hardi dans ses ouvrages et toujours prêt à fustiger le vice ou le ridicule, sans se soucier des représailles, il se montrait avec Armande faible et désarmé, s'irritant à chaque nouveau dédain de sa femme, puis regrettant ses emportements et mettant à se rapprocher d'elle la persistance jalouse des vieux maris. « Molière, écrit Voltaire, tout philosophe qu'il était d'ailleurs, essuya dans son domestique les dégoûts, les amertumes et quelquefois les ridicules qu'il avait si souvent joués sur le théâtre : tant il est vrai que les hommes qui sont'au-dessus des autres par les talents s'en rapprochent toujours par les faiblesses. »

Quelques écrivains, pour excuser Armande, ont prétendu que Molière, de son côté, avait des torts, qu'il continua de subir, après son mariage, l'influence despotique de Madeleine Béjart; qu'en tout cas, il n'eut le courage de chasser ni de sa maison ni de son cœur la de Brie, avec laquelle il avait entretenu des intrigues amoureuses. Sur ce dernier point Grimarest se charge de nous édifier. La de Brie était certes une bonne fille, mais elle n'avait rien pour captiver ni retenir un amant.

<c Est-ce par la vertu, la beauté ou l'esprit, disait quelqu'un à Molière au temps de ses relations avec elle, que cette comédienne vous a séduit ? Vous savez que La Barre et Florimont sont de ses amis, qu'elle n'est point belle, que c'est un vrai squelette, et qu'elle n'a pas le sens commun. — Je sais tout cela. Monsieur, répondit Molière, mais je sui9

70 ARMANDE BEJART

accoutumé à ses défauts ; il faudrait que je prisse trop sur moi pour m'accommoder aux imperfections d'une autre ; je n^en ai ni le temps ni la patience. »

« Peut-être, conclut Grimarest, qu'une autre n'aurait pas voulu de pareils attachements. Il traitait l'engagement avec négligence, et ses assiduités n'étaient pas trop fatigantes pour une femme ; en huit jours une petite conversation , c'en était assez pour lui. »

Mais que servent ces détails d'alcôve ? Molière eut des fantaisies, des caprices passagers \ il n'éprouva jamais qu'un amour sérieux, un amour qui survécut à l'offense^ et auquel il revint toujours, en dépit de ses serments et de ses belles résolutions. C'est ainsi qu' Armande Béjart lui donna les trois enfants dont nous sommes amené à dire un mot en passant.

Le premier, qui se nommait Louis, naquit le 19 janvier 1664 et fut baptisé le jeudi 28 février. C'était le filleul de Louis XIV et d'Henriette d'Angleterre, qui se firent représenter par le duc de Créquy et la maréchale du Plessy. Louis Molière mourut l'année même de sa naissance, et fut enterré à Saint-Germain TAuxerrois, le 1 1 novembre 1664.

Le second enfant de Molière fut une fille, elle eut pour parrain le comte de Modène, pour marraine Madeleine Béjart, sa tante, et fut baptisée le 4 août 1 665. Esprit-Madeleine Molière survécut seule à son père. Enlevée dans la suite par le sieur de Montalant, qui Tépousa, elle alla demeurer avec lui à Argenteuil, où elle s'éteignit le 23 mai 1723 sans postérité.

Enfin le troisième enfant, qui dut le jour à la dernière réconciliation d' Armande et de son mari, naquit le 1 5 septembre 1672 et mourut le 1 1 octobre suivant, un peu moins d'un mois après sa naissance. Il avait nom Pierre-Jean-

ÂRMANDE BEJART 7I

Baptiste- Armand, et était filleul de Boileau Puimorin, frère de Despréaux, et de M"« Mignard, fille du peintre célèbre.

Quatre mois après la perte de ce fils, et dix-huit mois après s'être réconcilié avec sa femme, le grand Molière succombait ( 1 7 février 1 67 3 ) .

M"* Molière se montra, dans les premiers temps de son veuvage, à la hauteur de ses devoirs. L'archevêque de Paris, Harlay de Ghampvalon, s'opposait à ce que l'illustre comédien fût enterré chrétiennement. Armande lui adressa une requête dans laquelle, après avoir exposé les instances de son mari pour recevoir les sacrements et le refus obstiné des prêtres Lenfant et Lechat de se déranger, elle concluait :

Ce considéré, Monseigneur, et attendu que dessus, et que ledit défunt a demandé, auparavant que de mourir, un prêtre pour estre confessé, qu*il est mort dans le sentiment d*un bon chrestien, ainsy qu'il a été témoigné en présence de deux dames religieuses, demeurant en la même maison, d'un gentilhomme nommé M. Couthon, entre les bras de qui il est mort, et de plusieurs autres personnes, et que M. Bernard, prestre habitué en TEglise Saint-Germain, lui a administré les Sacrements, à Pasques dernier^ il vous plaise, de grâce spéciale, accorder à ladite suppliante que son dit feu mary soit inhumé et enterré dans ladite église Saint- Eustache, sa paroisse, dans les voyes ordinaires et accoutumées, et ladite suppliante continuera les prières à Dieu pour votre prospérité et santé.

Comme cette éloquente supplique restait sans réponse, M'*« Molière alla trouver le roi à Versailles, et, s'étant jetée à ses pieds, elle le conjura de mettre un terme aux résistances de l'archevêque; puis, sur l'hésitation de Louis XIV, elle ne craignit pas de s'écrier, dans un élan de franchise impétueuse, que, si son mari était criminel, ses crimes avaient été autorisés par Sa Majesté !

On n'ignore pas le résultat de la démarche. Le roi

73 ARMANDE BEJART

donna, pour la forme, un ordre d^inhumation, que Champvalon n'exécuta qu'à moitié :

Nous avons permis au sieur curé de Saint- Eustache, disent les registres de rArchevêché à ce propos, de donner la sépulture ecclésiastique au corps du deffunct Molière, dans le cimetière de la paroisse, à condition, néanmoins, que ce sera sans aucune pompe, et avecq deux prestres seullement et hors des heures du jour, et qu'il ne se fera aucun service solennel pour luy, ny dans la dite paroisse Saint-Eustache, ny ailleurs, mesme dans aucune églize des réguliers, et que nostre présente permission sera sans préjudice aux règles du rituel de nostre églize que nous voulons estre observées selon leur forme et teneur.

Ainsi, le curé de Saint-Eustache ayant défense d'assister au convoi, deux prêtres seuls accompagnèrent le corps, qui ne fut pas même présenté à l'église, et qu'on transporta de nuit au cimetière Saint-Joseph le mardi 21 février lôyS.

Ici se placent deux traits qui font honneur à Armande Béjart, et que nous n'aurions garde de passer sous silence.

Au moment des funérailles, raconte Voltaire, « la populace, qui ne connaissait dans Molière que le comédien, et qui ignorait qu*il avait été un excellent auteur, un philosophe, un grand honmie en son genre, s^attroupa à la porte de la maison ». La veuve, pour changer les intentions évidemment hostiles de cette foule, eut Theureuse inspiration de lui jeter par la fenêtre une centaine de pistoles en l'invitant, avec des termes si touchants, de prier pour son mari ce que ces misérables, qui auraient sans savoir pourquoi troublé l'enterrement, accompagnèrent le corps avec respect ».

Quant au second trait, je ne puis que le donner sous Tautorité de Titon du Tillet, qui le rapporte avec une admiration un peu exagérée. « La veuve de Molière, raconte-t-il,

ARMANDE BEJART ji

fit porter une grande tombe de pierre qu*on plaça au milieu du cimetière Saint-Joseph, où on la voit encore (1732). Cette pierre est fendue par le milieu, ce qui fut occasionné par une action très belle et très remarquable de cette demoiselle. Deux ou trois ans après la mort de Molière, il y eut un hiver très froid. Elle fit voiturer cent voies de bois dans ledit cimetière, lequel bois fut brûlé sur la tombe de son mari pour chauffer tous les pauvres de son quartier : la grande chaleur du feu ouvrit cette pierre en deux. Voilà ce que j'ai appris, il y a environ vingt ans, d'un ancien chapelain de Saint-Joseph, qui me dit avoir assisté à Tenterrement de Molière. »

Tels sont les actes, malheureusement peu nombreux, dont nous pouvons louer Armande Béjart; à côté abondent les sujets de blâme. Il est incontestable, par exemple, que la veuve de Molière ne regretta pas longtemps son mari; que, treize jours après la mort de ce dernier, elle remontait sur les planches, et que, peu curieuse de la gloire

du grand homme, elle se dessaisit de ses manuscrits ou fragments de pièces entre les mains du comédien Lagrange.

Nous n'avons pas à consigner l'aventure du président Lescot, qui, trompé par la Ledoux sur l'identité de sa maîtresse, crut posséder M"« Molière alors qu'il jouissait des faveurs d'une certaine La Tourelle. C'est une affaire qui se dénoua devant les tribunaux, sur la juste plainte de M"^ Molière, et dans laquelle notre biographie n'a pas à intervenir. Ce qu'il importe de dire, c'est qu'Armande ne se corrigea pas de sa coquetterie après la mort de son époux, et que la tradition lui prête pour dernier amant un sieur du Boulay, qui obtint ses bonnes grâces en lui

promettant de lui donner son nom. D'après la même tradition, qui, avouons-le, prend son origine dans les mémoires de la Boudin, c'est à un mauvais sentiment que M"« Molière aurait obéi en se remariant. Une de ses camarades, la demoiselle Guyot, entretenait depuis longtemps des relations avecGuérin-d'Estriché, comédien de sa troupe: elle résolut de le lui enlever, le poursuivit de ses assiduités, et Tencouragea de telle sorte que celui-ci, désireux peutêtre de succéder au grand Molière, l'épousa le 3i mai

Quant à notre actrice, elle s'attira par cette sotte équipée des risées et des quolibets dont le quatrain suivant est un échantillon :

Les grâces et les ris régnent sur son visage. Elle a Tair tout charmant et Tesprit tout de feu; Elle avait un mari d'esprit qu'elle aimait peu, Elle en prend un de chair qu^elle aime davantage.

De ce dernier mariage, Armande eut un fils qui mourut en 1708; elle avait sans cesse tenu sa fille, Madeleine Molière, éloignée de la maison, de peur qu'en grandissant auprès d'elle l'enfant ne vieillît la mère. On a conservé à ce sujet un mot piquant de Madeleine. Chapelle lui ayant demandé un jour quel âge elle avait : « Quinze ans et demi, répondit-elle bien bas, mais n'en dites rien à ma mère ! »

Nous ne savons trop si la Béjart fut heureuse avec Guérin. En tout cas, celui-ci prétendit être maître chez lui et surveilla sa femme, ce qui lui réussit à merveille, car, tous les écrivains l'affirment, depuis son second mariage Armande mena une conduite exemplaire.

Après vingt-trois ans de ménage, M"« Guérin mourut le

ARMANDE BEJART yS

3o novembre 1700, comme le constate son acte de décès, inscrit sur les registres de la paroisse Saint-Sulpice :

Le 2 décembre 1700, a été fait le convoi, service et enterrement de Damoiselle Armande, Grézinde, Claire, Elisabeth Béjart, femme de M. François, Isaac Guérin, officier du roi, âgée de cinquante-cinq ans, décédée le dernier jour de novembre de la présente année, dans sa maison, rue de Touraine. Et ont assisté audit convoi, service et enterrement, Nicolas Guérin, fils de ladite défunte, et M. Jacques Raisin, officier du roi et ami de ladite défunte, qui ont signé.

Nous nous sommes trop étendu sur l'examen de la femme pour qu'il nous soit loisible de beaucoup parler de la comédienne. Ce dernier côté d' Armande Béjart est d'ailleurs moins intéressant que le premier.

Cependant l'artiste ne manquait point de talent; on dit même qu'elle s'acquittait assez bien des seconds rôles tragiques. Mais c'est surtout dans la comédie qu'il faut la chercher; elle y était piquante, naturelle, et nuançait d'une façon intelligente et fine tous les personnages qui lui étaient confiés. Nous savons déjà qu'elle joua la princesse d'Élide et Psyché; ajoutons à son répertoire les rôles de Célimène dans îe Misanthrope^ d'Elvire dans Tartuffe, de Lucile dans le Bourgeois gentilhomme^ d'Angélique dans le Malade imaginaire^ et de Léonor dans l'Homme à bonnes fortunes, M"« Molière avait, en outre, une voix sympathique, et chantait avec une égale facilité le français et l'italien. Elle parlait même cette dernière langue assez correctement pour que Champmeslé lui confiât un rôle tout en italien dans sa comédie le Parisien, représentée le 7 février 1682.

Mais, de tous les moyens qu' Armande imaginait pour s'attirer les faveurs du public, il n'en fut aucun qu'elle

caressât avec plus d'amour que la toilette et les ajustements. Sans autre souci du rôle qu'elle représentait, il lui fallait de brillants atours I Cette manie même de se faire belle, en dépit de la raison, lui attira plus d'une fois les justes remontrances de son mari,

Molière, assez aveuglément épris de sa femme pour lui pardonner ses caprices et lui passer toutes ses fantaisies, ne badinait pas quand il s'agissait de théâtre.

Un soir, c'était à la première de Tartuffe, comme Armande se parait d'une robe magnifique qu'elle avait commandée en secret et dont elle espérait merveille : « Qu'est ceci, fit le maître, qui se présenta inopinément, et que signifie cet ajustement? Ne savez- vous pas que vous êtes incommodée dans la pièce? Vous voilà éveillée et ornée comme pour aller à une fête! » Et W^^ Molière essayant de répliquer : « Allons, déshabillez-vous sans tarder, et prenez un habit convenable à la situation où vous devez être. » La pauvre actrice supplia, puis elle menaça de ne point jouer: peine inutile! il fallut obéir! Qui sait si la même fermeté n'eût pas mieux servi l'époux dans son ménage que les prières et les concessions où nous rougissons d'avoir vu s'abaisser le philosophe ?

Pour en rester à M"® Molière, elle sut se gagner bon nombre d'admirateurs, et Loret figure des premiers parmi eux. Plusieurs fois il chanta ses louanges dans sa gazette rimée, d'où nous détachons ce sixain flatteur :

Pour vous peindre, belle Molière, Il faudrait qu'un dieu jeune et beau Guidât les traits de mon pinceau.

C'est une grftce singulière

ARMANDE BEJART 77

Qui brille en ce jeu doux et fin.

C'est un esprit C'est vous enfin!

Visé fit réloge d'Armande dans son Mercure galant de février 1682, et nous trouvons, dans les Entretiens galants, ouvrage paru chez Barbin en 1 681, le passage suivant :

Si M*i« Molière retouche quelquefois à ses cheveux, si elle

raccommode ses nœuds et ses pierreries, ses petites façons cachent une satire judicieuse et naturelle. Elle entre par là dans le ridicule des femmes qu'elle veut jouer, mais enfin, avec tous ses avantages, elle ne plairait pas tant, si sa voix était moins touchante. Elle en est si persuadée elle-même que Ton voit bien qu'elle prend autant de divers tons qu'elle a de rôles dififérents; et quoique la comédie soit un spectacle, j*ai toujours cru qu'au théâtre, comme ailleurs, les gens délicats préfèrent souvent le plaisir d'entendre à celui de voir.

N'omettons point de dire, pour compléter la carrière dramatique d'Armande Béjart, qu'après la mort du maître, LuUi, qui n'attendait qu'une occasion favorable pour s'emparer de la salle du Palais-Royal, s'y établit sans scrupule. La veuve de Molière réclama contre cette usurpation, mais ce fut en vain; il fallut céder la place et aller s'installer sur le théâtre construit par Sourdeac en face de la rue Guénégaud, où la troupe donna ses représentations jusqu'au mois d'avril 1689.

M"*^ Molière, devenue W^^^ Guérin, fut comprise dans la réunion de 1680 avec les demoiselles de Champmeslé, Guyot, de Brie, Beau val, Raisin, etc., et prit sa retraite le 14 oaobre 1694 avec une pension de 1,000 livres.

Il ne faut pas que le blâme infligé à la veuve de Molière,

78 ARMANDE BEJABT

au sujet de son second mariage, rejaillisse sur Guérin de façon à nous rendre injustes envers lui.

C'était, au dire des contemporains, un homme plein d'honneur, de probité, et telle fut l'estime que lui portaient ses camarades qu'au soir où il eut une attaque d'apoplexie (25 juillet 1717) les comédiens refusèrent de continuer la représentation commencée et préférèrent rendre l'argent.

Au point de vue du théâtre, Guérin avait une certaine valeur. Réussissant d'une manière toute spéciale les rôles à manteau et les confidents tragiques, il concourut au succès d'un grand nombre de pièces nouvelles et s'acquit de la réputation dans les personnages de Chrysante, du Flatteur; de Valère, du Distrait; de l'Intendant, du Double Veuvage; de Rutile, de Manlius, etc.. « On sait également, écrit un biographe, qu*il jouait avec un art et en même temps un naturel admirables les rôles de l'Avare, du Grondeur, de M. Guillaume (avocat Patelin) ; de Chrysale, des Femmes savantes; et, dans la tragédie, les grands confidents, tels que Théramène, Arbate et Narcisse. Son talent pour les récits fut longtemps célèbre; on se souvint longtemps aussi d'une habitude qu'il avait prise dans celui de Théramène.

« Les acteurs tragiques portaient alors une large perruque à trois marteaux. Or toutes les fois que Guérin arrivait à ce vers :

J*ai vu, seigneur, j'ai vu votre malheureux fils!

il ne manquait pas de rejeter régulièrement derrière lui un de ces trois marteaux. »

Né à Paris, en l'année i636, Isaac- François Guérin, gieur d'Estriché, fit d'abord partie d'une troupe de cam-

pagne, ainsi que la plupart des acteurs de son temps. En 1672 il débutait au Marais, passait en 1673 au théâtre Guénégaud, et était compris dans la réunion de 1680.

A dater de cette dernière époque, le comédien resta trente-sept ans au théâtre, ce qui constitue pour lui une carrière dramatique d'un demi-siècle à peu près. Encore ne songeait-il pas à se retirer, soit qu'il eût besoin des applaudissements du public, soit qu'il redoutât la monotonie de la vie privée, et certainement il fût mort sur les planches, sans l'attaque d'apoplexie dont nous parlions tout à l'heure, et qui le surprit dans les coulisses à l'instant où il allait entrer en scène.

Cependant Guérin se rétablit vite, mais un embarras qui lui survint à la langue provoqua sa retraite. Peut-être il eût pu jouer encore, si l'on s en rapporte au témoignage de Lemazurier : « Il paraît, dit cet auteur, que les médecins trouvèrent moyen de détourner la paralysie sur un autre organe, puisqu'à l'époque de sa mort, arrivée le 28 janvier 1728, dans la quatre-vingt-douzième année de son âge il conservait un esprit très sain et une mémoire admirable. En juin 1723, le roi lui avait accordé une pension de trois cents livres sur sa cassette; et il est très probable, quoique nous n'ayons pu en avoir la certitude, qu'il eut la pension ordinaire de mille livres ; il l'avait du moins plus que doublement méritée. »

Le second mari d'Armande n'était, par conséquent, ni un homme sans mérite ni un comédien sans talent. Mais que fut cette médiocre personnalité en comparaison de Molière, et comment la Béjart, en un jour de caprice, arracha-t-elle de ses propres mains la glorieuse auréole qu'un

AKMANDE BÉJABT

grand homme lui avait mise au front ? Insouciante du génie, elle-même signa sa déchéance, et, renonçant de son plein gré au nom illustre de Molière, elle accepta de paraître devant la postérité sous celui de la Guérin !

Page 1