‹ Acteurs et actricesChapitre 10 sur 22 · LA PETITE ACTRICE BERNARDINE · texte numérisé non relu

LA PETITE ACTRICE BERNARDINE

4 mademoiselle Valérie,, artiste dramatique, au théâtre des CélestinSj à Lyon.

|RA deri dera, tra la, la, la!

En avant deux ! Dzing , et blum ! Vive le gouvernement ! — Celle qui t'écrit, ton amie d'enfance et de Conservatoire , que tu appelais autrefois ton petit pruneau bleu^ ta Bernardine, enfin (fais le salut militaire !) a débuté mercredi soir sur un vrai théâtre, à Paris.

« Engagée, ma chère, engagée ! C'est à peine si j'ose le croire moi-même en

récrivant ici de ma plus belle encre rose. Pince-moi pour voir si je ne rêve pas ! — Mon nom est imprimé en toutes lettres dans le carré bariolé des affiches ; je m'arrête pour lire à chaque coin de rue, et je ne suis pas seule à m'arrêter. « M"« Bernardine remplira les rôles de Rocambolina et de la Pompe à feu. » Comme cela tire Toeil ! C'est d'un effet étourdissant, je te jure Voyons, ne te

moque pas de moi, ou je ne te dis plus rien.

« Mais je serais bien punie de ne rien te dire, va ! Cela m'étouffe, cela me suffoque. Je parlerais au peuple par la croisée, plutôt que de me taire. Je crierais : « Voilà ce qui vient de paraître ! Demandez ! les brillants dé-

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buts de M"® Bernardine au théâtre des.... — Curieuse ! tu veux déjà sa« voir sur quel théâtre j'ai débuté. Il me plaît de te le laisser à deviner pendant dix minutes encore. Cherche, tu ne trouveras pas.

« Tu sauras donc, pour commencer comme les lettres de payse à pqys^ que depuis notre dernière entrevue à la Tête d'Or y il y a de cela six mois, j'étais en proie à une déveine numéro un. D'engagement, nulle part; mes ressources, épuisées. La province, je n'en voulais plus. Une saison à Charleroi, une autre à Sens et ses environs (jolis, les environs !) m'avaient à moitié abrutie. Il me fallait Paris, enfin. — On n*est pas pour rien native de la rue du Cherche-Midi.

« Croirais-tu, ma chère Valérie, que les correspondants chez lesquels j'ai été mettre mon nom m'ont ri au nez lorsque je leur ai déclaré mon intention de me fixer ici. Kuschnick m'a demandé si j'avais au moins un ministre dans la manche ; Formel, plus

sérieux, voulait savoir par quel jour-

nal je lui étais envoyée. Je lui ai montré candidement les feuilletons de r Argus SénonaiSy où je suis portée aux nues, — ainsi qu'une épître en vers de M. Emmanuel des Essarts. Il a hoché la tête, et, comme je l'intéressais, il ma offert un emploi de Coîom bine à Rio-Janeiro. ^

« C'est drôle, tout de même : mon extrait de naissance me donne vingt ans ; j'ai de la physionomie ; je sais

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m*habiller ; je ne suis pas précisément une grue ; Je sais autant de musique et d'orthographe qu'il en faut; et tout cela, à quoi aboutit- il?

à me faire rester six mois sur le pavé!

a Voyons, Valérie, quelle aurait été ta conduite à ma place ? Je Tentends dans le meilleur sens du mot. J'ai essayé de faire mes affaires moi-même et de voir les directeurs dans leurs antres. J'aurais eu plus vite fait d'entreprendre l'escalade de la lune avec mes trente-deux perles. — Te raconf terai-je mes pérégrinations, et comment j'avais fini par devenir Ib, juive

errante de l'eogagement ?

« Fîgure-toi ta petite camarade descendant chaque jour régulièrement ses quatre étages de son pied menu,

chapeau frais, brides neuves au vent, étroitement gantée, et se rendant dans toutes les ménageries dramatiques. Le frisson m'en reprend rien que d'y songer. Que d'heures passées, en ce galant équipage, sur une chaise, dans la loge obscure des concierges de théâtre, au milieu des odeurs d'un pot-au-feu toujours en ébullition! Moyennant quelques pièces de monnaie, j'obtenais d'attendre l'arrivée du directeur ou de lui faire parvenir ma carte.

« Pendant ce temps-là passaient devant moi acteurs et actrices, s*arrêtant joyeusement au seuil de la concierge pour lui demander : « Y a-til quelque chose pour moi, mère Chose? » et me jetant en dessous un regard curieux et narquois.

ft Mauvaises heures ! Stupides épreuves ! — Au Gymnase , impossible d'approcher du dieu en grosses moustaches qui ne se souvient plus d'avoir joué les traîtres. J'ai écrit trois lettres au Vaudeville; — si M. Boïeldieu fils était encore secrétaire, au moins m*aurait-il répondu sur l'air de la Dame Blanche. Visage 4e bois aux Variétés. Tous les directeurs aux eaux, — même Léon Cognjard.

Petit Léon , dans le sein d'Amphitrite....

a Je n ai pas pu, malgré toute ma* bonne volonté, m'en tendre avec M.

Dormeuil, du Palais- Royal ; tout d'abord il m'a prise pour une autre ; — le lendemain, sans doute, il en aura

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pris une autre pour moi. Des Folies^ où l'on m*a répondu que « toutes les situations étaient occupées, » je me suis acheminée vers le théâtre des Deux Ja^et y comme dit le Tintamarre, Partout on ma engagée... à repasser, plus ou moins gracieusement. Cristi !

— En me voyant ainsi repoussée de toutes parts, te,ravouerai-je, j'ai failli avoir un moment d'orgueil, je me suis crue une grande artiste méconnue ; et, le soir, en rentrant dans ma pauvre chambrette, j'ai involontairement cherché du regard au chevet de mon lit la guitare de Rachel !

« Pour un rien, je serais allée frapper au théâtre de mélo. Mais. quoi ! pas d'organe ! pas de galoubet pour deux sous ! — Me vois-tu d'ici, vois -tu ta

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petite Bernardine se donnant de grands coups de poings dans la poitrine, comme Marie Laurent, et se jetaiH.

devant une porte pour empêcher Piétro d'entrer dans la cabane oti repose son enfant ? « Son nânfdnt ! » J'aurais été d'un bleu !

« C'est alors que j'ai rencontré Berthé, — tu sais Berthe de Joyeuse, qui a été dans la troupe de Denizot.

« — Toi ici ! me dit-elle.

a — G)mme tu vois.

« — Quel bonheur! et oîi es-tu casée ^ »

« J'eus, à cette demande, un sourire tellement bizarre, paraît-il, que Berthe me saisit par le bras, en s'écriant :

« — Viens tout de suite chez mon directeur! »

« Une heure après, je sortais du cabinet de M, *** avec un engagement pour deux ans. (Reprise du chœur d*allégresse.)

« Il était temps !

« Ma chère Valérie, je n*ai pas de pose à faire avec toi, surtout de pose à la sensiblerie. Nous en avons vu de dures ensemble. Mais, je te lé répète, — il était temps !

« J*étais au bout du rouleau, ma chatte. J'avais vendu ma jolie robe des Femmes terribles. Ma tante de la rue de Condé avait pris le surplus. Il ne me restait absolument, mais là, absolument, qu'une mignonne paire de bottines à glands qui m'allaient comme un charme, et avec lesquelles je demandais par testament à être en-

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terrée; car j'avais fait mon testament.

Une idée! Je te donnais je ne^me

rappelle plus quoi . . . . . pas grand'chose,

par exemple. — N'est-ce pas qu'il est permis de se faire enterrer avec des bottines ?

a Ah ! tiens, j'étais à bout de forces.

Quelque chose me soutenait dans ma vertu : — des souvenirs, et du dégoût.

Je ne me fais pas meilleure que je ne suis , mais la misère exalte ma fierté.

Explique cela qui pourra.

a Maintenant, Valérie démon cœur, le moment est arrivé de te faire connaître rheureux théâtre qui a celui de me posséder.

a Boulevard de je ne sais qui , un nouveau boulevard enfin , une maison toute neuve au fronton de laquelle on

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lit : Distractions théâtrales. C'est là un joli petit théâtre, s'il te plaît, tout frais et tout riant, blanc, argent et or, comme on les fait à présent.

« On a inauguré mercredi avec une pièce qui pourrait bien être une féerie , si ce n'était une revue. Cela a pour titre : Les Fredaines du prince de Satin. Je ne sais pas pourquoi ; il n'y aurait aucun inconvénient à ce que cela s'appelât Fortunatus , ou même les Soirées du Bosphore. Cela ressemble à tout , mais tant d'autres choses, à leur tour, ressembleront aux Fredaihes du prince de Satin ! Je suis curieuse de voir comment les journalistes se tireront lundi de leur analyse.

Veux-tu la mienne en attendant ?

« Le premier acte se passe chez un

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photographe. J'arrive chez lui pour poser, avec une demi-douzaine de mes compagnes. Nos costumes ont été taillés dans une étoffe faite de Tair du temps. Il m*a paru qu'à l'orchestre personne ne s'en plaignait. Nous nous groupons, un bras arrondi par-dessus la chevelure, une épaule abandonnée, l'œil à demi clos , la bouche entr ouverte. As-tu fini ? — Le photographe dit tout ce qui lui vient par la tête ; il a pour compère son apprenti, nommé Objectif (naturellement). Lorsque nous sommes fatiguées de poser, mes compagnes et moi nous chuntons et nous dansons.

« Au deuxième acte , nous chantons et nous dansons dans un bosquet où il ne manque que des tables de restau-

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rant. Le photographe devient Anacréon; Objectif s'appelle Cornus. Selon la mode actuelle , plusieurs dieux et autant de demi- dieux ^ ^- tels qu'Apollon , Épicure et le sultan Belboula , — se succèdent, en s'appelant ma vieille et en tirant la langue au public y qui se fond de satisfaction.

Signe des temps ! ( Ma chère, c'est un mot qui fait fureur. )

« Nous chantons et nous dansons encore au troisième acte, toujours vêtues comme tu devines. Les spectateurs de Torchestre importunent les ouvreuses pour savoir l'adresse de notre couturière. — Évohé ! la toile du fond représente le palais Pompéien de l'avenue Montaigne. Ainsi que dans toutes les revues il surgit du sol un tas de gens

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à baguette d'or y qui dégoisent sur des timbres d'Offenbach ; a Je suis Vidée!

Je suis le Cable transatlantique!

Je suis tAlca\ar d'été ! Je suis les Docks de la mélasse / » — Moi , j'arrange ma jupe de gaze , et je fais sonner mon talon de cuivre.

« Les deux derniers tableaux se chantent et se dansent comme le reste, parbleu 1 — Il n'y aurait pas de bonne fête sans l'éternelle parodie de Thérésa. — Moi , je commence à la trouver très-touchante, cette Thérésa tant parodiée ! Lui fait-on payer en quolibets malséants ses modestes rentes et son humble villa de Montmorency !

a EnrésuméylesFredaines du prince de- Satin sont une jolie pièce. — Qu' as-tu à rire ? Et puis , comme

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c'est joué ! Ah ! Il y a là surtout une jeune personne du nom de Bernardine qui sera célèbre avant longtemps.

Elle a un entrain du diable^ et on lui a fait bisser plusieurs de ses couplets.

— Comment trouves-tu que je m'acquitte de mes fonctions de feuilletoniste ?

« Tout Paris était là, excepté M. de Pêne ; mais il est venu le lendemain.

Une seule chose , ma belle Valérie, a gâté le bonheur de ton petit pruneau bleu. Autour de moi , toutes mes camarades jouaient pour quelqu'un dans la salle. On les voyait sourire furtivement à des loges et envoyer des regards d'intelligence aux galeries. Moi seule , je ne jouais pour personne , — et à diverses re-

prises je me suis senti le cœur serré.

C'est une fai blesse , et je ne Tavoue qu*à toi. Bah ! il n'en sera pas toujours ainsi !

« Garde-moi toujours le meilleur de ton affection. Ecris-moi , donne-moi de tes nouvelles. Qu'est-ce que devient Georges?

« Ta Bernardine.

« P* S, — Je viens de recevoir une lettre , tu ne devinerais jamais de qui »

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