JE M'ADRESSE A ÉVARISTE
u veux absolument, jeune
Évariste, te faire comédien ?
Tu as bien raison.
Tu es petit, tu es laid, tu parles du
nez, tu marches mal, tu n'as qu'un
geste; fais- toi comédien, Évariste.
Mais auparavant, écoute les conseils de l'amitié, et retiens-les, comme s'il s'agissait d'un rôle de soixante à quatre-vingts.
D'abord, garde-toi d'être modeste.
Sois convaincu, dès aujourd'hui, que tu es le plus grand, le plus beau, le plus fort, le premier!
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Demain, tu seras persuadé que tu
es LE SEUL !
Cette conviction est indispensable à ton avenir.
Pas d'études ! Reste Tenfant de la nature; abandonne-toi à ton inspiration. On trouve souvent plus d'effets au fond d'une chope que dans toutes les leçons des professeurs du Conservatoire.
Ne lis rien.
La lecture enfante l'incertitude et l'hésitation.
Il est entendu, Évarîste, que tu es apte à jouer tous les emplois, depuis les monarques jusqu'aux queuesrouges, depuis les têtes blanches jus-
Acteurs et Actrices. i $
qu'aux mentons imberbes , — les femmes même, au besoin.
Cette universalité est le propre de tous les grands artistes.
N'oublie pas de dire fréquemment que tu as fait une étude spéciale du Misanthrope. Cela impose aux multitudes.
Prends tes confrères, les autres acteurs, en grande pitié ! Souris lorsqu'on viendra à prononcer devant toi les noms de Lafont, de Samson, ou de toute autre réputation de même arine. — N'admets que Frederick, parce qu'il ne joue plus.
Mais justement parce que tu es grand, sois bon, et ne dédaigne pas, de loin en loin, de faire une petite partie de besigue avec les pension-
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naires de la Porte-Saint-Martin ou de r Ambigu.
On t'en saura gré, Evariste.
Évariste, ne te gêne pas avec les auteurs.
Songe que tu ferais aussi bien qu'eux, si tu avais le temps.
Ces gens-là ne cherchent qu'à t'exploiter ; ne crains donc pas de leur demander tous les changements et tous les remaniements qui te plairont.
Le costume espagnol te va bien ; joue tout en costume espagnol : Macbeth et // faut qiCune porte soit ouverte ou fermée.
Préfères-tu les bottes à gland et les redingotes à rotonde? Les auteurs
ËCOLE DE DANSE
dérangeront pour toi leur drame ou leur comédie, plutôt que de ne pas être joués.
Quant au public, ne commets pas la faute de le respecter ou de le craindre; il s'en apercevrait peut-être, et tu serais perdu à jamais.
Traite-le de haut, capricieusement.
Dis toi : « Heureux public l II me voit, il m'entend, il m'admire! Est- il bien digne, au moins, de son bonheur?.... »
Fais quelque chose cependant pour les femmes, Évariste ; adopte quelques rôles à cuisse. Envoie de temps en temps ton regard fascinateur dans deux ou trois loges. Ce n*est pas être trop exigeant.
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Apprends de bonne heure à mépriser les journalistes.
Ce sont tous des ânes.
Seulement, comme leur espèce est fort nuisible, consens à les saluer, lorsque tu es sûr que personne ne peut te voir. Va même chez eux le lendemain ou la veille des premières représentations; c'est une concession, je le sais bien, car, je peux te le dire en toute assurance : aucun deux ne sy connaît. — Mais Tusage !
Suis ces conseils, ô jeune Évariste!
et tu verras venir à toi la gloire, la fortune, la considération, toutes choses qui font aujourd'hui de Part du comédien un art exceptionnel et prestigieux.
Et tu parviendras, de succès en succès, à un âge extraordinaire.
Et tu dureras autant qu'un corbeau, qu'un préjugé ou qu'un portant de rOdéon.
Car rien ne dure comme un vieil acteur.
Il dure sans cheveux, sans dents, sans voix, sans regard.
Et le public Tapplaudit, uniquement parce qu'iLdure.
Tu dureras, Évariste!
Et tu feras tous les ans, régulièrement, trembler Paris en annonçant ta retraite.
Mais tu ne te retireras jamais, Évariste; on te retirera.
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