LEURS DIRECTEURS
^^<^AH ! me dit tout à coup l'ac-
jj^rr^ leur Beaugency
iisJL.ujsa Beaugency est un homme peu ordinaire, très-fin, ayant vu beaucoup et beaucoup retenu,et avec lequel Je me plais souvent à causer. L'autre jour, je l'avais houspillé légèrement à propos des travers de sa caste.
« Bah! dit -il en haussant les
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épaules, tous les traits sont épuisés contre nous. S'il y avait un nouveau Roman comique ù écrire, ce ne pourrait être que le Roman comique des directeurs de théâtre.
— Des directeurs de théâtre?
— Eh oui ! c'est une veine presque inconnue. Vous ne trouverez plus que U\ des types amusants et fantasques, il y en a de prodigieux parmi eux, même depuis Harel et depuis Lireux; quelques-uns ont donné à la réclame des proportions voisines du rêve; ils ont bâti sur la curiosité et la badauderie parisiennes des monuments d'audace. — Avez-vous connu Nérestan ?
— Je me rappelle son passage à h direction du théâtre des Variétés .
répondis-je ; ce fut bizarre , en effet. Il demandait à tout le monde l'adresse de son théâtre
— Pour n'y pas aller, ajouta Beaugency.
— Il donnait ses audiences au Café de Paris , afin d'avoir le droit de dire : « Ne parlons pas d'affaires à table ! » Naturellement il était inaccessible aux auteurs , qu'il regardait comme les ennemis Jurés de son repos. Le vaudevilliste René Lordereau m'a raconté qu'après avoir épuisé tous les moyens pour obtenir de lui une lecture , il avait été forcé de se déguiser en badigeonneur et de s'aider d'une corde à nœuds pour s'introduire dans son cabinet.
— Ah oui ! s'écria le comédien Beau-
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gency ; c'était le temps où l'on faisait son chemin avec des paradoxes :
« L'avenir est aux apathiques », disait un tel. « Pour faire un civet , prenez tout ce que vous voudrez, excepté un lièvre,» disait un autre. Et puis:
« Un bienfait est toujours perdu. »
Que sais-Je encore ? La France s'ennuyait, selon le mot d'un homme d'État; Nérestan fut un de ceux qui surent la divertir.
— Mais vint un jour où la France ne s'ennuya plus , objectai-je.
— Eh bien ! répliqua Beaugencv, ce jour-là Nérestan passa de la direction du théâtre des Variétés à la direction bien autrement importante du théâtre de ***. Crovez-vous qu'il ne se hissa pas tout de suite à la
hauteur de ce changement de position ? C'est un homme d'esprit et de toutes les sortes d'esprit. Nérestan réunit ses paradoxes en poche ; et il eût été, dans ce nouveau poste, le directeur le plus heureux de la création, s'il n'eût été continuellement la victime de son passé.
— En quoi, s'il vous plait? demandai-je au comédien Beaugency.
— Figurez-vous que ses pensionnaires, depuis le chef d'emploi jusqu'au dernier machiniste , s'obstinaient à ne voir en lui que le plaisant du temps de Louis-Philippe, un homme à la Romieu enfin. Vainement arrivait-il le premier au théâtre, surveillant tout par lui-même, lisant scrupuleusement les lettres qu'on lui
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adressait et y répondant (y répondant!); on restait incrédule, ou bien on se disait : « C'est une nouvelle mystification qu'il prépare. » Il ne manquait aucune répétition , mais cela ne lui servait pas à grand'chose; les musiciens écoutaient ses avis en riant d'un air qui semblait signifier : (c Bon ! bon I nous comprenons la plaisanterie! » Son cabinet demeurait ouvert à deux battants du matin au soir ; mais personne n'y venait : on se méfiait toujours. Voulez-vous savoir jusqu'à quel point on poussait cette prévention à l'égard de Nérestan ? Un jour un auteur entra, ou plutôt se précipita chez lui ; il se laissa tomber sur un canapé, s'essuya le front, et dit: « Parbleu, mon cher,
VOUS êtes introuvable ! — Introuvable? répéta Nérestan ; je ne bouge pas d'ici. — A d'autres! voilà trois mois que je vous cherche, au bois, à Bade, à Asnières ; impossible de mettre la main sur vous. — Mais ici !
ici ! ! ici ! ! ! s'écria Nérestan exaspéré. — Vous moquez-vous? répliqua l'auteur; on sait bien vos façons d'agir ! »
— Pauvre Nérestan! tis-je en souriant.
— Pauvre Nérestan, en effet. Il fallait le voir quand un de ses camarades l'arrêtait sur le boulevard. « Je suis pressé! « essayait de dire Nérestan. « Toi, pressé? s'écriait l'ami en éclatant de rire; ah! la bonne pose! » Et voilà Nérestan entraîné , cédant malgré lui à son ancienne et éternelle
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réputation. Une autre fois, c'était Siraudin qui lui disait: a Tu sais qu'on collation ne demain, au foyer, les rôles de ma pièce ; tâche de t'y trouver, au moins pendant quelques minutes ; cela fera bien. — Quelle pièce ? demandait Nérestan, effaré. — Je ne t'en ai point parlé, connaissant ta paresse, continuait Siraudin ; j"ai porté bonnement les rôles à la copie ; tout est distribué. Ne t'occupe de rien ; tu me remercieras une autre fois. »
Je hochai légèrement la tête.
« Beaugency, dis-je au comédien , n'exagérez-vous pas un peu?
— Croyez que Je reste en deçà de la vérité, répondit-il ; je pourrais aisément vous en faire donner la preuve par Favier.
— Qu'est ce que c'est que Favier?
— C'est un Jeune homme que Nérestan avait engagé pour chanter les basses; il sortait du Conservatoire.
Inquiet d'avoir pour directeur un homme de tant d'esprit et de tant d'originalité, Favier était allé en consultation auprès d'un des plus anciens amis de Nérestan. « Comment dois-je m^y prendre pour réussir auprès de mon directeur?» lui avait-il demandé, (c C'est bien simple, avait répondu l'ami ; Nérestan a en exécration tout ce qui lui rappelle ses devoirs; évitez avec soin les circonstances qui pourront lui faire apercevoir ou le faire souvenir que vous êtes un acteur; parlez-lui de n'importe quoi, pourvu que ce ne soit pas de votre profession.»
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— Bon ! et qu'est-ce que fit Favier?
— Favier se conforma scrupuleusement ù CCS instructions; il haussait les épaules et ricanait en répétant ses rôles. Dans les coulisses, les soirs de représentation, il prenait Nérestan à part, et causait avec lui d'horlogerie, de peinture, de haras, de voiles pour la marine, jusqu'à ce que Nérestan, fatigué, le poussât en scène, en "le suppliant de ne pas manquer son entrée. Une fois, Nérestan donna rendez-vous à Favier pour le lendemain, afin de lui confier un rôle important dans un opéra nouveau. Que pensezvous que fit Favier?
— Dame! je ne vois pas....
— Favier arriva en costume de garçon pâtissier dans le cabinet de Né-
restan, avec une toque blanche sur la tête et une tourte sur sa toque blanche. « Goûtez-moi cela ! » dit-il à son directeur. Nérestan en eut une attaque de nerfs.