SUR SON ROLE DE MEROPE
Ah! sans doute c'est Melpomène Qui des vers d'Apollon fait retentir la scène.
Sa présence embellit ces lieux;
Ses pas guidés par la noblesse, Ses regards, tout enfin m'annonce une déesse. Le goût, le sentiment, triomphent dans ses yeux; Le tendre Amour y prend les traits dont il me blesse.
Dieu puissant, offre lui mes vœux et mon encens,
Fais qu'elle accepte mon hommage.
Lui présenter ces vers, ces transports que je sens.
C'est lui présenter son ouvrage.
L'Amour offrant le cœur d'un profane mortel N'avilit pas des dieux le redoutable autel.
Un fait à noter : ce rôle de Mcrope, qui valut à la comédienne tant d'ovations et tant de gloire, lui attira une leçon de la part de Fauteur, dont elle exaltait pourtant la renommée par ses talents. La raison en est que Voltaire ne ménageait point ses critiques à ceux qui les supportaient patiemment. Nous Tavons vu sardonique et brutal avec le doux Sarrazin, alors qu'il se faisait avec Dufresne mielleux et suppliant. Nous allons le montrer gourmandant la bonne Dumesnil, tandis qu'il n'aura point pour M"^ Clairon assez d'encens et de flatteries. Cette façon d'être vientelle de ce qu'au fond il avait moins d'admiration pour l'une que pour l'autre? Nullement, et nous avons présente à l'esprit son exclamation enthousiaste à propos de Marie Dumesnil : « Que dites-vous d'une actrice qui fait pleurer trois actes de suite ? » Alors, pourquoi la préférence affichée toute sa vie en faveur de M"^ Clairon ? C'est que le caractère de l'irascible artiste lui faisait peur pour le succès de ses pièces, tandis qu'il jugeait inutile de s'assurer les bonnes grâces d'une actrice aimable et indulgente envers tout le monde.
Mais nous revenons à la leçon qu'infligea le poète à M"^ Dumesnil, pendant une des répétitions de Mérope, où la tragédienne déclamait une tirade à sensation. « Ce n'est pas ainsi qu'on doit invectiver Polyphonte, lui dit- il sèchement ; votre débit manque de force et de chaleur. —
Comment? reprit M"^ Dumesnil étonnée. Il faudrait donc avoir le diable au corps pour arriver au ton que vous voulez me faire prendre? — Vraiment, oui, Mademoiselle, s'écria Voltaire, c'est le diable au corps qu'il faut avoir pour exceller dans tous les arts. Oui, oui, sans le diable au corps, on ne peut être ni bon poète ni bon comédien. »
Eh ! cette vigueur, ce diable au corps, qu'exigeait Voltaire, ]Marie Dumesnil ne les avait-elle pas à un bien plus haut degré que M"*^ Clairon , dont tous les mouvements étaient calculés selon les règles de l'art? Deux tragédies du poète donnent un démenti formel à son injuste boutade.
La première est précisément Mérope , dans laquelle notre actrice introduisit une innovation aussi hardie qu'intelligente. Jusque-là les tragédiennes avaient marché sur la scène avec une majesté grave et compassée. Un mouvement plus brusque que les autres eût été condamné comme une faute, se fùt-il produit dans les circonstances les plus pathétiques. M"^ Dumesnil rompit avec l'ancienne routine pour se conformer à la nature. A la deuxième scène du quatrième acte, au moment oià,Polyphonte s'apprêtant à immoler Égisthe, Mérope laisse échapper l'aveu de sa maternité, M"*^ Dumesnil se garda bien de marcher d'un pas étudié. Elle courut, elle bondit au-devant des soldats, et, se plaçant entre eux et son enfant : « Il est mon fils! » cria-t-elle d'une voix frémissante de terreur. Tous les yeux se gonflèrent de pleurs, et des bravos frénétiques saluèrent ce trait de génie qui portait un coup mortel aux traditions admises.
La seconde tragédie 011 la grande actrice se montra merveilleuse de diable au corps, pour nous servir de l'expression du poète, fut Sémiramis^ représentée en 1748.
Marie Dumesnil y mit toute son amc, et l'on raconte qu'à l'époque du mariage de Louis XVI, lorsqu'elle joua le rôle devant la cour, toute la famille royale fondit en larmes.
Il n'en fallait pas tant pour déchaîner la cabale et pour allumer la jalousie de M"'= Clairon. Marie Dumesnil en ouvre son cœur à Ducis, qui lui avait adressé une lettre de félicitations sur ce même rôle de Sémiramis. Elle se plaint, dans sa réponse, de méchants procédés à son égard : on ne paye ses efforts que par l'injustice, écrit-elle, et déjà on ne lui confie que les personnages dont les autres ne veulent pas.
Les anecdotes ont cet avantage qu'elles présentent les caractères sous leur véritable aspect. En voici une qui fera connaître le genre de railleries auxquelles se livrait M"'' Clairon contre sa trop patiente rivale. C'est toujours de Sémiramis qu'il s'agit. Le tonnerre grondait au troisième acte, dans une scène où jouait M"^ Dumesnil, et il recommençait au cinquième, pendant que M'*^ Clairon occupait seule le théâtre. A la répétition générale, le machiniste, prêt à lancer la foudre, et ne sachant s'il devait frapper un coup sec ou faire durer le bruit, demanda du haut du ciel à cette dernière actrice si elle souhaitait le coup long. « Comme celui de M"^ Dumesnil », répondit grossièrement M"e Clairon.
Nommons une dernière fois Sémiramis pour consigner un détail historique. Le 27 mars 1762, jour de la clôture, on commençait le premier acte de cette tragédie, quand retentit le cri : « Au feu ! » Jamais effroi ne fut plus soudain ni plus terrible. En un instant, des flots de spectateurs, se heurtant les uns contre les autres, entraînèrent portes et cloisons. L'amphithéâtre descendit dans le parterre, l'or-
chestre monta sur la scène, les femmes se précipitèrent pêle-mêle dans les loges, et M"^ Dumesnil, en costume de reine, tomba en pâmoison. Heureusement le sinistre se résuma en une chaise briàlée. Sémiramis fut rappelée à la vie, chacun reprit son rôle, et la pièce continua.
Sans vouloir abuser des anecdotes, il nous est impossible de taire la suivante, ne fût-ce que pour mettre une troisième fois en relief le diable au corps de Marie Dumesnil. Un soir que la comédienne représentait Cléopâtre, dans la tragédie de Rodogune, Teffet des imprécations parut si terrible que le parterre recula d'effroi, et le vers fameux :
Je maudirais les Dieux, s'ils me rendaient le jour!
fut accentué avec tant de rage qu'un vieil officier, assis derrière Tactrice, lui donna un vigoureux coup de poing, en grommelant entre ses dents : « Va, chienne, crève donc ! » Malgré la sensation de douleur qu'éprouva M"^ Dumesnil, elle ne se plaignit point du horion-, tout au contraire, le spectacle fini, elle en remercia le naïf militaire comme d'un argument décisif en faveur de ses talents.
D'une majesté toute royale, sous les traits de Gh'temnestre, de Mérope ou de Cléopâtre, notre comédienne, à rencontre de M^'^ Clairon, se montrait à la ville dans une tenue des moins imposantes. « Certain jour qu'elle répétait devant une nombreuse assemblée, raconte Dussault, elle vint dans un habit du matin fort peu convenable et très digne des dédains superbes de la muse tragique. Cet accoutrement, auquel assortissait assez bien le reste de la toilette, cette figure véritablement un peu grotesque, excita le rire malin des acteurs et surtout des actrices, qui n'é-
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taient pas fâchées de voir sa supériorité comme ensevelie sous ce ridicule costume. Mais elle prit bientôt sa revanche, lorsque, portant sur la scène ce feu dont son âme était embrasée, elle le fit passer rapidement dans l'àme des spectateurs, répandit partout la chaleur et Tintérct, et, malgré les burlesques chitïons dont elle était affublée, força le suffrage et l'admiration de ceux-là mêmes à qui elle venait de faire hausser les épaules. »
C'était le propre de Marie Dumesnil, comme celui de Lekain, de se métamorphoser à la scène et de faire tourner en quelque sorte à sa gloire les imperfections très réelles de son physique. L'illustre Garrick, qui appréciait avec beaucoup de sagacité le théiitre de son temps, partageait cet avis, et le jugement qu'il porte sur Tactrice est tellement juste et fidèle que nous le lui eiripruntons de préférence à tous les autres.
« Garrick, écrit Noverre, ne parloit de M"^ Dumesnil qu'avec un enthousiasme respectueux. « Gomment est- il « possible, disoit-il, qu'un être à qui la nature semble avoir « refusé tout ce qui est nécessaire aux charmes de la scène, « soit si parfait et si sublime? Non, ajoutoit-il, la nature a c( tant fait pour elle qu'elle a méprisé tous les secours d'un <( art étranger; ses yeux, sans être beaux, disoient tout ce « que les passions vouloient leur faire dire; une voix prcs- « que voilée, mais qui se ployoit à l'expression des grands « sentiniens et qui étoit toujours au diapason des passions, «une diction brûlante et sans étude, des transitions sui< blimes, un débit rapide, des gestes éloquens sans prince cipes, et ce cri déchirant de la nature que l'art s'eiforce en « vain de vouloir imiter, et qui portoit dans l'âme du specta- (( teur l'effroi, l'épouvante, la douleur et l'admiration; tant
« de beautés réunies, disoit Garrick, m'ont frappé d'étonne- « ment et de respect. Si cette actrice, qui est Tirnage d'un rare c( phénomène, eût voulu subordonner sa marche aux prince cipes froidement compassés de la danse, elle n'eut été ce qu'une marionnette. Les principes d'un art étranger au- « roient fait grimacer la nature; ce beau désordre qui Tem- « bellit et que Fart s'efforce en vain d'imiter auroit disparu « ou se seroit affaibli, et le public eût été privé d'une actrice « célèbre, qui lui a fait éprouver tour à tour toutes les émotions « vives des sentimens et des passions. Combien ses talens « ont fait verser de larmes délicieuses! Combien elle étoit « chère au public! et combien ce chef-d'œuvre de la nature « a été... » Garrick n'en dit pas davantage, et quelques larmes s'échappèrent de ses yeux. »
Il pleurait sans aucun doute sur les déceptions de ]Vr'^ Dumesnil, sur la haine dont sa rivale la poursuivit impitoyablement. Garrick avait raison, et nous déplorons également l'injuste défaveur dont notre actrice fut la patiente victime. Certes, M"^ Clairon fut une grande comédienne, et le mépris que nous avons pour la femme ne nous empêche pas d'admirer l'artiste; mais ses talents, elle les tenait de Tétude, tandis que Marie Dumesnil, instinctivement douée du génie de la scène, puisait toutes ses forces dans le naturel. Placer M"^ Clairon au-dessus de M"^ Dumesnil, l'élever même à son niveau, tendrait donc à soutenir que la copie vaut l'original ou que l'art est l'égal de la nature, son inspiratrice et son modèle.
Garrick, lui aussi, rendait hommage à Hippolyte Clairon; mais il estime qu'elle s'est approprié les richesses de M^'^ Dumesnil, qu'elle les a façonnées à sa taille, à sa
figure, en un mot qu'elle y a puisé le germe et la sève de ses talents.
Pourquoi les critiques français duXVIII« siècle n'ontils pas apporté dans leur jugement la même clairvoyance ou la même équité que le comédien anglais? La raison en est double. D'abord, auteurs dramatiques et acteurs tremblaient devant l'impérieuse Clairon, dont ils redoutaient les représailles. Ensuite, M"*^ Dumesnil, loin d'encourager ses amis à la défendre, paralysait leur zèle en les suppliant de ne point relever les injures à son adresse.
A un dévoué partisan qui lui demandait quelques anecdotes contre sa rivale, elle répondit cette lettre touchante et généreuse :
Je suis bien sensible à l'intérêt que vous et mes respectables amis prenez aux atrocités que M"« Clairon décoche contre moi. Il y a cinquante ans qu'elle s'exerce à ces jeux, qui m'ont fait quelquefois répandre bien des larmes. Je suis revenue de cette faiblesse ; et, n'étant plus en rivalité, je me Hattois qu'elle m'oublieroit, comme je me suis appliquée à oublier tout ce qu'elle m'a fait. Vous me demandez des anecdotes contre elle; je me garderai bien de vous en donner, cela sentiroit la vengeance; elle n'a jamais trouvé place dans mon cœur; il adopte et chérit un sentiment moins pénible. Si ses mensonges sur mon compte peuvent ajouter un prix à tous ceux dont son livre est rempli et lui procurer un débit avantageux, j'aurai contribua à son bonheur. Cela est satisfaisant pour ma façon de penser; je ne m'occupe plus que du plaisir d'avoir encore de vrais amis, auxquels je voue pour la vie la plus tendre reconnaissance.
Le livre dont la lettre fait mention est celui que JVL''" Clairon intitule ses Mémoires^ et qu'elle a rempli d'allégations malveillantes envers Marie Dumesnil. Comme Sophie Arnould y faisait un jour allusion : « Hélas! lui répondit la tragédienne, je savois bien qu'elle me tourmenteroit jusqu'à la mort. J'ai pris le parti d'oublier mes
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ennemis. Je n'ai jamais fait de mal à personne, cela me console. )•>
W^^ Dumesnil avait pour elle sa conscience, et s'en contentait. Que lui importaient, après tout, des ennemis dont plusieurs tiraient leur unique grief de l'insuccès de leurs ouvrages. Les auteurs ont d'ordinaire la présomption de se croire parfaits, et, quand une pièce tombe, ils en accusent volontiers les comédiens. C'est ce qui arriva pour les Héraclides^ où M''^ Dumesnil jouait Déjanire (1752). Marmontel ne pardonna jamais sa détestable tragédie à celle qui avait accepté le fardeau de la mettre au théâtre. Il alla jusqu'à prétendre que Marie Dumesnil était ivre au second acte, et que le public n'avait pas manqué d'attribuer au rôle Textravagance de l'actrice. L'accusation est absurde, et nous défions qu'un acteur en état d'ivresse puisse mener d'un bout à l'autre une tragédie sans que les spectateurs s'aperçoivent de son égarement. Le fait serait invraisemblable aujourd'hui, à plus forte raison à une époque où les banquettes garnissaient la scène.
D'ailleurs, Marmontel, qui conserva cependant toute sa rancune à Déjanire, se met en contradiction avec luimême quand il raconte que le lendemain et jours suivants les Héradides furent redonnées avec M^'" Clairon et Dumesnil, que la pièce fut interprétée aussi bien que possible^ et que néanmoins il dut la retirer à la sixième représentation.
M"^ Dumesnil n'eut pas seulement affaire à des auteurs vaniteux durant sa longue carrière, elle se heurta encore à des ingrats.
En 1763, la tragédienne avait établi le personnage de
Marguerite d'Anjou, dans Wanvick^ avec une telle puissance de talent que la pièce réussit au delà même des espérance de La Harpe, qui n'était pas un type de modestie. Celui-ci, rendons-lui cette justice, se montra tout d'abord reconnaissant envers sa sublime interprète, qu'il gratifia de ses rimes louangeuses. Mais les critiques et les calomnies ne se firent pas attendre, et le même La Harpe, dénonçant bientôt M"* Dumesnil comme une actrice absolument finie, ajouta impudemment que jamais, au reste, elle n'avait eu d'esprit.
On pourrait croire, en relevant la date de 1763, que les persécutions auxquelles Marie Dumesnil fut en butte avaient son âge pour cause; il n'en est rien. La célèbre artiste les subit toute sa vie, et particulièrement aux jours où M"^ Clairon occupa despotiquement la scène. De 1743 à 1766, elle se vit enlever un à un les rôles où elle brillait davantage, et le peu de créations qu'on lui confia durant cette période de vingt-trois années témoigne d'une mauvaise grâce insigne à la mettre en évidence.
Une fois ou deux pourtant, Marie Dumesnil trouva des défenseurs ; nous relevons le fait dans les Mémoires de Bachaumont , et il est assez rare pour valoir d'être signalé.
« Un partisan de M""^ Dumesnil, 3- lisons-nous, enchanté que la cour lui eût enfin rendu justice, a fait contre M"*^ Clairon, les vers suivants, qui, quoique vrais, paraîtront un peu durs :
De la cour tu voulois en vain Expulser, ô Clairon ! ton illustre rivale. Dumesnil paroît, et soudain D'elle à toi l'on voit l'intervalle.
Renonce, crois-nous, au dessein De surpasser cette héroïne ; Ton triomphe le plus certain Kst d'avoir en débauche égalé Messaline.
Tout autre que notre artiste eût accueilli avec joie une méchanceté à l'adresse de son ennemie; la généreuse créature en fut au contraire indignée, et elle peignit son déplaisir à Lekain , dans une conversation dont Fleury va nous faire part.
« Tenez, Lekain, dit-elle, voyez ce qu'on m'envoie. — — Des vers? Quelque éloge, sans doute? — Je n'aime pas les éloges aux dépens de mes camarades. On a tort si Ton croit me plaire ainsi. — Oh! il s'agit de Clairon, et vous la défendez? — Oui, je la défends. Quon me la laisse à moi seule. Nos débats sont entre elle et moi et ne doivent pas sortir du théâtre. Qu'elle intrigue, je jouerai. Qu'elle recommence, je tâcherai de faire mieux. Mais je ne veux que des armes loyales, et les alexandrins de Corneille et de Voltaire me suffisent. Voyez si ce n'est pas une horreur : voilà les petits vers qu'on veut me donner pour appui. » S'adressant alors à moi : « Avez-vous bonne vue? Lisez, Fleury. » Et comme j'arrivais au dernier hémistiche : « Épargnez- nous la rime, mon ami, bien qu'elle soit riche. Ces vers sont durs, sanglants; cette rime est malhonnête et n'est pas vraie. Je voudrais pour beaucoup que ce misérable papier n'existât point ! »
N'insistons pas sur la valeur d'une défense que la célèbre artiste répudia elle-même, et voyons plutôt comment M}^^ Dumesnil savait prendre en main sa propre cause. Nous en avons un superbe échantillon dans la lettre pleine de noblesse qu'elle écrivit à d'Argental en 1762 :
Je sçais apprécier l'éloge que vous me faites sur Sémiramis : l'homage doit être entier pour son sublime auteur. Je me trouve heureuse d'avoir, par mes foiblestalens,fait perdre l'idée et les projets faits pour m'ôterles moyens de lui plaire et de lui prouver combien je l'aime. Je suis née simple, de bonne foy, susceptible d'attachement et incapable de manœuvres, mais non pas sans pénétration. J'ai ignoré longtemps toutes celles qui se sont faites contre moy en dilîérens genres, quoiqu'elles tendissent toutes à ternirent mes mœurs et mes talens. Je croyois que ma façon de vivre, mon exactitude à remplir mes devoirs, toutes les preuves de zèle que j'ai données, tous les torts généraux et particuliers de ma société, que j'ai réparé mille fois et passé sous silence, me mettoient à l'abri de la cabale, d'insulte et de tout désagrément. J'ai vu mon erreur par des preuves convaincantes; j'en ay gémi, sans pouvoir prendre sur mon cœur de me défendre avec les mêmes armes, quelque beau que fût le champ de bataille. Je n'ignore rien aujourd'hui de ce que l'on a fait pour me nuire, je connois les manœuvres et les auteurs, et je prouveray tout ce qu'il m'échapera de dire. Jugez, Monsieur, vous dont l'âme est si bonne, quoi qu'on l'ait parfois séduiite aussy, du venin répandue sur la mienne. Je puis, après dix-neuf années de travaux, me défaire de plusieurs rôles subalternes. C'est un droit d'ancienneté. L'on peut juger de la valeur desdits rôles par le refus que les grandes actrices en font, actrices qui ont des secours dont je ne me suis jamais servi. Dans le nombre est celui de Salomé. La piesce est sy supérieurement jouée qu'elle n'a pas besoin du secours de talens que l'on a pas jugé dignes d'Idairié, et dont on doutait pour la reprise de Sémiramis. Un remorJs, ou un mouvement d'amitié, a engagé à m'en faire l'aveu. J'ay seu dans ce moment plus que je ne voulois, et ma plus vive douleur fut la preuve que je relevois de votre injustice. L'aveu en fut public. Qu'ai-je fait, Monsieur, pour vous déplaire, et se peut-il que M. d'Argental, passant sa vie au spectacle, fait pour le juger par ses lumières, pour le protéger par son crédit, puisse se laisser séduire pour nuire à quelqu'un de rccommandable par sa façon de penser, par ses talens, et surtout par son attachement pour luy et son sublime amy? Je frémis. Monsieur, en lisant dans votre billet des assurances d'amitié. Vous me privés des rôles qui pourroient m'aider à cultiver mes talens, et vous insistez pour m'en faire jouer un misérable? Vous avez donc, malgré vos injustices, conservé une grande idée de mon cœur et de mon attachement pour vous et pour M. de Voltaire? Je puis aujourd'hui me soustraire à toute tirannie ; je touche au moment où les honnesies gens, toujours malheureux dans notre infâme tripot, sont prêts à secouer le joug; mais je me plais à faire bien. Je me suis déclaré ne vouloir point jouer sa Rome, ny beaucoup d'autres. Sy je me
rendois pour celui-là, l'on me tourmenteroit pour les autres, et je ne veux pas me mettre dans ce cas. Mes complaisances jusqu'ici m'ont coûté trop chères. Obtenez-moy, Monsieur, un ordre par lequel mes supe'rieurs approuve que je remette à mes camarades quelques rôles qui me déplaisent. Je jouerai sa Rome, et quelques autres rôles, bons ou mauvais qu'ils soient, si M. de Voltaire en est l'auteur, malgré tous mes ressentiments. Je ne puis mieux luy prouver, ainsy qu'à vous, le sincère attachement avec lequel j'ay l'honneur d'estre.
Monsieur, Votre très humble, très obéissante servante,