SCÈNE VI ET DERN'IÈRE
LÉANDRE, s'adressant à tous les personnages de la pièce.
Vous venez fort à propos; Reconnaissez-vous Léandre?
CoLOMBixE et le Docteur, ensemble.
C'est lui-même en chair et en os.
LÉANDRE
Oui j'ai voulu vous surprendre.
Cassandre.
Ah! Monsieur l'Eunuque, bonjour!
LÉANDRE
Non, non, mon oncle; c'est un tour, Une supercherie.
Isabelle, sortant de son évanouissement.
Ah! vous me rendez la vie.
Je conviens, mon cher Léandre, de vous avoir fait quelques niches pendant votre absence; mais je suis excusable, puisque nous n'avions pas encore passé le bail de l'hyménée.'
Je n'en dois pas être moins L'objet de tes tendres soins :
Ahl combien j'en vois Dans l'état bourgeois, Et dans le rang superbe.
Tranquillement c... en bois, Et tu ne l'es qu'en herbe, Lon la.
Et tu ne l'es qu'en herbe,
LÉANDRE
Il est temps de finir votre erreur; j e ne suis point sorti de Paris, et c'est moi que vous avez toujours vu sous les différentes figures des hommes sous qui vous avez succombé. Je vous épouse à l'aveuglette
D'un vrai Scaramouche j'avais
Emprunté la figure; D'Arlequin je contrefaisais
Les gestes et l'allure; J'ai pris la barbe à Pantalon, La fari don denne, la fari don don; Sous ces trois noms j'en ai joui, Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami.
J'aurais voulu pouvoir, comme le maître du tonnerre, prendre encore mille figures de diff"érens insectes...
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Isabelle.
Non, je ne puis m'empècher d'approuver de si tendres sentimens. Je vous pardonne vos déguisemcns en faveur de l'invention; oui, Léandre, je vous pardonne. Attrapez-moi toujours de même.
Nous en passons, et des meilleures ! Nous ne sommes plus au siècle où les parades faisaient la joie du grand monde comme du petit, et nos citations effaroucheraient les moins pudibonds des lecteurs. Qu'on accepte donc ces quelques passages comme échantillon des œuvres de Grandval, œuvres qui, pour être légères ou même polissonnes [comme les appeWemhs Anecdotes dramatiques)^ n'en sont pas moins amusantes et pleines de bonne humeur.
L'Eunuque, avons-nous dit, fut représenté pour la première fois en 1749, chez M"« Dumesnil, et il a été constaté précédemment que la pièce de Nicolas Grandval, Agathe, ou la Chaste Princesse, avait eu la même année pareille aveur. Ce lait indique la longue intimité qui exista entre l'actrice et Charles Grandval. Sans nous associer au.x. Alémoires de Bachaumont, qui prétendent que V union des deux artistes dura quarante-cinq ans, nous admettrons que ceux-ci s'aimèrent bien avant l'époque où ils se décidèrent à demeurer ensemble.
Le comédien avait été dans sa jeunesse un homme des plus séduisants. 11 était bien fait, de taille élevée, distingué de formes et d'une physionomie très expressive. La jolie eau-forte qui orne cette notice témoigne de la vigueur et de la régularité de ses traits. M. Lalauze l'a gravée d'après une estampe de Dupuis, qui elle-même est l'exacte reproduction d'un tableau où Lancrct a représenté Grandval dans son rôle du Glorieux.
Notre acteur s'y montre debout, magnifiquement vêtu
et regardant le Comte, qui est à sa droite, tandis qu'Isabelle et Lisette se tiennent à sa gauche. Un somptueux salon sert de décor à Faction, empruntée au troisième acte, scène iii^.
Longtemps Tœuvre de Lancret fut regardée comme un sujet de fantaisie. Mais la lumière s'est faite depuis quelques années, grâce aux intéressantes recherches de M. Jules Bonnassies, qui a établi d'une façon irrécusable l'identité des quatre figures du tableau.
« Lancret, dit le judicieux écrivain, fréquentait beaucoup la Comédie française : c'est son biographe intime, Balot de Sovot, qui nous l'apprend. Deux des plus grands succès auxquels il put assister furent ceux du Philosophe marié, de Destouches, joué le 1 5 février 1727, et du Glorieux, du même, le 18 janvier 1732. Rien d'étonnant à ce qu'il en ait fixé le souvenir, pour glorifier des artistes auxquels il devait de grandes jouissances.... )) Mais cela était une simple présomption, et AL Bonnassies voulait apporter la preuve que les personnages représentés sont réellement des portraits. Nous mettant alors au fait de ses démarches : « Or ces comédiens, continue-t-il, sont-ils les comédiens qui créèrent les rôles, et comment le savoir ? Pour résoudre la question, il fallait évidemment s'enquérir de la distribution primitive, selon les registres de la Comédie française ; c'est ce que nous fîmes. ALiis voici l'obstacle que nous rencontrâmes Le iS janvier 1732, le Glorieux fut joué
avec les Plaideurs, et les acteurs qui concoururent à la double représentation sont désignés, il est vrai, mais pêlemêle et sans que la distribution respective soit indiquée... Il s'agissait de se retrouver au milieu d'un tel chaos et de faire nous-mème la distribution.... » C'est ce que
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M. Bonnassies accomplit avec une rare sagacité. Nous ne le suivrons pas dans un travail long et pénible dont il explique toutes les phases afin de justifier son résultat. Qu'il nous suffise de savoir qu'après avoir démontré que Grandval était le seul, parmi les artistes désignés sur les registres, capable de créer le rôle de Valère, il constate une parfaite analogie entre le Valère du tableau de Lancret et un portrait de Grandval peint par le même maître en 1742 et gravé par Lebas en 1755.
Les détails précédents étaient nécessaires pour établir Fauthenticité du modèle dont s'est servi M. Lalauze. Restituons par la même occasion leurs noms véritables aux trois autres figures. Le Comte n'est autre que Quinault- Dufresne;, Isabelle, c'est M"*^ Labat; enfin Lisette reproduit les traits de M"^ Quinault la cadette.
Charles Grandval, dont le physique s'altéra avec l'âge, conserva jusqu'à la fin sa distinction native et un certain air de dignité dont presque toutes ses créations portent le cachet. Élève de Baron, qu'il avait vu jouer dans sa jeunesse, il s'était approprié plusieurs de ses qualités. Mais, si le comédien refléta le grand artiste, l'homme privé fut loin de lui ressembler. Grandval avait autant de simplicité et de calme dans ses habitudes que Baron avait de jactance et de goût pour les brillantes aventures.
Le Roscius irançais avait su deviner notre artiste enfant, et lui prédire un brillant avenir. Il devait être donné au premier acteur de l'Angleterre de sanctionner le jugement de Baron et d'affirmer que Grandval avait tenu toutes ses promesses.
Garrick, en effet, qui assistait aux représentations du Théâtre-Français quand il venait à Paris, disait que Grand-
val était le peintre fidèle des mœurs de son siècle; qu'il « les représentoit avec une vérité d'autant plus précieuse qu'il avoit Fart heureux d'embellir jusqu'aux ridicules, de les peindre sans charge, et de faire oublier, par un agréable prestige, jusqu'à son nom pour ne paroitre que M. le comte ou M. le marquis ».Garrick ajoutait à l'hommage qu'il rendait à la vérité que « le débit aisé, le maintien noble et la grâce que cet acteur avoit en abordant une femme, soit pour la tromper, soit pour l'adorer, étoient au-dessus de tout éloge ». Il le comparait à Re3'nolds, peintre célèbre de Londres, qui « avoit le talent de saisir la ressemblance et de rendre la laideur aimable ». (Lettre de Noverre à Voltaire, i8 mars 1765.)
Notre acteur passa dans la retraite les seize dernières années de sa vie. On en sait fort peu de choses, sinon que sa femme le précéda dans la tombe, et qu'il conserva jusqu'à la fin l'affection de M"^ Dumesnil, dans les bras de laquelle il expira le 24 septembre 1784. Son corps fut inhumé dans l'église paroissiale de Montmartre, et sa pension passa au comédien Larive, ainsi que le constate la pièce suivante :
Delarive a l'honneur d'envoyer à M. de la Chapelle (fonctionnaire des Menus- Plaisirs ) son extrait baptistaire, et de le prier de vouloir bien lui faire expédier le brevet de la pension de mille livres que le roy a bien voulu lui accorder d'après le décès du sieur Grandval. Il a l'honneur d'assurer M. de la Chapelle de ses très humbles civilités.
Paris, le 3 octobre 1784.
Le brevet du roi porte la date du lo octobre de la même année.
Marie-Geneviève Dupré, épouse de Grandval, était fille et tante d'horlogers. Si Ton s'en rapporte à une plainte formée contre elle par uçie certaine Julie Saunier, c'était une femme peu accommodante avec ses domestiques :
L'an lySa, le mardi i8 juillet.... par devant nous, Louis Cadet, commissaire au Châtelet, est comparue demoiselle Julie Saunier, sortant d'être femme de chambre chez la demoiselle femme du sieur Grandval, de la Comédie française..., laquelle nous a rendu plainte contre ladite demoiselle Grandval de ce que, étant entrée il son service il y a aujourd'hui trois mois dix-sept jours, à raison de quarante écus par an, ladite demoiselle Grandval, contente de son
service, lui avoit fait présent de deux robes et d'une montre
de cuivre de métal doré, laquelle montre elle lui a reprise, dans une dispute qu'elle a eue il y a quinze jours avec elle, fâcjice, lors, de la lui avoir donnée. Néanmoins, pour prévenir qu'elle comparante ne lui fit restituer la valeur d'icelle, elle auroit donné une autre montre à boîte d'argent, faite à Paris par Dupré, qui
est le père de ladite demoiselle Grandval... qu'hier au soir
ladite, etc., l'auroit envoyée à Paris pour donner le linge à la blanchisseuse, et, étant de retour vers sa maîtresse, pour lui rendre réponse dudit linge, ladite demoiselle Grandval auroit pris prétexte, pour lui faire une querelle d'Allemand, qu'elle avoit été trop longtemps. Et ayant découvert que ladite demoiselle Grandval avoit retiré ou fait retirer à son insu de la chambre où elle comparante couche ordinairement l'une desdites deux robes, elle auroit trouvé le procédé injuste. Et comme ladite demoiselle Grandval a eu toutes sortes de mauvais procédés et d'indignités envers elle comparante et qu'elle lui a mal pris ladite robe; qu'elle voudroit encore, à ce qu'elle lui a appris, lui retirer ladite montre
à boîte d'argent, même l'autre robe et qu'elle veut d'ailleurs
prévenir qu'elle, demoiselle Grandval, ne lui impute d'avoir pris ladite montre et ladite robe... etc., etc., elle vient, au sujet de ce que dessus, nous faire plainte et déclaration pour se mettre en règle.
Sans vouloir tirer aucune conclusion de la plainte cidessus, il nous a semblé piquant de montrer une princesse de la rampe aux prises avec ses tribulations domestiques, querellant sa chambrière à propos de blanchisseuse et lui reprenant les cadeaux qu'elle lui a faits. Il est vrai que
^/[me Grandval était, par tempérament, plutôt une bourgeoise qu'une artiste, qu'elle s'occupait beaucoup de son ménage, et que, chose très respectable d'ailleurs, sa vertueuse existence lui interdisant des ressources illicites, elle se voyait contrainte à la plus stricte économie dans son intérieur.
Complétons nos renseignements biographiques en mentionnant que le père de Tactrice avait sa boutique rue Dauphine, et que le neveu auquel M'"^ Grandval laissa son modeste patrimoine se nommait David Dupré, maître horloger, rue Haute-des-Ursins.
Née le 25 octobre 171 1, à Paris, Marie-Geneviève Dupré épousa Grandval en 1-32^ et prit seulement à cette époque le goût de la scène. Elle débuta le i3 janvier 1734 au Théâtre-Français, et fut reçue le 29 novembre suivant.
Collé, qui donne beaucoup plus tard son appréciation sur la comédienne, écrit ces lignes peu favorables : « Madame Grandval est une actrice assez passable dans le comique. Je l'ai vue Jouer dans le tragique, où. elle ne valait rien... Elle se tire assez bien des rôles de première et de seconde amoureuse. » Il est certain que, si l'actrice échoua dans la tragédie, elle fut mieux que passable dans la comédie, et qu'elle brilla véritablement dans les grandes coquettes.
Grandval, de plaire toujours sûre, Enchante par son seul regard.
Elle doit beaucoup à son art, Mais plus encore à la nature.
oc Les historiens du théâtre, dit Le Mazurier, font une mention très honorable du talent que M"^^ Grandval déployait dans le rôle de la Marquise de la Surprise de
l'amour; il paraît qu'elle y excellait et fit même oublier M"^ Le Couvreur, qui Tavait joué d'original. Elle remplissait aussi avec un grand succès ceux de la Baronne de Lorme et de Madame Patin. »
Parmi les créations de M'"^ Grandval figurent : Rosalie, dans le Somnambule, de Pont-de-Veyle (1739), oi^i Grandval faisait Valère; Céliante, dans les Dehors trompeurs, de Boissy ( 1 740 ) ; Rosalie, dans Mélanide, de La Chaussée (1741)', la Fée, dans Zé;zé/<ie^ de Cahuzac ( 1743); Constance, dans l'Époux par supercherie^ de Boissy ( 1 744) ; Arsinoé, dans le Dissipateur^ de Destouches (i753). Dans toutes ces pièces Grandval tenait un rôle à côté de sa femme.
M'"^ Grandval se retira du théâtre en 1760 avec une pension de 1,000 livres, et, n'en déplaise au journal de Collé, elle emporta des regrets légitimes, car son jeu était correct, et elle avait, comme son mari, une grande distinction de ton et de manières. Blainville fit l'éloge de l'actrice dans le discours de rentrée, et, après avoir rendu hommage à ses talents, il ajouta ce mot flatteur : « Notre théâtre est véritablement l'image de la vie humaine; tout change, tout se succède, et malheureusement tout ne se remplace pas. «
La comédienne eut jusqu'à sa mort, arrivée le g août 1783, des mœurs et une conduite irréprochables, vertus qui n'empêchèrent pas Grandval de lui être infidèle ; peutêtre y fut-il poussé par ses charmes irrésistibles : le quatrain de M"'= de Kerden le ferait au moins supposer :
Belle Dupré, j'admire ton mérite, De notre sexe il est chéri; Contre le sort ce qui m'irrite
C'est de te voir un si charmant mari.
Quoi qu'il en soit, quand M'"^ Grandval mourut, elle
habitait seule la rue Mazarine; depuis longtemps déjà,
Grandval avait déserté le domicile conjugal, puisque le 28
juillet 1779, date de la déclay^ation relative à sa pension
de retraite, il demeurait barrière Blanche. C'est là, en effet,
et dans la maison même de M"^ Dumesnil, son amie, qu'il
était allé se fixer.
Imp. Jouausi.
Imp A Salmor
ANNE DANGEVILLE 171/i.1796
^- E 3r décembre 17 14, lisons-nous sur les registres de rÉglise Saint-Sulpice, à Paris, a été baptisée jAnne- Marie, née le 29 du présent mois, fille d'Antoine- François Botot (dit Dangeville), bourgeois de Paris, et d'Anne-Catherine Desmares, son épouse, demeurant rue Fontaine-Saint-Germain. Le parrain, Evrard du Tillet, commissaire provincial des guerres ; la marraine, Anne Châteauneufvieux ; le père présent, etc, etc.
Cette Anne-Catherine Desmares, mère de notre comédienne, était la sœur cadette de la piquante M"^ Desmares, et, par conséquent, la nièce de la célèbre Champmeslé, ce qui lui constitue au théâtre une illustre généalogie.
C'est presque le seul titre qui la désigne à notre attention, et le peu de notoriété dont elle jouit sur la scène française, où elle figura durant cinq années, ne lui mérite qu'une bien petite place dans nos notices. En effet, quand nous aurons dit qu'Anne-Catherine Desmares, femme d'Antoine- François Botot-Dangeville, danseur à l'Opéra, débuta à la Comédie française le 23 décembre 1707, par le rôle de
Pauline, dans Pol/eucte, qu'elle fut reçue, sur un ordre de la cour, le 7 janvier 1708, et qu'elle se retira le 21 décembre 17 12, nous aurons suffisamment insisté sur sa carrière dramatique. Ajoutons que M"^^ Dangeville mourut vers 1772, après avoir profité pendant soixante ans de la pension réglementaire de i ,000 livres, qu'elle avait cependant bien peu gagnée.
Assez mal partagée sous le rapport du talent et rebutée du public, M"^^ Dangeville éprouva des disgrâces bien autrement sérieuses dans sa vie privée, où elle fut constamment la victime des brutalités de son mari. Nous en avons le triste témoignage dans la plainte suivante qu'elle porta, le 16 novembre 1726, devant Nicolas-François Ményer, commissaire au Châtelet :
.... Laquelle, y est-il mentionné, nous a dit qu'il y a ix-huit ans qu'elle a eu le malheur d'épouser ledit Dangeville, le croyant un homme sage et raisonnable; mais la plaignante a eu le chagrin de voir avec douleur qu'elle avoit épousé un homme violent et emporté; que, très peu de temps après leur ménage, ledit Dangeville, sans aucun sujet ni raison, l'a nombre de fois maltraitée et excédée de coups de pied et de poing partout le corps, en sorte qu'il lui a différentes fois meurtri tout le corps, sans que la plaignante lui en ait donné aucun sujet : tout au contraire, elle a fait tout ce qu'elle a pu pour le calmer, à quoi il n'a fait aucune attention, l'a sans cesse maltraitée et injuriée en la traitant de bougresse et de gueuse; que cejourd'hui, revenant de Fontainebleau dans un carrosse et étant près de Ris, environ les sept heures du soir, accompagnée dudit Dangeville et de deux de leurs enfants, la plaignante a été surprise que ledit Dangeville, sans
aucune raison, l'a traitée de bougresse, de gueuse et de p ; à
quoi la plaignante lui a répondu avec douceur qu'il n'avait pas raison de la traiter de la sorte. Dans le moment, ledit Dangeville s'est jeté comme un furieux sur la plaignante, lui a porté plusieurs coups de pied et de poing par tout le corps, dont la plaignante a plusieurs meurtrissures aux bras, ainsi qu'il nous paroît, et ressent de grandes douleurs, lui a déchiré une de ses manchettes, lui a porté pareillement plusieurs coups de poing dans le visage, où la
plaignante a quelques excoriations à la lèvre et au nez, duquel il est sorti quantité de sang, et, sans le secours de plusieurs personnes qui étoient dans un carrosse à quelques pas derrière, qui en sont sorties et qui sont survenues au bruit, ledit Dangeville l'auroit assommée sur place; lesquelles personnes ont retiré la plaignante des mains dudit Dangeville et l'ont fait monter dans leur carrosse. Et comme la plaignante est journellement exposée d'être maltraitée, qu'elle est en grand danger de sa vie par les excès et violences dudit Dangeville, qu'elle est enceinte d'environ deux mois et demi et en danger de perdre son fruit, elle a été conseillée de nous rendre la présente plainte.
Ces époux si profondément désunis, nous sommes tout surpris de les retrouver en parfaite communauté de sentiment auprès de leur fille, et nous devons admettre qu'au temps où M^'* Clairon nous reporte dans ses Mémoires, ils se sont de guerre lasse une bonne fois réconciliés. Toujours est-il qu'en lySô leur ménage, jadis si troublé, paraît jouir d'une sérénité complète.
A l'âge de douze ans (écrit la célèbre actrice), on m'enfcrmoit seule dans une chambre qui donnoit sur la rue... Je montai dès le premier jour sur une chaise pour regarder au moins dans le voisinage. M"° Dangeville logeait positivement devant moi; ses fenêtres étoient ouvertes, elle prenoit une leçon de danse avec son père : tout ce que la nature et la jeunesse avoient pu réunir de charmes étoit répandu sur elle. Tout mon petit être se rassembla dans mes yeux; je ne perdis pas un de ses mouvements. Elle étoit entourée de sa famille ; la leçon finie, tout le monde l'applaudit et sa mère fut l'embrasser. Cette différence de son sort au mien me pénétra d'une douleur profonde, mes larmes ne me permetloient plus de rien voir....
Sans insister davantage sur des détails intimes, nous passons à l'oncle paternel de notre commédienne, à Charles- Claude Botot, qui figura pendant trente-huit ans sur la scène française. Ce Claude Botot, nous l'avons mentionné clans notre précédente notice, avait épousé Hortense Racot-
Grand val, dite/<^ belle Hortense^ tante de François-Charles Grandval, dont nous avons esquissé la biographie. Il naquit à Paris le 18 mars i665, et fut d'abord attaché comme danseur à la Comédie française; mais son ambition le portait plus haut, et, après un mauvais début dans le rôle de Ladislas (juin 1 702), il s'essaya dans les personnages comiques, où il obtint un succès réel, et fut bientôt désigné pour doubler, puis pour remplacer Beauval. Claude Botot excellait dans les rôles de Chicaneau, des Plaideurs^ et du maître de philosophie, du Bourgeois gentilhomme. Mais son véritable triomphe était Temploi d'apothicaire. Ce caractère lui était, dit-on, si naturel qu'il lui servait de t^^pe invariable, et que, si par impossible on l'eut chargé du rôle d'Achille, Achille se fût trouvé semblable à Thomas Diafoirus. Charles-Claude Botot-Dangeville se retira le 3 avril 1740 et mourut le 18 janvier 1743.
Nous arrivons à Charles-Etienne Botot, frère deM"^ Dangeville, et qui, loin de rien ajouter à l'illustration de la famille, ne dut son admission et son maintien au théâtre qu'à la haute influence de sa sœur.
Charles-Etienne Botot débuta le 17 avril 1730, deux mois et demi environ après M"^ Dangeville, par le rôle de Polyeucte, et par celui du marquis de Polinville dans le Français à Londres. Il fut reçu, malgré son insuffisance, pour les emplois de niais et de confident tragique^ qu'il remplit tant bien que mal jusqu'à sa retraite. Mais, uniquement soutenu par sa sœur, cet acteur devenait impossible sans elle -, aussi quitta-t-il la Comédie, à la clôture de Pâques 1763, en même temps que M"^ Dangeville. Gratifié de la
pension de i,5oo livres, il en profita jusqu'au mois de février 1787, époque de sa mort.
Sur Etienne Botot s'est fermée notre galerie de famille, et nous allons pouvoir nous occuper exclusivement de la délicieuse actrice qui fait l'objet de la présente notice. « Avec une physionomie charmante et fine, écrit Mole, avec des traits réguliers, vifs et pleins d'expression, une taille svelte, des mouvements arrondis et pleins de grâce, un ageJicement tel dans toute sa personne que sa marche, sa gesticulation, et tout son ensemble, aussi flatteur à l'œil que son naturel était séduisant, inspiraient à la voir autant de plaisir que d'enthousiasme à l'entendre; elle avait dans son dire un charme de vérité que nos plus grands talents ont pu atteindre, mais qu'ils n'auraient jamais surpassé. »
Si Mole eût complété le portrait de l'artiste par celui de la femme, il eût certes ajouté que M"^ Dangeville était la meilleure et la plus charitable des créatures, qu'elle ne rendit jamais que des services à ses camarades et se garda constamment de la cabale et des intrigues de coulisses.
Elevée dans un milieu de comédiens, la petite Anne Dangeville monta sur les planches dès son âge le plus tendre. A trois ans, ellefigurait dans les ballets, et à huit ans, le 27 avril 1722, elle jouait le rôle de la Jeunesse dans V Inconnu, de Th. Corneille. Les applaudissements qu'elle y recueillit, en la classant parmi les petits prodiges, eussent pu donner des craintes sur son avenir, car les plantes trop hâtives ne produisent d'ordinaire que de mauvais fruits. Il en fut tout autrement pour M"*" Dangeville, dont les succès grandirent à proportion des années. Depuis 1722 nous la
voyons jouer des rôles en rapport avec son âge, chanter ou danser dans les divertissements, et recevoir du public des encouragements qui se transformèrent bientôt en ovations.
S'il est faux qu'Anne Dangeville ait été destinée à la danse, on peut affirmer que son père, fanatique de son art, lui donna d'excellentes et utiles leçons.
Mais la véritable inspiratrice de ses talents n'en demeure pas moins sa tante, la célèbre Desmares, qui Tinitia aux secrets de la scène et en fit une soubrette digne de la surpasser.
C'est le 28 janvier i 780 que M^'^ Dangeville, abordant pour tout de bon le théâtre, débuta dans le rôle de Lisbeth du Médisant. Le 6 mars elle était admise à partager l'emploi de soubrette avec M"^ Quinault la cadette, et en même temps on lui octroyait dans la tragédie les personnages que ses quinze ans lui permettaient de remplir.
Comme nous l'avons fait à propos des acteurs précédents, nous donnons l'opinion de d'Aigueberre sur les débuts de M"^ Dangeville ; elle marque en quelque sorte le premier jalon de sa carrière théâtrale : « Si M"^ Dangeville continue comme elle a commencé, consigne la Lettre du Souffleur^ Paris sans doute voudra toujours la voir dans les rôles de soubrette. Il y a quelque chose d'imparfait dans son jeu; mais on y découvre une finesse, une délicatesse, que nous n'avons vues que dans M"® Desmares. Elle n'est pas égale : quelquefois elle se livre trop à sa vivacité; quelquefois, en voulant éviter ce défaut, elle tombe dans celui qui lui est contraire; mais elle est encore fort jeune, et l'on peut tout espérer de ses dispositions. Il est vrai que jusqu'ici nous ne l'avons presque pas vue abandonnée à ellemême. On reconnoît en tout les leçons de sa maîtresse : ce
sont les mêmes tons et les mêmes gestes; mais c'est beaucoup que de devenir, en imitant, aussi parfaite qu'un si parfait modèle . »
Une critique à ce point élogieuse est peu dans les habitudes de Mas d'Aigueberre, qui poursuit en ces termes : « Le nouvel essai que M"^ Dangeville vient de faire dans le tragique fait espérer qu'elle pourra devenir égale en tout à M"^ Desmares. Quelques-uns même vont plus loin et comptent qu'elle pourra, dans quelques années, remplacer M"^ Le Couvreur. Je le souhaiterois, et pour la satisfaction du public et pour celle de Tactrice; mais je crois que ses charmes préviennent trop en sa laveur. Elle a de grands talents, la plupart de ses défauts sont même très aisés à corriger; mais, s'il m'est permis de décider sur l'avenir, je pense que ce sera beaucoup pour elle de jouer bien dans le tragique et parfaitement dans le comique. Cette gloire est rare et lui doit suffire. »
Malgré notre admiration pour Anne Dangeville et le plaisir que nous cause la bienveillance tout exceptionnelle de l'écrivain, nous sommes obligé de retrancher ici quelque chose à son compliment. Si l'artiste joua parfaitement la comédie, elle fut loin d'être bien dans le tragique. Des esprits malveillants l'accusèrent même d'avoir fait tomber le Brutus de Voltaire, où elle remplissait le rôle de Tullie. Sans partager une opinion aussi radicale, nous savons que M"*^ Dangeville, ayant accepté le personnage avec répugnance, s'y trouva si médiocre qu'elle renonça depuis lors à la tragédie.
Cette détermination, sur laquelle ne revint jamais la comédienne, fut un acte de haute sagesse qui assura l'intégrité de sa réputation. Plutôt que de poursuivre un genre où elle
ne pouvait exceller, M"^ Dangeville avait résolu de reporter toutes les forces de son intelligence et de sa volonté sur les rôles qui la faisaient inimitable. C'est ainsi que, pendant trente -trois ans, sa renommée se maintint éclatante et que les mêmes succès couronnèrent toutes ses tentatives, non seulement dans les soubrettes, mais dans les grandes
coquettes et dans les travestis.
Femme aimable dans les Dehors trompeurs, et séduisante paysanne dans les Trois Cousines, Anne Dangeville jouait avec une égale supériorité l'étourdie indiscrète de r Ambitieux, la nonchalante petite-maîtresse des Mœurs du temps, ou la mère entraînante et vive du Complaisant. L'illustre Garrick ne manquait point de l'aller applaudir à chacun de ses voyages à Paris. Il était charmé de la finesse de son jeu, du tatillonnage propre à son emploi, de la volubilité nuancée de sa diction, enfin de l'intérêt soutenu qu'elle apportait à la scène.
Un des premiers rôles créés par M"^ Dangeville fut celui de Cupidon dans la Réunion des Amours, de Marivaux. Il lui valut deux compliments en vers que nous rapportons d'autant plus volontiers qu'ils sont à peu près inconnus :
Jeune Dangeville, à quoi bon Prendre l'habit de Cupidon?
Déjà vous re'gnez dans Cythère, Ses autels vous sont réservés; Nous le savons, vous le savez, Les amours ont trahi leur mère Pour vous qui les avez bravés.
De leur parure ils ont affaire, Sans besoin vous vous en servez :
N'empruntez jamais rien pour plaire, Car, en fait d'appas, vous avez Bien au delà du nécessaire.
Sous l'habit et le nom de son charmant époux,
Psyché vit Dangeville et sentit dans son âme
Les transports les plus vifs, les désirs les plus doux,
Q.u'eût jamais fait naître sa flamme.
Aussitôt son cœur attendri Explique librement sa surprise amoureuse.
Heureusement pour le mari,
L'erreur n'étoit point dangereuse.
Il vient d'être question de travestis; mentionnons celui qu'inaugura la gentille comédienne dans les Actein^s déplacés^ de Laffichard (lySô). L'idée de la pièce est ingénieuse en ce que ses interprètes doivent y être de caractère, d'âge et de sexe opposés à leur rôle. Le père et la mère furent représentés par des enfants, et M"^ Dangeville, qui jouait Lucas, parut dans un costume de garçon bien fait pour donner du relief à l'élégance de sa tournure et aux charmes de ses vingt ans.
En passant en revue les cinquante-trois personnages mis au théâtre par Anne Dangeville, nous avons compté treize Lisettes et six Martons, sans parler des Donnes, des Finettes, des Florines, des Suzons, des Rosettes et des Babets. Ce relevé témoigne de la place importante qu'occupent les soubrettes dans la carrière dramatique de l'artiste. Elle les créa toutes avec autant de soins que de grâces, et cependant quelques-unes répondaient bien mal à ses talents. Citons deux ou trois exemples.
L'Accommodement imprévu^ donné par La Grange- Chancel en lySy, et dans lequel M'^^ Dangeville jouait délicieusement Lisette, était une pièce détestable. Voici, à son propos, une anecdote caractéristique. Un jeune
homme qui assistait à la première représentation battait
246 ANNE DANGE VILLE
des mains à tout rompre, et s'écriait en même temps : <c Mauvais ! absurde ! stupide ! » Son voisin lui ayant demandé compte de sa conduite : « J'ai reçu un billet pour applaudir, répondit-il, et Je remplis mon devoir; mais je suis un honnête homme, et je ne puis trahir mon sentiment. Voilà pourquoi, tout en battant des mains, je dis que l'ouvrage est pitoyable. »
D'après l'abbé de La Porte, la Force du naturel, par Destouches, pièce également sans valeur, ne dut son salut qu'à Babet-Dangeville. L'actrice s'y montra d'une vérité parfaite, et, chargée du plus mauvais rôle, elle en fit presque un chef-d'œuvre. Aussi le comédien Armand consacra-t-il le triomphe de sa camarade en lui décernant pour surnom le titre même de la comédie.
La Double Extravagance ^àt Bret, est encore une œuvre incolore que notre artiste sauva du naufrage. Sentant sans doute combien son secours était nécessaire, elle s'y surpassa.
L'étude plaisait à M"^ Dangeville', et, loin de la décourager, les difficultés surexcitaient son zèle. Il n'était point rare de lui voir adopter, contre le gré même des auteurs, un passage défectueux de leur pièce, qu'elle savait mener à bonne fin en le présentant au public. Un jour. Destouches, inquiet sur le sort d'un monologue, voulait le supprimer : « Gardez-vous-en bien, lui dit la comédienne, je réponds du succès ! » Et en effet le monologue réussit.
Dans une autre circonstance, le comité du Théâtre- Français ayant refusé un ouvrage de Saurin, l'actrice réclama le manuscrit, qu'elle travailla sérieusement et qu'elle fit recevoir par ses camarades, après leur en avoir donné lecture.
Ce n'était pourtant point la présomption qui poussait
M"^ Dangeville à patronner des œuvres médiocres ou mauvaises. L'histoire nous apprend, au contraire, qu'elle était extrêmement modeste et timide. Pendant ses trentetrois années d'exercice, dit la chronique, elle éprouva toujours, au moment de paraître en scène, un malaise dont elle ne triomphait qu'en s'identifiant avec son rôle et s'oubliant elle-même.
Collé, caractère grincheux, qui jeta la seule note discordante dans le concert de louanges dont fut saluée la carrière de M"^ Dangeville, prétend que notre gracieuse comédienne manquait d'esprit. La vérité est que la timidité de l'artiste, combattue par le seul entraînement des planches, la tourmentait à la ville au point de paralyser ses moyens.
Si nous n'avions d'autres exemples de la sagacité de son intelligence et de la finesse de ses reparties, celui-ci suffirait à donner tort au malicieux critique.
Dans les Mécontents^ de la Bruère, où M"« Dangeville créa le rôle de Léonore, en 1784, la jeune actrice chantait le couplet suivant au public.
Nous travaillons de notre mieux A vous divertir par nos jeux.
Si nous obtenons vos suffrages, Chaque jour pour tous les ouvrages Nous en demanderons autant :
Et voilà comme L'homme N'est jamais content.
Bis! cria le parterre, eîM""^ Dangeville de recommencer le couplet. Mais, les bis reprenant de plus belle : « Voilà comme l'homme n'est jamais content « , répéta l'artiste avec un fin sourire.
Collé se fit le détracteur d'Anne Dangeville, on ne sait
248 ANNE DANGEVII.LE
trop pourquoi. Nous constatons en tout cas le peu d'influence de SCS critiques quand nous parcourons les mémoires et recueils du XVIiP siècle, qui sont remplis d'éloges en vers ou en prose à l'adresse de Vinimitable soiibt^ette.
Désireux d'affirmer ces justes hommages, nous eussions voulu en reproduire quelques-uns*, mais, faute de place, il a fallu nous contenter de deux échantillons que nous avons choisis parmi les moins répandus.
Le premier, sans signature, se présente sous forme de compliment de fête.
Voici le jour de votre féte^ Il faut, dit-on, vous faire un compliment. C'est fort bien dit; mais je ne sçai comment
Ni commencer ni finir Quelle bête!
Q.uoi! la matière... allons tout doucement, La matière est fertile, et c'est là justement,
C'est cela même qui m'arrête.
S'il ne fallait que vanter vos appas, J'irais mon train; mais de l'esprit, des grâces, Mille talens... Il faut à chaque pas Demeurer court, retourner sur ses traces : Peut-être au bout je me verrais honni... . Non, n'en déplaise au feu qui nous inspire, Ne disons rien : car je voudrais tout dire,
Et je n'aurais jamais fini.
Le second est une épître dédiée par Dorât à Thalie- Dangevillle, en lui envoyant Roseïde. Nous en détachons les principaux passages qui n'ont paru dans aucune biographie de la comédienne.
Oui, Dangeville, à tes côtés.
Je me sauve et me réfugie; J'y reviens chercher ce génie Décent même en ses libertés, Les piquantes naïvetés
De la bonne plaisanterie,
Ces jeux que nous avons quittés
Pour la sale bouffonnerie,
De l'art tous ces secrets cachés,
Et les amours et la saillie.
Par le gros rire effarouchés.
Par un charme victorieux,
Toi seule, aimable Dangeville,
As su dompter l'hydre indocile
Et l'assujettir à tes jeux :
Ce triste vieillard qui moissonne
Et qui s'envole sans retour.
Quittant, pour rassurer l'Amour,
Cette longue faulx qui l'étonné,
Gai, serein, enfant à son tour,
Tresse des fleurs pour ta couronne.
Celles-là vivront plus d'un jour;
Le Printemps, vainqueur de Pomone,
Habite à jamais ton séjour :
Les grands talents n'ont point d'automne.
Le dernier rôle créé par M"^ Dangeville fut celui de la Marquise dans V Anglais à Bordeaux^ composé par Favart à Toccasion de la paix de 1763. L'actrice, dans toute la plénitude de son talent, y obtint un immense succès. Résolue cependant à se retirer, elle ne se laissa point ébranler par d'enthousiastes applaudissements. Peut-être avaitelle, suivant son dire, besoin de repos; pour nous, les tracasseries dont rimpérieuse Clairon la rendit victime furent la cause principale de sa retraite. Telle parut Topinion générale, tel aussi se manifesta le sentiment de M"*^ Dumesnil dans ses Mémoires. « Au reste, y lisons-nous à propos de M''' Clairon, je ne suis ici que Técho de la Comédie française... L'immortelle Dangeville, qui était si douce, s'écria, en quittant par rapport à vous le théâtre dont elle aurait pu faire encore dix ans les délices : « Il n'y a plus moyen de vivre avec cette créature-là! »
2 5o ANNE DANGEVILLE
Prières, supplications, promesses, tout fut inutile auprès de rinflexible actrice, qui fit ses adieux au public le 14 mars 1763, à la représentation de clôture.
Cet événement plongea dans le deuil la cour et la ville-, chacun en témoigna son chagrin à sa manière, et, chose tout exceptionnelle, il n'y eut pas Jusqu'au brevet de retraite qui ne ressemblât à un panégyrique.
Du 19 mars 1763. Nous, duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre du Roi, avons accordé, sous le bon plaisir de Sa Majesté, à la demoiselle Dangeville son congé de retraite de la Comédie française, sur les vives instances quelle nous a faites depuis longtemps, et lui avons accordé la pension de quinze cents livres, également méritée par la longueur de ses services et la réalité de ses talents, trop connas de la cour et du public pour ne pas exciter tous les regrets de la perte que va faire le Théâtre- Français.
Voltaire ne voulut pas être des derniers à paj^er son tribut d'admiration à Tétoile qui s'éclipsait. Ayant sans doute des griefs à se faire pardonner, il tint à composer le discours de rentrée que Dauberval prononça le 1 2 avril 1763, et où il intercala cet éloge pompeux de M"*^ Dangeville :«... Cette actrice, si pleine de finesse et de vérité, qui renfermait en elle seule de quoi faire la réputation de cinq ou six actrices- cette favorite des grâces, à laquelle personne ne peut ressembler, puisque dans tous ses rôles elle ne se ressemblait pas elle-même : M"" Dangeville se dérobe à sa propre gloire, et fait succéder vos regrets à vos acclamations. »
Gratifiée par le roi d'une pension de i,5oo livres depuis le 3o juin 1748, et d'une retraite de la Comédie qui s'élevait à la même somme, Anne Dangeville se retira dans sa maison de Vaugirard, oi^i elle espérait jouir d'un calme absolu.
ANNE DANGEVILLE 25l
Favart ne tarda pas à l'y venir troubler, la suppliant de prêter son concours à la reprise de l'Anglais à Bordeaux, que les comédiens avaient résolu de jouer pour l'inauguration de la statue de Louis XV.
Ce projet tout gracieux et tout patriotique ne pouvait manquer d'obtenir Tassentiment de M"*^ Dangeville. Elle remonta donc sur les planches le lundi 27 juin 1763, et fut Tobjet d'une ovation qui tenait du délire. Douze fois de suite l'Anglais à Bordeaux fut représenté devant une affluence considérable de spectateurs, à pleine chambrée, comme à une première, disent les mémoires, et chaque soir le public fit de nouveaux efforts pour obtenir de sa comédienne bien-aimée qu'elle rentrât au théâtre. Soins inutiles ; M"^ Dangeville fut inexorable, et, depuis cette courte résurrection, elle reparut à peine quelquefois à la cour, où sa présence était accidentellement réclamée.
M"° Gaussin se retire (écrit Favart au comte de Durrazo ; il était temps; mais M"^' Dangeville nous quitte aussi, c'est la plus grande perte que le Théâtre-Français puisse faire. On prendra la place de l'actrice, mais on ne la remplacera jamais. La plupart des comédiens sont dans le cas de demander: « Qu'est-ce que c'est que la nature?» La parfaite Dangeville demande : «Qu'est-ce que c'est que l'art?» Et dans une autre lettre au même personnage : « Depuis que le théâtre est théâtre, la Comédie française n'avait jamais fait une perte plus irréparable.... M"'= Dangeville s'est chargée du rôle principal de ma pièce.... elle me fait trouver de l'esprit où je n'en ai pas mis. j
La célèbre actrice avait quitté la scène depuis dix années, quand ses anciens camarades, pour qui elle était restée une véritable idole, résolurent de lui offrir, à l'occasion de sa fête, un spectacle digne de sa renommée. Le i5 août 1773, ils se rendirent à son habitation de Vaugirard, et, en guise de bouquet, ils donnèrent, sur un théâtre dressédans son jardin,
une représentation de la Partie de chasse de Henri IV, pièce de Collé, reçue à la Comédie française, mais que Louis XV avait interdite.
Tout ce que Paris comptait de sommités aristocratiques ou littéraires prit part à la cérémonie, et nous aurons édifié le lecteur sur l'interprétation de l'ouvrage quand nous aurons nommé Brizard, Mole, Desessarts, M^'^ Fanier, M""" Drouin, etc., etc., etc.
Pendant la soirée, des couplets furent dits par chacun des acteurs. Contentons-nous de ceux de Mole, qui feront juger des autres, n^étant ni plus mauvais ni meilleurs :
Air : Si le roi m'avait donné.
Pour Dangeville un couplet
Peut d'abord se faire; Mais je veux qu'il soit parfait
Digne de lui plaire.
Ah! j'en sais le sûr moyen, C'est d'y mettre pour refrain
Le nom de Molière, O gué,
Le nom de Molière.
Le talent disparaissait
De la scène entière, Dangeville commençait
Sa belle carrière ; Là-bas, cet homme divin, De son goût, de son jeu fin,
La fit héritière.
O gué,
La fit héritière,
Quand aux Français on fêta
Cette ombre si chère.
Un plaisir vif transporta
Loges et parterre; Mais tout bas chacun disait Que Dangeville manquait
A la centenaire, O gué,
A la centenaire.
M. de Saint-Foix, raconte Fleury dans ses Mémoires^ ayant pris à son tour la parole pour célébrer la reine de la fête, termina son apologie en disant qu'avec de Tétude et de la réflexion on pouvait se perfectionner le goût et devenir une excellente actrice, mais qu'entre cette actrice et la comédienne de génie il y avait la même différence qu'entre Molière et un auteur simplement spirituel.
« Assez ! assez ! s'écria M"*^ Dangeville en pleurant d'attendrissement. Molière! C'est beaucoup trop, audacieux que vous êtes! Savez-vous que je n'ai jamais été que son humble servante? — C'est ce que j'ai voulu dire, répondit Saint-Foix. — ■ Oui, dans Nicole, Martine, etc., interrompit vivement Rochon de Chabannes... Mais Lekain réclame la parole. — Sans doute, il faut bien que j'offre aussi mon bouquet. — Pas de flatteries au moins, objecta M"= Dangeville, ou je me fâcherai! — Soyez tranquille, fit Lekain, la vérité toute pure!... Il y avait une fois... — C'est un conte, conclut Dorât, qui était de la partie. — J'ai tant de merveilles à narrer que ça y ressemble. » Puis, jetant les yeux sur un portrait de l'aimable actrice, et le désignant de ce geste noble dont il accompagnait d'ordinaire sa déclamation, Lekain poursuivit : « Il y avait une fois une fée... — Bravo ! bravo! — Je ne veux pas de cela. Vous êtes de vilaines gens et je vais quitter la place. «Alors le grand comédien accusa Rochon de Chabannes de lui avoir soufilé le conte : « Ah! ah! insista mahcieusement M'^^ Dangeville, c'est lui le coupable : un vieil ami! ! Eh bien, comme je n'aime pas les courtisans, j'exile monsieur Rochon de Chabannes en Allemagne. — Que dites-vous là? reprit ce dernier. — Et, puisque vous me donnez une puissance de fée, mon bon Lekain, j'accepte la baguette, et de mon
autorité privée Je le fais chargé d'affaires de Sa Majesté Très Chrétienne à la cour de Dresde. — Est-il possible ? — Oui, ambitieux que vous êtes! J'ai réclamé contre Tinjustice de votre réforme; pour réparation, le ministre vous a haussé d'un cran, et vous irez le remercier demain. Messieurs, ajouta Taimable vieille en se dégageant des bras de son ami qui réellement l'étouffait, M. Lemierre m'a dit que les Grecs faisaient de leurs comédiens des ambassadeurs. Vous voyez qu'en France c'est encore mieux, puisqu'une comédienne y fait des plénipotentiaires. »
Fleury, qui était tout Jeune alors que se donnait cette fête, dont il a vu tous les détails, insiste sur l'effet que produisit « le bouquet rendu par M"^ Dangeville à son ami». Oh applaudissait, on criait, et chacun allait serrer la main du nouveau chargé d'affaires. Quant à l'illustre actrice, elle Jouissait de son ouvrage et voulut que tout le monde s'associât à la Joie générale : on ouvrit les portes, le peuple entra, on forma des contredanses, on distribua des rafraîchissements. C'était un concert de bénédictions et de louanges où chacun fit sa partie, depuis le seigneur et l'homme de lettres Jusqu'au plus modeste ouvrier, a Eh bien ! Préville, que pensez-vous de cela ? dit en lui frappant sur l'épaule l'héroïne du Jour. — Que Dangeville a retrouvé son parterre », répliqua le comédien.
M"^ Dangeville avait alors près de soixante ans (écrit Fleury), mais ne paraissait pas son âge. Rien d'étudié ne se faisait remarquer en elle; ses manières étaient aisées, franches, naturelles, et accompagnées d'une sorte de modestie gracieuse dont l'attrait était indéfinissable. Qu'on se figurel'Elmire de Tartuffe^ la bourgeoise décente et noble en même temps. Je ressuscitai sa jeunesse par la pensée, et je comprisses triomphes; même alors, son front, ses yeux, sa bouche, chacun de ses traits, étaient délicatement assortis pour lui composer la physionomie la plus mobile et la
plus piquante; il y avait dans sa voix quelque chose d'attachant qui attirait; ses rides mcmes n'ôtaient pas sa grâce; elles s'harmonisaient avec le pur ensemble de cette figure, et sans l'esprit et la gaieté qui pétillaient dans ses yeux, j'aurais été étonné que ce fût là une soubrette. »
Les années, qui d'ordinaire apportent l'oubli, ne ternirent en rien la réputation de M^'^ Dangeville, à laquelle il fut donné, comme à Voltaire, d'assister vivante à sa propre apothéose.
Le 6 septembre 1794, Mole prononça publiquement réloge d'Anne-Marie Dangeville, à une séance du L3xée des arts, et la vénérable artiste, âgée de quatre-vingts ans, eut la gloire de voir son buste couronné de laurier par M"^ Elisabeth Joly, qui tenait alors Temploi de soubrette.
Cependant M'^^ Dangeville ne devait pas survivre longtemps à cette apothéose- dix-huit mois plus tard, le i^'mars 1 796, elle mourait à Paris, dans sa quatre-vingt-deuxième année. Aussi charitable que célèbre, la comédienne avait recueilli et élevé de ses deniers une petite-fille de Baron.
Durant sa longue existence, M"^ Dangeville avait eu d'illustres amis, entre autres le duc de Praslin, qui lui demeura fidèle. C'est probablement de la générosité de ce seigneur que provenaient un grand nombre des objets précieux possédés par l'actrice, et qui furent vendus après son décès. Le Journal de Paris du 23 floréal an V en contient une nomenclature, abrégée suivant lui, dont il nous semble piquant de faire part au lecteur :
« Il sera procédé, dans les derniers jours de floréal an V (mai 1797), à la vente d'une partie de superbes et magnifiques diamants du plus beau choix et de la plus parfaite égalité. Cette riche et précieuse partie vient de la succession de la citoyenne Botot-Dangeville, célèbre artiste
du ci -devant Théâtre-Français. Elle est composée de collier en 1 3 pièces, bracelets, boucles d'oreilles montées en fleurs, autres boucles d'oreilles et épingles de très gros brillants, croix à la Jeannette, saint- esprit, cordon de montre, fontanges, bagues de brillants solitaires, topaze, opale, émeraude, saphir, rubis, turquoise, pierres gravées et autres entourées de brillants, quantité de boîtes en or émaillées, enrichies de cercles, chiffres et becs de diamants, peintures et émaux, boîtes de lumachelle, malachite, jaspe sanguin, cornaline, lapis-lazuli, cristal de roche, laque piqué en or, toutes montées à cages et doublées en or, montres et chaînes en or émaillées et enrichies de diamants, fouchettes, cuillers, couteaux, ciseaux, étui et crayon en or, jetons et médailles en argent, beaucoup d'argenterie de service et autres objets. »
Ce court abrégé ne vous semble-t-il pas Tinventaire d'un riche magasin de joaillerie ?
Nombre d'artistes nous ont légué les traits de M"^ Dangeville. Citons les principaux : Caftieri, un buste appartenant aujourd'hui à la Comédie-Française ; Pater, une peinture, gravée par Lebas- Pougin de Saint-Aubin, un beau portrait, que Michel a reproduit par le burin, et qui a servi de modèle à M. Lalauze.
Imp. Jouaust.
Imp. A. Saimon-
A douce, la poétique, la sensible Jeanne Gaussin, de son vrai nom Gaussem, eut les origines ^les plus vulgaires. Elle était fille d'un laquais de Baron et d''une cuisinière, promue depuis à la dignité d'ouvreuse de loges. C'est donc à Toffice que lui vint sa vocation pour le théâtre.
Le trente et un décembre mil sept cent onze (consignent les registres delà paroisse Saint-Sulpice), a été baptisée Jeanne-Catherine, née le vingt-cinq dudit mois, d'Antoine Gaussem et de Jeanne CoUot, son épouse.
L'acte de baptême ne dit point ce que faisaient les parents. Et qu'importe après tout leur profession ? Elle n'empccha point la petite Jeanne, devenue plus tard une artiste ravissante, de faire les délices du public et de courber à ses genoux les plus fiers gentilshommes du royaume.
M"^ Gaussin, tout enfant, manifesta les plus heureuses dispositions, et eut la rare fortune de trouver autour d'elle les encouragements et l'affectueux intérêt qui aplanissent les débuts, souvent arides, de la carrière dramatique.
Admise dès son adolescence dans les sociétés particulières, dont elle devint Tidole, Jeanne ne tarda pas à se faire agréer par la troupe d'élite qui représentait à Saint- Ouen, chez le duc de Gesvres. Elle y mérita le surnom de prodige , que Voltaire crut avoir inventé quand il le lui décerna.
Cependant Jeanne Gaussin, chérie, adulée de tous ceux qui l'approchaient, sentit qu'il lui fallait affronter un public moins indulgent que celui dont elle récoltait quotidiennement les bravos. Elle eut alors le courage de s'arracher aux applaudissements des salons pour aller faire à Lille son apprentissage sérieux de comédienne.
La jeune Gaussin y remporta de tels succès que le bruit s'en répandit jusqu'à Paris, et que, vingt mois après son arrivée en Flandre, elle recevait un ordre de début pour le Théâtre-Français.
Le 28 avril lySi, elle parut dans le rôle de Junie, de Britannicus, qu'elle remplit trois fois de suite. Puis elle jouaChimène, Monime, Andromaque, Iphigénie, Aricie, et Agnhs, dQ r École des femiîies. Ses débuts n'étaient point terminés que, le 1 1 mai, la Comédie française ayant donné la première représentation de l'Italie galante, par La Motte, la gentille actrice y dansa et y chanta des couplets avec un charme qui décida de son admission. Après une dernière épreuve à Fontainebleau, dans Chimène, elle fut reçue à demi-part (28 juillet lySi) et supplanta M^'^ Labat, qui ne tarda pas à se retirer.
M'^^ Gaussin était-elle douée pour la tragédie? Nous nous rencontrons pour cette fois avec M"^ Clairon, qui écrit fort judicieusement dans ses Mémoires : « Elle avait la plus belle tête, la voix la plus touchante, son ensemble
JEANNE GAUSSIN" 25c)
était noble; tous ses mouvements avaient une grâce enfantine à laquelle il était impossible de résister; mais elle était M"^ Gaussin dans tout : Zaïre et Rodogune étaient jetées "dans le môme moule; âge, état, situation, lieux, tout avait la même teinte. »
Ce manque de variété s'explique aisément. L'actrice,' sans trop se soucier des principes, suivait dans tous ses rôles son propre instinct. De là le naturel de son jeu, mais aussi la teinte uniforme que lui reproche M"^ Clairon.
Les spectateurs furent loin de s'en plaindre tant que M"^ Gaussin conserva ses grâces juvéniles. Sensible par tempérament, elle rendait la passion avec une réalité câline et troublante dont son auditoire, quelle qu'en fût la composition, subissait la magie.
A l'une des représentations de Bérénice^ o\x Jeanne tenait le principal emploi, un factionnaire, fondant en larmes, rapporte la chronique, laissa tomber son fusil.
Non moins fasciné par les charmes de M"'^ Gaussin dans le personnage d'Iphigénie, un poète anonyme lui dédia ces vers émus :
Les Grecs, Agamemnon, Calchas et les dieux même, Ne sauroient m'effrayer pour ses jours précieux.
Les efforts d'Achille amoureux
Pour se conserver ce qu'il aime Ne font point mon espoir, et je le fonde mieux
Sur l'attendrissement des dieux.
Osez les regarder, aimable Iphigénic;
Vers le ciel levez vos beaux yeux :
Leur douceur me répond d'une si belle vie!
L'histoire ne dit pas si la tendre Iphigénic, tournant ses beaux yeux vers le poète énamouré, consentit à embellir son existence; nous n'en serions pas surpris.
26o JEANNE GAUSSIN
Voltaire, lui aussi, soupira pour la piquante actrice, à laquelle il adressa ce sixain galant, le 26 août lySi, jour de Saint- Louis. En la nommant Louison dans ses vers, il faisait sans doute allusion à quelqu'un de ses rôles favoris :
Le plus puissant de tous les dieux, Le plus aimable, le plus sage, Louison, c'est l'amour dans vos yeux.
De tous les dieux le moins volage.
Le plus tendre et le moins trompeur, Louison, c'est l'amour dans mon cœur.
Nous verrons que cet amour-là n'était accompagné d'aussi encourageantes épithètes que pour la rime. Mais Voltaire avait besoin de M"'^ Gaussin, qu'il destinait au rôle de Zaïre, et il fallait la prendre par les sentiments. La comédienne y obtint en effet un succès étourdissant, et rauteur, ravi, la paya en monnaie de poète.
Jeune Gaussin, reçois pour tendre hommage.
Reçois mes vers au théâtre applaudis;
Protége-les; Zaïre est ton ouvrage;
Il est à toi, puisque tu l'embellis.
Ce sont tes yeux, ces yeux si pleins de charmes,
Qui du critique ont fait tomber les armes.
Heureux cent fois le mortel amoureux
Qui tous les jours peut te voir et t'entendre ;
Que tu reçois avec un souris tendre,
Qui voit son sort écrit dans tes beaux yeux;
Qui meurt d'amour, qui te plaît, qui t'adore;
Qui, pénétré de cent plaisirs divers,
A tes genoux oubliant l'univers.
Parle d'amour et t'en reparle encore!
Mais malheureux qui n'en parle qu'en vers !
Cet échantillon donne le ton de la pièce : elle est brûlante! Quatre ans plus tard. Voltaire exhale encore son
enthousiasme à propos d'Alzire; mais c'est un enthousiasme contenu... dans un simple quatrain :
Ce n'est pas moi qu'on applaudit, C'est vous qu'on aime et qu'on admire; Et vous damnez, charmante Alzire, Tous ceux que Gusman convertit.
Le compliment, pour être bien tourné, n'engageait à rien, et Voltaire donna ici, comme en maintes autres circonstances, la mesure de sa sincérité.
Entre ces deux coups d'encensoir, c'est-à-dire en 1734, lors de la première représentation d'Adélaïde Duguesdin^ il écrivait sournoisement au comte d'Argental : « Vos lettres me ressuscitent, mais on dit que M"*^ Gaussin tue ma pièce. » Et plus tard, au même personnage : « Souffrez que je ne m^ découvre pas à la petite Gaussin, elle est aussi incapable de garder un secret que de conserver un amant.» La lettre, datée de 1740, témoigne que le fanatisme du poète, si tant est qu'il eût existé, s'était singulièrement refroidi. Il diminuait en raison de l'âge de la comédienne; aussi, en 1762, le même Voltaire traçait-il au marquis de Thibouville cette phrase méprisante pour la pauvre Gaussin, alors quadragénaire : « Le Couvreur ne sera pas remplacée. La vieille enfant qui joue dans l'Oracle et dans Zaïre ne peut que faire tomber mon duc. » Voilà de l'injustice! Si l'auteur eût été moins aveuglé par son prodigieux orgueil, il n'eût accusé que lui de l'insuccès de son Duc de Foix^ autrement appelé Adélaïde Dug-uesclin, qui en somme est une tragédie fort médiocre.
Quant à son peu de charité envers l'ancienne idole, il faut reconnaître que Voltaire suivait en cela l'exemple général, triste exemple, certes, mais qui trouve son excuse
dans notre humaine imperfection. Tant que M"« Gaussin fut désirable, elle se vit entourée d'adulateurs dont elle fit, dirent les méchantes langues, autant d'heureux. Mais quand la fatigue et le temps eurent imprimé leurs stigmates sur son visage et terni Téclat de ses yeux, quand son jeu eut perdu son prestige, le vide se fit autour d'elle, et un silence glacial remplaça les madrigaux et les épîtres incendiaires. Depuis la fin de 1746, en effet, et jusqu'en 1763, date de sa retraite, Jeanne Gaussin créa vingtquatre rôles, et ne reçut que fort peu d'éloges et de rares encouragements.
Combien dut lui être pénible cette déchéance d'une ro5'auté d'autant plus éphémère qu'elle reposait sur des grâces enfantines ! Combien les critiques, les satires grossières, qui lui furent décochées dans les dernières années de sa carrière d'artiste, lui donnèrent à réfléchir sur les cruels retours de la fortune! « Elle ne sent donc pas, disent en 1762 les Mémoires de Bachaiimont , qu'il est un temps où. il faut se soustraire aux applaudissements, sans quoi les applaudissements nous échappent à la fin ? Son genre ne peuts'alHer avec les rides de l'âge : une vieille poupée ne figurera jamais bien dans VOracle ni dans les G?\ices;... ce qu'elle est fait oublier ce qu'elle a été... Ses défenseurs prétendent que son peu d'opulence la met dans le cas de sacrifier sa gloire à son bien-être. Il faut qu'elle soit bien mal à l'aise ou qu'elle se soucie bien peu de sa réputation. »
Et les sarcasmes, les injures même, se multiplièrent de telle sorte que M"^ Gaussin fat prise au mot la première fois qu'elle parla de retraite. Bien plus, le jour où elle tenta de rester au théâtre, alléguant sa bonne volonté,
son affection pour ses camarades, son zèle envers le public, il lui fut brutalement répondu par le duc de Duras que ce qui était fait était fait, et qu'on se passerait d'elle.
Mais, au lieu d'attrister le lecteur par les disgrâces finales de la comédienne, rendons à son étoile pâlie ses premiers rayons, et montrons M"^ Gaussin dans tout Téclat de sa jeunesse et de sa renommée.
De 173 1 à 1745, c'est-à-dire durant une période de quatorze ans, Tactrice marcha de triomphe en triomphe, et chacun de ses rôles fut marqué par des hommages enthousiastes et des déclarations passionnées. Nous épargnerons au public Tavalanche de vers qui fondit sur la séduisante Jeanne à tout propos et en toute occasion : le Carquois de Vamoiœ; Parallèle des demoiselles Gaussin et Dangeville : vers d'amour; A Af'^« Gaussin sur sa maladie; A M'^^ Gaussin, que Von avait dite morte : encore et toujours des vers d'amour... on en ferait des montagnes! Mais, dans la pensée que peut-être cette notice y gagnera de rintérêt, nous accompagnerons plusieurs créations de la comédienne des éloges rimes qu'elle reçut des auteurs, ou de leurs amis.
En 1734, d'Arnaud adressa le compliment suivant à la gentille interprète de la Pupille, petite pièce de Fagan :
En ce jour, pupille adorable, Que ne suis-je votre tuteur?
Un seul mot, un soupir, un regard enchanteur, Ce silence éloquent, cet embarras aimable,
Tout m'instruirott de mon bonheur.
Vos yeux, en m'apprenant leur secrète langueur, M'embraserolent d'une flamme innocente :
Une pupille aussi charmante Mérite bien le droit de toucher son tuteur.
Les louanges restaient au-dessous de la vérité. M"^Gaus-
sin Joua divinement le rôle. Aussi, quand, à la suite d'un incendie dont elle avait été victime, on organisa une représentation à son bénéfice, les comédiens inscrivirent-ils la Pupille en tête de Taffiche. Il y eut foule ce soir-là, bien que les places eussent été doublées pour le parterre et augmentées d'un tiers pour le reste de la salle.
La Magie de V amour, où notre actrice créa Sophilette, ayant paru en 1705, Fauteur de la pièce, Autreau, paya sa dette de reconnaissance en décochant à Jeanne ce trait enflammé.
J'aimois sans le sçavoir, aimable Sophilette;
Mais je le sçai depuis un jour.
Je n'aurois jamais cru que mon âme inquiète
Ressentît les traits de l'amour.
A peine je te vis, ma raison alarmée
Me fit craindre l'enchantement ; Mais sa perte est trop confirmée; Pour moi le plus beau jour brille sans agrément. Je désire la nuit, et rien ne me soulage. Le sommeil sur mes yeux répand-il ses pavots? Dans un songe flatteur tu m'offres ton image;
Elle vient troubler mon repos.
Non, je n'en doute plus, l'art de la Thessalie N'est pas ce qui fait ma langueur !
Q.ue j'étois simple, hélas! d'accuser la magie Du trouble secret de mon cœur!
L'amour lui seul m'a rendu tendre, Et ce n'est qu'en tremblant que j'ose te l'apprendre.
Je me plais à porter tes fers.
Pour toi, belle Gaussin, je languis, je soupire; Permets qu'à tes genoux je puisse te le dire, Je le ferai bien mieux qu'en vers.
Dans le Fat puni, de Pont de Ve3de (1738), le costume d'homme que portait l'actrice à la fin de la pièce inspira Fauteur :
L'autre jour, admirant la sottise imbécile De ce marquis fourbe, éventé,
Dont, sous le nom de Clorinville, Tu démasques si bien la sotte Vanité,
Je disois tout bas en moi-même :
Ah! si, par un bonheur extrême.
Elle eût voulu me faire un tour aussi malin,
A mon cœur tendre et plus sincère.
Sous cette forme singulière, L'amour eût fait trouver la charmante Gaussin.
Boissy fit sa cour d'une façon fort ingénieuse : ayant imaginé un galant portrait de Jeanne, il l'enchâssa dans son rôle de V Embarras du choix ^ si bien que la comédienne, en le retraçant elle-même au public, récoltait chaque soir de nouveaux applaudissements.
Rien ne peut l'enlaidir, tout sied à sa personne,
Tout devient agrément par l'air qu'elle se donne.
On ne sauroit la voir sans en être enchanté.
Son air, son caractère, est l'ingénuité,
Mais l'ingénuité fine, spirituelle,
Car elle a de l'esprit, presque autant qu'elle est belle.
Ses grâces sans étude, et qui n'ont rien d'acquis.
Charment dans tous les temps, sont de tous les pays,
Et son âme parfaite, ainsi que sa figure,
Pour devoir rien à l'art tient trop de la nature.
Au tour de La Chaussée, qui, attribuant avec raison le succès dC Amour pour amour à M"^ Gaussin, lui adressa les vers suivants :
O toi! qui m'as prêté tes talents enchanteurs, Assemblage parfait des dons les plus flatteurs.
Élève et modèle des grâces, Aimable et cher objet, que Thalie et ses sœurs Ne peuvent couronner que de ces mêmes fleurs
Que tu fais naître sur tes traces.
Si je n'ai point encore essuyé de revers, Je n'en dois qu'à toi seule un éternel hommage. Tes charmes ei ta voix sont l'âme de mes vers;
Mais que dis-je? ils sont ton ouvrage,
Qui les inspira les a faits.
Qu'ils te soient consacrés par la reconnaissance : Tes yeux n'ont rien laissé de plus à ma puissance. Et je ne puis t'offrir que tes propres bienfaits.
Nous sommes en 1745, Boissy vient de mettre au théâtre une grande pièce en vers intitulée le Médecin par occasion. L'ouvrage se soutient, grâce à M"^ Gaussin. Mais cette fois ce n'est point à l'auteur que la comédienne est redevable du compliment, c'est à un grave président à la Cour des Aides de ?vIontpellier, M. de Claris, qui communique ses impressions à Lefranc de Pompignan, dans une lettre rimée :
Ma main, pour te plaire enhardie, Va l'offrir quelques traits divers Sur la nouvelle comédie, Où, de l'aveu de tout Paris, Gaussin, plus belle que Cypris, A l'âme la plus engourdie Des talens fait sentir le prix.
Par son art Lucile embellie Nous communique sa douleur, Et la tendre mélancolie Qui semble consumer son cœur.
Bornons ici nos citations. Depuis 1745, le zèle pour la trop sensible actrice s'est ralenti singulièrement. Peut-être les faveurs dont elle payait ses adorateurs étaient-elles moins enviables; peut-être aussi la facilité avec laquelle on les obtenait en diminuait- elle le prix. Il est certain que Tamour vit d'obstacles, et que M"^ Gaussin n'en soulevait aucun. « Que voulez-vous? répondait-elle à quelqu'un qui lui faisait de la morale, ça leur cause tant de plaisir et me donne si peu de peine ! ! « Le mot serait odieux s'il était moins naïf. Mais Jeanne péchait avec une telle candeur qu'on ne pouvait lui en vouloir. En tout cas, son aveu passa de bouche en bouche; chacun se le répéta, et quand,
dans la Force du naturel^ Facteur dit à Julie, dont M"^ Gaussin remplissait le personnage :
C'est un pauvre mouton :
Je crois que de sa vie elle ne dira non,
tous les spectateurs se regardèrent en riant. Dépouillée de sa couronne printanière, la comédienne, nous le répétons, perdit son cortège d'adorateurs; mais elle conserva plus longtemps son influence sur ses camarades et sur le public.
Nous savons qu'en lySo ce fut M"^ Gaussin qui se chargea de lire et de faire recevoir la tragédie de Calisie, et nous lisons dans les comptes rendus de Tépoque qu'elle fut accueillie favorablement dans le Dissipateur^ de Destouches (1753), et dans /a Coquette corrigée, de La Noue (1756). L'actrice eût sagement fait de se retirer à cette dernière date. Les rôles qu'elle mit au théâtre depuis ne lui valurent que des déceptions. Le public critiquait ses coquetteries surannées, ses mutineries jadis gracieuses, ridicules aujourd'hui, et quand, le ig mars i7(53, elle quitta la scène avec ]M"*^ Dangeville, on prétendit qu'elle partait six ans trop tard.
Cependant Voltaire, pour racheter sans doute ses railleries hypocrites, esquissa l'éloge de Jeanne dans le discours qu'il fit prononcer à Dauberval à la rentrée de 1763. «... Je vais vous parler de M"*^ Gaussin et de M"^ Dangeville, y dit-il. On a l'obligation à la première d'un genre nouveau de comédie; sa figure charmante, lesgrâccs ingénucsdcson jeu, le son intéressant de sa voix, ont fait imaginer de mettre en action des tableaux anacréontiques; ses yeux parlaient à l'âme, et l'amour semblait l'avoir fait naître
pour prouver que la volupté n'a pas de parure plus piquante que la naïveté... »
Voilà en quelques lignes un portrait frappant de ressemblance; ajoutons-y l'appréciation non moins éloquente de Marmontel : « Elle excellait dans les rôles tendres qui ne demandaient que l'expression naïve de Tamour et de la douleur. Belle et du caractère de beauté le plus touchant, avec un son de voix qui allait au cœur, et un regard qui, dans les larmes, avait un charme inexprimable, son naturel, lorsqu'il était placé, ne laissait rien à désirer, et ce vers adressé à Zaïre par Orosmane,
L'art n'est pas fait pour toi : tu n'en as pas besoin,
avait été inspiré par elle... »
A côté de ces jugements flatteurs, il convient de placer celui que publièrent en 1 767 les mêmes Mémoires de Bachaiimont qui avaient si fort malmené la comédienne cinq années auparavant. Il est vrai qu'au 23 juin, date où fut publié le paragraphe suivant, Jeanne venait de mourir, et par cela même de s'assurer la justice qu'on refuse d'ordinaire aux vivants :
(f M"^ Gaussin, cette héroïne du Théâtre-Français dont les talents et les grâces ont été si chantés, est morte il y a quelques jours, d'une maladie de langueur. Elle avait quitté la Comédie il y a plusieurs années, et cette aimable actrice n'a pas encore été remplacée. Elle réunissait aux charmes de la figure le son de voix le plus intéressant, le jeu le plus naturel, avec cette sensibilité d'âme qui va au cœur. »
Avant de terminer cette rapide esquisse, qu'il nous soit
permis de révéler un côté piquant et tout à fait imprévu de la comédienne. Il paraît que M"^ Gaussin ne dédaignait pas de se soustraire quelquefois au genre noble et pathétique pour aborder la parade, et que dans l'emploi de Cassandre elle obtenait un succès mérité et de fou rire. L'influence que le tempérament de Jeanne exerça sur l'artiste s'imposa d'une façon identique à la femme, et la vie privée de M"^ Gaussin se résume dans le mot de Voltaire, que la volupté chez elle n'avait point de parure plus piquante que la naïveté. Jeanne était souhaitée passionnément à cause de sa candeur native, de cette indolence amoureuse, de ce regard langoureux, qui troublaient tous les cœurs. Mais, comme elle allait par bonté d'âme au-devant des désirs, on ne cro3^ait rien lui devoir, et on la quittait aussi facilement qu'on l'avait prise. Marmontel témoigna par sa conduite de la façon cavalière dont on en usait avec la charitable personne. Après lui avoir promis le principal emploi dans son Denys le Tyra?i [ij^S]^ il le donna à M"^ Clairon : « Que vous ai-je fait, soupira M"« Gaussin avec sa douce voix, pour mériter le chagrin et l'humiliation que vous me causez?... Quand vous avez lu votre pièce, nul n'a été plus sensible à ses beautés que moi. J'ai bien écouté le rôle d'Arétie, et j'en ai été trop émue pour ne pas me flatter de le rendre comme je l'ai senti. Pourquoi donc me le dérober? Il m'appartient par droit d'ancienneté et peut-être à quelque autre titre... ^^ Hélas! ces titres étaient oubliés. Sans souci des larmes de son amante éphémère, Marmontel maintint le rôle à la Clairon, et « le même soir, avoue-t-il, en badinant, à souper, tête à tête avec mon actrice, je respirai en liberté de la gêne où elle m'avait mis ».
Sollicitée par le seul plaisir, si M"^ Gaussin eût été moins oublieuse de ses intérêts, elle fût devenue riche. Mais elle était ce qu'on nomme dans le monde galant une bonne Jille. Sans plus s'embarrasser du lendemain, Jeanne suivait les élans de son cœur... ou de la charité, et, quand elle fut contrainte à la retraite, il lui restait tout juste une pension de i,5oo livres sur la Comédie française, et une autre d'égale somme sur le trésor royal (5oo livres par brevet du 3o juin 1748 et 1,000 livres par brevet du 20 décembre 1754).
Ainsi que ses pareilles, M"^ Gaussin, qui jadis avait eu pour amants les plus grands seigneurs et les esprits les plus délicats de son temps, éprouva sur le retour Tincompréhensible besoin de se donner un maître. Prise d'un goût tardif pour le mariage, elle s'unit à un personnage obscur, dont l'unique profession consistait à figurer dans les ballets du Théâtre-Français. Le nom de ce piètre époux varie suivant les auteurs. Nous avons lu successivement : Talaïgo, Tavalaïgo, Tavlaïgo et Tavolaïgo, désignations aussi inexactes les unes que les autres. Comme il n'est pas indifférent de redresser une erreur alors même qu'elle s'applique à une personnalité des plus vulgaires, nous allons restituer à notre individu son état civil, d'après l'énoncé de son contrat de mariage avec M"^ Gaussin.
Du contrat de mariage passé par -devant Bontemps , notaire à Paris, le 26 mai 1759, entre Marie-François Taolaïgo, bourgeois de Paris, y demeurant, rue des Bons-Enfants, paroisse Saint-Eustache, fils de défunt sieur Barthélemi Taolaïgo, bourgeois de Turin en Piedmont, et de Catherine Bally, décédée, sa veuve, pour lui et en son nom, d'une part, et demoiselle Jeanne-Catherine Gaussin, fille majeure de défunt sieur Antoine Gaussin, bourgeois
de Paris, et de dame Jeanne Collot, sa veuve, demeurant i\ Paris, rue de Seine, paroisse Saint-Sulpice, d'autre part, a été extrait ce qui suit.
En témoignage de la tendre amitié que lesdits futurs époux ont dit avoir l'un pour l'autre, ils se sont par ces présentes fait donation entre vifs et irrévocable en la meilleure forme que donation puisse valoir, pour et en faveur du survivant d'eux, ce acceptant, respectivement de tous les biens meubles, immeubles, acquêts, conquets et propres géfîéralcment quelconques qui se trouveront être et appartenir au premier mourant au jour de son décès, etc., etc.
Inutile d'insister sur un acte dont les fatales conséquences pesèrent de tout leur poids sur la vie de l'imprudente Jeanne.
Grossier et brutal, Taolaïgo injuriait sa femme quand il ne la battait pas, et Tunique satisfaction qu^il lui causa fut de la laisser veuve après six années d'enfer conjugal.
Taolaïgo mourut le i'^'" mars 1765, sur la terre de Labzenay, en Berr}^ qui lui appartenait, et dont il avait jugé à propos de prendre le nom.
Jeanne, devenue libre, s'enferma dans une petite habitation dont elle était propriétaire à La Villette, et où elle mourut à son tour, le 2 juin 1767. Les registres de la paroisse consignent, à la date du 3 juin, Tenterrement de Jeanne-Catherine Gaussem, veuve de Labzenay, pensionnaire du roy.
L'abandon dans lequel on laissa la comédienne durant ses dernières années lui 'avait inspiré de salutaires réflexions sur la fragilité des affections humaines. Avec cette prédisposition au sentiment, ce cœur expansif, que nous lui connaissons, elle chercha dans les bras de la religion les saines joies de l'âme, que la terre avait été impuissante à lui donner.
Un sermon du prieur de La Villette, rapporte une feuille
de répoque, avait si vivement impressionné Jeanne qu'elle résolut de vivre désormais dans la pénitence. Son mariage s'était imposé comme un long martyre qu'elle avait accepté en expiation de ses péchés; non contente de cette réparation, elle s'humilia au point de s'infliger une confession publique. Ainsi préparée, M"^ Gaussin attendit la mort avec calme, et rendit le dernier soupir en tournant vers le Ciel un regard plein de confiance.
Espérons qu'il lui aura été beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé.
rS:
Imp. Jouaust.
Jouaust . Ed.
ous avions préparé une antithèse piquante entre les origines de M"^ Gaussin et celles de M"^ Dumesnil : Tune, que nous savons née d'un laquais et d'une cuisinière; l'autre, que nous pensions, avec bon nombre de biographes, issue de Pierre-Marie-Philippe du Mesnil, écuyer, exempt aux gardes des maréchaux de France. M. Campardon nous a épargné une erreur grossière en nous révélant trois pièces officielles qui rétablissent l'état civil de la comédienne, et, la privant de sa particule, ne la laissent pas moins une artiste illustre et immortelle entre toutes.
La première de ces pièces, datée de 1779, est le brevet d'une pension de 3, 5 00 francs accordée à l'actrice par le roi :
Brevet d'une pension de 3,5oo livres en faveur de la demoiselle Marie-Françoise Marchand-Dumesnil, néeà Parisle 2 janvier 171 3, baptisée le même jour dans la paroisse Saint-Sulpice de ladite ville, ancienne comédienne ordinaire du roi, qui lui a été accordée sans retenue sur les dépenses extraordinaires des menus plaisirs, en considération de ses services, suivant les décisions des 6 décembre 1773 et !«'■ octobre 1775.
La seconde, écrite tout entière de la main de M"^ Dumesnil, est sa déclaration relative à ladite pension :
Marie-Françoise Marchand-Dumesnil, actrice de la Comédie française, née le 2 janvier 171 3, à Paris, baptisée dans l'église paroissiale de Saint-Sulpice, demeurant présentement rue Blanche, paroisse de Montmartre, déclare avoir obtenu du roy, l'année 1762, une gratification annuelle de mil livres sur les fonds extraordinaires des menus, qui lui étoit payez sans retenue; l'année 1773 une augmentation d'une gratification annuelle de mil livres payez de même; l'année 1773, une augmentation de quinze cent livres pour me former trois mil cinq cents livres que le roy a daigné m'accorder pour ma retraite et travaux de quarante ans, sous le nom de Dumesnil, que j'ai porté toute ma vie.
Signé : Marie-Françoise Marchand Dumesnil.
Il m'est dû, pour l'année 1777, 3,5oo livres pour remplacer une obmission des deux années précédentes.
Pour l'année 1778, 3,5oo livres.
La troisième enfin est l'acte de baptême de la comédienne, annexé aux deux pièces précédentes :
Extrait des registres des baptêmes de l'église paroissiale de Saint-Sulpice, à Paris.
Le deux du mois de janvier de l'année 171 3 a été baptisée Marie-Françoise, née ledit jour, fille de François-Robert Marchand, et de Marie-Catherine Pétré, son épouse, demeurant rue des Marais, au Cheval pie. Le parrain : François Chastelain, loueur de chevaux; la marraine : Marie Lepeintre, épouse de Robert Marchand, loueur de chevaux, grand-mère de l'enfant.
Le doute, d'après ces documents, n'est plus possible, et il nout faut renoncer à voir dans notre actrice une fille de noblesse. Avouons donc tout simplement que la petite Marie Marchand, dite Dumesnil, issue d'une famille plébéienne, fut poussée vers le théâtre par la seule vocation, et qu'après avoir joué en province durant trois années et appartenu successivement aux troupes de Strasbourg et de
Compiègne, elle vint débuter au Théâtre-Français, leGaoût 1737, dans le rôle de Clytemnestre, dV/^/zz o-cv/ze euAulide.
Nous venons de le dire, M"'^ Dumesnil était tragédienne d'instinct, aussi ses premiers pas se firent-ils aisément. Elle n'eut qu'à paraître pour triompher, et, après s'être fait couvrir d'applaudissements dans Phèdre et dans Elisabeth, du Comte d'Essex, elle fut reçue le 8 octobre de cette même année 1737.
Boissy, le galant apologiste des actrices de son temps, consacra aux débuts de M"^ Dumesnil le quatrain suivant, qui, nous devons le reconnaître, est exempt de flatterie :
Dans son brillant essai, qu'applaudit tout Paris, Le suprême talent se développe en elle; Et, prenant un essor dont les yeux sont surpris, Elle ne suit personne et promet un modèle.
Ce modèle, l'artiste le donnera dans tous les rôles qui lui seront confiés, rôles tragiques ou comiques, appartenant à l'ancien répertoire comme au nouveau.
Il vient d'être question de Clytemnestre, personnage par lequel débuta notre comédienne, et dont elle fut chargée bien des fois pendant sa longue carrière. Son triomphe y était éclatant: « Les amateurs de spectacle s'en ressouviendront longtemps », confesse le Calendrier Duchesne de 1786. Et cependant M"'' Dumesnil eut de merveilleux partenaires dans la pièce de Racine!
Tandis que M"^ Gaussiny faisait Iphigénie, et M"^ Clairon Ériphile, Lekain représentait Achille, et Brizard Agamemnon. Qu'on cherche donc de nos jours une semblable réunion de talents tragiques!
DansJocaste, même triomphe, mêmes souvenirs glorieux
laissés au théâtre par la grande actrice. Le comédien Larive les évoque dans son Cours de déclamation : « Tel est l'empire du talent, écrit-il, telle est la force de ses impressions, que, malgré le nombre d'années écoulées depuis Tépoque où M"*^ Dumesnil remplissait le rôle, je trouve facilement dans ma mémoire toutes ses inflexions, tous ses beaux élans, toute sa manière de dire. »
Au personnage de Jocaste nous pouvons ajouter ceux d'Agrippine et d'Athalie, qui firent une égale impression sur Larive. Dans Athalie surtout, Marie Dumesnil était admirable. L'envieuse Clairon faillit en étouffer de rage et ne se donna point de répit qu'elle ne lui eût volé le rôle.
Passant maintenant aux créations les plus importantes de Tactrice, nous indiquons, par ordre de date, Zulime, dans la tragédie de ce nom par Voltaire (i 740) -, Mérope surtout, rôle vraiment digne de la célèbre comédienne, et qui marque l'apogée de sa gloire (1743).
Une nuée de poètes médiocres s'abattirent autour de M"^ Dumesnil, qu'ils assourdirent de leurs rimes. Nous les passerons sous silence, à Texception pourtant de Tépître de Le Clerc de Montmerci, dont nous donnons le commencement, la fin seule ayant été imprimée :