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Favart accorde tout simplement à celle-ci unzjîgure intéressante. Ce n'est pas assez.
« Parfaitement bien faite dans sa taille médiocre, avec un maintien noble et assuré, la tête et les épaules bien placées, les yeux pleins de feu, la bouche belle, le nez un peu aquilin et beaucoup d'agrément dans l'air et les manières; sans embonpoint, mais les Joues assez pleines, avec des traits bien marqués pour exprimer la tristesse, la joie, la tendresse, la terreur, la pitié!... » N'avons-nous pas dans cette appréciation du Mercure une image digne de celle dont un illustre personnage disait, après avoir applaudi son rôle d'Elisabeth : «J'ai vu une reine parmi les comédiens w ?
On a beaucoup vanté M"« Le Couvreur d'avoir réformé les costumes de théâtre. Ces réformes sont puériles, et la première transformation importante sera due à Le Kain et à M"^ Clairon, qui sentirent enfin le ridicule d'habiller à la moderne les héros de l'antiquité. M"^ Le Couvreur se contenta, lors d'une reprise du Tiridate de Campistron, en 1727, d'échanger le costume de ville, dans lequel les actrices paraissaient d'ordinaire, contre le vêtement de cour. Elle prit les corsages de brocart et les jupes à traîne, la poudre, les paniers, en un mot l'accoutrement des grandes dames, qu'elle enjoliva d'une coiffure de son choix. Cela, nous le répétons, est un mince progrès et un faible sujet d'enthousiasme pour la postérité.
Laissons donc ces détails insignifiants, ils amoindriraient une artiste dont le grand mérite est d'avoir uni beaucoup d'entrailles à un amour passionné pour son art, et, à régal de Baron, d'avoir substitué le naturel et la finesse des nuances à une emphatique uniformité.
Nous ne passerons pas en revue les pièces du réper-
ADRIENNE LE COUVREUR Ijb
toire que M"^ Le Couvreur interpréta durant les treize années qu'elle fut au théâtre. Cette nomenclature, rééditée à propos de chaque nouvel artiste, est fatigante à la longue. Aussi nous bornerons-nous à la liste des personnages que la comédienne joua d'original de 1717 à 1730. Ce sont :
1° Artémire, dans la seconde tragédie de Voltaire, représentée sans succès le i5 février 1720*,
2° Antigone, dans les Machabées, de La Motte : G mars 1721-,
3° Zarès, dans Esthcr, où M"^ Duclos s'était fait attribuer le personnage principal : 8 mai 1721 ;
4° Pélopée, dans VEgisthe de Séguineau et Pralard : 18 novembre 172 i ;
5° Nitétis, dans la pièce de ce nom, par Danchet : 1 1 février 1723;
6° Constance, dans lues de Castro, de La Motte : 6 avril 1723;
7° Marianne, dans la tragédie de ce nom, par Voltaire : 6 mars 1724;
8° Éricie, dans le Pyrrhus de Crébillon : 19 avril 1726.
Pour la comédie :
i^Quitterie, dans la mauvaise pièce de Gaultier, Basile et Quitteriez trois actes en vers avec prologue en prose : i3 janvier 1723 ;
2° Hortense dans r Indiscret ^ de Voltaire, un acte en vers qui eut peu de succès : 18 août 1726;
3° Amarillis, dans le Pastorfido^ de Tabbé Pellegrin, trois actes en vers libres avec un prologue : 7 septembre 1726-,
4° Angélique, dans le Talisman, de La Motte, une
lyG ADR lENNE LE COUVREUR
imitation du conte de La Fontaine, l'Oraison de saini Julien : 1726;
5° La Marquise, dans la Surprise de l'amour, par Marivaux, trois actes en prose : 3i décembre 1727;
6° Angélique, dans les Fils ingrats, ou l'Ecole des peres^ comédie en cinq actes et en vers, de Piron : 2 1 octobre 1728.
C'est à propos de cette dernière pièce, et pour la remercier de la manière charmante dont elle y figura, que Fauteur composa pour M"^ Le Couvreur les vers suivants :
Un émule de Praxitèle,
Et de son siècle le Coustou,
Fit une Vénus, mais si belle,
Si belle, qu'il en devint fou.
« Vénus, s'écrioit-il sans cesse,
Ta gloire animoit mon ciseau !
Sers donc maintenant ma tendresse;
Anime cet objet si beau! »
Vénus entendit sa prière :
La pierre en effet respira.
De ce moment, le statuaire
N'aima plus, il idolâtra.
Et vous, déesse de la scène.
Que tous les jours nous encensons,
Vous que Thalie et Melpomène
Préfèrent à leurs nourrissons,
Reine du prestige agréable
Et de la douce illusion,
Belle Le Couvreur, à ma fable
Souffrez une autre allusion.
Mon Attgélique est ma statue,
Et vous venez de l'animer :
Ma fable est la vérité nue,
Pour peu que vous vouliez m'aimer.
Piron était un grand admirateur d'Adrienne, et plus d'une fois il lui consacra les enfants de sa muse. C'est lui qui écrivait ces vers inspirés par le beau portrait de Co}'-
ADRIEXNE LE COUVREUR I yy
pel OÙ la tragédienne est peinte en Cornélie, avec rurnc des cendres de Pompée :
Je fis redouter Athalie, Plaindre de Phèdre en pleurs l'amour incestueux, Et sous ces nobles traits admirer Cornélie. J'eus trois dons que jamais l'art ensemble n'allie: Le terrible, le tendre et le majestueux.
Il ne fut pas le seul, d'ailleurs, qu'inspira le tableau du maître. Voltaire, La Motte, La Faye, d'Allainval, etc., firent leur strophe à Cornélie. Mais, chose bizarre, aucun de ces vers ne figura sous la gravure de Pierre Brevet, et on leur préféra sottement un quatrain détestable.
N'abandonnons point la carrière dramatique de M^'^ Le Couvreur sans avoir cité, au hasard, quelques anecdotes plaisantes qui sV rattachent.
Beaubourg, dont la laideur est légendaire, donnait la réplique à la charmante tragédienne. Un soir que celle-ci, sous les traits de Monime, lui lançait cette apostrophe : « Ahl Seigneur, vous changez de visage! » — « Tant mieux! laissez-le faire! » cria-t-on de la salle.
Ce n'est pas la seule fois que le public troubla les représentations par ses saillies. Marianne, où jouait M"^ Le Couvreur, en fournit plusieurs exemples.
A la première représentation, cette pièce tomba sur une mauvaise plaisanterie du parterre. Au moment où l'actrice approchait la coupe de ses lèvres pour s'empoisonner : « La Reine boit! )) fit un spectateur, et tout le monde de rire aux éclats. L'ouvrage était condamné. Aussi, quand après la tragédie on vint annoncer le Deuil, comédie que nous avons déjà nommée : « Est-ce le deuil de la nouvelle pièce? » interrogea quelqu'un.
lyS ADRiEXNr: lk couvreur
Ces saillies n'atteignaient guère M"^ Le Couvreur, qui fut une seule fois plaisantée directement par le public; encore était-ce dans la comédie, genre où Tactrice demeura toujours inférieure à elle-même.
Adrlenne, chargée du rôle d'Agathe des Folies amoureuses, devait pincer de la guitare. Comme elle ignorait cet instrument, on enfouit le musicien Chambrun dans le trou du souffleur, et on lui fit jouer Tair italien à sa place. Mais M"^ Le Couvreur ne se prêta pas du tout à l'illusion, et le public, après quelques murmures, se mita gouailler son idole qui pinçait bravement le vide.
Sainte-Beuve, dans Tarticle qu'il consacre à notre comédienne, pense qu'elle doit son continuel rajeunissement dans l'imagination des âges à ce qu'elle fut aimée du plus brillant guerrier, et qu'elle sut inspirer le plus célèbre poète de son époque.
Avoir été distinguée par le comte de Saxe, qui distinguait toutes les femmes et se conduisait fort mal avec elles, est un médiocre titre de gloire. En ce qui touche Voltaire, c'est autre chose, et nous pensons, avec Sainte-Beuve, que c'est à la muse du poète que la figure d'Adrienne doit de nous être parvenue dans tout l'éclat de son printemps.
A^ohaire consacra son génie à la charmante actrice; il lui dédia en 17 14 l'Anti-Giton, conte en vers, écrivit à son intention une infinité de pièces fugitives, et lui adressa une délicieuse épître à laquelle nous empruntons les passages suivants :
L'heureux talent dont vous charmez la France Avoit en vous brillé dès votre enfance. 11 fut dès lors dangereux de vous voir, Et vous plaisiez même sans le savoir.
Sur le théâtre heureusement conduite, Parmi les vœux de cent cœurs empressés, Vous récitiez, par la nature instruite.
C'étoit beaucoup; ce n'étoit point assez : Il vous fallut encore un plus grand maître. Permettez-moi de faire ici connoître Quel est ce dieu de qui l'art enchanteur Vous a donné votre gloire suprême :
Le tendre Amour me l'a conté lui-même.
Ce même Amour, Vénus et Melpomène
Loin de Paris faisoient voyage un jour.
Ces dieux charmants vinrent dans un séjour
Où vos attraits éclatoient sur la scène.
Chacun des trois, avec étonnement.
Vit cette grâce et simple et naturelle
Qui faisoit lors votre unique ornement.
« Ahl dirent-ih, cette jeune mortelle
Mérite bien que, sans retardement,
Nous répandions tous nos trésors sur elle. »
Ce qu'un dieu veut se fait dans le moment :
Tout aussitôt la tragique déesse '
Vous inspira le goût, le sentiment.
Le pathétique et la délicatesse.
« Moi, dit Vénus, je lui fais un présent
Plus précieux, et c'est le don de plaire :
Elle accroîtra l'empire de Cythère ;
A son aspect, tout cœur sera troublé;
Tous les esprits viendront lui rendre hommage.
— Moi, dit l'Amour, je ferai davantage :
Je veux qu'elle aime. » A peine eu;-il parlé
Que, dans l'instant, vous devîntes parfaite.
Si nous avions le loisir de rééditer tous les vers qui turent composés en l'honneur d'Adrienne, nous en remplirions un in-folio. Aucune actrice, en effet, ne fut plus chantée que M"^ Le Couvreur. Mais, ce grand travail accompli, connaîtrions- nous mieux celle dont nous écrivons la biographie? La meilleure façon de juger un personnage est de le mettre en scène, ou, quand on n'a pu le voir à Tœuvre, de l'étudier d'après nature, en ressuscitant ses lettres, qui continuent en quelque sorte sa vie et sa pensée.
lôO ADRIENNE LE COUVREUR
Malheureusement les autographes de M"^ Le Couvreur sont très rares. Plusieurs de nos confrères ont fouillé vainement les collections publiques ou privées, et, pour notre part, nous en apportons, après des recherches multipliées, trois seulement qui soient inédits.
Le premier est celui que possèdent encadré les archives de la Comédie-Française. C'est un refus de paraître dans Britannicus avec M"^ Aubert. Quelques-uns ont pensé, d'après ce billet, que M"'^ Le Couvreur redoutait la concurrence d'une camarade, et ils ont mis sa boutade sur le compte de la jalousie. Nous croyons, au contraire, que la grande comédienne, tenant à s'entourer de partenaires à sa hauteur, répudia M"^ Aubert comme indigne de lui donner la réplique. Il est constant, en effet, que cette dernière déplut au public, qui, après Tavoir repoussée en 1712,1a toléra en 17 17, pour la faire congédier tout à fait le 27 mai 1721. Quoi qu'il en soit, voici le billet, auquel nous avons conservé son orthographe fantaisiste :
« Je suplie la compagnie de ne point conter sur moy jeudi dans Britannicus, sy M"^ Aubert y joue Agripinne. Sy l'on peut engager W^^ Dangeville à avoir la bonté de jouer Junie, on me fera grand plaisir. Mais rien ne me poura déterminer à changer la résolution que i ay prise de ne point jouer avec M"* Aubert. »
29 Mars 1721.
La seconde lettre inédite est des plus intéressantes en ce qu^elle présente M"^ Le Couvreur sous son véritable aspect de comédienne. Voici dans quelles circonstances elle fut écrite.
Piron avait promis à notre actrice le principal rôle de sa tragédie de Callisthene; plus tard, il le donna à M"^ Balicourt, et chargea Quinault de celui de son héros, à la place
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deSarrazin, changements qu'il s'efforça d'expliquer le plus galamment possible à M"^ Le Couvreur : « Je n'ay pas imaginé dans ma pièce, écrivit-il, de ces grâces séduisantes qui naissent d'un tendre soupir, d'un coup d'œil fin, d'un silence ou d'un cri bien ménagé; de ces je ne saisquoy triomphants où l'art subtil et la douce nature sont obliges de se prêter un secours continuel l'un à l'autre. J'ay conçu des grâces austères, simples, nues, où tout Fart du monde ne sçauroit suppléer à ce qui peut ne pas aider la nature. Convenons, Mademoiselle, que le visage, la taille et l'organe ont leurs agréments proportionnels et déterminés. » Suivait un paragraphe où l'auteur insinuait à Adrienne que, délicate comme Vénus, elle ne pouvait figurer une sorte de Pallas.
Malgré ces ménagements habiles , M"^ Le Couvreur éprouva une grande irritation des procédés de Piron, et elle lui répondit la lettre suivante, où son dépit se peint en termes spirituels et incisifs :
« On n'a jamais mis tant d'art pour dire à quelqu'un : « Je crois « mon succès impossible entre vos mains... « Je suis bien plus éloignée de ressembler à Vénus qu'à cette Pallas que vous mesurez à l'aune. Vous oubliez que j'ai joué, du temps de M"" Duclos. Roxane, Athalie, Phèdre, Elisabeth, Cornélie, sans que le public ait paru se plaindre de ma faiblesse et de mon courage, et je crois que l'âme est plus nécessaire que la taille. Je ne veux disputer ny de grâces ni de talent avec celle que vous me préférés... Je m'en raporte à ceux qui y voient de plus loin que vous... En un mot, je tiens mon âme aussi malle [sic] et aussy sensible h la vertu que vous en puissiés trouver. C'est ce qui m'a fait admirer votre piesce; c'est ce qui m'a plu dans votre roUe, et c'est ce qui me porte à vous pardonner un affront qu'aucune autre femme n'oublieroit de sa vie. Je dis affront, parce que j'ay dit en pleine assemblée que vous me l'aviés promis, et qu'après un engagement authorisé par l'accueil que je reçois encore du public, par l'amitié que je vous ai témoignée et par les louanges sincères et vives que je vous ai données, il est inconcevable que vous alliés vous jettcr à la testu d'une
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autre; encore plus déraisonnable que vous destiniés Calisthène à un autre qu'à notre ami Sarazin. Mais la peur du diable fait souvent plus de dévots que le véritable amour de Dieu. Voilà ce qui peut nous consoler. »
Cette épître, qu'Adrienne a tracée de l'écriture longue, inégale, incorrecte, qui lui est propre, est signée tout sèchement : « Votre très humble et très obéisante [sic] servante» , et porte la date du lo janvier 1730, deux mois et dix jours avant la mort de la pauvre artiste.
Enfin, la troisième lettre est d'autant plus curieuse qu'elle sert, pour ainsi dire, de corollaire cà la précédente. M"^ Le Couvreur Ta écrite également le 10 janvier 1730, et à propos du même rôle que Piron venait de lui retirer dans sa tragédie de Callisthèue.
La comédienne y parle exclusivement de ses griefs contre Fauteur : M. Piron, explique-t-elle, lui destinait un emploi, elle en a des témoins irrécusables, et elle croit lui faire honneur en se plaignant. Mais, ce qui lui tient au cœur, c'est de se justifier d'avoir dit, devant toute l'assemblée, qu'il le lui a promis... C'était le jour même de sa lecture :
« Je pers, conclut-elle, le plaisir de jouer un rolle qui m'a plu, que j'ay accepté avant qu'il fut fait et dans la piesce d'un homme que je croyois mon ami. Mais je pers aussy la crainte d'en mécontenter l'auteur ou de n'y pas plaire au public, la fatigue et l'enuie des autres, et j'y gagne, outre le repos, le temps de pouvoir me livrer à la bonne compagnie qui me fait la grâce de me souffrir. »
Adrienne Le Couvreur, îemme à la mode et la première comédienne qui se vit ouvrir les portes des salons aristocratiques^ devait avoir et eut beaucoup d'adorateurs.
Le premier fut sans doute le comédien Le Grand.
Nommons aussi Voltaire, et celui-ci en fit l'aveu àThiériot dans les circonstances suivantes :
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Quand mourut M"'^ Le Couvreur, on l'enterra d'une façon honteuse, et le poète écrivit ces beaux vers, où s'exhale son indignation :
Tandis que le divin Molière,
Obtint à peine la faveur D'un misérable cimetière, Et que l'aimable Le Couvreur, A qui j'ai fermé la paupière, Ne put trouver un enterreur, Et que monsieur de Laubinière Porta la nuit par charité Ce corps autrefois si vanté, Dans un fiacre empaqueté, Vers le bord de notre rivière.
Que mon cœur en a palpité !
« Vous avez mis toute votre âme dans cette tirade, dit Thiériot à Voltaire. — Peut-être me suis -je laissé emporter, reprit ce dernier, mais cela est pardonnable à un homme qui a été l'admirateur d'Adrienne, son ami, son amant ^ et qui de plus est poète. »
Un troisième vainqueur d'Adrienne est M. de Klinglin, que celle-ci connut à Strasbourg, et dont elle eut une lille. Ce Klinglin, malgré son nom baroque, était un personnage important et devint par la suite préteur de la cité alsacienne. Sur la même liste figure Philippe Le Roy , auquel la comédienne donna également une fille, dont les registres de la paroisse Saint-Eustache, à Paris, conservent l'acte de baptême :
« L'an mil sept cent dix, le mercredy trois septembre, fut baptisée Elisabeth-Adrienne, née d'hier, fille de Philippe Le Roy, officier de Monseigneur le duc de Lorraine, et d'Adrienne Le Couvreur, sa femme, demeurant rue Coq-Héron. Le parein {sic)^ François Hérisse, maître traiteur; la mareine, Elisabeth Foupré, veuve d'un officier du Roy; le père, absent. Et ont signé. »
Les deux enfants de M"^ Le Couvreur vécurent, à ce que prétendent les biographes, qui ajoutent que la dernière épousa Francœur, musicien de TOpéra, en novembre lySo. Confirmant ce fait dans son remarquable article sur M"^ Le Couvreur, M. Sainte-Beuve écrit que le fidèle d'Argental fut institué légataire universel de Pactrice, mission toute de confiance qui Thonora dans Topinion, ce legs n'étant qu'un fidéicommis, attendu que M'' Le Coiivreiiv laissait deux filles à pourvoir.
Disons-le bien vite, ces assertions sont en contradiction complète avec les documents officiels recueillis aux Archives nationales par M. Campardon. Ceux-ci restent muets sur l'existence des deux enfants, et tendent à établir, au contraire, que la comédienne ne laissait à son décès qu'une sœur comme unique héritière.
C'est précisément cette sœur qui provoqua l'information dont le dossier existe aux Archives et que M. Campardon a publié.
11 s'agissait de prétendus détournements qui importent peu à notre sujet, mais qui motivèrent de la part du lieutenant civil un (( Permis d'informer » très catégorique :
« A la requête de Claude Denis, maître de musique, y est il dit, et de Marie -Marguerite Le Couvreur, sa femme, seule et unique habile à se dire et porter héritière de feu damoiselle Adrienne Le Couvreur, fille majeure, etc., etc. »
Des assertions contradictoires qui précèdent est -il difficile de dégager la vérité? Nous ne le pensons pas, et voici, à ce sujet, notre avis :
Sur deux enfants, M"^ Le Couvreur en perdit une; l'autre est précisément la plaignante, que la comédienne, par respect humain ou par un motif moins avouable en-
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core, fit passer pour sa sœur. En un mot, Élisabeth- Adrienne et Marie-xMarguerite sont une seule personne. L'âge coïncide, Tannée du mariage est la même, et l'unique dissemblance réside dans la date, que Sainte- Beuve place en novembre 1700, tandis que la fille d'Adrienne s'est bien réellement mariée en juillet, comme le témoigne la déposition d'André Tramblin, professeur à l'Académie de peinture et parent de la défunte : « ... Sur quoi il dit qu'il pouvoit assurer M. le lieutenant général de police que la damoiselle Marie -Marguerite Le Couvreur étoit mariée, et que lui, déposant, l'avoit été prendre le trente-un juillet précédent dans son couvent au faubourg Saint-Marceau et l'avoit conduite à Saint-Médard, où elle avoit été mariée, et où il avoit servi de témoin. »
Reste un dernier point à éclaircir. Les biographes, toujours sans fournir de pièces, racontent que la fille de M'^^ Le Couvreur épousa Francœur, musicien de l'Opéra, et, d'après les documents des Archives nationales, le mari de la prétendue sœur d'Adrienne se nommait Claude Denis, également musicien à Paris. Cette similitude de profession n'est-elle pas une preuve encore qu'il s'agit d'un personnage unique, et devons-nous tenir compte de la différence des noms? Mais elle s'explique tout naturellement par un pseudonyme que les critiques ont recueilli dans les almanachs des spectacles, tandis que Claude Denis, le nom véritable, était consacré par les pièces authentiques.
Résumons-nous : M"^ Le Couvreur eut deux filles naturelles, bien qu'on n'ait conservé la trace que d'une seule.
A son décès, il ne se présente qu'une héritière, et, au dire des témoins, parents ou domestiques, cette personne est sœur de la comédienne. Mais il se trouve que cette hé-
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ritière a précisément le même âge que l'enfant inscrite sur les registres de la paroisse Saint-Eustache; de plus, qu'elle s'est mariée la même année, également avec un musicien .
De là cette conclusion très logique : Marguerite Le Couvreur, riiéroïne du procès, est fille de l'actrice, qui, dans un but tout personnel, l'a fait passer pour sa sœur.
Il n'est que trop clair, en effet, qu'Adrienne persécuta et renia toute sa vie la pauvre enfant, qui la gênait et qu'elle détestait.
Illustrée à la ville comme au théâtre par des talents et des charmes infinis, M"^ Le Couvreur fut orgueilleuse avec sa famille, dure et sans entrailles envers sa fille. Nous eussions voulu douter de certains faits qui rapetissent singulièrement l'idole; mais les preuves en sont écrites, irréfutables, et notre devoir est de les produire.
Dans Vinformation que M. Campardon a découverte aux Archives nationales, les époux Cuiret, cousins germains de l'actrice, déclarent « qu'icelle témoignoit ne pas se soucier de ses parens». Les dépositions suivantes sont beaucoup plus graves en ce qu'elles frappent M"^ Le Couvreur dans son rôle de mère.
Nous en reproduisons quelques-unes, en rappelant au lecteur qu'il doit substituer la qualification de Jîlle à celle de sœur, portée indûment à notre avis sur les pièces du procès.
Du témoignage de Marie-Jeanne Voitelier, veuve Lemoine, ancienne femme de chambre de M"^ Le Couvreur, il ressort qu'au temps où la déposante était au service de l'actrice « la sœur de ladite damoiselle Le Couvreur demeuroit avec elle, qu'elle la querelloit très souvent et l'injurioit. Que plusieurs fois icelle damoiselle Le Couvreur,
sœur de sa maîtresse, est venue se plaindre à elle, déposante, que sa sœur Tavoit injuriée et battue. A vu que sa susdite maîtresse a placé sa dite sœur chez une coeffeuse, oiî elle étoit quand elle, déposante, est sortie de chez ladite damoiselle Le Couvreur. Sait qu'au sortir de chez ladite coeffeuse ladite damoiselle Le Couvreur est revenue chez sa sœur, laquelle elle a appris l'avoir renvoyée depuis chez son père. »
Ainsi la tragédienne bannissait l'enfant à tout propos. Après l'avoir placée chez une coiffeuse, elle l'expédia chez son père, en attendant qu'elle l'enfermât dans le couvent du faubourg Saint-Marceau, où Tramblin, nous l'avons dit, vint la chercher le 3 i juillet lyjo pour la marier. Mais quand, par intervalles, Adrienne tolérait sa fille au logis, ses traitements envers elle étaient odieux.
Macque Carette, femme d'Antoine Cuiret, que nous avons nommée tout à l'heure, « a su par son mari que ladite damoiselle Marie-Marguerite Le Couvreur demeuroit chez elle et qu'elle la traitoit très rudement. A même su qu'elle Tenfermoit à clef, et que sondit mari lui avoit donné du pain et de l'eau en cachette de sa sœur et pardessous la porte de l'endroit où elle étoit enfermée. »
Antoine Cuiret, venant ensuite, affirme « que pendant qu'il y a été (chez Adrienne), il a vu demeurer chez elle la damoiselle Marie -Marguerite Le Couvreur, sa sœur, pour laquelle elle étoit très rude et très sévère, quoiqu'icelle damoiselle Marie -Marguerite Le Couvreur ne lui donnât aucun sujet d'user de tant de sévérité. A vu qu'elle la querelloit fort souvent et presque tous les jours. Lui a vu donner une fois un soufflet et a vu qu'elle Ta enfermée pendant trois semaines dans une chambre à un troisième étage, dont
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elle gardoit la clef et où on ne la nourrissoit qu'avec du pain et de Teau, qu'on ne lui donnoit même pas sa suffisance, et que fort souvent on lui en donnoit à Tinsu de ladite damoiselle Le Couvreur, et on les lui passoit pardessous la porte de l'endroit où elle étoit enfermée, et que lui, déposant, lui en a passé de la sorte. «
Nous voilà édifiés sur la dureté de M"*^ Le Couvreur, et notre haute admiration pour la tragédienne, nos sympathies profondes pour les charmes de la femme, ne sauraient effacer la mauvaise impression que nous ont laissée ces tristes pages arrachées à Toubli.
Puisque nous en sommes sur la vie privée de Tactrice, reprenons la série de ses intrigues amoureuses, un instant abandonnée.
Parmi tous les adorateurs d'Adrienne, le plus épris, celui dont l'affection ne s'éteignit qu'avec la vie, et il vécut quatre-vingt-dix ans, fut le comte d'Argental.
Tant que M"^ Le Couvreur ne s'absorba point ellemême dans son amour pour Maurice de Saxe, elle paraît avoir souscrit aux vœux du comte-, mais, une fois que son cœur se fut donné tout entier, elle mit une véritable cruauté à repousser le pauvre d'Argental, qui multiplia vainement les moyens pour la ramener à lui.
« Enfin, vous voulez qu'on vous écrive, lui dit l'actrice, après lui avoir fermé sa porte et être demeurée sourde à toutes ses supplications, se peut-il qu'avec tant d'esprit vous soyez si peu maître de vous ? Que vous en reviendrat-il, que le plaisir de m'exposer à des tracasseries désagréables, pour ne pas dire pis? Je suis honteuse de vous quereller quand vous me faites tant de pitié ^ mais vous m'y contraignez. S03TZ, je vous prie, plus raisonnable, et
dites à celui que vous chargez de me tourmenter qu'il me permette un peu de respirer. A peine, depuis quatre jours, m'en a-t-il laissé le temps. Je vous ferai voir bien clairement les inconvénients de cette conduite la première fois que le hasard pourra nous réunir^ je ne suis pas embarrassée de vous faire convenir que vous avez tort.
« Adieu, malheureux enfant, vous me mettez au désespoir. »
Le plus désespéré des deux fut bien certainement d'Argental qui, malgré tant de froideur, ne continua pas moins à être amoureux d'Adrienne, et même s'imagina qu'en demandant sa main il aurait raison de ses résistances. Mais ni M"^^ de Ferriol, sa mère, ni la comédienne, n'entendaient de cette oreille. Al"^^ de Ferriol forma le projet d'exiler son fils à Saint-Domingue; quant cà M"^ Le Couvreur, après avoir inutilement tenté de voir la grande dame pour la rassurer sur ses intentions, elle lui adressa, le 22 mars I 72 1 , une lettre remplie des sentiments les plus honnêtes, et qui se termine ainsi :
... Je lui écrirai (à votre fils) ce qu'il vous plaira; je ne le verrai de ma vie, si vous le voulez; j'irai même à la campagne si vous le jugez nécessaire; mais ne le menacez pas de l'envoyer au bout du
monde Oubliez pendant un temps que vous êtes sa mère, si
cette qualité s'oppose aux bontés que je vous demande à genoux pour lui. Enfin, Madame, vous me verrez plutôt me retirer du monde ou l'aimer d'amour que de souffrir qu'il soit i\ l'avenir tourmenté pour moi et par moi.
A dater de ce jour, M"^ Le Couvreur demeura de glace pour l'infortuné d'Argental, et M™^ de Ferriol n'eut pas de meilleure auxiliaire que l'actrice dans sa résolution d'empêcher une mésalliance.
L'amoureux évincé pleura et combattit encore, puis il
eut assez d'empire sur lui-même pour éteindre des feux intempestifs et demeurer le meilleur ami de l'inflexible tragédienne.
Au moment, en effet, oià mourut M^'^ Le Couvreur, d^Argental remplissait chez elle le rôle de conseil^ et en quelque sorte de tuteur.
Cette situation ressort des dépositions suivantes.
Marie-Antoinette Cassaigne, femme de chambre d'Adrienne, témoigne que, sa maîtresse étant morte, on en donna sur-le-champ avis au sieur d''Argental, qui accourut, et auquel Laroche, domestique de la défunte, remit les papiers d'affaires et toutes les clefs. Le jour même du décès, le comte de Saxe ayant envo3'é chercher le carrosse et les deux chevaux que l'actrice tenait de sa libéralité, il les vendit, et c'est encore à d'Argental qu'il en versa le prix en même temps qu'il lui rendait une bourse de jetons d'argent appartenant à M"^ Le Couvreur.
Les autres témoignages visent une époque bien antérieure à 1730. Marie-Jeanne Voitelier, veuve Lemoine, dépose qu'étant femme de chambre chez l'actrice vers 1722, elle a vu venir très fréquemment « un particulier qui se nommoitle sieur d'Argental, qui paroissoit avoir beaucoup d'empire sur son esprit et être son principal .conseil ».
Mac Carette, femme d'Antoine Cuiret, bourgeois de Paris, cousine germaine de la défunte, « sait encore et a connoissance que le sieur d'Argental venoit souvent chez ladite damoiselle Le Couvreur, qu'il avoit beaucoup de crédit auprès d'elle, qu'il conduisoit toutes ses affaires, qu'il passoit pour le maître de la maison, et qu'on ne parloit de lui que par Afo;/5/e//r, simplement, sans ajouter son nom. » Antoine Cuiret, enfin, confirmant le témoignage
de sa femme, dépose qu'il « a vu depuis longtemps le sieur d'Argental fréquenter la maison de ladite défunte, damoiselle Le Couvreur, qu'il ctoit le maître dans la maison et qu'elle ne faisoit rien sans lui».
Ainsi, d'Argental, repoussé comme amant, trouva au fond de son cœur un sentiment assez profond pour se dévouer en qualité de conseil, nous allions ajouter d'intendant, et son affection héroïquement platonique, qui avait résisté au spectacle des amours de Maurice de Saxe, sut également braver les outrages du temps.
En 1786, alors qu'Adrienne avait péri depuis cinquantesix ans et que le souvenir de la femme était effacé de tous les cœurs, le comte d'Argental, le plus fidèle des amis, apprit qu'un hôtel avait été bâti à Tendroit où reposait M"^ Le Couvreur, et que les restes de la grande artiste se trouvaient sous une remise qu'on lui indiqua. Il obtint alors du propriétaire, le marquis de Sommery, l'autorisation d'élever un tombeau, et composa lui-même cette épitaphe, qu'il fit graver sur une plaque de marbre et placer contre le mur :
Icy, l'on rend hommage à l'actrice admirable, Par l'esprit, par le cœur également aimable. Un talent vrai, sublime en sa simplicité, L'appeloit par nos vœux à l'immortalité; Mais le sensible effort d'une amitié sincère Put à peine obtenir ce petit coin de terre. Et le juste tribut du plus pur sentiment Honore enfin ce bien méconnu si longtemps.
Nous arrivons à la dernière passion de M''^ Le Couvreur, à celle qui absorba toutes les autres et qui, peutêtre, coûta l'existence à la comédienne.
L'ascendant de Maurice de Saxe, auquel furent sacrifiés tant d'adorateurs, et parmi eux le constant d'Argental, Adrienne le subit-elle à ce point de rompre instantané-
ment avec les intrigues commencées? Évidemment non, et, si le comte de Saxe ne se piqua point d'une grande fidélité envers sa maîtresse, celle-ci, dans les commencements du moins, ne se priva pas de lui donner des rivaux.
Favart raconte à ce propos une piquante anecdote :
(( M"*^ Le Couvreur s'étoit réservé deux ou trois amis de cœur, entre autres ^I. de "*; Maurice, qui en avoit conçu de la jalousie, un soir, après avoir reçu de sa chère actrice les protestations de la plus exacte fidélité, se retira l'air satisfait-, mais, soupçonnant que son rival ne tarderoit pas à s'introduire sitôt qu'on le croiroit parti, il s'arracha un cheveu qu'il attacha avec de la cire sur la porte et au palier. Il revint une heure après et trouva le cheveu rompu. Il frappe, on lui ouvre; il fait des recherches et trouve l'amant caché. ))
Le plus curieux de l'affaire, conclut Favart, c'est que les reproches vinrent de l'infidèle, qui tança vertement le comte de sa jalousie et parvint à le convaincre de torts imaginaires. Ainsi, la fâcheuse découverte qui aurait dû éloigner ce dernier ne servit qu'à l'enchaîner davantage. De son côté, M"^ Le Couvreur éprouva bientôt pour Maurice un sentiment vraiment fanatique, et, depuis l'aventure en question, elle ne lui voulut aucun rival.
Les amours de la plus charmante actrice et du plus aimable héros de leur temps ouvrirent la carrière aux romanciers, qui ne se firent point faute de substituer la légende à la réalité.
Ce qui est exact, c'est que M"^ Le Couvreur remarqua le comte de Saxe dès 1720, et qu'en 1722 elle était sa maîtresse. Depuis cette époque, et en dépit des fréquentes absences de Maurice, Adrienne vit grandir sa passion de jour
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en jour. Elle suivait le soldat au milieu de ses aventures guerrières, tremblait pour ses jours quand elle les croyait menacés, et soupirait ardemment après les joies du retour.
« Une personne attendue depuis longtemps, écrit-elle le 23 octobre ly^S, arrive enfin ce soir, selon les apparences en assez bonne santé. Un courrier vient de le devancer, parce que la berline est cassée à trente lieues. On a fait partir une chaise, et ce soir on sera ici. »
Cette personne était le bien-aimé revenant de Courlandc, dont il briguait le duché. M"^ Le Couvreur en savait quelque chose, puisqu'elle avait vendu ses bijoux et son argenterie pour favoriser Tentreprise.
Une fois réunis, les amants vécurent dans une étroite intimité. Mais le volage Maurice ne tarda pas à renouer d'anciennes intrigues, et, s'il ne délaissa point Adrienne, il lui associa plusieurs grandes dames, entre autres Takière duchesse de Bouillon.
L'actrice était femme à relever un affront. Elle se vengea de la duchesse par une injure sanglante. Mais, si l'on s'en rapporte à une tradition encore vivante, le châtiment ne se fit point attendre, et la malheureuse Adrienne mourut empoisonnée.
Trente et un ans plus tard, le 21 août 1761, Favart retraçait ainsi l'événement au comte de Durazzo :
ce Un jour que l'on jouait Phèdre, cette duchesse deB*** était aux premières loges; la Le Couvreur l'aperçut et ne put modérer sa jalousie. Dans la scène m du III^ acte, Phèdre dit ces vers à Œnone :
Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies Qui, goûtant dans le crime une constante paix, Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
« Au lieu d'adresser ces vers à sa confidente, la Le Couvreur, qui jouait le rôle de Phèdre, les prononça en se tournant du côté de la duchesse qu'elle parut apostropher avec indignation. Le public, qui était au fait, applaudit beaucoup;, la duchesse frémit de rage et, dès ce moment, résolut la perte de sa rivale.
« Peu de temps après, un petit abbé fit un présent de confitures et autres douceurs qui fit passer à la pauvre Phèdre le goût des vanités de ce monde. »
Nous trouvons trace de la même accusation dans un ouvrage qui eut une grande vogue au XVI IP siècle, sous le titre ingénieux de : Mémoires pour servir à l'histoire de Perse. « Kalife-Sultan (le comte de Saxe), y est-il dit, passoit pour avoir des talents supérieurs, mérite qui Tavoit mis en grande considération auprès des femmes chez lesquelles on assuroit qu'il s'étoitfait à juste titre une grande réputation. On a prétendu qu'il s'étoit pris d'une belle passion pour une fille nommée Zilamire (JVl"^ Le Couvreur), incomparable dans l'art de représenter les passions, mais moins célèbre encore par ce talent que par son génie et la noblesse de ses sentiments. Elle vo^-oit chez elle tout ce qu'il y avoit de grand et de distingué à Ispahan (Paris). Elle mourut en très peu d'heures dans des douleurs aiguës, qui firent soupçonner qu'elle avoit été empoisonnée. On alla même jusqu'à dire qu'elle avoit été la victime d'une femme jalouse des visites trop fréquentes à son gré que Kalife-Sultan lui rendoit. »
Il est évidemment malaisé de se former, à cent cinquante ans de distance, une opinion sur la mort de M"'^ Le Couvreur. Sainte-Beuve, discutant la question, explique que, vers le mois de juillet 1729, un petit abbé bossu, du nom
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de Bouret, informa la comédienne d'un fait étrange. « Une dame de la cour, lui dit-il, m'a proposé de m'introduire chez vous et de vous donner -un philtre pour éloigner le comte de Saxe. » Puis il ajouta que deux personnes masquées, à qui il avait eu affaire pour le détail de Texécution, lui avaient déclaré qu'il ne s'agissait pas d'un philtre, mais bien d'un poison; qu'tî cet elTet on déposerait un certain jour, dans un if des Tuileries, des pastilles préparées, et que, s'il les donnait à l'actrice, on lui assurerait six cents livres de pension et une somme de six mille francs. Après son récit, Bouret consulta M"^ Le Couvreur sur la façon dont il pourrait sortir d'embarras. Celle-ci, qui avait de bonnes raisons pour redouter la duchesse, crut l'abbé; mais, ne voulant embrasser aucun parti à la légère, elle s'en fut demander conseil à Maurice de Saxe et à plusieurs amis.
D'après l'ordre qu'il reçut de feindre de se prêter à tout, Bouret alla prendre les pastilles à l'endroit convenu, puis il les porta chez Adrienne, qui les remit à son tour au lieutenant de police Hérault. Ces pastilles, analysées par GeofTro}'-, furent déclarées suspectes, bien que le rapport ne donnât aucune conclusion précise, et l'aflairc, qu'on eût voulu étouffer, se répandit dans le public. Alors, des bruits d'empoisonnement ayant couru, la duchesse de Bouillon fit tancer le lieutenant de police qui avait maladroitement mené l'enquête, et obtint qu'on enfermât l'abbé Bouret, comme fou, à Saint-Lazare.
Adrienne eut dans cette circonstance une conduite digne d'éloge. Après avoir vainement intercédé en faveur du prisonnier, elle écrivit à Hérault cette lettre pleine d'émotion :
(( Je lui ai parle et fait parler souvent et longtemps, et toujours il a répondu avec suite et ingénuité. Ce n'est pas que je désire
qu'il dise vrai; j"ai cent fois plus de raisons pour souhaiter qu'il soit fou. Eh 1 plût à Dieu qu'il n'v eût qu'à solliciter sa grâce! Mais, s'il est innocent, songez, Monsieur, quel intérêt je dois prendre à ses jouri et combien cette incertitude est cruelle pour moi. Ne regardez point mon état ni ma naissance. Daignez voir mon âme qui est sincère et à découvert dans cette lettre. »
Ne s'attacher ni à Tétat ni au nom eut été un contre-sens en 1729, et Adrienne Le Couvreur en demandait trop pour son temps. L'abbé, malgré la chaleur du plaido3'er,fut d'autant mieux gardé à Saint-Lazare qu'il persista dans son accusation jusqu'au 24 août lySo. Alors, M"^ Le Couvreur a3'ant disparu, il consentit à faire une rétractation pure et simple, mettant ses dépositions premières sur le compte de sa cervelle brouillée. Grâce à cette formalité, il obtint son élargissement.
Un mystère plane donc sur la mort de la célèbre comédienne. Elle se produisit brutalement, tandis que Bouret était à Saint-Lazare, et les troubles de santé, dont Adrienne se plaignait d'ailleurs habituellement, ne suffisent point à l'expliquer.
(( Le mardi 14 mars, déclare Marie- Antoinette Lenoir, femme de chambre de la défunte, M"^ Le Couvreur se trouva mal en jouant sur le théâtre et, étant de retour en sa demeure, elle se mit au lit, d'où elle n'est pas relevée et est décédée le lundi suivant, 20 dudit mois de mars, sur les trois heures... en présence du comte de Saxe, de Voltaire et de Faget, chirurgien, qui s'en furent presque aussitôt qu'elle fut morte. »
Ainsi, M"* Le Couvreur fut enlevée en six jours!
D'Allainval, n'osant point se faire l'écho des bruits sinistres qui circulèrent alors, prétend que les médecins administrèrent à Adrienne « de l'hypécacuana dont sa poi-
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trinc, qu'elle avoit toujours eue fort faible, ne put soutenir la violence. » Le procès-verbal d'autopsie constate une inflammation aiguë, et d'autres témoignages mentionnent un flux de sang.
En présence de ces opinions contradictoires, et quand on réfléchit au caractère altier de la duchesse de Bouillon, à sa jalousie, aux humiliations qui appelaient son implacable vengeance, on est autorisé, sinon à affirmer l'empoisonnement, du moins à le croire possible.
A la décharge de la duchesse, Sainte-Beuve invoque l'explication de l'abbé Aunilion, un galant homme, mais qu'il déclare pourtant l'ami de la prévenue. Cet abbé pense qu'une dame de la cour, doiit il ne donne pas le nom, envieuse et sans doute rivale de M'"^ de Bouillon, avait monté toute cette intrigue, non pour empoisonner M"*^ Le Couvreur, mais pour perdre de réputation la duchesse. Il ajoute que celle-ci, étant au lit de mort sept ans après, fit à haute voix devant sa maison réunie la confession générale de ses péchés, et que toujours elle protesta de son innocence.
Cette allégation de la part d'un ami ne prouve rien.Car^ en admettant que la duchesse de Bouillon eût, par humilité chrétienne, confessé tout haut ses péchés, elle n'était nullement obligée d'avouer publiquement un cjime.
Par conséquent, la question demeure pendante, ainsi que nous le disions tout à l'heure, et le mystère nous reste inexpliqué.
Les chroniqueurs ou auteurs dramatiques ont été plus affirmatifs que l'histoire, et cela se conçoit. Quel beau sujet de drame que la rivalité d'une grande dame et d'une actrice, avec un assassinat pour dénouement! Quelle si-
tuation palpitante que la Le Couvreur, idole du public, expirant, empoisonnée, dans les bras d'un héros, son amant!
Le public, surexcité par la mort tragique de sa bienaimée comédienne, se passionna également autour de son cercueil, et ce ne fut point sans raison.
Tandis que, quelques mois plus tard, les Anglais faisaient des funérailles princières à Anne Old-Fields, les dépouilles d'Adrienne, chargées dans un fiacre par deux portefaix, furent enfouies dans un chantier désert du faubourg Saint-Germain, Tabbé Languet, curé de Saint- Sulpice, ayant refusé d'admettre en terre sainte le corps de Tactrice, malgré un legs important de celle-ci aux pauvres de sa paroisse.
Avouons, pour tout dire, que, pressée par le prêtre de recevoir les sacrements, M"^ Le Couvreur s'était écriée en tournant les yeux vers un buste du comte de Saxe :
Voilà mon univers, mon espoir et mes dieux!
Adrienne morte, >L de Maurepas avait écrit au lieutenant de police que l'intention du cardinal Fleury n'était point d'entrer dans cette affaire de sépulture ecclésiastique, mais de s'en rapporter à ce que décideraient Farchevêque de Paris et le curé de Saint-Sulpice : « S'ils persistent dans leur refus, comme il y a apparence, concluait la lettre, il faudra la faire enlever de nuit et enterrer avec le moins de scandale que faire se pourra. »
Voltaire exhala sa douleur dans ces deux vers inspirés :
Sitôt qu'elle n'est plus, elle est donc criminelle? Elle a charmé le monde, et vous la punissez!
Et Jamais par la suite il ne manqua de protester contre la profanation des restes de la tragédienne.
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C'est ainsi que l'une de ses lettres inédites, datée de Ferney, i*^"" mai 1761, contient ce passage : « Nous prétendons qu'on ne doit pas refuser la sépulture à des citoyens qui sont aux gages du roy. Il est plaisant qu'on enterre le bourreau avec cérémonie, et qu'on ait jeté à la voirie M"^ Le Couvreur. »
Il a été mentionné plus haut qu'un hôtel avait été construit à l'endroit où fut creusée la fosse d'Adrienne, et que le comte d'Argental y avait fait élever un tombeau et graver une épitaphe à son amie.
L'hôtel dont il s'agit porte aujourd'hui le n° 1 15 de la rue de Grenelle; il est situé tout près de la rue de Bourgogne et appartient à M. le comte de Vogiié. Des mains du marquis de Sommery, cet immeuble était passé dans celles du comte Raymond de Bérenger, beau-père du propriétaire actuel.
Després, qui écrit en 1822, ne parle plus du tombeau, mais il nous apprend que M. de Bérenger avait mis la plaque de marbre dans une galerie de curiosités. Quant aux ossements de M"^ Le Couvreur, nous savons par les Archives nationales^ que le 1 1 floréal an V (3o avril 17Q7) les comédiens français demandèrent l'autorisation d'en faire la recherche afm de les déposer « dans le local affecté par la loi aux sépultures » ;
Qu'à la date du 6 prairial (2 5 mai), arriva la réponse affirmative de l'autorité, « avec invitation aux membres du' bureau central du canton de Paris de seconder de tout leur pouvoir l'exécution de ce projet».
Mais le dessein n'a pas été suivi , et les dépouilles de M"^ Le Couvreur sont encore enfouies sous la remise d'un hôtel privé.