‹ Acteurs et actrices du temps passéChapitre 8 sur 13 · A D R I E N' X E LE C O U \' R E U R · texte numérisé non relu

A D R I E N' X E LE C O U \' R E U R

Pourquoi nos comédiens français, reprenant le noble projet de leurs devanciers, n'iraient-ils point les y chercher pour leur donner une sépulture digne de semblables reliques?

En un temps de réparation comme celui où nous prétendons vivre, tout scandale dénoncé doit prendre fin. Or, il n'en est point de plus coupable, à notre avis, que le manque de respect envers d'illustres mémoires.

Le tombeau discrètement élevé par d'Argental est aujourd'hui détruit. Que la postérité en érige un en pleine lumière à celle qui, malgré ses faiblesses de femme et d'humaines imperfections, est demeurée la gloire de notre théâtre français au XVIIP siècle!

Imp. Jûuaust.

' ^~<i^UM/i'^

împ A Saimon.

:laude sarrazin

I Ton se fût contenté de donner à Sarrazin les rôles pour lesquels il avait vraiment de la vocation, cet acteur eût été un des plus célèbres de la scène française. Mais la manie qu'on avait de son temps de confier indifféremment au même comédien tous les personnages tragiques ou comiques diminua beaucoup son mérite aux yeux de ses contemporains.

Il est certain, comme le dit Le Kain dans ses Mémoires, que Sarrazin n'avait point l'âme de Mithridate et qu'il jouait très faiblement les guerriers. Mais, sous le manteau royal, il avait un air vraiment noble, et la façon dont il interprétait le pathétique faisait verser des larmes à tout l'auditoire. « Lorsqu'il était bien placé, écrit Grimm, il approchait du sublime : ce n'était plus un acteur qu'on voyait. Dans Zaïre, par exemple, c'était Lusignan luimême que vous entendiez; dans la Métromanie^ c'était l'oncle du métromane; dans l'Atidrienîie, c'était cet autre vieillard emporté, et cependant bon, que vous croyiez voir en personne. Il était sublime dans cette pièce. Quelle

chaleur, quelle foule de sentiments toujours vrais il savait mettre dans son jeu ! »

Ce sont précisément ces qualités de sentiment et de naturel mises en relief par Grimm qui ont fait de Sarrazin un acteur de premier ordre, et qui nous ont engagé, malgré ses côtés défectueux, à lui donner une place dans nos biographies.

Il faut en convenir aussi, Sarrazin fut jadis un personnage sacrifié: il était trop timide, trop modeste, pour son milieu. Dans le monde du théâtre, où chacun se croit arrivé, il s'effaçait volontiers, et, tandis que ses camarades avaient bec et ongles pour attaquer, lui n'osait même pas se défendre. « Recevant avec humilité la critique ou le blâme, est-il dit quelque part, il accueillait les éloges avec une extrême confusion. »

Au lieu de relever les plaisanteries dont il était Tobjet, Sarrazin, en effet, courbait la tête et n'en gardait même pas rancune, au risque de les encourager. Voltaire, pour ne citer qu'un exemple, ne se faisait pas faute de malmener le pauvre artiste, qu'il estimait cependant, et qui lui conserva toute sa vie la plus respectueuse déférence.

Nous aurons plusieurs fois, dans le cours de cette notice, l'occasion de citer des mots piquants du poète tragique à l'adresse de son interprète. Voici tout de suite une repartie de Sarrazin qui prouve combien celui-ci lui tenait peu rigueur.

On touchait à la fin de la quinzaine de Pâques, et le théâtre allait rouvrir, ^"oltaire, ayant rencontré Sarrazin, l'aborda en ces termes : « Eh bien ! nous avez-vous préparé quelques bonnes nouveautés ? — Hélas! non, répondit le comédien, nous n'avons rien. — C'est peu. Cependant il

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VOUS faudrait quelque chose d'intéressant -, je prierai Dieu pour qu'il vous l'envoie. — Ah! Monsieur, interrompit Sarrazin, pour ce qui est de cela, nous espérons bien plus en vous qu'en Dieu ! »

Si Facteur acceptait d'ordinaire avec mansuétude les leçons des auteurs ou les taquineries de ses camarades, ce n'était point cependant chez lui défaut d'à-propos. Une petite anecdote prouvera qu'il savait au besoin trouver le mot juste.

Sarrazin était, paraît-il, zélé pour la recette. Un jour que l'on faisait le répertoire de la semaine et que les premières actrices avaient refusé de jouer plusieurs pièces à succès. « Eh bien! Mesdames, s'écria le comédien, il faudra donc fermer boutique et mourir de faim. — Qu'est-ce à dire, Monsieur, répondit l'une d'elles, serez-vous plus à plaindre que nous? Quand vous manquez une recette, ne la manquons-nous pas aussi? — Oui, soupira l'artiste, oui, Mesdames-, mais je n'ai pas d'autres ressources, moi ! »

Sarrazin, homme excellent, acteur inimitable dans le pathétique, appartenait à une famille bourgeoise des plus honorables, ainsi que nous l'apprend son acte de naissance.

Extrait des registres de la paroisse Saint-Symphorien, à Niiits^

près Dijon.

Le dimanche, dix-neufvième de juin mil-six-cent-quatre-vingtneuf, sur le soir, a été baptizé Claude, fils de M. Claude Sarrazin, marchand à Nuys (5îc), et de demoiselle Anne Julbin, ses père et mère; lequel vint au monde hier, sur une heure après minuit. Le parrain, honorable homme M. Claude Perruchot, apoticaire. La marraine, demoiselle Jeanne Sarrazin, femme de M. André Laurent, procureur et notaire à Nuys. Tous ont signé avec moi, cure.

Claude Sarrazin est donc né le 18 juin 16S9, à. Nuits, en

Bourgogne, dans un milieu relativement riche, qui lui donna le bien-être et favorisa son instruction.

Est-ce à rinstigationde ses parents que, parvenue Padolescence, il inclina vers l'état ecclésiastique? Nous sommes disposé à croire que son caractère rêveur et un peu mystique Ty poussa naturellement. Toujours est-il que Sarrazin entra dans les ordres et qu'il porta le petit collet pendant plusieurs années. Mais cette sensibilité excessive qui Tavait d'abord jeté dans les bras de la religion ne devait pas tarder à l'en arracher. Un démon lui apparut sous les traits d'une charmante actrice de province dont il devint éperdument amoureux. Répudiant alors pour elle famille et pieux ministère, il déserta son pays et s'en fut dans la capitale, où la résolution d'entrer au théâtre s'imposa bientôt à son esprit.

Pour en arriver à son but, Sarrazin rechercha toutes les occasions de se produire, et les brillants succès qu'il obtint dans plusieurs troupes d'amateurs l'acheminèrent rapidement vers la plus célèbre de toutes, celle à laquelle le duc de Gesvres ouvrait son château de Saint-Ouen pour y donner des représentations. « C'est de cette société, lisons-nous dans le Caletidrier Diichesne^ et sans avoir joué ni dans les provinces ni sur aucun théâtre public, que M. Sarrazin passa au théâtre de la Comédie française.» Le fait, tout à l'honneur du comédien, mérite d'être signalé. A une époque oia les acteurs ne se hasardaient sur notre première scène qu'après un stage plus ou moins long dans une troupe de campagne, il était glorieux pour Sarrazin d'y paraître dès son entrée dans la carrière dramatique. Ses débuis eurent lieu^ le 3 mars 1729, par le rôled'Œdipe,de la tragédie de P. Corneille, que l'on n'avait point donnée depuis longtemps, et

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qui fut reprise spécialement à cette occasion. L'artiste y eut tant de succès que le 22 du même mois il était reçu pour doubler Baron dans Temploi des rois.

La pièce conservée aux Archives nationales porte bien réellement cette date du 22 mars 1729, et est conçue en ces termes :

Nous mandons et ordonnons aux comédiens François ordinaires de Sa Majesté de recevoir dans la troupe du Roy le sieur Sarrazin, pour y jouer les rôles de roys dans la tragédie, et ceux de paysans dans la comédie; et comme il n'y a pas actuellement de parts vacantes, nous accordons au sieur Sarrazin une demie part sur la première qui viendra à vaquer.

Fait au palais de Versailles.

Sisné : Duc de Mortemart.

Cette faveur était légitime. Le 10 mars Sarrazin avait représenté Œdipe avec plus de bonheur encore que la première fois, et son rôle d'Agamemnon, dans Iphigénie en Aiilide , le fit couvrir d'applaudissements par un public que séduisait son intelligence autant que son organe sympathique.

A la fin de cette même année le comédien devenait chet d'emploi par la mort de Baron. Il avait pour concurrent Drouin de Bercy, reçu à demi-part le 28 mars 1729. Mais la différence entre les deux personnalités s'affirmait de telle sorte que l'hésitation n'était point possible, et notre artiste fut maintenu dans ses nouvelles prérogatives par un ordre de janvier 1730.

Résolu à noter avec impartialité les critiques comme les éloges, nous transcrivons exactement l'opinion de d'Aigueberre sur Sarrazin dès le 6 juillet 1730, c'est-à-dire à l'instant où ce dernier s'essayait dans la carrière : « C'est un acteur sensé, qui cherche la nature et qui étudie son

caractère, qui connaît le bon goût et qui s'efforce d'y atteindre; mais il lui manque bien des talents nécessaires: il n"a ni art, ni méthode, ni geste, ni maintien. Il joue avec plus de réflexion que de sentiment, ses yeux ne disent rien, son visage est toujours le même; il n'accompagne point ce qu'il prononce de ce jeu de théâtre qui donne de la vraisemblance aux paroles et de l'éloquence au silence même ; il n'a rien de cette action muette qui déclare ce qui se passe au fond des cœurs, et qui découvre les inquiétudes, la douleur et les impatiences. Il réussit mieux dans certains rôles favoris, tels que ceux d'Agamemnon,d'Athamaset de don Diègue; c'est alors qu'il tombe dans le défaut d'animation. Il toucherait s'il était animé; mais il est bien en dessous de ce qu'il devrait être en exprimant la tendresse de ces pères malheureux. Le spectateur est attendri, mais il sent qu'il manque quelque chose à sa douleur; ses larmes sont prêtes à couler, mais il a le temps d'y réfléchir et de les arrêter. Quelle peut être la cause d'une émotion si lente ? C'est que l'acteur n'occupe point assez celui qui l'écoute. Il a des sentiments pour lors, mais il manque de feu. »

En rapprochant la lettre du souffleur des ouvrages parus à la même époque, on trouve que Sarrazin méritait un jugement moins sévère. 11 avait, n'en déplaise à d'Aigueberre, beaucoup de tact et de méthode ; quant au maintien, rien d'étonnant à ce qu'en 1700 l'acteur ne l'eiat pas encore perfectionné. Le reproche qui vise le manque d'expression de ses yeux et de son visage n'est pas plus juste. Sarrazin avait, au contraire, un regard S3^mpathique et ses traits reflétaient une douceur et une distinction parfaitement en rapport avec les rôles de pères ou de rois qui lui étaient confiés.

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Comment aussi accorder Tabsence d'animation avec ce mot satirique d'un contemporain : « Il gesticule comme un timbalier» ?

Enfin, que signifie la phrase de d'Aigueberre : «Il réussit mieux dans certains rôles favoris. . . c'est alors qu'il tombe dans le défaut d'animation » ? Elle exprime évidemment le contraire de ce qu'elle veut dire.

Nous croyons inutile d'insister sur cette allégation erronée que Sarrazin Jouait avec une réflexion inopportune, et que le spectateur avait le temps de retenir «ses larmes prêtes à couler ». Insuffisant dans l'interprétation des passions violentes ou guerrières, notre comédien recueillit d'unanimes applaudissements dans les rôles où il fallait de l'âme et de la sensibilité.

L'article publié après la mort de Sarrazin par le Calendrier Duchesne nous paraît plus équitable que le précédent, et le lecteur l'appréciera d'autant mieux qu'il embrasse toute la vie théâtrale de l'artiste.

«M. Sarrazin est resté trente ans à la Comédie, où il a servi avec un succès très distingué jusqu'à la fin de sa carrière. Dans les premières années , on lui reprochait quelques disgrâces dans Faction et peu d'ensemble dans l'habitude du corps; mais ces légers défauts étaient si heureusement couverts par la partie du sentiment, qui était naturelle et d'un effet admirable dans cet acteur! On se ressouvient encore avec sensibilité des larmes qu'il a fait verser dans beaucoup de rôles tragiques de son emploi, et de l'attendrissement qu'il faisait éprouver dans les pièces du haut comique. »

Sarrazin demeura trente années au théâtre, et, chose digne de remarque, durant cette longue période sa renommée se

soutint à la même hauteur sans que le temps y apportât la moindre altération.

On lui a fait des critiques de détail, entre autres d'avoir été peu soigneux de la vérité du costume. C'était non seulement dans un magnifique palais, écrit un biographe, mais couvert d'un habit de brocart d'or, que Sarrazin-Pharasmane disait à l'ambassadeur de Rome:

La nature, marâtre en ces affreux climats,

Ne produit, au lieu d'or, que du fer, des soldats.

Ce reproche est puéril au temps où chaque acteur agissait à sa guise, et où les paniers, les jupes à traîne, les coiffures à plumes, servaient de travestissement à toutes les reines de l'antiquité !

Voltaire, que nous avons vu obséquieux jusqu'à la platitude avec Quinault-Dufresne, dont il redoutait la mauvaise humeur, était avec le doux Sarrazin mordant et incisif. Il l'accusait de réciter ses vers comme on lit une gazette, et le traitait de sacristain de pagode à une répétition de VOrphelin de la Chine, où le comédien jouait Zamti. A cela il y a deux raisons : d'abord Voltaire en voulait à Sarrazin de ce qu'il eût été dans les ordres -, ensuite, il n'était pas fâché de se venger sur quelqu'un de ses insuccès. Et, il faut bien l'avouer, le grand poète en eut plusieurs au théâtre !

De tout ce qui précède il résulte que notre acteur, dont le caractère placide et modeste fut le principal ennemi, n'en demeura pas moins un artiste digne de renommée, et que, s'il éprouva de petits déboires de coulisses, il sut gagner quand même les sympathies des plus opiniâtres à le tracasser: de Voltaire, nous l'avons dit; de Piron, la correspondance de ce dernier avec M"^ de Bar le prouve; sans

parler de ceux dont l'affection fut toute bienveillante, M"*^ Le Couvreur, par exemple, qui ne l'appelait jamais autrement que son ami.

Claude Sarrazin ne créa pas moins de cinquante-deux rôles à la Comédie française. Nous les indiquons presque tous, en citant, pour éviter la monotonie, les anecdotes qui s'y rattachent et intéressent notre acteur.

En 1700, Sarrazin établit le personnage de Callisthène dans la tragédie de Piron, et à ce propos il lui arriva une petite mésaventure. Au moment où Lysimaque lui présenta le poignard dont il devait se frapper, l'arme, en mauvais état, venait de se briser, si bien que le pauvre Callisthène en dut tenir les tronçons pendant qu'il déclamait son rôle.cc Les plaisans du parterre, raconte Tabbé de La Porte, tirèrent bon parti du contre-temps risible de ce poignard en bloc enfermé dans la main du déclamateur. Les ricanements firent éclore par degrés la risée générale, au fatal instant où Facteur se poignarda d'un coup de poing, et jeta au loin Parme meurtrière en quatre ou cinq morceaux. »

La même année, le comédien créait le rôle de Brutus dans la tragédie de Voltaire, et cette fois ce fut de l'auteur que lui vint le mécompte. C'était à une lecture de la pièce et au moment de l'invocation au dieu Mars. Comme Sarrazin mettait une certaine mollesse dans le débit de ce passage: «Monsieur, s'écria Voltaire impatienté, songez donc que vous êtes Brutus, le plus ferme de tous les consuls de Rome, et qu'il ne faut point parler au dieu Mars comme si vous disiez : Ah ! bonne sainte Vierge, faites-moi gagner le lot de cent mille francs à la loterie ! » Il résulta de ce nouveau genre de donner des leçons, conclut Le Kain dans ses Mémoires, que Sarrazin n'en fut ni plus mâle, ni plus vigoureux, parce

que ni Tune ni Tautre de ces qualités n'étaient en lui, et que le genre où il excellait vraiment est le pathétique.

Le seul rôle que Sarrazin mit au théâtre en lySi est celui d'Androclide, dans Erigone^ de La Grange-Chancel.

En 1732, il se signala par les personnages d'Hermogide, d3ins Éii'phi le ^ de Voltaire; de Cassius, dans la tragédie de ce nom par La Grange-Chancel, et d'Orgon, dans le Complaisant, comédie Qn cinq actes attribuée à de Launay.

C'est au sujet du personnage de Christiern, établi par notre comédien, en 1733, dans Gustave Vasa, que Piron lança contre lui, dit-on, ce mot cruel : « Cet homme, qui n'a pas mérité d'être sacré à vingt-quatre ans, n'est pas digne d'être excommunié à soixante. » L'ironie était sanglante, mais elle a tout lieu de nous paraître apocryphe, au moins dans la circonstance, attendu qu'en 1733 Sarrazin avait quarante-quatre ans, et non soixante. En tout cas, elle est injuste, comme le fait remarquer un écrivain de l'époque, «cet acteur étant généralement goûté pour ses talents » .

Il fallait, en eflet, que notre artiste eut des mérites exceptionnels pour soutenir cette même année une tragédie si mauvaise que sa critique nous est parvenue sous forme d'anecdote. Un jour que l'auteur, l'abbé Pellegrin, se promenait au Luxembourg avec un ami, un modèle d'écriture couvert de P vola jusqu'à eux. «Savez-vous ce que veulent dire toutes ces lettres? » interrogea l'ami, qui avait ramassé la feuille de papier. « C'est, répondit l'abbé, la leçon qu'un maître à écrire a donnée à son élève et que le vent a poussée vers nous. — Vous vous trompez, reprit l'autre, tous ces P signifient :PL'/o/;ee^ PiècePitoyable,Par Pellegrin, Poète, Pauvre Prêtre Provençal, »

L'année 1704 fut pour Sarrazin féconde en créations^ parmi les rôles qu'il inaugura figurent Achate, dans la Didon de Le Franc de Pompignan; Cécil, dans Marie Stuart, pièce sans valeur attribuée à Tronchin -, Vespasien, dans Sabinus, de Richer. Est-ce à notre comédien qu'il faut prêter cette apostrophe au souffleur, le soir de la première représentation ? Commecelui-ci le reprenait: «Taisezvous ! fit tout haut l'acteur. Laissez-moi rêver un moment ! Parbleu, je savais si bien ce matin! »

En lySô, nous mettons à l'actif de Sarrazin les personnages d'Alvarès, dans Al\ire ; d'Euphémon père, dans l'Eiifant prodigue^ par Voltaire; deChildéric, dans la tragédie de ^lorand.

Qui jamais rendit mieux que toi, Sarrazin, ces deux caractères.

Et la majesté d'un grand roi, Et la tendresse des bons pères?

Ces vers, assez mauvais d'ailleurs, ne sont rapportés ici que parce qu'ils constatent un véritable succès de l'artiste dans les deux dernières pièces où il tint l'un et l'autre emploi. Ajoutons que le quatrain est du temps: c'est là son excuse... et la nôtre.

Par ordre de dates, consignons : en lySy, Ariste, dans r École des a;;n'5 , de La Chaussée ; en lySS, Baliveau, dans la Métromanie^ de Piron-, en 1739, Théodore, dans Mahomet II, de La Noue; en 1740, Vorcester, dans Edouard III^ de Gresset, et Bonnassar, dans Znlime^ de Voltaire; en 1741, d'Orvigny, dans Mélanide^ de La Chaussée, pièce dramatique qui fit le plus grand honneur à Sarrazin. « Cette comédie, la meilleure dans le genre attendrissant, dit l'abbé de La Porte, déjà cité, est tirée

d'un excellent roman de M. Thomas GueuUette, intitulé Mademoiselle de Bontems.

Pour une œuvre satisfaisante, il s'en jouait tant de misérables !

A ne parler que de CUopâtre, tragédie de Marmontel (i 760), où l'acteur remplissait le rôle de Ventidius, la pièce était à ce point mauvaise que, malgré les lois de la police, il se produisit au parterre un tapage extrême. « On avait fait faire un aspic par le fameux Vaucanson, lisons-nous dans les Anecdotes dramatiques, et, au moment où Cléopâtre l'approchait de son sein, l'aspic sifflait avec grand bruit. Après la tragédie, on demanda à M. de B, .. ce qu'il en pensait. «Je suis, répondit-il, de l'avis de l'aspic. »

En 1 742, Sarrazin mit au théâtre le personnage de Zopire, dans le Mahomet de Voltaire. En 1 743, il établit Narbas, dans Mérope^ et César, dans la Mort de César, du même auteur. Si Ton ajoute ses créations dans Naniiie et dans Oreste, on verra que Voltaire, malgré son ironie, tenait Sarrazin en estime particulière, et qu'il lui confiait des rôles dans presque toutes ses tragédies.

Notre liste est déjà très chargée; les noms qui nous restent encore à citer témoigneront combien fut laborieuse et bien remplie la carrière du comédien. Le personnage de Zarès, dans Al^aïde, de Linant (1745), lui fut peu favorable. La pièce était détestable ! « Cependant elle n'a pas été sifflée, )) disait un bel esprit le lendemain de la première représentation. « Parbleu! répondit quelqu'un, comment voulez-vous qu'on siffle quand on bâille ? »

Mieux réussirent les rôles suivants : Sciolto, dans la tragédie passable de Caliste, par le marquis de Mauprié h 750); Varon, dans la pièce de ce nom, parle vicomte de

Graves (lyôi); Thcstor, dans les Troj'cnucs, de Chàtcaubrun (1754), et surtout Cicéron, dans /c Triumvirat^ de Crébillon, même année. « Cette dernière tragédie, consignent les Chroniques théâtrales, fut reçue avec reconnaissance pour un auteur célèbre qui avait entrepris un aussi grand ouvrage à Page de quatre-vingts ans. »

Parmi les pièces créées par Sarrazin, plusieurs, avant de faire leur apparition sur la scène française, avaient été données dans d'illustres demeures ou même à la Cour. UAbsalon de Duché, par exemple, où notre acteur remplissait le rôle de David, s'était fait applaudir à Saint-Cyr, oià il avait été honoré de la présence du Roi-soleil. Il fut ensuite représenté cà Versailles par les princes, princesses et grands seigneurs de la Cour. La duchesse de Bourgogne y figura dans le personnage de Thomar,et le duc d'Orléans dans celui de David, que Sarrazin devait précisément inaugurer au théâtre avec beaucoup de succès.

La tragédie de Téglis^ par Morand, fut jouée tout d'abord à l'Arsenal et sur le petit théâtre de la Duchesse du Maine, avec l'auteur pour principal interprète. Sarrazin y créa le rôle de Sosthène, à la Comédie-Française.

Une particularité nous revient en mémoire à propos de Zarès^ où notre artiste fut chargé du rôle d'Arbace. Il paraît que Palissot, pris d'un bel amour pour M"*^ Gaussin, qui était cependant son aînée de dix-neuf ans, écrivit la pièce dans Tunique but de la déposer à ses pieds. Quand Touvrage fut soumis à l'approbation des comédiens, en 1749, Tauteur avait à peine dix-neuf ans, ce qui inspira le mot suivant à Voltaire : « A son âge, on songe à faire le Sardanapale, et non à le composer. » La tragédie était pourtant bonne, et elle fut reçue. Il est fâcheux, au dire de

Palissot, que deux artistes seuls, M"^ Gaussin et M. Sarrazin, aient compris leur rôle, « tandis que les autres jouaient une autre pièce ». Le public, plus indulgent', accueillit Zarcs avec faveur.

Encore un rôle, et nous terminons. C'est celui du Président, dans la Gouvernante^ de La Chaussée. Le personnage rentrait tout à fait dans le caractère de Sarrazin; on en jugera par Taventure historique qui servit de prétexte à la pièce. M. de La Faluère, premier président du parlement de Bretagne, avait, par suite de la négligence d'un rapporteur nommé par lui, fait perdre le procès à une honnête famille qui s'était vue par là dépouillée de tous ses biens. Ne pouvant casser un jugement rendu et exécuté, M. de La Faluère remua ciel et terre pour découvrir ses victimes. Les a3^ant enfin retrouvées, il leur avoua sa faute et les força de recevoir, sur ses propres deniers, la somme qu'il leur avait innocemment ravie. Sarrazin, tel que nous le connaissons, devait être attiré tout d'abord par le côté pathétique du rôle. Il en fit en effet un chef-d'œuvre de naturel et de sentiment.

Ces nobles qualités auxquelles nous faisons allusion lui étaient d'ailleurs accordées sans conteste, et nous sommes heureux de les relever dans un parallèle qu'établissent les Mémoires de M"'^ Dumesnil entre M"^ Clairon et notre comédien. « La preuve la plus complète de la supériorité de la simple et sublime nature sur tant de pénibles efforts, dit à M""^ Clairon Coste d'Arnobat (le véritable auteur des Méjnoires)^ Sarrazin, votre contemporain, nous la fournit. Sans aucun geste que d'élever une main, qu'il agitait avec rapidité par un tremblement expressif, il faisait fondre en larmes tous les spectateurs. Cet actcur-là, qui était néan-

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moins très instruit^ n'avait point fait vos profondes études sur le maintien, la démarche, les attitudes, les airs de tête; jamais il n'avait disséqué des vertèbres supérieures pour connaître les ressources de leurs ressorts et de leurs mouvements. »

Vers la fin de sa carrière, Sarrazin eut le malheur de perdre en partie sa voix, et dut se retirer une première fois en lySy. Mais il n'était pas riche, malgré le revenu de 1,000 livres dont il avait été gratifié dès 1764, à la mort de Ducheaiin. Il essa3'a donc de mettre son infirmité sur le compte d'une indisposition passagère, et ^obtint d'être conservé jusqu'en lyôg. A cette dernière époque la maladie avait fait de tels progrès que le comédien fut le premier à solliciter sa retraite. On la ratifia le i^"" avril 17 5g, avec pension de i,5oo livres, suivant arrêt du 18 juin 1767, « en vertu de l'ancienneté et de l'excellence de ses services )>.

De fait, l'acteur tenait avec tant d'autorité certains emplois que Blainville, le remplaçant dans l'Andrienne, n'osa point paraître sur la scène avant d'avoir réclamé l'indulgence du public.

Sarrazin avait-il aggravé son mal et préparé son départ en forçant la nature et se livrant à une déclamation exagérée ? La réponse qu'il fit à un apprenti comédien nous le donne à penser : «Venez chez moi, lui dit-il, je vous ferai cracher le sang pendant quinze jours.»

Quoi qu'il en soit, au moment de quitter définitivement le théâtre, l'artiste, qui redoutait une solitude rendue plus pénible encore par la perte de sa première femme, conçut la bizarre idée de se remarier. Le 23 février 1759, il épousa une veuve de soixante ans, la dame Dubois, mère de l'ac-

leur dont nous aurons plus tard occasion de dire la triste renommée.

Heureux ou malheureux, Sarrazin ne profita pas longtemps de sa nouvelle position. Le i5 novembre 1762 il s'éteignait à Paris, après avoir langui plusieurs mois. Sa pension fut donnée au comédien Armand, alors do^'en du

Théâtre-Français.

Imp. Jou Just .

Irca A Salmon

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