APPLICATIONS PRATIQUES
Dans toutes nos expériences sur les semis, les repiquages, les recépages, les bouturages, ce sont les mêmes corps qui ont constamment le mieux réussi.
Parmi les engrais organiques, le fumier de ferme ordinaire donne la plus belle végétation ligneuse ; mais il faut l’employer à doses encombrantes ; et, à ce titre, il n’est guère applicable dans les reboisements, en dehors des pépinières.
Les engrais minéraux azotés, nitrate de soude, sulfate d'ammoniaque, sont dangereux à manier en sylviculture, dans tous les cas.
D'ailleurs les arbres forestiers ne demandent pas beaucoup d'azote. Certains d’entre eux empruntent immédiatement à l'immense réservoir atmosphérique lazote dont ils ont besoin et le fixent directement, comme le robinier et l’aune, par les bactéroïdes de leurs nodosités radiculaires.
Les engrais potassiques, sulfate, Carbone el dose de potassium, kaïnite, sont des ralentisseurs de la végétation
hgneuse.
M. Grandeau a reconnu l’action toxique des sels de potassium, même en physiologie animale, quand il a fait ses belles expériences démontrant que l’isomorphisme physiologique n'existe ni chez les plantes, ni chez les animaux, et que, par exemple, le potassium et le rubidium, parfaitement 1somorpbhes, ont cependant une action physiologique absolument différente.
Dans quelle proportion les sels potassiques peuvent-ils ralentir la végétation ligneuse ?
Nous avons vu, dans nos expériences, que c'est à peu près dans la proportion de moitié comparativement aux sels calciques, chez les jeunes plants.
Ainsi, le poids sec d’un plant de bouleau de trois ans dans un terrain calcique sera de 640 grammes, et, dans un terrain potassique, de 325 grammes.
Le poids sec d’un chêne sera, dans le premier cas, à deux ans, de 30 grammes, dans le deuxième cas de 16 grammes.
Le poids sec d’un jeune semis de pin maritime d’un an sera de 1 gr. 60 dans le sol du calcium, de 0 gr. 70 dans le sol du potassium.
Donc, puisqu'il y a toujours assez de potassium dans un sol de forêt, les engrais potassiques ne doivent pas être donnés aux végétaux forestiers, en général.
Est-ce à dire que cette règle ne souffre jamais d’exception?
Il est un cas, dans la pratique sylvicole, où les composés potassiques peuvent rendre les plus grands services : c’est lorsque, dans un peuplement forestier, on veut faire une coupe d’ensemencement, et obtenir rapidement /a mise à fruits des arbres.
Nous avons démontré le fait par une expérience directe,
Geei est d’autant plus important pour le chêne, l'arbre forestier par excellence, que cette essence ne fournit des
glandées qu’à de longues années d'intervalle ; dès lors, il est précieux d’avoir un moyen d'accélérer la mise à fruits: ce moyen, c'est le potassium, employé à doses modérées, de manière à ne pas tuer le végétal ligneux.
Les engrais calciques sont les vrais accélérateurs de la végélation ligneuse.
Ils ne constituent évidemment pas un aliment complet ; mais ils jouent le rôle de stimulants par excellence.
- Parmi eux, il faut placer en première ligne le sulfate de calcium, puis la chaux, et le carbonate de calcium.
On doit leur adjoindre les engrais minéraux phosphatés : phosphates de calcium, superphosphates, scories ; car ceux-ci contiennent tous du calcium en très grande proportion, et on ne peut séparer l’action de ce dernier corps de celle du
phosphore.
Le sulfate de calcium n’est jamais dangereux pour les plantes, à quelque dose qu’on l’emploie, et produit les résultats les plus remarquables dans la végétation ligneuse; nos expériences le démontrent.
Knop a bien reconnu les bons effets de cette substance: pour les essais de culture dans l’eau, il recommande, avant de placer les graines dans le germoir, de les laisser gonfler par un séjour de douze à vingt-quatre heures dans un mélange d’une partie de sulfate de calcium et trois parties d’eau. ù
Il est à noter que le sulfate de calcium préserve les liquides de la pourriture et des microorganismes destructeurs.
Les cultures en eau distillée, chargée de plâtre, se conservent parfaitement; nous avons une bouture de laurier-rose âgée de plus de trois ans et qui ne présente aucune trace d’altération quelconque.
Mis dans une solution de sulfate de calcium, le végétal ligneux absorbe beaucoup plus de liquide que dans toute autre solution, et manifeste une vie intense. L'étude de ces absorptions si variables avec le corps en expérience constituerait un ordre de recherches des plus intéressantes, en rapport avec la vitalité du protoplasma végétal.
Comment le plâtre agit-il et favorise-t-il la végétation ligneuse ?
D'après Dehérain, quand on ajoute à un sol du sulfate de calcium, on provoque la formation de sulfate de potassium. Ce sulfate de potassium formerait, avec le carbonate de calcium englobant la matière humique, du carbonate de potassium la dissolvant. Le sulfate de calcium détruirait donc l’adhérence de la potasse au sol et lui rendrait le pouvoir de dissoudre les matières humiques favorables à la végétation. Dehérain en conclut qu’on peut substituer au plâtre le sulfate de potasse.
M. Dassonville pense aussi que le plâtre mobilise la potasse, et l’entraîne dans les profondeurs du sol à l’état de sulfate de potasse, qui se transforme en carbonate et agit par sa base.
D'autres agronomes soutiennent que le sulfate de calcium agit en activant la nitrification.
Ces explications ne peuvent s'appliquer à la végétation ligneuse puisque l’action des nitrates et surtout des sels potassiques est netlement {orique aux doses courantes.
Il est plus logique d’admettre que le sulfate de calcium agit comme s/mulant chimique et comme fournisseur de calcium, à un état tel qu'il peut facilement constituer le pectate de calcium nécessaire aux membranes cellulaires du bois.
Le sulfate de calcium peut s’employer sans limite de quan-
tité : il favorise leg semis, les repiquages, les rejets, les bouturages, chez tous les végétaux ligneux. Dans certains cas, chez les jeunes plants, il double la production ligneuse,
Des plants qui, transportés par les temps chauds, risquent de « s’échauffer », sont revivifiés si on les trempe dans une solution de plâtre ; ils reprennent beaucoup mieux ; avant même de les expédier, il serait excellent de les faire passer dans cette solution plâtrée.
Le sulfate de calcium, agissant avec la plus grande vigueur sur les rejets des feuillus, on obtiendrait un résultat favorable en l’employant à la régénération des taillis et des peuplements de chênes et autres essences, sur les sols maigres ou épuisés ; il faudrait, bien entendu, nettoyer préalablement le sol et le débarrasser de toute végétation secondaire.
La chaux produit d'excellents effets sur les végétaux ligneux feuillus, notamment sur le chêne ; mais elle ne peut être maniée sans précautions et appliquée à toute essence forestière quelconque ; car ses effets sont irréguliers ; ainsi, à l’état pur, en culture aqueuse, elle peut être nuisible au sapin pectiné.
Dans le milieu aqueux, elle possède la propriété de diminuer la dimension des feuilles, sans cesser pour cela d’activer la végétation.
Dans nos essais en sol siliceux pur, nous avons vu que le pin maritime s’accommode très bien d’une forte proportion de chaux mélangée au sable ; ilest, dans ce milieu calcique, en excellent état de végétation, alors qu’il se développe peu dans le milieu siliceux pur.
On voit ainsi que la théorie des essences calcicoles et calcifuges ou silicoles ne concorde pas toujours avec les résultats de l’expérimentation et doit être sujette à révision.
Les scories de déphosphoration favorisent Ja végétation des essences forestières. L
Les scories que nous avons employées renferment environ 12 kilogrammes d’acide phosphorique soluble au réactif de Wagner (solution d'acide citrique à 2 0/0). Mais, avec du fer, elles contiennent aussi une forte proportion de calcium très actif dans la formation ligneuse.
Certains terrains, abondants dans l’Yonne, qu’on désigne sous le nom de « ferriers », contiennent d’énormes amas de scories provenant de l'exploitation des mines de fer à l’époque gallo-romaine. On a remarqué sur ces sols la belle végétation du chêne et du charme.
Les phosphates et, notamment, le superphosphate de calcium ont donné de très beaux résultats dans nos expériences sur la végétation ligneuse, aussi bien chez les feuillus que chez les résineux.
Spécialement pour le sapin pectiné, nous avons vu, dans nos cultures en eau distillée, que le superphosphate, seul, fournissait une feuille de coloration ordinaire, avec une chlorophylle normale.
Il faut, cependant, ne pas forcer les doses ; car on verrait les extrémités des feuilles jaunir et se décolorer ; le végétal souffrirait.
Mais, ces réserves faites, il semble constituer l’engrais minéral de choix pour le sapin pectiné, tout en réussissant excellemment aussi sur les autres essences.
Mentionnons enfin le sulfate de fer, qui, donné au végétal ayant passé l’âge de semis, et à dose très faible, peut stimuler les formations ligneuses, en agissant sur la chlorophylle ; il faut le placer en surface, et non en contact avec les racines.
On sait que les sels de fer facilitent la production des chloroleucites, et sont utiles contre la chlorose, à La condition de n'être pas présentés à dose toxique.
S'ils sont fournis à dose excessive, par exemple au chêne, les cellules à tanin de l'écorce deviennent noires ; il s’y forme du tannate de fer, et les feuilles du végétal prennent une teinte noire ; on voit alors, dans la jeune écorce et les rayons médullaires, ces cellules à tanin se présenter sous forme de boules sombres. Le jeune chêne ne tarde pas à périr.
En résumé, nous pouvons conclure qu'au point de vue anatomique, on doit distinguer chez les végétaux ligneux traités par les divers engrais minéraux deux facies bien distincts : le facies potassique et le facies calcique, possédant, chacun, des caractères anatomiques et physiologiques bien tranchés.
Au point de vue pratique, nous voyons que, sauf pour le cas des coupes d’ensemencement, les composés potassiques ne doivent pas, en général, être employés pour agir sur la végétation forestière :ilen est de même des composés azotés.
Les engrais minéraux de choix sont les composés calciques, et, notamment, /e sulfate et les phosphates de calcium.
Nos expériences permettent d'expliquer la plupart des faits que nous observons dans la nature, par exemple le dépérissement de diverses essences sur quelques sols granitiques ; certains de ces sols contiennent, en effet, du feldspath très chargé en potassium, et dont la décomposition donne des sels de potassium toxiques pour les végétaux ligneux.
D’autres terrains sont dépourvus de calcium en quantité suffisante ; et alors l’action des composés du potassium devient prédominante et nuisible.
On sait que, pour les végétaux ligneux, les circonstances physiques extérieures, les conditions de température, d’hu-
midité, d'altitude, de lumière, de climat sont capitales, et parfois, toutes proportions gardées, d’une importance plus grande que les conditions chimiques du substratum de la plante. Cependant nous avons démontré que, particulièrement sur le végétal jeune, sur le semis ligneux, certains engrais minéraux ont une action stimulante des plus remarquables ; employés judicieusement dans Les reboisements, ils rendront les plus grands services.
On pourra, après la reprise des essences précieuses, les défendre contre les espèces envahissantes, en étêtant ces dernières, en les coupant en sève, en les arrachant, en un mot en agissant physiquement contre elles ; mais les composés chimiques dont nous avons montré l’action, spécialement le sulfate et le superphosphate de calcium, donneront aux plus jeunes plants une vitalité précieuse ; dans bien des cas, ils seront les facteurs prédominants du succès dans la création des forêts. Nous aurons atteint notre but si nous avons apporté ainsi une contribution, si petite soit-elle, à la grande œuvre du reboisement.
Ce sont les magistrales leçons de M. Gaston Bonnier qui nous ont intéressé à la physiologie végétale, et ses belles découvertes qui nous ont inspiré ces modestes recherches ; ses précieux avis sont accordés avec une inépuisable bienveillance à tous ceux qui suivent l'impulsion par lui donnée aux études de biologie : nous lui devons notre plus vive reconnaissance.
Les excellents conseils de M. Henri Coupin, chef des travaux de Botanique à la Sorbonne, nous ont été très utiles ; nous lui exprimons nos plus profonds remerciments.