L.V GUEURK DE L IXOEPENDANCE CHKIOTSK
iiienLs el pui' cel ujouriieiiienl «les ivluriiies, ccUc iiilervention presque inévitable.
J'ai retenu des déclarations de M. le ministre trois points plus particulièrement importants et décisifs.
M. le ministre nous a dit que, pour le règlement définitif — autant que ces choses peuvent être définitives — de la question ottomane, des réformes d'ensemble étaient préparées pour toutes les populations de l'empire, et que si le Sultan n'acceptait pas ces réformes, il y aurait une intervention efficace pour les lui faire accepter. Messieurs, à cette politique je n'ai qu'un reproche à faire, pour ma part, c'est de venir bien tard, c'est de venir trop tard. Vous déclarez, — et vous ne faites par là que préciser votre responsabilité, — vous déclarez qu'il dépend de vous, qu'il dépend du concert européen d'imposer demain au Sultan, même réfractaire, les réformes et les garanties nécessaires pour les populations de son empire : que ne l'avez-vous fait depuis trois années (Très bien! très bien! à V extrême gauche), depuis que les tueries, depuis que les massacres se midtiplient, se prolongent sur les populations arméniennes et Cretoises ?
Vous avez dit, monsieur le ministre, que pour l'Ile de Crète la diplomatie allait instituer un régime d'autonomie qui la soustrairait à la domination directe du Sultan.
Chambre des députés. Séance du 22 février iSgy
Messieurs je n'ai pas à discuter à cette heure, parce que nous n'avons pas les éléments nécessaires, la solution même du problème que M. le ministre des Affaires étrangères nous indique ; je ne chercherai pas à relever certaines contradictions de termes, inévitables et bienfaisantes peut-être dans les transactions diplomatiques, entre l'autonomie Cretoise et ce qu'on a appelé l'intégrité de la puissance ottomane. Mais depuis si longtemps, dans les rapports de la France et de l'empire ottoman, la France s'est si souvent contentée de promesses vaines et de formules trompeuses, que nous avons le droit et le devoir d'attendre que les termes dans lesquels le gouvernement comprend l'autonomie de l'île Cretoise nous soient définis avec plus de précision. (Très bien! très bien! à l'extrême gauche.)
M. le ministre des Affaires étrangères me permettra ici d'exprimer un regret. Il a dit tout à l'heure qu'on reprochait à la France de ne pas avoir pris, pour le règlement de la question orientale, pour la protection des Arméniens ou des Cretois, des initiatives que d'ailleurs, selon lui, n'avaient pas prises d'autres peuples. Je lui en demande bien pardon, mais je suis obligé de constater avec une véritable tristesse — et la Chambre constatera avec moi — que bien souvent^ depuis trois ans, d'autres puissances, notamment dans le mémorandum du 20 octobre, ont formulé des pro-
LA GUERRE DE l'iNDÉPENDANCE CRETOISE
positions précises et décisives, que la France n'a acceptées qu'après de longs ajournements et de longues hésitations.
Mais, aujourd'hui même, cette proposition d'autonomie Cretoise, est-ce qu'elle est émanée de l'initiative de la France? Messieurs, nous nous trouvons dans cette situation singulière que le gouvernement de la France républicaine entend le concert européen de tout autre façon que les autres gouvernements. Oui, les autres puissances, l'Angleterre elle-même, — et M. le ministre des Affaires étrangères avait raison de rappeler les discours de M. Balfour et de lord Salisbury, — ont déclaré qu'elles voulaient agir dans le concert européen et par lui seul; elles ont déclaré que le concert européen supposait nécessairement une certaine subordination des vues particulières des puissances aux vues d'ensemble. Mais le lendemain même du jour où les ministres anglais faisaient cette déclaration, ils prenaient devant l'Europe l'initiative d'une proposition d'autonomie Cretoise, qui donne à l'heure présente à l'Angleterre cette situation très forte, ou du moins cette apparence très heureuse, d'avoir apporté le premier règlement pacifique et humain de la question crétoise. Je demande au ministre de la République française pourquoi, lorsque dans le concert européen, sous sa condition fondamentale et dans ses limites, les auti^es
Chambre des députés. Séance du 22 février iSg'j
puissances prennent des initiatives, pourquoi la France s'est interdit jusqu'ici de prendre des initiatives conformes à ses traditions les plus nobles et à ses souvenirs les plus glorieux. (Applaudissements à l'extî'ême gauche.)
Il n'y a qu'une chose que nous ayons faite, et, à l'heure même où nous discutons à cette tribune, à l'heure même où s'échangent entre nous, dans la lassi tude commençante de ce débat, des explications, il se peut, comme en témoignent les dépêches de ce matin, que la force de la France soit engagée dans l'île de Crète contre le petit peuple de Grèce, et ici j'ai bien le droit de dire que je ne suis pas rassuré, que je suis troublé, au contraire, par les paroles de M. le ministre des Affaires étrangères. Elles constituent une menace très claire et très formelle contre le petit peuple grec. M. le ministre des Affaires étrangères a déclaré qu'il saurait, que l'Europe saurait, le cas échéant, user de rigueur contre un peuple qui chercherait à abuser, pour son profit exclusif, des événements actuels. Oui, et les dépêches de ce matin nous annoncent que, sur la terre Cretoise où ont débarqué, il y a plusieurs jours, d'un côté les forces grecques, et de l'autre celles des puissances européennes, il y a eu un commencement de conflit : l'escadre de l'Europe aurait envoyé des boulets sur un camp retranché où se trouvaient des soldats Cretois et des soldats grecs. Messieurs, je ne sais pas si,
LA GUERRE DE l'iNDÉPENDANCE CRETOISE
dans aucune hypothèse, la France pourrait assumer, sans une responsabilité redoutable, sans une répudiation douloureuse de tout son passé, le fait d'une agression contre le peuple de Grèce ; mais il me sera bien permis de dire que vous n'en avez pas le droit, vous qui n'avez pas su résoudre le problème crétois avant l'intervention de la Grèce et en dehors de la Grèce. (Applaudisseiiients à Vextrênie gauche.)
Ah ! vous éprouvez le besoin — il ne faut pas s'y tromper — de donner à l'opinion publique émue un commencement de satisfaction, et vous déclarez à cette tribune — nous prenons acte de vos paroles — qu'en aucun cas l'île de Crète ne pourra retomber sous la domination ottomane! Mais, je le demande à votre loyauté, je le demande à la clairvoyance de la Chambre, si les Crétois avaient subi passivement, comme les ont subis les Arméniens, tous les outrages, toutes les violations de promesses, et l'ajournement indéfini des réformes, s'ils avaient été enveloppés comme les Arméniens dans un silence systématique et livrés aux massacreurs, si la petite Grèce ne s'était pas trouvée là pour penser à cette vieille parcelle de la terre hellénique, si elle ne vous avait pas forcé la main et obligé à prendre la défense des opprimés en la prenant elle-même, à l'heure actuelle vous déclareriez, monsieur le ministre des Affaires étrangères, au nom du principe de l'intégrité de l'empire ottoman, que la Crète, étant à l'empire
Chambre des députés. Séance du 22 février 18 g^
turc, doit lui rester, qu'il n'est pas possible de rompre cette intégrité. (Nouveaux applaudissements à V extrême gauche.) C'est donc, de votre propre aveu, à la Grèce, et à la Grèce seule, que vous devez l'heureuse nécessité où vous vous êtes trouvé d'intervenir pour libérer la Crète. Et j'espère bien que vous n'intervenez là-bas que pour cette libération; j'espère bien que ces menaces que vous avez formulées à cette tribune, vous ne les exécuterez pas : vous ne pouvez pas les exécuter. Et laissez-moi vous le dire, il y a une singulière et douloureuse coïncidence entre les premiers coups de canon qui sont partis là-bas contre les troupes grecques et l'arrivée de certains navires. (Très bien! 'Très bien!) Sur les résolutions à adopter à l'égard de la Grèce, il y avait visiblement, sinon une opposition absolue, au moins des hésitations entre les puissances : les unes voulaient respecter les droits acquis par la Grèce de par son intervention ; les autres, au contraire, voulaient lui arracher la Crète pour une autre combinaison. Mais, en dehors de toutes les puissances hésitantes et divisées, il y en avait une qui avait une opinion claire, une opinion brutale, et cette puissance, la puissance tdlemande, disait : « Il est impossible de discuter avec la Grèce : elle est en état d'insurrection ; il est impossible de régler la condition de l'île de Crète tant qu'elle n'aura pas été évacuée par les troupes grecques, et nous entendons exclure la Grèce du concert euro-
LA GUERRE DE l'iNDÉPENDAXCE CRETOISE
péen et du règlement des affaires de Crète, dabord pour donner une leçon à ce petit peuple indiscipline qui se permet de forcer la main aux grands empires, et ensuite pour ne pas permettre qu'il se reconstitue en Flurope, à l'occasion d'une question quelconque, un droit nouveau fondé sur le respect des nationalités. » Or, le jour même ou le lendemain de l'arrivée des vaisseaux envoyés tardivement par l'empereur Guillaume dans les eaux de la Crète, ont commencé les actes d'hostilité, de violence, de brutalité. Vous pouvez demander à ce pays ce que vous voudrez; demandez-lui, puisque vous dites qu'il a besoin de se recueillir, et de songer — ce sont vos paroles de tout à l'heure — à ses foyers immédiats, demandez-lui de restreindre en effet ses horizons et ses soucis ; demandez-lui de ne se laisser aller à aucune des aventures de la force, à aucune tentation d'imprudente générosité ; demandez-lui de ne se jeter dans aucun péril de guerre. Mais à la* minute même où vous prononcez ces paroles, à la minute même où vous rappelez la France à la paix, à la prudence humble, mais nécessaire (Rumeurs au centre. — Très bien! très bien! à V extrême gauche), à cette minute même, ne laissez pas entendre qu'il y a ou une guerre commencée ce matin, ou une guerre possible demain, et cette guerre-là, non plus pour forcer le Sultan et la Turquie à des réformes d'humanilév, mais pour châtier la Grèce
Chambre des députés. Séance du 22 février i8(}y
d'avoir libéré une partie des populations opprimées, et pour donner satisfaction à l'esprit de domination conservatrice de l'empereur Guillaume. Et c'est parce que nous sommes engagés par vous, monsieur le ministre des Aflaires étrangères, et par le Gouvernement, dans cette direction, que nous ne pouvons pas vous accorder notre confiance.
Vous nous avez dit qu'il fallait choisir ; vous nous avez dit qu'il n'était pas suffisant de critiquer et de ruiner votre système, que nous devions en opposer un. Nous vous l'avons dit depuis longtemps, notre système : c'était simplement celui que, depuis des années, votre ambassadeur même à Constantinople A'ous conseillait. Notre système, c'était de ne pas laisser s'envenimer , s'exaspérer jusqu'à des convulsions meurtrières les blessures des populations de l'empire ottoman ; notre système, 'c'était de faire entendre la voix de l'humanité, et la voix de la France, qui devrait être indiscernable de la voix de l'humanité, et de la faire entendre à temps. (Applaudissements à r extrême gauche et sur divers bancs à gauche.)
Vous avez attendu. Vous avez reçu pendant des années les rapports de vos consuls, les rapports de vos ambassadeurs, qui vous apportaient par milliers les chiffres des massacres. Vous n'avez pas agi, vous n'avez pas su agir utilement. Et vous, qui n'avez pas
LA GUERRE DE L INDÉPENDANCE CRETOISE
SU prévenir les désordres et les troubles localisés pourtant dans cette petite partie de l'empire ottoman, vous vous flattez, avec la même politique, avec la même complaisance pour le même Sultan, de résoudre le problème !
Mais, monsieur le ministre des Affaires étrangères, vous avez, à l'heure actuelle, une grande faiblesse. Le Sultan, quoi que vous fassiez, ne vous croira pas. 11 est habitué, depuis trois ans, à vous voir faire le silence sur ses opérations et ses massacres ; il est habitué, depuis trois ans, à vous voir plaider pour lui les circonstances atténuantes; et il sait que, lorsque le Français qui nous représente à Constantinople demandait des mesures vigoureuses, énergiques, vous interveniez toujours pour faire dégénérer en simple procédure de paroles les actes qui auraient pu l'arrêter (Applaudissements à Vextj'ême gauche) ; par conséquent, demain, quand vous lui parlerez de réformes ; quand vous lui demanderez d'appliquer réellement à tout son empire les réformes que vous n'avez pas su lui imposer pour l'Arménie elle-même, ce Sultan se souviendra de la vanité de vos pai'oles passées, de la complaisance et de la complicité de votre attitude passée ; il se souviendra que vous avez, depuis trois ans, travaillé pour lui, et il ne dira qu'une fois de plus : «Il faut laisser passer l'orage» — et il aura d'autant plus raison de se le dire que vous, qui n'avez
Chambre des députés. Séance du 22 février i8g^
pas su réaliser le concert de l'Europe pour châtier le Sultan et lui imposer des réformes, vous êtes en train de le réaliser pour venger la Turquie et le Sultan de l'intervention de la Grèce en vue de libérer le peuple crétois. (Nouveaux applaudissements à Vextrême gauche.)
En sorte que le système que M. le ministre des Affaires étrangères vous demande de sanctionner, messieurs, c'est tout simplement la continuation de celui qu'il a suivi depuis trois ans, c'est-à-dire un décor de vaines manifestations, de vaines paroles, de vaines menaces, de vaines promesses, et derrière ce décor la réalité de l'oppression, la réalité du massacre. (Applaudissements à l'extrême gauche.) Je dis que c'est de votre attitude à vous, monsieur le ministre, de votre attitude imprudente, que sortira la guerre. C'est vous-même qui en avez donné la leçon à toutes les populations de l'empire ottoman. Ah ! si elles vous avaient vu intervenir à temps et sérieusement, avec conscience et efficacité, pour briser leurs chaînes ou pour panser leurs blessures, alors, oui ! elles attendraient peut-être patiemment du développement des réformes et de la paix un salut probable. Mais toute votre attitude, toute votre conduite, tous vos actes ont appris à ces populations que tant qu'il n'y avait pas un commencement de guerre, tant qu'il n'y avait pas soulèvement, aventure, il n'y avait rien à espérer
LA GUERIIE DE l'iNDKPEXDANCE CRETOISE
(le TEuropo. C'est pourquoi votre présence ici continue à signifier à toutes les populations de l'empire ottoman qu'il n'y a pour elles d'espérance que dans la force. Vous êtes le vrai parti de la guerre, le seul parti de la guerre, et vous n'aurez ni sauvé ni maintenu la paix. (Applaudissements répétés à r extrême gauche. — Rumeurs sw divers bancs.)
((( Journal officiel » du mardi 2 3 février i8gy)
(chambre des députés. Séance du i5 mars i8g^ (i)
Je n'afl'ronterais pas à cette heure la fatigue de la Chambre et la mienne propre, si je ne considérais comme un devoir d'opposer une réponse à M. le président du conseil (2). M. le président du conseil luimôme a donné à la question un tour nouveau en parlant du rôle qui devait appartenir dans le monde à la France républicaine, et M. le ministre des Affaires
(i) Discussion des interpellations : i" de M. Gnhlet sur la suite que le Gouvernement entend donner à la note adressée d la Grèce; 2° de M. Jules Delafosse sur Vaction diplomatique du Gouvernement dans les affaires d'Orient; 3" de M. Millerand sur la suite que le Gouvernement entend donner à la réponse de lu Grèce. La séance était présidée pur M. Henri Brisson.
(2) Le président du conseil était M. Jules Méiine, ministre de l'agriculture.
Chambre des députés. Séance du lundi i5 mars i8gy
étrangères (i) avait dit avant lui que s'il importait d'examiner avec soin la question Cretoise, il importait aussi de dégager les conceptions générales qui à cette heure doivent régler la politique de la France dans le monde.
Je crois en effet, messieurs, que ce n'est pas sur la solution particulière du problème crétois que vous allez vous prononcer ce soir, mais bien sur toute la direction de notre politique étrangère dans le monde à l'heure actuelle. (Mouçements divers.) Je suis d'accord avec M. le président du conseil sur la position du problème. Il nous a dit qu'il ne s'agissait ni d'imagination, ni de sentimentalité. Nous aussi, quelle que puisse être notre sympathie pour la race hellénique, quelle que puisse être notre espérance dans le rôle qu'elle peut jouer en Orient, nous entendons ne subordonner en rien à des considérations sentimentales les intérêts précis et positifs de la France. (Très bien! très bien!)
Mais quels sont ces intérêts? Quels sont les périls qui nous ont été signalés? Il y en a trois qui ont été précisés par le Gouvernement. M. le ministre des Affaires étrangèi'es et M. le président du conseil nous ont dit que la France et la Chambre devaient avoir
(i) Le minisire des Affaires élrang-ères était M. Gabriel Hanotaux.
LA GUERRE DE L INDEPENDANCE CRETOISE
trois préoccupations : la première, de maintenir la paix en Europe; la seconde, de ne pas troubler ou même de ne pas affaiblir le concert européen ; et la troisième, de ne pas porter la plus légère atteinte à cet accord de la France et de la Russie qui pour la première fois depuis vingt-cinq ans avait fait sortir notre pays de l'isolement douloureux auquel il avait été condamné.
Eh bien! messieurs, c'est moi qui ai le droit de dire à M. le président du conseil et au Gouvernement qu'il ne faut pas apporter à cette tribune et devant le pays des thèses générales ou des menaces vagues. Il ne faut pas seulement parler à la Chambre des périls qu'une autre attitude dans la question Cretoise et dans la question grecque ferait courir à la paix. Il faut encore, par l'analyse exacte de la situation présente, définir les causes qui pourraient compromettre la paix.
J'ai retenu de l'importante déclaration de M. le ministre des Affaires étrangères une parole sur laquelle j'appelle l'attention de la Chambre. Depuis quelques semaines, pour nous faire accepter successivement les mesures qui ont été adoptées à l'égard de la Crète, pour nous faire accepter le premier débarquement dans l'île, les premières hostilités des flottes européennes contre la population Cretoise, et le blocus de la Crète et de la Grèce elle-môme, pour nous faire
Chambi^e des députés. Séance du lundi i5 mars iSgy
accepter, messieurs, toutes ces mesures devant lesquelles, il y a un mois, auraient certainement reculé l'instinct de la Chambre tout entière et le sentiment du pays tout entier, que nous a-t-on dit? On nous a dit que, si nous consentions directement ou indirectement, soit par l'annexion de la Crète à la Grèce, soit par une autonomie qui conduirait indirectement à cette annexion, si nous consentions k un agrandissement territorial ou politique de la Grèce, les autres peuples des Balkans réclameraient un agrandissement égal; que toutes les convoitises seraient allumées à la fois dans l'Orient, et que les grandes puissances de l'Europe seraient obligées à leur tour d'entrer dans cette conflagration générale.
Messieurs, je ne conteste pas les rivalités qui en Orient opposent les difterents éléments de la population balkanique. Tous ces peuples : Bulgares, Serbes, Grecs, savent que l'Orient de l'Europe peut être appelé à de hauts destins, et ils s'y essayent d'avance en s'effbrçant de s'y marquer, de s'y retenir la place la plus large possible ; et il est certain qu'entre tous ces peuples il y a des rivalités qui pourraient être un péril. Mais M. le ministre des Affaires étrangères a reconnu lui-même à cette tribune la sagesse des populations balkaniques, et en vérité il est aisé de comprendi'e à quelles préoccupations obéissent à
LA GUERRE DE L INDEPENDANCE CRETOISE
l'heure actuelle et la Serbie et la Bulgarie. Assurément elles peuvent désirer, connue la Grèce, des agrandissements de territoire ou d'inlluencç, mais elles ont un autre souci qui les domine visiblement aujourd'hui. Ce souci, c'est de maintenir leur indépendance nationale, c'est de maintenir leur autonomie. Et l'autonomie de ces peuples, serbe, bulgare, est exposée à un double péril . Ils peuvent être guettés en efl'et par la Turquie, essayant de reconquérir sur eux l'ancienne domination. Mais ce péril n'est pas le seul, et les Serbes, les Bulgares savent que leur indépendance nationale peut être menacée par les grandes puissances européennes, ou par l' Autriche-Hongrie, ou par la Russie. Et voilà pourquoi, à l'heure actuelle, dans les Balkans, en Bulgarie, en Serbie, malgré les jalousies ({ue pourrait exciter le développement nouveau de la Grèce, il y a aussi ce sentiment profond que la croissance dans l'Orient de l'Europe d'un État libre comme la Grèce peut assurer par contre-coup des garanties nouvelles d'indépendance et d'autonomie à tous ces peuples qui ne veulent pas être absorbés. Voilà pourquoi, messieurs, tandis qu'on nous menaçait depuis quelques semaines, si nous n'arrêtions pas brutalement les prétentions de la Grèce, des convoitises et du déchaînement de la Bulgarie, le chef du gouvernement bulgare a déclaré qu'il ne considérait pas l'annexion de la Crète à la Grèce comme
Chambre dea députés. Séance du lundi lô mars i8g;y
un titre à la Bulgarie de réclamer un agrandissement territorial, et vous avez pu voir — c'est là la traduction même du sentiment national — que de Sofia les étudiants bulgares ont envoyé aux étudiants hellènes à Athènes une adresse fraternelle, associant dans une même espérance d'avenir la Bulgarie et la Grèce.
Par conséquent, de ce côté, il n'y avait et il n'y a aucun péril, et c'est vous qui avez à dessein exagéré et suscité dans les esprits ce péril de guerre pour faire accepter contre la Grèce des mesures de coercition et de répression que personne, jusque là. n'avait songé à exercer. (Applaudissements à rextrême gauche.)
Non ! le péril pour la paix n'est pas là ! Il est précisément dans la politique que vous suivez. Et pourquoi? Parce qu'elle va constituer,parce qu'elle constitue déjà pour le Sultan l'encouragement le plus dangereux à la fois pour l'humanité et pour la paix. Tout à l'heure, l'honorable M. Denys Cochin demandait à M. le ministre des Affaires étrangères de lier la question de la Turquie à celle de la Grèce et de menacer la Turquie si elle ne réalisait pas des réformes, comme il va menacer la Grèce si elle ne retire pas ses troupes. Et je m'étonnais de la confiance que paraît avoir encore l'honorable M. Denys Cochin dans l'espèce de coercition affectueuse à exercer sur le Sultan. (Nom>eau.\:
LA GUERRE DE L INDEPENDANCE CRETOISE
applaudissements à l'extrême gauche.) Mais, au-dessus des déclarations, il y a les leçons de choses que le Sultan, à l'heure actuelle, reçoit de l'Europe. Lorsque le Sultan voit que, pendant trois années, il a pu, grâce au sommeil complaisant de l'Europe, conduire impuni des massacres qui n'ont peut-être pas de précédents dans les derniers siècles de l'histoire humaine, lorsqu'il voit l'Europe, se levant dans le premier sursaut de ce réveil tardif, au lieu de se tourner vers les victimes du Sultan pour guérir leurs blessures... (Bruit au centre), au lieu de se tourner vers les populations opprimées, pour les aider à conquérir leur indépendance, se faire d'abord, pour première démarche, pour première politique, la servante de ses intérêts à lui, il se dit qu'il tient l'Europe dans ses mains, qu'il peut, à son gré, jouer d'elle. (Applaudissements à l'extrême ^aM£?^e.) Et qu'a-t-il vu depuis trois semaines? Quel spectacle de sa propre force, quelle glorification de sa propre impunité et de son propre crime allez-vous lui donner demain ? Il y avait eu des populations arméniennes résignées : pour celles-là l'oubli. Il y a un petit peuple Cretois qui se soulève, et l'Europe alors vient au secours du Sultan, pour monter la garde autour de l'île de Crète et pour écraser ces populations opprimées. Gomment voulez- vous que demain, lorsque, sur les conseils de M. Denys Cochin, vous irez proposer au Sultan des réformes, celui-ci prenne votre langage
Chambre des députés. Séance du lundi lo mars iSg;;
au sérieux? Dès maintenant vous l'avez investi de l'impunité de l'Europe.
Mais bien mieux ! Avant que le Sultan ait pu par de premières mesures réformatrices se réhabiliter luimême devant le monde de l'œuvre sanglante qu'il a accomplie, vous le choisissez pour collaborateur en Crète. Ah! vous avez repoussé, — et c'est pourtant une proposition nouvelle que la sagesse de la diplomatie hellénique vous avait faite, — vous avez repoussé le concours des troupes grecques pour le rétablissement de l'ordre dans l'île de Crète; vous avez dit aux troupes grecques qu'elles ne pourraient pas collaborer avec les troupes européennes ; vous avez refusé de mettre le drapeau de la Grèce libératrice à côté du drapeau français ; mais le drapeau du Sultan, vous le maintenez sur la (a^ète, et l'ombre du drapeau du Sultan continuera à se projeter sur la Crète au moment même où vous chasserez par la force les libérateurs du pays ! (Applaudissements à Vextrêm'e gauche.)
C'est vous qui jetez ainsi en Orient le plus redoutable germe de guerre. Ce que je dis là ne sont pas de vaines prophéties. Il semblait que le Sultan, averti enfin par l'indignation tardive de l'Europe, allait suspendre les massacres arméniens, et M. le ministre des Affaires étrangères lui avait écrit, au lendemain des interpellations qui s'étaient débattues
LA GUERRE DE L INDEPENDANCE CRETOISE
ici : « Il ne faut plus qu'il soit versé une goutte de sang » (i). Mais il a Repris confiance, il ne vous redoute plus ; il voit tout à coup que vous restez encore ses meilleurs soutiens et ses meilleurs amis. FA voici qu'à l'heure même où nous parlons, les massacres d'Arménie recommencent, les populations arméniennes sont massacrées de nouveau, et le Sultan ne nous permet pas d'oublier une minute à quelle collaboration vous vous résignez, en acceptant l'action des troupes ottomanes pour la pacification de la Crète. (Applaudissements à rexfréme gauche.)
La Chambre sait donc ce qu'elle fait, ce "qu'elle vote à cette heure. Ce qu'on lui demande d'iùstituer, ce n'est pas la paix : c'est peut-être notre f\ix à nous, et pour un moment, notre paix étroite, Qiotre paix égoïste. Mais ce n'est pas une paix que cette paix sanglante, c'est la caricature de la paix, c'est la forme la plus odieuse de la guerre ! (Applaudissements à l'extrême gauche.)
(i) Nous savons l)ien que la majorité approuvera demain, comme elle approuvait hier, tous les actes gouvernementaux. Mais nous savons aussi que l'opposition parlementaire la plus impuissante eu apparence peut agir, en réalité, sur la marche des événements: \e Li\>ve jaune atteste que les débats sur les affaires d'Arménie, malgré les ordres du jour de triomplie (jui ont suiA i, ont obligé M. llanotaux à regarder de plus près aux massacres arméniens.
(Jean Jaurès. — La Lanterne du dimanche a mai 1897)
Chambre des députés. Séance du lundi lo inaî's i8gr
Non ! ce n'est pas la peur de la guerre, et ce n'est pas le désir passionné de sauver la paix qui vous conduit à la politique turque que vous faites. Pour faire cette politique, vous avez deux raisons décisives 'et vraies, les raisons certaines qu'il faut étudier à cette tribune et qu'il faut dire au pays.
La première, M. Goblet y a fait allusion : C'est la puissance financière des porteurs de bons ottomans (Interruptions au centre. — Applaudissements à l'extrême gauche), des porteurs de valeurs ottomanes qui ont essayé dt, confondre la politique du pays avec leur propre intérJit et qui, soucieux avant tout de prolonger.
même san&?^7*brmes, l'existence actuelle de l'empire
ha" ottoman, p«i ir prolonger le service des coupons de la
dette, ont iiiipogé peu à peu à l'opinion publique, par les mille moyens dont ils disposent, précisément la politique aujoui'd'hui suivie. (Applaudissements à l'extrême gauche. — Interruptions au centime.) Si quelques rumeurs, éveillées par mes paroles, peuvent m'opposer un vague démenti, assurément M. le ministre des Affaires étrangères ne pourra pas contester la place très grande que les préoccupations et les intérêts de cet ordre ont tenue dans la conduite de notre politique, parce que c'est dans le Livre jaune même (Très bien! Très bien! à Vextrême gauche), c'est dans les documents