‹ Action socialiste: Première sérieChapitre 45 sur 47 · I.A GUERRE DE T, INDEPENDANCE CRETOISE · texte numérisé non relu

I.A GUERRE DE T, INDEPENDANCE CRETOISE

politiques les plus certains qu'apparaît rinflucnce de ces porteurs de titres ottomans.

M. LE Ministre des Affaires étrangères

Nous savez bien au contraire qu'une campagne financière est dirigée contre moi, monsieur Jaurès. A'ous le savez parfaitement.

M. Jaurès

Monsieur le ministre des Affaires étrangères, je ne sais pas et je n'ai pas à savoir s'il y a des campagnes financières engagées pour ou contre vous, et je vous prie de penser, lorsque j'apporte à cette tribune l'analyse de la situation générale du pays, qu'il n'est jamais entré dans ma pensée de mêler votre personne à ces sortes de questions et à ces sortes de différends. Mais j'imagine que vous ne contestez pas mon droit, étudiant les documents diplomatiques, d'y relever l'action certaine, que vous avez jugée certainement légitime, de grands intérêts qui à nos yeux ne doivent pas peser autant dans cette question orientale que d'autres intérêts plus généraux, plus humains.

Vous avez dit à cette tribune, monsieur le ministre des Affaires étrangères, en réponse à notre interpellation du 3 novembre, que le passage du tsar Nicolas à Paris avait été l'occasion ,d'un entretien entre le gou-

Chambre des députés. Séance du lundi i5 mars i8g^

vernement de la République et le souverain russe et qu'il était résulté de cet entretien d'importantes décisions communes pour la solution de la question orientale. Nous n'avons pas eu de longues illusions à cet égard. A l'heure où le chef du gouvernement russe se rencontrait avec les chefs de la République française il semblait naturel que l'on se fxit entretenu des abominables massacres d'Arménie, et du moyen d'y mettre un terme et d'en empêcher le retour. Le Livre Jaune nous atteste — c'est une dépêche de M. le ministre des Affaires étrangères à ses agents — que ce sont des intérêts d'un autre ordre qui, dans cette rencontre solennelle des deux peuples, ont été examinés et débattus. Quelle est la concession qu'à cette époque M. le ministre des Ailaires étrangères avait obtenue du tsar et de son ministre? C'était la promesse que la Russie entrerait dans l'administration de la dette ottomane où elle n'est pas représentée. C'était, par conséquent, la promesse que la signature de la Russie viendrait garantir pour les porteurs de titres ottomans, quelles que fussentles dislocations ou les secousses de l'empire, le service des coupons.

11 est vrai que quelques jours après, vous appreniez de Saint-Pétersbourg que mieux conseillé, mieux informé, et ne voulant pas engager l'indépendance de la Russie dans la responsabilité des finances ottomanes, le gouvernement russe vous i-etirait la seule promesse

LA GUERRE DE L INDEPENDANCE CRETOISE

qu'il VOUS eût faite de passage à Paris. Mais j'ai bien le droit de dire, lorsqu'on cherche dans les documents diplomatiques les plus certains le bilan politique de ces letes, où il y a eu à côté de grandes illusions un grand souflle d'espérance nationale, et lorsqu'on n'y trouve qu'une conversation, précaire d'ailleurs et inellicace, sur la garantie à apporter aux porteurs de titres ottomans, j'ai bien le droit de dire que le poids des intérêts linanciers a pesé et pèse encore d'une manière abusive sur la conduite de notre politique étrangère dans les all'aires d'Orient. (Rumeurs au centre. — Applaudissements à Cextrème .gauche.)

Il y a une autre force qui pèse à l'heure actuelle sur l'Europe et sur la conduite des afl'aires communes. \ ous avez parlé du concert européen. Mais vous savez bien — vous l'avez reconnu vous-même — que sous l'apparente unité de ce concert se cachaient des politiques très dillerentes et des tendances très opposées. Il y a une période, toute la période des massacres arméniens, où certains peuples voulaient une politique, où d'autres peuples en voulaient une autre. Eli bien, je vous demande si aujourd'hui dans le concert européen la juste influence de la France républicaine s'est sullisamment exercée.

Que voyons-nous depuis quelques semaines? Nous

Chambre des députés. Séance du lundi i5 mars i8gy

voyons partout des contraintes brutales conseillées dès la première heure par d'autres peuples que le nôtre : nous voyons que dès le début, et avant même que les négociations aient pu être serrées de près avec la Grèce, comme pour empêcher une solution pacifique et bienveillante, l'empereur allemand avait proposé ce blocus du Pirée, auquel on vous demande, quelques semaines après, de souscrire maintenant au nom de la France. (Très bien! à V extrême gauche.) Nous savons par des communications quotidiennes des agences que le tsar a pesé tous les jours dans le sens d'une intervention rigoureuse, d'une coercition brutale à l'égard de la Grèce. De sorte que nous assistons, sous le prétexte de ce qu'on appelle le concert européen, à ces deux choses : d'une part, toutes les grandes puissances d'absolutisme qui sont encore dans l'Europe affirmant leur politique, imposant et proclamant leur volonté, et, à côté, le silence de la France républicaine (Applaudissements à V extrême gauche), qui ne fait pas à cette poussée de force autocratique en Europe un contrepoids suffisant.

Messieurs, vous prétendez nous mettre dans cette alternative ou d'une rupture du concert européen ou d'une abdication de ce qui a été jusqu'ici la politique traditionnelle de la France. Eh bien, messieurs, laissez-moi vous le dire, à une autre époque, lorsqu'il s'agissait aussi, sous la Restauration, des premières

LA GUERRE DE L INDEPENDANCE CRETOISE

tentatives de liberté nationale du peuple grec opprimé, il y a eu un concert européen fortement organisé : c'était ce concert européen qui s'appelait la Sainte- Alliance. Et il est tout à fait inexact de prétendre — j'en demande pardon à mes collègues monarchistes de la droite — qu'à cette époque troublée la monarchie française ait pris généreusement la défense du peuple grec. Alors comme aujourd'hui le concert européen tout entier prenait parti contre le peuple grec naissant, et c'était seulement une opposition de gauche avec Benjamin Constant, ou une opposition de droite avec M. de Chateaubriand qui s'opposait à la politique turque du ministère Villèle. Et le ministère \'illèle s'opposait à toute intervention généreuse de la France en faveur des Grecs soulevés, avec la même fermeté et au nom des mêmes principes, avec les mêmes paroles de paix que le ministère actuel oppose à une intervention bienveillante de la France au profit du peuple Cretois. Alors il y avait aussi des massacres sur lesquels se faisait le silence ; alors aussi Benjamin Constant demandait à la majorité : « Voulez-vous que nous ajoutions le silence de l'opposition au silence de toutes les têtes qui ornent les murs du sérail? »

Eh bien, malgré cette coalition, — et vous devinez bien la conclusion qu'annoncent mes paroles, — malgré cette coalition de toutes les puissances européennes, dominées alors par l'esprit de contre-révolution, contre

Chambre des députés. Séance du lundi i5 mars i8gy

le peuple grec naissant, malgré cet esprit d'hostilité du concert européen contre la Grèce, peu à peu la force des choses, la force du droit, malgré M. de Villèle, malgré Metternich, malgré le tsar Nicolas, obligea les puissances européennes à briser dans la question grecque cette politique de la Sainte-Alliance et à aider à l'émancipation de la Grèce. J'ai le droit de dire que si la France de 1827 a pu échapper, sous la monarchie, à l'étreinte de la Sainte-Alliance, et, sans rompre le concert avec l'Europe, acheminer peu à peu le concert européen à une politique plus libérale et plus humaine, j'ai le droit de dire qu'il dépend de vous aujourd'hui, non pas de rompre le concert européen, mais d'y introduire la politique d'humanité et de liberté qui est nécessairement celle de la France.

Monsieur le ministre des Affaires étrangères, ôtesvous sûr qu'il vous serait impossible d'obtenir pour cette politique le consentement de la Russie elle-même ? Vous savez bien que tout le long de ce siècle la Russie a eu, à l'égard de la Grèce comme à l'égard de toutes les populations orientales, une double politique alternante : tantôt la Russie les écrase pour ne pas laisser s'éveiller les idées de liberté, et tantôt, au contraire, elle les encourage pour étendre sur elles son protectorat moral. Eh bien, à l'heure où l'on fait valoir devant nous, pour emporter nos décisions, le prix de l'alliance

5oo

LA GUERRE DE L INDEPENDANCE CRETOISE

russe et de ramitié de la Russie, je demande à la Chambre la permission de lui citer simplement deux très courts extraits de journaux importants de l'opinion russe, et je demanderai à la Chambre d'avoir à l'égard de la politique russe la même liberté que la Russie affirme à l'égard de la politique française. Voici ce que dit la Gazette de Saint-Pétersbourg, dirigée par le prince Oukhtomski. qui a accompagné le tsarévitch dans son voyage à travers le monde et qui est un des représentants les plus accrédités de la pensée du tsar. Il signale nettement les illusions enfantines que la presse française entretient sur les rapports de la France et de la Russie. Voici ce qu'il dit :

« Les journaux français qualifient avec beaucoup d'insistance le comte de Mouravief de francophile et de germanophobe. Ils oublient que le nouveau ministre ne peut être ni ceci ni cela, et qu'il sera tout simplement Russe au plein sens du mot. Ce qui nous en est un sûr garant, c'est, d'une part, l'illustre nom historique qu'il porte, et c'est d'autre part le fait que dans un empire comme la Russie il n'y a nulle place pour des opinions personnelles et que « philie » et « phobie » sont également inconcevables et impossibles.

» Celui qui écrit ces lignes a entendu le comte Mouravief dire à Copenhague, quelques mois à peine avant sa désignation à ce poste élevé, qu'un diplomate russe

5oi

Chambre des députés. Séance du lundi i5 mars i^gy

doit être complètement et véritablement affranchi de toutes tendances de ce genre, et que le fondement de nos relations internationales est la bienveillance sincère pour les gouvernements de toutes les puissances. D'où il résulte qu'il ne saurait être question ici d'une « phobie » quelconque ni d'une « philie » quelconque.

» Il y a donc... » — messieurs, écoutez ces paroles — « une excessive naïveté dans la hâte avec laquelle des publicistes, pleins d'imagination, abusent le public de l'étranger en lui représentant le comte Mouravief, cet homme qui voit les choses d'un large et clair regard, d'un regard d'homme russe, comme inclinant à la francophilie ou à la germanophobie. »

Messieurs, je trouve toutes naturelles ces paroles du diplomate russe, et s'il est parfaitement juste qu'il voie, lui, représentant de la Russie, les choses européennes d'un regard d'homme d'Etat russe, j'ai simplement le droit de demander à nos gouvernants de regarder les choses européennes d'un regard d'hommes d'État français; et ce n'est pas un regard français... (Vives protestations au centre, à gauche et à droite. — Très bien! très bien! à V extrême gauche. — Au centre : la censure!)

M. LE Président

Monsieur Jaurès, vous ne pouvez pas adresser une 5o2

LA GUERRE DE L INDEPENDANCE CRETOISE

pareille injure au gouvernement de votre pays. (Très bien! très bien!)

M. LE Président du Conseil

Vous faites le plus grand tort à la France. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

M. LE Ministre des Affaires étrangères

On a attaqué odieusement un gouvernement ami et on a attaqué odieusement les ministres français ! (Applaudissements sur les mêmes bancs. — Bruit à V extrême gauche.)

M. Jaurès

J'ai à répondre et je répondrai à M. le ministre des Aftaires étrangères et au président de la Chambre.

Je dois dire au président de la Chambre, quelle que soit ma déférence pour lui, qu'il m'est impossible d'accepter pour mes paroles le blâme qu'il leur a infligé. Car je ne contestais pas, au moment où je parlais, les intentions françaises du Gouvernement ; mais j'opposais, et j'en avais le droit, la liberté du regard que les hommes d'État russes jetaient sur les faits européens pour n'y démêler que ce qui était

Chambre des députés. Séance du lundi lô mars iSg-;

immédiatement conforme à l'intérêt de leur pays, à la préoccupation excessive, à l'obsession dang^ereuse, à mon sens, qui fait que les ministres de la France s'habituent à regarder les afïaires du monde d'un point de vue qui n'est pas exclusivement un point de vue français. (Exclamations au centre. — Bruit prolongé.)

M. LE Ministre des Affaires étrangères Voulez-vous le démontrer ?

M. LE Président du Conseil C'est odieux ! (Très bien! très bien! au centre.)

M. Jaurès

Je dis, messieurs... (Nouvelles exclamations au centre et cris: A l'ordre! à V ordre!)

M. LE Ministre des Affaires étrangères Démontrez-le !

M. LE Président

Monsieur Jaurès, vous aggravez encore vos paroles ; 5o4

LA GUERRE UE L INDEPENDANCE CRETOISE

j'ajoute au blâme que je vous ai adressé un formel rappel à Tordre. (Applaudissements .)

M. LE Président du Conseil On n"a jamais j)arlé de cette façon !

M. Joseph Jourdan (Yar)

il Si on vous disait que vous regardez les affaires

d'Europe d'un œil anglais, que répondriez-vous ?

M. Jaurès

Je m'étonne que, pour avoir apporté ici des paroles d'un homme d'Etat russe, je soulève une pareille colèiT sur les bancs de cette Chambre. J'ai le sentiment profond, quelque interprétation qu'il vous plaise de donner à mes paroles, qu'en parlant comme je l'ai fait et dans l'intention où j'ai parlé, je n'ai ni excédé mon devoir, ni excédé mon droit. (Très bien! très bien ! à V extrême gauche.)

Je vous prie d'écouter encore une lecture. (Interruptions au centre.) Je préviens la Chambre que, dans une question qui engagera la responsabilité de nous tous, autant je désire éviter le retour des incidents passionnés qui, contre ma volonté, se sont produits tout à l'heure, autant j'ai le ferme dessein de remplir

Chambre des députés. Séance du lundi lo mars i8gy

jusqu'au bout ce que je considère comme mon devoir. (Très bien! très bien! sur les mêmes bancs.) Et je rappelle à M. le président du conseil que, tout à l'heure, il nous demandait de ne pas nous séparer du concert européen, surtout parce qu'il importait à la France de ne pas retomber, par le refroidissement de ses rapports avec la Russie, dans l'état d'isolement douloureux où elle était il y a quelques années. Et je prétends — c'est la démonstration que j'avais entreprise — je prétends qu'il y a dans les traditions historiques de la Russie et dans les manifestations de sa pensée, à cette heure même, des éléments, des tendances qui vous permettraient, je le crois, même à l'heure actuelle, d'obtenir dans la question Cretoise une attitude de la Russie plus conforme à nos propres traditions ; et j'en apportais la preuve dans ces lignes de la grande revue libérale russe, le Messager de V Europe, critiquant la politique de la France elle-même en Orient, dans ces lignes singulièrement instructives :

« Il serait insensé de la part d'une grande puissance civilisée de mettre son autorité au service de l'intangibilité d'un corps politique » — il s'agit de l'empire ottoman — « qui s'écroule et qui continue d'être, pour des millions d'hommes, une cause de souffrances et de misères... En tous les cas — continue la grande revue russe — les ministres de la France ré-

T.A ftUERRE DK L, INDEPENDANCE CRETOISE

publicainc auraient dû parler moins des droits du Sultan et se préoccuper davantage de l'intangibilité des populations. » (Applaudissements à V extrême gauche.)

Je ne m'exagère pas, et j'espère que la Chambre ne sy trompera point, la portée de ces paroles, mais vous savez tous qu'il faut, en Russie, pour que certaines afïirmations de politique générale puissent se produire, le consentement gouvernemental. J'ai simplement le droit de conclure que si le gouvernement russe, poulies intérêts immédiats de sa politique en Orient, décourage les tendances nationalistes des peuples balkaniques, il laisse se produire, avec une complaisance dont plus tard il tirera parti, l'affirmation d'un sentiment contraire favorable à ces populations ellesmêmes. Eh bien, prenez garde qu'un jour, lorsque» vous aurez déclaré solennellement à cette tribune que vous ne pouvez pas aller au secours des Cretois ou que vous ne pouvez pas ne pas vous associer à des mesures de coercition contre la Grèce, parce que la solidarité de votre politique avec la politique russe vous y oblige, prenez garde que dans l'avenir, lorsque votre discrédit auprès de ces populations orientales sera complet, et lorsque l'intérêt de la Russie sera d'avoir une autre politique, elle n'essaie précisément de rejeter sur la France, et sur la France seule, la responsabilité de l'attitude qui aura été prise par vous

Chambre ries députés. Séance du lundi lo mars i8g^

et par elle en Orient. (Applaudissements à Vexti'éme gauche.)

Tout à l'heure, M. le président du conseil disait : « L'heure n'est plus aux chimères des nationalités et la France a assez souffert de la politique des nationalités pour ne pas aller tenter de nouveau en Orient quelque aventure de cet ordre. »

M. LE Président du Conseil Je n'ai pas dit cela de cette façon.

M. Jaurès

Monsieur le président du conseil, permettez-moi de vous dire que lorsqu'on vous demande de ne pas aller écraser en Grèce et en Crète une nationalité qui a le droit de s'atïirmer, on ne vous demande pas de vous jeter dans une aventure.

Et, après tout, vous qui vous réclamez toujours contre nous des souvenirs de la Révolution française, vous n'avez pas le droit d'oublier que c'est la Révolution française qui, il y a un siècle, a suscité partout, parmi les peuples, ces mouvements d'indépendance qui se sont traduits par l'affirmation des nationalités (Applaudissements à Vextrême gauche), et ce qui nous a perdus, ce qui nous a diminués, quoi qu'il ait pu être dit à cette tribune, — et c'étaient des paroles

LA GUERRE DE L INDEPENDANCE CRETOISE

imprudentes, — ce qui nous a diminués, ce n'est pas la croissance de l'Italie, ce n'est pas la constitution d'une Italie unie et affranchie ; ce qui nous a diminués, monsieur le président du conseil, c'est la politique contradictoire, tantôt révolutionnaire, tantôt contre-révolutionnaire de l'Empire, qui intervenait d'abord pour susciter l'espérance italienne, et ensuite pour l'écraser et l'humilier (Applaudissements à rextrême gauche), n'ayant ainsi pour lui-même le bénéfice ni d'une politique ni de l'autre. Puisque vous avez réveillé ces souvenirs des nationalités, vous êtes, à l'heure actuelle, dans la question orientale, en train de commettre la même faute et de vous livrer à la même contradiction. Vous intervenez au profit du Sultan : mais vous savez bien, quels que soient vos efforts pour rester dans le concert européen, que vous ne pourrez pas intervenir contre la Crète et contre la Grèce d'une action aussi certaine, aussi délibérée que le veut l'empereur d'Allemagne, et vous n'aurez pas, dans le sens conservateur, le bénéfice de cette politique ; vous n'aurez pas non plus le bénéfice de la politique libérale, humaine qui eût consisté, sinon à aider, au moins à ne pas écraser sous le poids de la France une nationalité qui réclame son droit. (Applaudissements à l'extrême gauche. — Rumeurs au centre.)

Messieurs, j'ai démontré, malgré votre opposition,

Chambre des députés. Séance du lundi i5 mars i8gy

([ue c'est vous qui suscitez le péril de guerre. J'ai démontré que, sans quitter le concert européen, vous pouviez lui imprimer, en restant fidèles aux traditions de la France, une autre direction. J'ai montré même que vous auriez pu, avec plus de confiance dans la vertu républicaine de la France, obtenir de votre alliée russe une autre politique.

Vous ne l'avez pas voulu ; vous avez acculé ce pays, depuis trois ans, par vos fautes, par une longue tolél'ance des crimes du Sultan, à une politique de réaction et de violence qui sera une politique de guerre et d'humiliation. Vous seuls en porterez la responsabilité. (Vifs applaudissements à Vextrême gauche et sur divers bancs à gauche. — Exclamations au centre.) (i)

(i) Quoique M. Hanotaux ait obtenu de la Chambre, dans les affaires Cretoises, l'approbation de sa politique, il n'a pu la suivre jusqu'au bout, car il a senti la résistance de l'opinion à la résistance d'une partie du Parlement.

(Jean Jaurès. — La Lanterne du dimanche 2 mai 1897)

L'ALLIANCE RUSSE ET LA RÉACTION

« La Petite République » du samedi 24 juillet 18 g^

Un problème nouveau, un problème poignant se pose aux démocrates, aux socialistes. Il semblait que depuis le manifeste du duc de Brunswick, ou tout au moins depuis i8i5, nous n'avions plus à tenir compte, dans notre politique intérieure, de l'intervention étrangère. En fait, ces temps sont revenus. La France ne s'appartient plus à elle-même. Car l'étranger s'habitue peu à peu à compter sur la complicité réactionnaire de nos gouvernements, et s'il en surgissait un qui fût vraiment populaire, réformateur et démocrate, ce serait pour l'Europe un scandale intolérable : accoutumée à notre servitude, elle verrait un déii dans le réveil de notre liberté. Et contre un mouvement socialiste s'organiserait sans aucun doute la contre-révolution européenne. Oui, terrible perspective, à laquelle il faut que les travailleurs soient préparés. S'ils parviennent à renverser l'oligarchie capitaliste qui détient le pouvoir et la propriété, s'ils font de la République une vérité, s'ils installent la République sociale au fond des mines et dans les

5ii

c( La Petite République » du samedi 21 août 18 gy

ateliers et dans les grandes plaines, s'ils s'affranchissent par la mise en commun de la propriété, ce ne sera pas seulement contre les conspirations et les intrigues du dedans, ce sera contre la violence du dehors qu'ils auront à défendre leur droit nouveau. Dans l'état présent de l'Europe, et selon la marche visible des événements, il n'est plus permis d'espérer sans aveuglement et d'annoncer sans trahison l'installation pacifique du socialisme chez les nations d'avant-garde. Le peuple qui le premier entrera dans le socialisme verra d'emblée se ruer contre lui tous les pouvoirs réactionnaires afïblés : il serait perdu s'il n'était pas prêt lui-même à saisir le l'er, à répondre aux obus par les obus, pour donner le temps à la classe ouvrière des autres pays de s'organiser et de se soulever à son tour.

(c La Petite République )y du samedi 21 août i8gy

La presse française, si prodigue de détails souvent puérils sur les fêtes franco-russes, néglige de renseigner le pays sur les faits les plus importants du séjour de Guillaume II à Pétersbourg. La France saura comment est ciselé le rameau d'or que M. Félix Faure déposera sur le tombeau d'Alexandre III ; elle ne saura pas quel accueil a été fait par le tsar Nicolas à l'empereur d'Allemagne, et s'il y a un lien sérieux

L ALLIANCE RUSSE ET LA REACTION

entre Saint-Pétersbourg et Berlin. Un seul journal de France, la Dépêche, de Toulouse, a envoyé son correspondant à Saint-Pétersbourg pour le séjour de Guillaume ; les autres envoyés des journaux ne partent qu'avec M. Félix Faure : ils verront le côté français des fêtes russes et de la politique russe ; ils n'en auront pas vu le côté allemand ; et, même sans parti pris, ils auront une notion fausse des choses et la communiqueront au pays.

Deux faits sont maintenant hors de doute. Le premier, c'est qu'il a été fait très grand accueil à Guillaume II. La foule n'a été ni enthousiaste ni peut-être même très sympathique ; mais les fêtes de la cour ont été splendides.

Le second fait certain, c'est qu'une entente entre la Russie et l'Allemagne contre l'Angleterre a été au moins ébauchée. Sans doute le toast de Nicolas II a été plus réservé que celui de Guillaume ; mais Guillaume ne se serait certainement pas permis les libres et ardentes paroles qu'il a prononcées s'il avait pensé qu'elles choqueraient son hôte : il est allé à Saint-Pétersbourg pour le gagner, non pour le blesser; et c'est assurément avec l'assentiment du tsar qu'il a tourné la pointe de ses paroles, aiguës comme un glaive, contre l'adversaire commun, contre l'Anglais. Tous les témoignages de sympathie populaire et officielle qui seront sans doute prodigués à M. Félix

Ci La Petite République):) du samedi 21 août 18 gj

Faure n'effaceront point cela ; bien mieux, on peut affirmer -sans paradoxe que c'est surtout Guillaume II qui se réjouira des marques d'amitié données à notre président par le tsar. Avant tout, Guillaume II voudrait désarmer les souvenirs et les revendications de la France ; il voudrait l'annexer à sa politique intérieure et extérieure : lutte contre le socialisme, lutte contre l'Angleterre ; il ne peut pas négocier directement avec la France : il a besoin, pour l'attirer à lui sans scandale, de l'intermédiaire de la Russie ; et plus la Russie prodiguera à la France les témoignages d'amitié, plus la France badaude permettra à ses gouvernants de l'engager à fond dans la politique russo-allemande. De plus, le tsar et Guillaume espèrent que les rivalités de la France et de l'Angleterre, au Siam, à Madagascar, en Egypte, précipiteront la France dans une politique anti-anglaise ; et alors, la Russie, l'Allemagne, la France formeront une ligue continentale ayant pour but de restreindre la puissance économique et coloniale de l'Angleterre, et d'organiser partout la résistance contre la Révolutioji.

Certes, s'il ne s'agissait que du capitalisme anglais, si envahissant et si peu scrupuleux, s'il ne s'agissait que des aventuriers à la Cecil Rhodes et à la Jameson, ou des méthodistes, leurs complices, nous n'aurions qu'un médiocre souci. Mais au profit de

L ALLIANCE RUSSE ET LA REACTION

qui et de quoi veut-on partir en guerre contre l'Angleterre? Est-ce pour arracher l'Inde à la meurtrière exploitation étrangère et pour la rendre à ellemême? Est-ce pour appeler à la liberté et à la vie la population égyptienne et pour organiser en Egypte un système de garanties internationales ? Non. Ce qu'on veut arracher aux Anglais, c'est pour le livrer au caporalisme prussien et au tsarisme russe. L'Angleterre est détestée à Saint-Pétersbourg et à Berlin non seulement parce qu'elle occupe une large part du monde et ferme toutes les routes aux autres peuples, mais parce qu'elle est condamnée, même sous les ministères conservateurs, à rester un foyer de libéralisme, un asile pour les proscrits. La France, la France d'Hanotaux et de Méline, Nicolas et Guillaume savent qu'on en fait ce qu'on veut : elle baise la main sanglante d'Abd-ul-Hamid ; elle paralyse la résistance de la Grèce ; elle livre les finances grecques aux banquiers berlinois ; elle expulse les libéraux espagnols coupables de dénoncer les tortures de Montjuich ; elle proscrit à nouveau les proscrits cubains ; elle livrera demain au Sultan, s'il insiste, la jeune Turquie ; elle a, sous prétexte d'anarchisme, toléré la loi la plus tyrannique qui soit au monde ; elle est prête, contre les socialistes et le peuple, à toutes les violences de police : oui, la France gouvernementale n'est plus qu'une nation d'antichambre, et les empe-

c( La Petite République » du ^ septembre i8gy

reurs sont contents d'elle. Mais il y a eu, dans l'attitude de l'Angleterre en Arménie, en Grèce, en Crète, quelque chose d'énigmatique et d'inquiétant ; et il est temps de mettre les Anglais à la raison. Voilà le plan qui s'ébauche sous nos yeux, et avec la complicité de nos gouvernants.

Quand donc la Révolution sociale permettra-t-elle à la France trahie de n'être ni anglaise ni prussienne ni russe, mais française et humaine?

c< La Petit» République » du 4 septembre i8gy

De parti pris, on a réduit l'alliance franco-russe à une combinaison gouvernementale en vue d'intérêts réactionnaires. En Russie, c'est le caractère dominant des fêtes de Saint-Pétersbourg, et, pour qu'on ne m'accuse pas de déformer la réalité, je veux citer les paroles par lesquelles l'envoyé spécial du Télégramme, journal de M. Rességuier et organe gouvernemental du Sud-Ouest, résume son impression, dans le numéro du mardi 3i août : « On ne peut s'empêcher de remarquer que le président de la République a été trop rarement mis en contact avec la foule, dans sa visite à Saint-Pétersbourg. Cette visite n'a duré qu'une demi-journée. Il n'y a pas eu de cérémonie à laquelle la foule ait pu assister. La pose de la première pierre

L ALLIANCE RUSSE Eï LA UKACTION

du pont de Troïtski a donné lieu à une fête d'un caractère fastueux et très pittoresque ; mais les tribunes très hautes séparaient la foule du monde ofïiciel, seul autorisé à assister à cette cérémonie. Le tsar ne s'est pas montré une seule fois à Siaint-Pétersbourg aux côtés de M. Félix Faure; il a seulement traversé la Neva en canot, lorsqu'ils se sont rendus de la maison de Pierre le Grand au pont de Troïtski. Dans les courts instants où M. Félix Faure a pu être aperçu par la foule, sa calèche filait au grand trot, entre deux pelotons très serrés de cosaques de l'Oural. Les fctes de Péterhof ont été splendides, sans doute; mais ce ne sont qiie fêtes officielles et privées; le public n'en a rien vu et à peine rien su. Tandis que nous avions, nous autres, beaucoup prodigué notre hôte à Paris et l'avions sans cesse offert aux acclamations delà foule, il est incontestable qu'on a un peu trop cliambré notre président, ici... Le Président s'est trouvé une seule fois frappé en l'ace par les acclamations de la foule immense... A en juger par cette manifestation, la foule s'apprêtait aux démonstrations les plus éclatantes. Il n'est pas douteux qu'on s'est efforcé en haut lieu de les empêcher ou tout au moins de les gêner. La fête offerte par la municipalité, dont le palais est au centre de la perspective Newsky, aurait sans doute permis cette rencontre du président de la République et du peuple russe ; au dernier moment, cette fête a été déconi-

ce La Petite République » du 4 septembre i8g^

mandée. Il y a, à la cour et dans l'administration, des influences dont j'aurai à vous parler longuement; elles se sont exercées avec un singulier entêtement et un regrettable succès à propos de la visite du Président. » — Ces lignes sont signées de M. Latapie, un de nos plus violents adversaires, un des plus fougueux amis du ministère, et, quand il n'est pas animé d'un parti pris personnel ou d'une haine locale, observateur pénétrant. Elles sont caractéristiques.

En France, avec des apparences différentes, même politique, même sournoiserie : ici on fait appel à la rue, on montre le tsar, et on montre Félix Faure ; les ministres, portant au front l'auréole de l'alliance et protégés par le saint nom de la Russie, se dressent en apothéose sur la badauderie des foules ; mais quand on leur demande ce qu'est l'alliance, où elle tend, à quoi elle engage, silence et nuit; les feux d'artifice s'éteignent, et M. Hanotaux tout seul sait ce qu'a signé M. Félix Faure. Et c'est une merveille, j'en conviens, de donner à toute cette politique un air populaire en jetant à la foule des mots, des sons de cloches, des lueurs de lampions et des frissons de drapeaux, et en lui cachant toute la vérité, toute la réalité, toute la substance des choses. C'est ainsi que nos dirigeants peuvent traverser en triomphe les multitudes badaudes après avoir proclamé que la mutilation définitive de la France, le servage éternel des provinces conquises, la consécration

L ALLIANCE RUSSE Eï LA REACTION

du traité de Francfort, regorgement de l'Arménie, l'insolence du Sultan assassin, la diminution et la domestication de la Grèce livrée à la soldatesque turque et aux banquiers berlinois, l'annexion de la République française à la réaction européenne, que tout cela c'était la civilisation, l'équité, le droit, l'idéal. O Paris déchu, à quand le réveil?

« La Petite République » du samedi 2 3 octobre iSgy

Plus on écoute les orateurs radicaux, plus on est convaincu que seule la doctrine socialiste en son intégrité peut arracher notre pays à la réaction. Certes, il y a des constatations utiles dans le discours récent de M. Bourgeois, et il y a intérêt, pour la propagande même de notre parti, à les fixer. Il reconnaît qu'aujourd'hui, sous le nom d'intérêt social, c'est le syndicat des grands intérêts capitalistes qui veut s'imposer au pays ; il reconnaît que c'est contre une coalition de l'Église et de la Finance que se heurte aujourd'hui la démocratie; et même — c'est l'aveu dont il faut lui savoir le plus de gré — il a proclamé, lui, ancien ministre des affaires étrangères, que, dans toute la question d'Orient, la vraie diplomatie, la seule vraiment agissante, la seule souveraine, était la diplomatie des hommes d'argent : « Pendant que sur le

«La Petite République » du samedi 2 3 octobi^e i8gy

théâtre se promenaient solennellement les diplomates, c'étaient les porteurs de valeurs ottomanes qui dans les coulisses faisaient la loi. » — Soit, et voilà des affirmations d'une exceptionnelle gravité. Mais quelles conclusions tire M. Bourgeois? Il n'ose ni remonter aux principes, ni aller aux dernières conséquences.

S'il est vrai que la politique européenne est livrée à la seule puissance de l'Argent, s'il est vrai que l'autonomie de la Crète, la vie de deux cent mille Arméniens, les réformes réclamées par la partie saine du monde musulman, s'il est vrai que tout cela n'a pas pesé une once dans la balance des intérêts financiers, comment M. Bourgeois peut-il se féliciter de la situation extérieure ? Gomment peut-il se réjouir pour la France de l'alliance franco-russe , puisque cette alliance n'a fait que consacrer la domestication de la France en attachant celle-ci à la Russie domestiquée elle-même par les banquiers européens? Dénoncer la prédominance de l'Argent dans la question orientale et exalter une alliance qui sert avant tout les intérêts des hommes d'argent, c'est une singulière contradiction ; et c'est par ces contradictions que le radicalisme gouvernemental périra.

De même, d'où vient cette puissance des hommes d'argent? D'où vient qu'ils peuvent disposer pour leurs opérations et spéculations de capitaux énormes? Ces capitaux mêmes, d'où viennent-ils? Est-ce qu'ils

Sao

L ALLIANCE RUSSE ET LA REACTION

n'ont pas été prélevés, jour par jour, heure par heure, sur le travail du prolétariat ouvrier et paysan? Si la propriété et le travail étaient confondus, la Haute Finance n'existerait même pas; et dénoncer la spéculation financière tout en maintenant le système de la propriété capitaliste, c'est protester contre le fruit en respectant la racine. Nouvelle et décisive contradiction.

LA GUERRE HISPANO-AMÉRICAINE

ce La Lanterne » du dimanche lo avril i8g8

Au moment où j'écris, je ne puis savoir si les dernières dépêches de Washington et de Madrid apportent la paix ou la guerre. Il est infiniment désirable que la guerre soit évitée ; non seulement elle entraînerait bien des souffrances et des deuils, mais elle serait d'un funeste exemple pour le monde. Rien ne peut, mieux que ce perpétuel danger de luttes sanglantes, dénoncer le régime de barbarie qui, sous le nom de civilisation, désole l'humanité.

Il a été beaucoup question, ces jours derniers, de l'intervention conciliatrice de la papauté, et déjà les catholiques saluaient l'action bienfaisante de ce qu'ils appellent une grande puissance morale. En fait, la médiation annoncée se réduisait à une vague tentative sans objet précis et sans effet ; et il serait bien naïf de penser qu'une simple prédication morale peut, dans l'état présent du monde, apaiser les rivalités implacables des intérêts et des convoitises déchaînées ; en tout cas, le monde civilisé aurait le droit de dire à la papauté : « Pourquoi n'êtes-vous pas intervenue plus

LA GUERRE HISPANO-AMERICAINE

tôt ? Puisque la catholique Espagne est docile à votre parole, pourquoi ne l'avez-vous pas avertie qu'elle violait, à Cuba, depuis longtemps, toutes les règles de la justice et tous les droits de l'humanité? Pourquoi avez- vous permis que, par les exactions de ses fonctionnaires et l'odieuse partialité de ses lois, elle réduisît les Cubains au désespoir et à la révolte ? Si vous aviez plus tôt prêché à l'Espagne la modération et l'équité, vous auriez prévenu le conflit qu'à cette heure il est presque impossible d'arrêter. Mais non : de même que vous avez laissé égorger les Arméniens sans un mot de protestation, vous avez laissé opprimer et spolier les Cubains. Vous vous êtes donc associée à tous les grands crimes de notre temps, et votre tardive et inutile intervention n'est qu'une grimace de pitié pour des victimes que vous-même, à l'heure décisive, vous ne disputerez point au bourreau. »

La vérité très affligeante et très inquiétante, c'est que nous sommes à la veille des conflits les plus brutaux et les plus vastes. L'Europe a raison de suivre avec inquiétude les événements. Il y a quelques mois, c'était le Japon qui tout à coup grandissait, et, quoique les puissances européennes aient profité de l'aflaiblissement de la Chine pour s'annexer des ports et des territoires, il est visible que l'Asie monte ; stimulée à la fois par les ambitions conquérantes du Japon et par le capitalisme lui-même, l'énorme masse asiatique va en-

(( La Lanterne » du dimanche lo avril i8q8

trer en branle ; elle pèsera d'un poids très lourd sur lesdestinées du monde. — Et voici que l'Amérique du Nord, renonçant au système de paix et d'activité purement industrielle, s'engage dans des conflits qui vont l'obliger à des armements redoutables ; en saisissant Cuba, les États-Unis pénètrent dans l'Amérique latine,^ ils commencent à la démembrer et à la subordonner ; en éliminant l'Espagne, ils refoulent l'Europe. Et il est visible que contre le plus vieux des continents, l'Asie,, et contre le plus jeune, l'Amérique, l'Europe sera obligée bientôt de se défendre : or elle est livrée par les rivalités capitalistes et les haines nationales à une anarchie qui la paralyse. Seule, une Europe unifiée et harmonisée par le socialisme pourra résister aux formidables poussées qui se préparent, et appeler à la civilisation élargie les forces nouvelles qui s'agitent, sans que la haute culture européenne soit mise en péril. Mais quel est l'homme d'État qui ne sourira pas, comme de la plus vaine des utopies, de cette politique socialiste ? Et pourtant, on peut dire à la lettre que bientôt sans le socialisme, l'Europe sera en péril, et que, sans rp]urope, la civilisation humaine sera menacée.

Dans la guerre qui s'annonce entre les États-Unis et l'Espagne, il est impossible de former des vœux pour l'un ou l'autre des combattants. Ah! s'il s'agissait vraiment de l'indépendance de Cuba, et des garanties

LA GUERRE HISPANO-AMERICAINE

•de justice auxquelles les Cubains ont droit, tous les hommes généreux et honnêtes auraient vite pris parti. Mais, en réalité, il s'agit de la lutte entre deux puissances d'oppression, entre deux formes d'exploitation : d'un côté, il y a l'exploitation rétrograde et surannée de la catholique Espagne qui dévore la substance même de Cuba ; de l'autre côté, il y a l'exploitation aventureuse de la capitaliste Amérique qui veut annexer Cuba à sa puissance industrielle et devenir un des grands pays producteurs de sucre. Les Cubains n'échapperont aux fonctionnaires espagnols que pour être livrés aux spéculateurs yankees. Nous allons peutêtre assister au conflit sanglant de deux brigandages, et il en sera ainsi tant que tous les exploités, peuples et individus, ne créeront pas, par un immense effort, une société nouvelle, une humanité nouvelle, l'humanité socialiste. Si les hommes employaient à s'aftranchir une partie des forces que gaspillent leurs exploiteurs dans leurs perpétuels conflits, la justice viendrait d'un pas rapide. Seul, le socialisme international peut rallier à cette œuvre de salut toutes les forces dispersées. Seul le prolétariat universel peut prendre en mains la cause de la civilisation compromise par la barbarie capitaliste. Travailler à l'organisation internationale du prolétariat est donc à cette heure le devoir le plus pressant et le plus haut de tous les hommes qui ne désespèrent point de l'humanité.

FASHODA, L'ANGLETERRE ET LA PAIX

<( La Petite République » du samedi 5 novembre i8g8

L'affaire de Fashoda paraissait en voie de solution rapide ; et vraiment il serait trop absurde et trop criminel que ce différend mît aux prises deux grands peuples. Assurément, la France avait le droit de chercher à relier, par des postes et des moyens définis de communication, le bassin du Congo au bassin du Nil ; mais elle a le devoir aussi d'éviter tout ce qui peut paraître pure taquinerie et vexation puérile contre l'Angleterre : maintenir un petit groupe d'hommes sur le Haut Nil au moment même où l'Angleterre y dirigeait toute une armée et y livrait aux derviches une sérieuse bataille est un dangereux anachronisme. Les nationalistes, les coureurs d'aventure essaient vainement d'irriter l'amour-propre français ; il n'y a de dignité pour un peuple que s'il sait mesurer ses forces, et s'il ne s'engage pas à la légère en des entreprises qu'ensuite il faut abandonner. La France, dans son immense majorité, l'a compris ainsi, et elle ne pardonnerait pas au gouvernement qui suivrait les fanfarons de bataille et qui déchaînerait sur le pays, sur le monde entier, une

FASIIODA, L ANGLETERRE ET LA PAIX

ellroyable crise. Mais pourquoi l'Angleterre s'obstinet-elle à armer, pourquoi fait-elle un étalage presque provocant de sa force navale au moment même où la diplomatie française cherche si honnêtement et si visiblement une solution pacifique?

Voici qu'aujourd'hui même des rumeurs singulières, auxquelles les journaux nationalistes prêtent un complaisant écho, nous mettent en éveil : on commence à dire que la Turquie se prépare à intervenir, qu'elle entend réclamer l'Egypte comme son domaine, et protester contre la présence des Anglais à Khartoum. Nous ne savons encore ce qu'il y a de sérieux dans ces bruits. Il se peut que le Sultan, tout pénétré de la grandeur de l'idée musulmane, grisé par sa victoire en Grèce et par les sympathies de l'empereur allemand, songe en effet à profiter de l'incident de Fashoda et de la controverse franco-anglaise pour affirmer ses droits de suzeraineté sur l'Egypte. — Mais, en tout cas, il serait déplorable que l'on pût soupçonner, derrière cette intervention du Sultan, l'action secrète de la France. D'abord, ce serait donner une acuité extrême au conflit qu'il faut régler. Il serait indigne de la France, au moment où elle renoncerait ostensiblement à Fashoda, de chercher une revanche détournée par l'intervention d' Abd-ul-Hamid ; il serait indigne de la France de devenir l'instrument du Sultan rouge : car celui-ci ne se risquerait à une démarche aussi témé-

ce La Petite République » du samedi 5 novembre i8g8

raire que dans la pensée d'entraîner la France avec lui et de l'engager presque malgré elle en rouvrant la question d'Egypte. Enfin, il sera toujours permis de supposer que l'empereur Guillaume, sans se découvrir et sans se livrer à fond, soutient secrètement son grand ami de Constantinople ; et assurément, à l'heure décisive des règlements de compte, il essaierait de glisser en Egypte, sous le couvert de la suzeraineté turque, l'influence de l'Allemagne, alliée de la Turquie.

Donc, voici l'opération à laquelle nous convient les grands patriotes Rochefort et Millevoye : ils nous invitent à chasser l'Angleterre de l'Egypte, au prix des plus graves dangers, pour y installer à sa place une combinaison turco-allemande. On n'aurait jamais cru que M. Rochefort pût adopter à ce point la politique de M. Hanotaux, qu'il combattit si violemment. M. Hanotaux rêvait de rapprocher la France de l'Allemagne impériale pour faire échec à la puissance anglaise ; et c'est parce que les Arméniens étaient encouragés par les Anglais, c'est aussi parce que Guillaume H soutenait Abd-ul-Hamid, que M. Hanotaux a livré cent mille Arméniens au couteau des égorgeurs. Nos nationalistes rêvent-ils d'étendre à la question d'Egypte cette politique turcoallemande qui nous a déshonorés et perdus en Orient?

La vérité est que toutes ces diflicultés ne seront

FAHllODA, L ANGLETEI115E ET LA PAIX

réglées que par une discussion au grand jour, par un appel incessant au bon sens et à la loyauté de deux grands peuples. N'ayons pas d'arrière-pensées à l'égard de l'Angleterre ; reconnaissons bien haut les droits importants que lui donnent en Egypte une longue occupation et une œuvre méthodique d'organisation ; ne jouons pas contre elle, en Egypte, le rôle fâcheux et aigre joué contre nous en Tunisie par les Italiens ; ne nous étonnons pas qu'elle veuille assurer du Caire au Cap la continuité du passage ; et quand ces malentendus, entretenus par la presse la plus frivole et le chauvinisme le plus aveugle, auront été dissipés, il nous sera plus aisé de faire valoir devant le monde et devant l'Angleterre elle-même le droit certain de la France à s'ouvrir un débouché de l'Afrique centrale vers le Nil. Autant l'occupation de Fashoda est intempestive, autant toute connivence de la diplomatie française avec Abd-ul-Hamid et Guillaume II serait absurde et coupable, — autant les Anglais seraient inexcusables s'ils prétendaient bloquer la France dans le bassin du Congo, et refuser aux autres nations des garanties pour le libre accès et la libre navigation du Nil.

Il faut que des deux côtés de la Manche la démocratie libérale et le prolétariat socialiste s'emploient à ramener la question à ces termes; il ne s'agit pas seulement de prévenir pour demain un conflit qui serait un malheur pour le monde civilisé : il faut dissiper les

c< La Petite République » du i3 novembre i8q8

préjugés et les aniniosités secrètes qui animent l'un contre l'autre deux grands peuples. Ah! si le prolétariat français et le prolétariat anglais pouvaient s'entendre et élever la voix ! Quelle victoire pour le socialisme, et quel bienfait pour l'humanité, si un haut arbitrage populaire pouvait réconcilier deux grandes nations.

« La Petite République » du i3 novembre i8g8

L'heure viendra où il faudra demander des comptes aux gouvernants qui depuis trois ans ont conduit la politique extérieure de la France. Quand les risques de conflit immédiat auront disparu, le Parti socialiste n'aura besoin que de rappeler les faits pour dresser contre M. Méline et M. Hanotaux un acte d'accusation irrésistible.

Que de fois avons-nous dénoncé, à la tribune même, tous les périls de la politique de M. Hanotaux ! Que de fois avons-nous dit que cette alliance russe, si bruyamment célébrée par M. Méline, M. Millevoye et M. Rochefort était un mensonge ou un piège ! Il était visible que nous mettions nos capitaux notre influence, notre flotte au service de la Russie, el que nous n'avions obtenu en retour aucune garantie positive ; il était visible aussi que peu à peu, cédant ;i

FASHODA, L ANGLETERRE ET LA PAIX

la logique de l'esprit de réaction, le ministère Méline se rapprochait, par Fintermédiaire du tsar, de l'empereur allemand, et rêvait de tourner contre l'Angleterre toutes les haines et toutes les forces de la France. Cette politique ne pouvait nous mener qu'aux plus cruelles déceptions et aux plus graves périls : la Russie, absorbée par ses vastes entreprises en Asie, en Chine, ne détournera pas, pour nous servir, une parcelle de sa force; et l'Allemagne a trop à gagner à l'antagonisme de la France et de l'Angleterre pour se jeter d'un seul côté et brusquer la solution du conflit. Forcément, nous devions être isolés ; forcément nous devions être dupes.

Mais, je l'avoue, je ne croyais pas que la politique de M. Hanotaux, si imprévoyante et si rétrograde qu'elle fût, fût tombée pourtant à ces profondeurs de sottise que révèle l'affiaire de Fashoda. Il y a trois ans, quand le ministère des colonies eut décidé secrètement une expédition sur le Haut Nil, il demanda aux divers groupes d'opposition de ne pas discuter ; il s'agissait, nous dit-on, d'occuper à temps d'importantes positions africaines, et on s'adressait à notre patriotisme. Nous demandâmes si la mission projetée serait pacifique, si elle ne créait aucun péril de conflit : on nous donna des assurances de paix, et nous gardâmes le silence ; nous nous bornâmes, au moment où M. André Lebon sollicitait le vote de la Chambre comme un « vote poli-

« La Petite République >:> du i3 novembre i8g8

tique », à déclarer que c'était un « vote national )).Qui donc, parmi les adversaires les plus décidés de M. Hanotaux et de M. Lebon, aurait pensé qu'ils envoyaient sur le Haut Nil une petite troupe d'hommes sans s'être assurés qu'ils ne se heurteraient pas à l'armée anglaise, sans s'être assurés aussi, en ce point précis et délicat, le concours du « grand allié » ? La criminelle étourderie des ministres a dépassé toute prévision ; ils ne peuvent se plaindre que l'esprit de parti les ait gênés ; ils ont eu liberté entière, et ils portent devant le pays l'entière responsabilité.

Mais il servirait peu de récriminer, si nous ne prévenions pas le retour de pareilles fautes. Il faut secouer la politique extérieure de M. Hanotaux comme la politique intérieure de M. Méline. Ceux qui grisent notre pays avec la prétendue alliance russe et qui préparent je ne sais quel accord avec l'autocratie allemande font œuvre criminelle. La haine de l'Anglais, la guerre à l'Anglais sont aujourd'hui des mots d'ordre de réaction : isolée, la France ne peut pas lutter contre la marine anglaise ; il faudra donc à tout prix acheter l'alliance de l'empereur russe et la neutralité bienveillante de l'empereur allemand ; il faudra donc engager la France à fond dans un système autocratique et réactionnaire. Déjà nous avons vu les fruits honteux de cette politique lorsque, pour servir les calculs de la diplomatie russe et complaire à

FASHODA, L ANGLETERRE ET LA PAIX

Guillaume II, allié du Sultan, la France s'est faite contre les Arméniens et les Grecs la complice de l'égorgeur Abd-ul-Hamid. Demain, pour organiser la guerre à l'Anglais, il faudra nous mettre décidément au service des ambitions lointaines de la Russie en Extrême Orient, et il faudra accepter avec Guillaume II une sorte d'entente cordiale, qui s'appliquera même à la politique intérieure. C'est là le rève/des réactionnaires français. Les cléricaux ne cachaient pas leurs sympathies pour l'Espagne contre les États-Unis, et leur victoire serait décisive s'ils pouvaient, au moyen de la guerre contre les Anglais, exalter le militarisme, s'ils pouvaient, par l'alliance russe et allemande, tuer l'esprit républicain; ils savent bien que le jour où là France serait engagée dans une grande lutte contre la race anglo-saxonne, les états-majors à panache feraient la loi, les protestants et les juifs seraient dénoncés comme complices de l'hérétique Angleterre ; et comme on ne pourrait conserver « l'amitié » du tsar et de l'empereur qu'en faussant la République et en opprimant le prolétariat, la réaction, couvrant sa face d'un masque de patriotisme tragique, prêcherait servitude et folie à la foule, massée autour de la chaire de Didon et du tréteau de Déroulède.

Voilà ce que nous ne voulons pas. Voilà le péril que nous dénoncerons, malgré les clameurs des patriotes nortoniens. Et nous protesterons aussi, en bons Fran-

« La Petite République » du i3 noçemhre i8g8

çais, contre les incroyables violences d'une partie de notre presse. Je sais très bien que la presse anglaise a été détestable de morgue : mais que penser de M. Paul de Cassagnac écrivant dans V Autorité : « Ce ne sera fini que le jour, trop lointain, hélas! où la science nous donnera l'immense, l'infini bonheur, la joie folle de passer le Détroit et d'aller rançonner la Cité. » Non seulement il est contraire à la dignité de la France, au moment où elle se retire de Fashoda, d'accompagner sa retraite de ces odieuses et fanfaronnes menaces ; mais qui ne voit que de semblables propos, répétés par la presse anglaise, fournissent à l'agitation des chauvins d'outre-Manche le prétexte dont ils ont besoin ? Et M. de Cassagnac, découvrant le fond même de la politique de la réaction, qui est la politique de M. Hanotaux, ajoute ces paroles :

« J'espère bien ne pas mourir sans l'avoir vu.

» Ce serait la plus grande allégresse de ma vie de patriote ardent.

» Car si l'Allemagne est haïssable, c'est à cause d'un fait précis, limité, qui pourrait s'effacer. Avec la cause, l'effet disparaîtrait. Le bon voisinage, l'accord, l'alliance franche succéderaient à la situation aiguë, créée par l' Alsace-Lorraine.

» Mais l'Angleterre, c'est autre chose. Sa haine contre nous est inextinguible. Et la nôtre a le devoir de s'élever à la même puissance.

FASIIODA, L ANGLETERRE ET LA PAIX

» L'Allemagne, c'est un adversaire. L'Angleterre., c'est l'ennemi, l'ennemi d'hier, de demain, de toujours. »

Or, M. de Gassagnac ne peut ignorer que l'empereur allemand ne nous rendra pas l'Alsace-Lorraine ; il ne peut ignorer non plus que, si ces paroles sauvages contre l'Angleterre trouvaient écho en France, il faudrait à tout prix, et sans condition, se rapprocher de l'Allemagne prussienne et militaire et solliciter Guillaume II; c'est donc à une alliance avec le militarisme prussien que nous convie la réaction française. Nous ne cesserons de la dénoncer et de la combattre.

Et nous combattrons aussi, d'accord avec le prolétariat socialiste anglais, cette bourgeoisie capitaliste d'Angleterre, qui est exaspérée à la fois par la concurrence économique de la Russie et de l'Allemagne et par les progrès de la classe ouvrière. Elle voudrait déclarer une double guerre, au dehors à ses rivaux d'Europe, au dedans aux Trade Unions. Reconquérir par la force les débouchés qui se resserrent, refouler par la force le prolétariat qui s'organise : voilà le l'êve criminel et fou du grand patronat anglais. Il ne faut pas se dissimuler le péril : entre la France et l'Angleterre, la guerre peut éclater à tout moment; elle est préparée par la réaction cléricale et militaire en France, par le capitalisme en Angleterre. Aussi

c< La Petite République » du Jeudi ly novembre .18 gS

est-il urgent que les prolétaires français et anglais s'émeuvent, s'organisent, pour dénoncer ensemble le péril.

ce La Petite République » du Jeudi i y novembre i8g8

Il importe que le prolétariat suive de très près les événements extérieurs. Nous venons de traverser une crise aiguë et d'échapper à un péril de guerre immédiat. Mais des obscurités menaçantes restent devant nous. En France, le parti de la guerre quand mêmr paraît discrédité ; les nationalistes tapageurs et incohérents tombent tous les jours plus bas dans le mépris public, et bientôt sans doute leurs provocations imbéciles ne pourront plus compromettre la nation. D'autre part, la politique dangereuse de M. Hanotaux est percée à jour; ce mégalomane avait cru pouvoir prendre l'Egypte à revers avec huit officiers et quatrevingts Sénégalais; il comptait, pour le succès de ses petites opérations sournoises, sur l'alliance russe et l'alliance abyssine : la P^rance, maintenant avertie, désavoue cette politique occulte de taquineries sans dignité; elle est résolue à discuter au plein jour avec l'Angleterre, sans mauvais vouloir systématique; et on peut dire aujourd'hui, avec assurance, que ce n'est pas la France qui créera des périls de guerre; la démocratie saura refouler le nationalisme clérical qui

FASHODA, L AXGLETEURE ET LA PAIX

nous ravalerait peu à peu au rang de l'Espagne et nous jetterait, aft'aiblis, aux aventures.

Mais n'y a-t-il point en Angleterre un parti de la guerre? Il est permis de le craindre. Les chauvins anglais, dont lord Salisbury a été obligé, au banquet même de Guildliall, de modérer les impatiences, sont exaltés par la force de la marine anglaise ; ils savent qu'elle est en ce moment supérieure aux autres marines; ils se demandent s'il en sera de môme dans quelques années ; ils estiment qu'ils auraient intérêt à brusquer les événements avant que la France ait exécuté son nouveau programme naval, et ménagé des points d'appui à ses flottes en Corse et en Tunisie, avant que l'Allemagne ait développé sa marine, et que la Russie ait achevé le chemin de fer transsibérien ; ils pensent qu'ils pourraient ainsi régler à leur avantage toutes les questions litigieuses en Afrique et en Asie. Cette agitation des jingoïstes, des chauvins, serait sans péril si le capitalisme anglais lui-même n'avait point quelque intérêt à la guerre. Il voit avec inquiétude les débouchés commerciaux de l'Angleterre se resserrer. De toutes parts, surgissent de nouvelles activités, de nouvelles ambitions ; l'Afrique, malgré la possession de l'Egypte, est bien loin d'être toute anglaise ; et en Asie, la concurrence croissante de l'Allemagne, l'influence croissante de la Russie sont un péril pour les exportations de l'Angleterre ; aussi le grand capital an-

« La Petite République » du jeudi i y novembre i8g8

glais ne cesse-t-il pas de jeter l'alarme, et les récentes révolutions de palais qui à Pékin ont grandi l'influence russe l'ont exaspéré. Ah! s'il était possible de mater la France en Afrique, la Russie en Asie, et grâce au prestige de cette double victoire, de contenir ensuite et de resserrer l'expansion économique de l'Allemagne ! Voilà le rêve des grands capitalistes de Londres; et, tout en se gardant des entraînements belliqueux, lord Salisbury, qui est le chargé d'affaires du capitalisme anglais, a annoncé bien haut au monde que l'Angleterre saurait partout affirmer sa force. Il est évident, par le discours de Guildhall, que le ministère anglais compte sur l'alliance des États-Unis. Ceux-ci, en s'annexant les Philippines, vont pénétrer dans la sphère des intérêts asiatiques ; il est certain que des Philippines ils voudront agir sur la Chine, y obtenir des concessions et s'y ouvrir des débouchés ; on a remarqué sans doute que les États de l'Ouest qui avaient voté jusqu'ici contre M. Mac-Kinley et sa politique viennent au contraire de donner beaucoup de voix à ses candidats ; la côte surtout a voté pour la politique « républicaine », pour la politique de conquête et d'expansion; évidemment, les ports américains du Pacifique espèrent que l'annexion des Philippines et la politique asiatique de Mac-Kinley vont créer entre l'Extrême Orient et eux tout un mouvement d'échange, et qu'ils pourront rivaliser avec les

FASHODA, L ANGLETERRE ET LA PAIX

ports de l'Atlantique. Il est clair, par le discours de lord Salisbury, que l'Angleterre, pour s'assurer le concours des Etats-Unis contre la Russie, leur a promis d'aider au développement de leur influence en Extrême Orient ; comme déjà le Japon est acquis à la politique anglaise, lord Salisbury fait entendre au monde qu'au besoin la coalition de l'Angleterre, des États-Unis et du Japon pèsera sur le destin des peuples.

Les dirigeants anglais, si souvent accusés de tiédeur par les chauvins exaltés, céderont-ils à la tentation de mettre en mouvement ce formidable appareil de forces, et voudront-ils jouer une grande et décisive partie? C'est possible : et les armements qui continuent en Angleterre, les difficultés qui s'aggravent, au sujet des Philippines, entre l'Espagne et les États- Unis, tout nous avertit de nous tenir en garde. Pourtant, par bonheur, bien des obstacles s'opposent à ce plan d'agression systématique. D'abord il n'est pas assuré qu'il rencontrerait l'adhésion générale de la nation anglaise utous les partis se sont groupés pour le malencontreux incident de Fashoda ; mais là nous étions dans notre tort; il n'est pas sûr que pour une grande guerre de rapine capitaliste toutes les forces de l'opinion anglaise se retrouveraient d'accord. En second lieu, cette gigantesque aventure ne serait pas sans péril pour l'Angleterre : par ses violences, elle créerait vraiment l'alliance franco-russe qui n'a été

ce La Petite République » du jeudi ly noçembre i8g8

jusqu'ici qu'un leurre pour nous ; or, quelle que soit la puissance de la marine anglaise, quelque précieux que soit à l'Angleterre le concours des États-Unis et du Japon, les péripéties et le résultat d'une lutte aussi vaste échappent à toute prévision humaine. Et si la lutte se prolongeait avec des chances incertaines, l'Allemagne pourrait bien imposer son arbitrage, et l'Angleterre, en combattant la France et la Russie, aurait fait seulement le jeu de l'industrie allemande, qui déjà la menace sur tous les marchés. Enfin, dans l'hypothèse même d'une victoire, les Etats-Unis et le Japon feraient payer leur concours ; ils voudraient profiter du succès commun pour agrandir leurs affaires, et l'Angleterre n'aurait disputé la Chine à l'influence russe que pour la livrer aux convoitises japonaises et au capitalisme américain.

La paix n'en reste pas moins très précaire ; elle est à la merci d'un accident, et si la guerre éclate, elle sera terrible et vaste. Pour la première fois, il y aura une guerre universelle, mettant aux prises tous les continents; l'expansion capitaliste a élargi le champ de bataille ; c'est toute la planète qui sera rougi e du sang des hommes. Et c'est l'acte d'accusation le plus terrible qui puisse être porté contre le capitalisme : il fait planer sur l'humanité un péril de guerre permanent et tous les jours plus étendu ; à mesure que l'horizon humain s'agrandit, la sombre nuée de la guerre

FASIIODA, L ANGLETERRE ET LA PAIX

s'étend aussi, et elle tient maintenant sous son ombre tous les champs que labourent les hommes, toutes les cités où ils trafiquent, toutes les mers que creusent leurs vaisseaux. L'humanité n'échappera à cette obsession de meurtre et de désastre que lorsqu'elle aura substitué au désordre capitaliste, principe de guerre, l'ordre socialiste, principe de paix.

C'est vers cette révolution bienfaisante que nous marchons; et nous sommes bien assurés de la victoire finale du socialisme. Le Capital même y travaille ; car à force de se créer des débouchés nouveaux, il aura bientôt conquis et assimilé toute la terre ; or, partout, les peuples, pénétrés par le Capitalisme, entrent à leur tour dans le système de la grande production industrielle. Lorsque tous les peuples produiront, lorsque la concurrence capitaliste sera portée au maximum, il n'y aura plus qu'un moyen de créer des débouchés nouveaux : ce sera d'appeler à une plus large consommation le peuple même qui travaille ; il faudra donc lui laisser tout le produit de son travail, ce sera la fin du Capitalisme, et la richesse créée par les prolétaires, après s'être répandue jusqu'aux extrémités de la planète et s'être brisée aux derniers rivages, refluera nécessairement vers eux. Mais il importe, dans la période de trouble, de confusion et de convoitise qui précède l'avènement socialiste, d'épargner le plus possible aux hommes les hor-

« La Petite République » du Jeudi 26 janvier i8yç^

reurs de la guerre. Assurément, si une seule des grandes puissances voulait absolument la guerre, la classe ouvrière ne pourrait l'empêcher : elle est encore trop mal organisée; ses liens internationaux sont trop faibles et les passions chauvines la dominent encore trop ; mais, à cette heure de redoutables risques de guerre, les plus belliqueux ont des raisons d'hésiter, et, dans cette incertitude, l'action du prolétariat européen, si confuse et débile qu'elle soit encore, peut être décisive. Il faut que, par un mouvement concerté, la classe ouvrière européenne signifie qu'elle veut la paix; il faut que, dans des réunions internationales, organisées dans toutes les capitales de l'Europe, le prolétariat socialiste proteste contre la folie belliqueuse du Capitalisme. Nous touchons peutêtre à une des crises les plus redoutables qu'ait traversées l'humanité; le devoir de la classe ouvrière, si écrasée qu'elle soit encore par toutes les puissances de désordre et de haine, est de se redresser pour sauver la civilisation humaine.

« La Petite République» du jeudi 26 janvier i8gy

La séance de lundi (i) a été bonne ; elle a permis à la Chambre d'affirmer son ferme vouloir de la paix, sans

(i) Séance de la Chambre des députés, du lundi 23 janvier 1899.

FASIIODA, l'aNGLETERUE EÏ LA PAIX

qu'une voix discordante se soit élevée. Peut-être dans le discours, habile d'ailleurs, de M. Ribot, y a-t-il excès de préoccupation personnelle ; il a été si souvent accusé de faiblesse coupable envers l'Angleterre qu'il a exagéré cette fois en sens inverse. Je n'aime pas beaucoup certaines rodomontades : dire qu'à l'heure présente la France est pacifique non par nécessité, mais parce qu'elle le veut, alléguer que grâce à l'alliance russe nous sommes à l'abri du péril, c'est, semble-t-il, d'un effet un peu gros. Nous ne pouvons pas laisser ignorer au pays que dans un conflit avec l'Angleterre, nous ne pourrions compter ni sur notre force navale, évidemment insuflisante, ni sur la sympathie active de la Russie. Il n'y a aucune humiliation pour un peuple comme le nôtre, qui peut se heurter à la fois sur le continent et sur la mer à des nations puissantes, de reconnaître qu'il ne peut suflire à tous les dangers, et qu'il doit conduire ses affaires avec une extrême prudence. Toute fanfaronnade est suivie ou de désastreuses aventures ou de fâcheuses retraites ; il vaut mieux dire nettement et sobrement la vérité. A cet égard, le discours de M. d'Estournelles est certainement le meilleur de la séance ; plus désintéressé et plus impersonnel que celui de M. Ribot, plus précis et plus élevé que celui de M. Delcassé, il répondait très exactement au sentiment de nos amis. M. d'Estournelles, tout en faisant la part des fautes anglaises,

a La Petite République » du jeudi 26 janvier i8gg

a excellemment reconnu les nôtres; il a montré comment notre diplomatie avait laissé échapper des occasions fréquentes de régler, par de modestes compromis, la question d'Egypte, et comment ensuite elle se vengeait de sa propre faiblesse par la mauvaise humeur et la bouderie ; il a précisé les solutions pacifiques qui pouvaient intervenir, et surtout il a invité la Chambre, le pays tout entier, à adopter une politique plus large, plus amicale envers l'Angleterre.

S'il y a des fous qui rêvent encore d'organiser contre l'Angleterre je ne sais quelle coalition continentale, où nous jouerions un rôle détestable et humilié, il est sûr dès maintenant qu'ils ne seront pas suivis. Ce qui domine toute la séance, c'est que tous les- orateurs, M. Cochin comme M. Ribot, M. d'Estournelles comme M. Delcassé, ont proclamé qu'entre l'Angleterre et nous il n'y avait aucune question qui ne puisse être amicalement résolue. Les nationalistes n'ont pas osé porter à la tribune leur politique si odieusement et si sottement provocatrice. M. de Mahy soulageait bien son âme bilieuse par quelques interruptions, maisla politique « anti-anglaise » de quelques coloniaux enragés et de quelques nationalistes sans vergogne est restée attachée à son banc. Les nationalistes diront-ils qu'ils ont gardé le silence pour ne pas créer le moindre risque de conflit? A la bonne heure, et nous nous réjouissons trop de tout ce qui confirme la paix pour

FASHODA, L ANGLETERRE ET LA PAIX

ne pas les féliciter de cette heureuse inconséquence. Mais qu'est-ce donc qu'une politique qui, à l'heure décisive, n'ose plus elle-même se formuler? Quoi! les grands « patriotes » écrivent tous les jours, en style épileptique, que la France est livrée à l'Angleterre, qu'il y a chez nous un parti anglais ! Et quand le moment est venu de parler haut et clair à la tribune, de dénoncer le prétendu complot et la prétendue trahison, les énergumènes reculent devant la responsabilité de leur propre folie ! Et ils se taisent soudain après avoir hurlé ! Quelle misère d'esprit ! FA quelle pauvreté morale !

Les socialistes, au contraire, ont saisi l'occasion d'affirmer avec éclat toute leur pensée. Gomme ils ont toujours travaillé à apaiser les conflits entre les peuples, et particulièrement à prévenir tout choc entre l'Angleterre et la France, ils ont soutenu de leurs applaudissements tous les orateurs qui tenaient un langage de paix ; et le lendemain, élargissant et précisant aussi le problème. Vaillant et Fournière ont indiqué les mesures décisives qui peuvent écarter de nous, non pour un jour, mais à jamais, les périls de guerre. La conférence pour le désarmement va se réunir; Vaillant a demandé que la France y proposât l'institution d'un arbitrage permanent entre les peuples, et sa proposition a recueilli deux cents voix : c'eût été une initiative à la fois glorieuse et utile. Vaillant a demandé

(c La Petite République » du jeudi 23 mars i8gg

aussi que, par un accord de toutes les puissances européennes, les armées de métier, les armées professionnelles et encasernées, toujours prêtes à l'offensive, soient remplacées par des milices nationales, excellentes pour défendre le sol, mais inhabiles aux agressions soudaines contre l'indépendance des autres peuples et la liberté intérieure.

Ainsi, la pensée socialiste, que les esprits légers ont si souvent traitée d'utopie, apparaît au contraire comme le seul moyen de convertir en fait l'utopique proposition du tsar. Dès maintenant, et avant même d'avoir conquis le pouvoir, le socialisme agit comme une force organique : au dedans, il refoule les complots militaristes et les sauvages passions antisémites ; au dehors, il contribue à l'œuvre de paix, et il fait équilibre, par son haut idéal d'harmonie, par l'action régulatrice du prolétariat international, à toutes les puissances de désordre, de brutalité et de sauvagerie. Tous les jours il conquiert, si je puis dire, ses hauts titres d'humanité.

Ci La Petite République » du jeudi 2 3 mars i8gg

Parmi les dirigeants anglais, en est-il£qui veuillent la guerre ? On a beaucoup dit en France, et je l'ai entendu dire en Angleterre même, que M. Chamber-

FASHODA, L ANGLETERRE ET LA PAIX

lain n'y répugne pas ; du moins dans son entourage quelques-uns murmuraient, au moment de Fashoda, qu'un conflit avec la France serait inévitable un jour ou l'autre, et qu'après tout autant vaudrait brusquer les choses tant que la marine anglaise avait une supériorité marquée. Pourtant, rien n'autorise à dire avec quelque certitude que M. Chamberlain ait eu des desseins belliqueux arrêtés.

Sa physionomie est assez énigmatique et inquiétante ; il ne me paraît pas toutefois que son évolution politique ait été aussi scandaleuse, aussi cyniquement intéressée qu'on le dit souvent. Il est bien vrai qu'il semble avoir déserté un radicalisme très démocratique pour devenir l'allié d'abord, et bientôt le ministre influent d'un gouvernement tory ; mais ce sont là des apparences un peu sommaires : depuis longtemps son radicalisme très complexe tout ensemble et très positif n'avait aucun rapport avec le libéralisme de M. Gladstone. M. Chamberlain, conformément à la tradition radicale anglaise, combattait la Chambre des lords et la grande propriété ; il voulait des lois pour assurer à chaque paysan un lopin de terre et quelques vaches, pour protéger les ouvriers industriels; mais en même temps il voulait oflrir comme dédommagement à la classe capitaliste l'exploitation d'un vaste domaine colonial unifié et rattaché plus étroitement à l'Angleterre. Il y a plus de dix

ce La Petite République » du jeudi 2 3 mars i8gg

ans qu'il parle de former, entre l'Angleterre et ses colonies, dans toutes les parties du globe, l'Inde et le Canada comme l'Australie, une sorte d'union douanière étroite : l'Angleterre et ses colonies s'assureraient des avantages commerciaux réciproques ; elles se serviraient réciproquement de débouchés et elles se défendraient mutuellement contre la concurrence du reste du monde; ainsi assurée d'un vaste domaine pour ses exportations, la classe capitaliste anglaise pourrait accorder quelques avantages à la classe ouvrière. Voilà quel était le plan à la fois démocratique et capitaliste, radical et impérialiste de M. Chamberlain; et ce plan répondait admirablement à l'esprit et aux intérêts de la ville de Birmingham, qu'il représente : grande ville manufacturière qui, par ses fonderies, par ses métallurgies, travaille beaucoup pour l'armement de la flotte, et qui est donc à la fois de population ouvrière et de tendance chauvine.

Mais l'influence de M. Gladstone et de ses principaux lieutenants, comme M. John Morley et sir William Harcourt, s'exerçait en sens inverse de cette sorte d'impérialisme. Longtemps les libéraux anglais, selon la méthode de Ganning, avaient travaillé à l'expansion du commerce et de l'industrie anglaise par un procédé tout différent. C'est en émancipant des peuples opprimés, c'est en appelant à la liberté la Grèce, les

FASIIODA, L ANGLETERRE ET LA PAIX

colonies espagnoles de l'Amérique, les Etats Balkaniques, que le libéralisme anglais ouvrait des débouchés nouveaux aux marchands et aux producteurs ; et M. Gladstone, retenant et poussant à l'extrême cette sorte d'idéalisme philanthropique mêlé depuis longtemps au mercantilisme anglais, songeait à résoudre par l'autonomie même les embarras intérieurs de l'Empire anglais. Il voulait émanciper l'Irlande, et la soustraire au joug des landlords anglais, comme jadis l'Angleterre aida un moment à soustraire la Grèce aux pachas turcs, et le parti libéral, non sans de cruelles hésitations, suivit Gladstone. De là, entre le libéralisme gladstonien et M. Chamberlain, un conflit violent : l'un relâchait les liens de l'Empire anglais, tandis que l'autre voulait les resserrer. Du coup, la Chambre des lords apparut à M. Chamberlain comme un moyen de résistance nécessaire au fédéralisme utopique et dissolvant de M. Gladstone. Par ses velléités démocratiques il était radical, mais par son énergique impérialisme capitaliste il était avec les torys : c'est donc sans un reniement complet de sa propre pensée qu'il se rapprocha d'eux; et, en même temps qu'il apportait à leur politique impérialiste son esprit de décision, il essayait de leur faire adopter un régime de protection ouvrière. Il n'est donc pas le « Judas » si souvent dénoncé, et son apparente trahison n'est que la fin d'un immense malentendu.

« La Petite République » du Jeudi 2 3 mars iSgg

Mais il n en est pas moins un danger pour la paix du monde. Car il s'est aigri dans ces luttes ; son esprit de personnalité s'y est exalté. En outre, malgré les précautions extrêmes que prend le parti tory pour ne pas le blesser, il sent bien qu'il n'est accueilli par la vieille aristocratie anglaise qu'avec une secrète défiance : le vieux parti conservateur, qui ne subissait qu'avec peine l'éblouissant Disraeli, n'accepte pas sans dépit l'élévation soudaine de l'homme nouveau, de l'homme d'ailaires de Birmingham, qui si longtemps eut contre les lords de si cruelles épigrammes. Aussi M. Chamberlain aspire-t-il à monter au sommet, c'est-à-dire à être chef du gouvernement, pour planer au-dessus des clameurs outrageantes de l'ancien parti libéral et des dédains secrets du parti tory ; et comme il ne peut s'élever au premier rang qu'en flattant la passion chauvine et impérialiste de l'Angleterre, il y a là certainement un péril. On m'a assuré à Londres qu'il paraissait depuis un an moins impatient et moins confiant en lui-même ; il a été malade ; et de plus les succès diplomatiques de lord Salisbury ont relevé l'autorité de celui-ci. M. Chamberlain apparaît aux impérialistes anglais comme un aiguillon nécessaire ; mais le sentiment m'a paru s'étendre, parmi les conservateurs eux-mêmes, qu'il y aurait danger à lui donner la conduite suprême du gouvernement.

Quant à lord Salisbury, il est, au jugement de tous

FASHODA, L ANGLETERRE ET LA PAIX

les partis, l'homme de la paix. Les conservatem'S lui reprochaient même, il y a quelques mois, un excès de faiblesse ; ils semblent considérer aujourd'hui qu'il a gardé un sage équilibre, et qu'il a su obtenir pour l'Angleterre des résultats importants en évitant d'envenimer les conflits. C'est l'hommage aussi que lui rendent les libéraux ; l'un d'eux, un des plus considérables, me disait en souriant : « Dans mes prières, si j'en faisais, je demanderais, matin et soir, longue vie pour lord Salisbury. » Il semble donc que dans les régions gouvernementales anglaises il y a bien des forces d'équilibre qui préviendront les aventures; il y a, môme dans le parti impérialiste, un instinct de modération qui empêchera sans doute M. Chamberlain d'être un Crispi anglais.

La nation anglaise subissait depuis quelques années une crise industrielle et une crise d'amour-propre. La concurrence de l'Allemagne, de l'Amérique, du Japon, de l'Inde même a refoulé l'industrie anglaise ; depuis dix ans les exportations annuelles de l'Angleterre ont diminué de plus de 5oo millions ; son industrie métallurgique se soutenait péniblement pendant que celle de l'Allemagne montait ; ses exportations de textiles fléchissaient. En même temps, le langage brutal du président Gleveland à propos du Venezuela, les rapides progrès de l'influence russe en Chine, la dépêche presq^ie offensante de l'empereur Guillaume

<c La Petite République » du jeudi 2 3 mars iSgg

à propos de Jameson, la politique à la fois insolente et sournoise de MM. Méline et Hanotaux, faisant écrire par leur officieux M. Alphonse Humbert : « Il suffit de montrer les dents à l'Angleterre » : tout exaspérait les souffrances de l'amour-propre anglais. Dès lors, toutes les énergies nationales étaient tendues vers le relèvement et la revanche ; et c'est ce qui explique l'orage de passion qui a grandi en Angleterre au moment de l'incident de Fashoda, et qui a surpris notre pays, si étourdiment conduit aux aventures par l'infatuation de Hanotaux. Maintenant la crise semble terminée. Il y a un relèvement des exportations de près de un million de livres sterling par mois, et la classe capitaliste anglaise, tout en comprenant que son antique suprématie est menacée par l'évolution économique du globe, se promet encore de longs jours de puissance. De plus, les succès de l'Angleterre en Egypte et au Soudan, les vastes sphères d'influence qu'elle a su se ménager en Chine, le revirement forcé de l'empereur Guillaume qui est obligé, par les intérêts capitalistes allemands, de faire bon accueil à Cecil Rhodes et d'aider à la grande ligne d'Alexandrie au Cap, tout console à cette heure l'amour-propre anglais. Par suite, les chances de guerre sont très diminuées.

Page 1