LES 450 JARDINS D^UN CURE DE FRANCE
I. Un prêtre bon observateur social : M. l'abbé Gruson, curé de Fourmies. — Pour apprécier la situation matérielle d'un ouvrier. — Une des conséquences de l'exode rural. — Un dialogue. — Comment on « vivait • au Locquignol avec trente sous par jour, tandis qu'on joint péniblement les deux bouts à Hautmont avec 4 fr. 50. — II. Comme quoi M. le curé de Fourmies ne perdit pas son temps à se lamenter sur l'exode rural, mais travailla à en réparer quelques malheureuses conséquences. — L'idée-mère des jardins ouvriers. — Les vingt-huit premiers jardins à Fourmies. — Une déclaration de principes des plus opportunes. — III. Résultats obtenus.
M. l'abbé Gruson est assurément un observateur, attentif et perspicace : on en a l'impression quand on le lit^ et, plus encore, lorsqu'on réfléchit à l'œuvre dont il eut l'initiative.
Donc, lorsqu'il était vicaire ou jeune curé, il avait constaté que, pour apprécier la situation matérielle d'un ouvrier, il ne fallait pas examiner, d'une manière absolue, la somme d'argent que celui-ci gagnait, mais qu'on devait tenir compte de toutes les autres conditions de vie. Un ouvrier qui a un salaire de 5 francs et
1. Prêtres de France (Collection de l'Action populaire, librairie Lecoffre, 1905).
qui a besoin, pour vivre, de 6 francs est, en réalitésss moins heureux que le travailleur recevant 4 francs^* mais trouvant dans cette somme ce qui lui est néces — saire pour son entretien, parce qu'il a, d'autre part, quelques ressources supplémentaires ou parce que le ^ coût de la vie est moins élevé. C'est une des nom- breuses raisons qui rendent si désastreux Texode des ruraux vers les milieux industriels urbains.
A ce propos, M. Tabbé Gruson raconte une histoire topique.
a Un jour, dit-il, je faisais la rencontre d'un ouvrier d'Hautmont.
« — Eh bien, comment cela va-t-il?
(( — Pas mal, monsieur le curé. .
« — Et le travail ?
« — Le travail?... comme ci, comme ça. Enfin on ne chôme pas. Heureusement! car je ne sais vraiment pas ce que je deviendrais, si je venais à manquer quelques journées.
« — Combien gagnez-vous donc?
« — 4 fr. 50 par jour... Ça ne paraît pas mal, et cependant je vous assure qu'on s'en tire très difficilement avec cela dans un ménage où il faut tout acheter. Cela fait une fameuse différence avec chez nous.
« D'où venez-vous donc?
« — Je suis du Locquignol. (Le Locquignol est un petit village épanoui dans une clairière, au beau milieu de la forêt du Mormal.) Mais on y gagnait si peu! Trente sous par jour ! Que voulez-vous faire avec cela ? Il a bien fallu nous décider à venir dans ces pays-ci pour gagner plus.
« — Au Locquignol, lui dis-je, vous aviez une maison?
« — Non; mais les loyers ne sont pas chers chez nous. ^
il faut le considérer comme un rapport entre rargen# que l'on gagne et le coût de la vie? Beaucoup, mal-' heureusement, ne veulent voir que le numérateur de ce rapport, c'est-à-dire l'argent, et oublient le dénominateur. »
Que faire donc?
M. l'abbé Gruson ne s'est point proposé de nous indiquer les moyens de combattre l'exode rural. C'est un fait qu'il constate, tout en le déplorant. Mais partant de ce fait contre lequel il ne pouvait personnellement pas grand'chose et sur lequel, par conséquent, il n'a pas cru devoir se lamenter indéfiniment, il s'est demandé comment on pourrait remédier aux plus néfastes de ses conséquences.
M. le curé de Fourmies a très justement observé qu'une des sources de la misère ouvrière, c'est que le travailleur est obligé à' acheter tout ce qui est nécessaire à son ménage : pour améliorer sa condition, il faudrait donc le mettre à même, sans diminuer son salaire industriel, de produire quelqu'une de ces choses dont il a besoin et qu'on lui fait parfois payer hors de prix.
Mais comment l'aider à produire lui-même une partie des choses nécessaires à la vie ?
« Ce ne sera pas, évidemment, répond M. Tabbé Gruson, en lui demandant un second travail industriel, un travail de métier, mais en mettant à sa disposition et à son usage la terre, la terre dont, en fin de compte, tout le monde doit vivre. Sans doute, il ne peut pas être fermier en même temps qu'ouvrier d'usine. Mais il est à souhaiter qu'il ait autant de terrain qu'il pourra en cultiver ; et, comme ce terrain sera nécessairement restreint, il faudra qu'il l'emploie à la culture qui rapporte le plus, c'est-à-dire à la culture potagère. Il faut donc à cet ouvrier le coin de terre qui lui fournisse
à certaines objections ou difficultés que Ton pourra formuler, — et surtout il indique fort nettement l'e^^ prit qui doit présider à ces institutions si Ton veu» ^ qu'elles donnent des fruits durables.
« En mars 1900, raconte donc M. Tabbé Gruson, je trouve, admirablement situé, un terrain de 75 ares. Il était à louer; je conclus le marché, et le jour même, je le fais partager en vingt-huit parcelles. Puis, appelant un ouvrier que je connaissais, je lui dis :
« — Il y a sans doute dans votre quartier des ouvriers qui désireraient avoir un petit jardin gratuit tement?
« — Certes oui !
« — Eh bien! choisissez-en vingt-huit, de préférence des chefs de nombreuses familles, et amenez-lesmoi demain.
« Le lendemain, un dimanche, à neuf heures du matin, vingt-huit ouvriers arrivèrent au presbytère un peu étonnés de se trouver chez le curé, qu'ils ne connaissaient guère.
« Ces hommes étaient-ils pratiquants ou non?
Etaient-ils socialistes ou non? Je ne leur posai point ces questions, mais je leur dis simplement :
« — Mes amis, je sais que vous vivez difficilement; il est de mon devoir de vous aider autant que je le puis, et j'ai pensé qu'un jardin vous serait grandement utile. En voulez-vous un gratuitement? Ce jardin est à votre disposition. »
Les visages, continue M. l'abbé Gruson, me parurent joyeux, mais un peu surpris. Évidemment on attendait pour savoir à quelles dures conditions on aurait ce jardin gratuit. Faudrait-il aller à la messe? Ou bien, comme l'on était à la veille des élections municipales, faudrait-il voter pour une liste à la dévotion du curé?
152 DANS LE MONDE RURilL.
L'hiver suivant, on augmenta le nombre des jar
dins : on le porta à 186 ; puis ce chiffre fut bientôt d dépassé, on atteignit le total de 423 jardins, et, aujour- d'hui, Fourmies compte 450 jardins ouvriers, qui sont une précieuse ressource pour 450 familles dont les membres sont environ 2.300. Voilà ce qu'en cinq ans un pasteur, dévoué et entreprenant, sut réaliser pour ses paroissiens pauvres.
11 n'y est point d'ailleurs arrivé sans difficultés, ni surtout sans se donner pas mal de peine. Lisez son récit, et vous serez édifié, — dans tous les sens du mot. Vous y trouverez aussi le texte du règlement qu'il a fait adopter, ainsi qu'un grand nombre de renseignements et de conseils pratiques. Notons en particulier une recommandation de première importance : quand on organise des jardins ouvriers, il ne faut jamais oublier de donner aux citadins, improvisés jardiniers, des notions élémentaires d'horticulture : la culture maraîchère est une véritable science, et Ton peut affirmer que le rapport d'un jardin est proportionnel non seulement au travail, mais surtout à la science de celui qui le cultive ^ .
— Et maintenant, demanderez-vous probablement, quels ont été les résultats obtenus?
1. « En certains endroits, on s'est contenté de donner de la terre aux ouvriers, sans les guider dans son emploi. Qu*est-il arrivé? La plupart de ces jardins ont été exclusivement plantés en pommes de terre. Que voulez-vous? L'ouvrier qui n'a point de jardin ne connaît guère que la pomme de terre en fait de légumes ; c'est là un second pain dont il ne se passe pas plus facilement que du pain de froment. Un jardin pour lui, c'est avant tout la provision des pommes de terre pour l'hiver; il ne connaît guère que cela, il ne pense qu'à cela, il ne cultive que cela. Et les autres légumes si variés que la Providence a mis à sa disposition, il s'en passe au détriment de son bien-être et de sa santé. »
dame, que depuis le mois de mai 1901, nous avons com mencé à manger des pommes de terre, et, depuis ce temps là, nous n'avons acheté aucun légume et fai eu le bonheu de pouvoir donner à manger à mes enfants qui, sans votre^ terre, il aurait fallu que j'achète tous ces légumes (quand j'aurais eu de l'argent pour). Et, madame, avec l'argent que j'aurais dépensé à tous ces légumes, j'ai eu le bonheur de pouvoir chausser et habiller mes neuf enfants que, sans cela, je me serais vue forcée de les avoir pieds nus et sans vêtements.
Voilà pourquoi je viens vous remercier et vous prier de remercier pour moi et mes enfants les bonnes personnes qui vous entourent pour faire prospérer votre belle et bonne société.
Recevez, Madame, tous mes respects les plus sincères.
NceUFCOUR-LefÈ VRE .
Je sais des gens d'esprit qui souriraient peut-être de cette énumération de pommes de terre, de haricots et de carottes, le tout accompagné de force fautes de français. Cela ne leur paraîtrait pas assez distingué. Mais je sais encore plus de gens de cœur — également gens d'esprit — qui seront empoignés par cette épître. Une œuvre qui provoque de pareils remerciements est une œuvre qui fait un bien réel. Les « jardins » ne furent pas moins bienfaisants à Fourmies qu'à Sedan et je suis certain que bien des locataires de M. l'abbé Gruson pourraient tenir le langage de la mère de famille reconnaissante.
Les résultats hygiéniques ne sont pas moins satisfaisants : la réduction à dix heures de la journée de travail a permis à de nombreux ouvriers de venir, en été, respirer à pleins poumons l'air pur de leur jardin. C'est là un des meilleurs préventifs contre la tuberculose ; le congrès des jardins ouvriers l'a nettement établi.