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CHAPITRE III

« FRANSCHMANS » ET « AOUTEUX »

1. L'émigration temporaire. •— Pour faire les gros labeurs i la campagne. — Condition matérielle et morale des émigrant — Ce que les Belges ont fait pour les Franschmans et les ao\ teux. — II. En France, V Association des émigrants du No\ de la France. — But de l'Association. — Les difficultés ( début. — La première campagne. — Services rendus. — Ai( pécuniaire. — En cas de maladie ou d'accident. —Un billet c loterie qu'on préfère ne point voir sortir. — III. Pour évit d'être exploités. — Consultations juridiques. — Ce que pe obtenir ou empêcher la crainte salutaire d'une association < défense. — Un type de contrat de travail. — Protection nn raie. — Pour diminuer les dangers et la tristesse de l'isol ment. — IV. Un journal qui apporte les nouvelles du pays. Quelques lettres. — Le maintien des convictions et des pra ques religieuses.

Depuis longtemps, ainsi que nous le disons au ch pitre précédent, il se produit dans la plupart des pa de TEurope occidentale, un mouvement d'émigratii des populations rurales vers les centres urbains.

A côté de ce mouvement qui dépeuple progressif ment nombre de campagnes, on constate, en ce taines régions, un mouvement d'émigration périoc que qu'il ne faut point confondre avec le défini exode rural. Il en diffère profondément par ce fait qu dans ce dernier cas, les émigrants ne s'éloignent <

à Tactivité de M. le chanoine Donterlungae, qni, dans le diocèse de Tournai, est chargé des œuvres sociales. Cette Fédération, bien que remontant à quatre ans à peine, compte 728 membres effectifs et plus de 200 membres honoraires. Les adhérents, qui vont faire « la campagne de France », sont assiû^s durant ces quelques semaines contre les risques de maladie et, en cas de rapatriement forcé, touchent une indemnité; en 1905, il y eut ainsi vingt-six cas de rapatriement, ce qui donne une proportion de 3,60 ^^. Si les a aoûteux » ont quelques difficultés avec les propriétaires qui les ont embauchés pour la moisson, ils trouvent appui et conseil auprès du bureau de la société. Enfin — et c'est là un des services les plus appréciés — ils reçoivent un journal hebdomadaire, Les nouvelles du PaySy dont le titre dit bien le caractère.

Les deux comités flamands sont de fondation un peu plus ancienne.

L'association de la Flandre orientale dont le centre est à Gand compte 2.770 membres, payant la cotisation de 2 francs : Fan passé, il y a eu parmi eux 3 cas de décès et 143 rapatriements, ce qui donne une proportion déplus de 5 ^. Du 15 mai au 31 décembre de cette même année, le comité a expédié 65.000 exemplaires du journal spécial, destiné à tenir les Franschmans au courant de ce qui se passe dans leurs villages.

Le comité de la Flandre occidentale, dont le siège est à Bruges, a envoyé un aumônier, M. Tabbé Denys, parcourir les départements du nord de la France pour y visiter les « aoûteux » ; il a expédié environ 51.000 numéros de son journal; enfin il a dû accorder 85 in-

1. Nous empruntons ces chififres au rapport de M. le chanoine Douterlungue présenté à l'Assemblée générale, tenue le IS mars 1906. cr. Bulletin des Œuvres sociales du diocèse de Tournai, avril 1906.

il y avait entre eux des rivalités... Néanmoins, les promoteurs de Tidée, surtout les « missionnaires du travail agricole », ne se découragèrent point. En plusieurs communes, le curé alla visiter ceux de ses «paroissiens qui émigrent périodiquement et assura ainsi des recrues au syndicat en préparation. Tant et si bien, qu'au bout de quelques semaines, un bureau central fut constitué à Cambrai (11, rue du Grand-Séminaire), et dix groupes furent organisés. Aussi, dès la campagne de Tan passé, le syndicat commença-t-il à fonctionner.

Les services rendus par le syndicat à ses adhérents sont appréciables et expliquent les succès obtenus, dès la première année.

Il y a d'abord Taide pécuniaire qui est prêtée aux émigrants que la maladie frappa loin de chez eux.

On a, en effet, constitué une société de secours mutuels qui est intimement liée à TÂssociation des émigrants : même bureau, mêmes ressources.

Les membres participants ont droit aux avantages suivants en cas de maladie ou d'accident survenu en pays d'émigration et obligeant à quitter le travail pour rentrer au pays :

1° Indemnité de vingt francs pour les chefs de famille ou pour les hommes qui ont payé leur cotisation annuelle de deux francs.

2° Indemnité de dix francs pour les mères, femmes ou jeunes filles qui ont payé leur cotisation annuelle d'un franc.

3^ Indemnité de cinq francs pour les enfants dont les parents ont payé la cotisation.

4° Indemnité de cinquante francs, accordée à l'époux survivant ou aux enfants d'un sociétaire, de l'un ou de l'autre sexe, décédé en pays d'émigration.

Pour l'obtention de ces secours, on a jugé néces-

porter, c'est le billet qui ne sort pas et les vingt sons servent à soulager un camarade plus malheureux que soi. »

Très apprécié des émigrants, est un autre genre de service, que V Association assure à ses membres.

Ces pauvres gens vont s'embaucher au loin. Or, ils ont quelquefois des difficultés avec ceux qui les emploient et qui ne sont pas toujours d'une honnêteté fort scrupuleuse ; il arrive donc parfois que les émigrants sont exploités, mais, sans ressources, sans connaissances juridiques, sans conseillers compétents et désintéressés, il leur est le plus souvent impossible de se faire rendre justice.

Aussi, la nouvelle association a-t-elle organisé des consultations juridiques : un émigrant se croit«il lésé dans ses propres intérêts, il écrit immédiatement au secrétaire communal et un spécialiste étudie la question. Au besoin, l'Association soutient le sociétaire dans la revendication.de ce qui lui est dû.

M. Tabbé J. François cite deux ou trois cas qui nous permettent de saisir sur le vif l'intérêt de ce genre de service : «... Le vice-président du groupe de Villersen- Gauchies avait une difficulté avec un cultivateur de Seraucourt-le-Grand, dans l'Aisne, à propos de l'arrachage des betteraves. Il écrit le 6 octobre à M. Bricout, secrétaire du groupe de Villers-en-Cauchies, et expose son cas. M. Bricout remet aussitôt l'affaire entre les mains du Bureau central, à Cambrai. A la suite d'un avertissement de notre dévoué viceprésident de la section du Cambrésis, M. l'avocat Rivière, notre secrétaire et quatre de ses camarades

entre des émigrants et ceux qui les emploient tempO' rairement se trouve dans Tobscurité ou les lacunes du contrat de travail qui lie les deux parties.

Pour faire disparaître cette cause de très fréquents conflits, l'Association a rédigé un type de contrat de travail qui a été approuvé et recommandé par la Société des agriculteurs de France. Cette approbation indique suffisamment que ce contrat ne contient aucune clause contraire aux droits des propriétaires; néanmoins, beaucoup d'entre eux n'ont pas encore voulu le signer \ Cela ne témoigne guère en faveur de leur esprit de justice. • Certains sont mécontents de voir les ouvriers agricoles se syndiquer pour défendre leurs intérêts. Pourtant, il n'y a là rien que de très juste : les émigrants ne font d'ailleurs que suivre l'excellent exemple donné par les cultivateurs, déjà groupés en syndicats agricoles. Pourquoi ce qui est bon pour quelques-uns serait-il mauvais pour les autres?

Les fondateurs de l'Association ne se sont pas uniquement préoccupés de servir les intérêts matériels des émigrants temporaires. Ils ont commencé — nous venons de le voir — à le faire d'une façon extrêmement pratique et déjà fort appréciée parles sociétaires. Mais ils ont attaché une grande importance à la protection morale de ces travailleurs, dont la vie est rude et que l'isolement expose au découragement et au vice.

1. Il est équitable de constater, avec le secrétaire du groupe com munal de viilcrs-en-Cauchies, que « plusieurs gros propriétaires ont promis de l'adopter l'an prochain >.

Nous nous sommes tenus en groupe toute la soirée et notre petite réunion a été agrémentée de quelques chansonnettes, chantées parD. G., émigrant d'Çcourt. Nous avons donc passé notre dimanche d'une manière tout à fait agréable, ce qui nous faisait oublier les fatigues de la semaine.

Je vous envoie en même temps l'adhésion du camarade D. G. qui, lui aussi, veut avoir son journal.

Ces quelques lignes ne nous font-elles point assister à la vie de ces braves gens que la nécessité éloigne momentanément de leurs foyers, mais qui sont tout heureux de se retrouver, le dimanche, pour parler ensemble du « pays » et lire le journal qui leur apporte les nouvelles de leurs chez eux? Rien ne manque à cette scène, pas môme MM. les pompiers et leur « capitaine » qui commande « halte » pour permettre à tous d'entendre le récit de « l'accident si triste »... Voici encore un extrait d'une autre lettre :

Autre tableau villageois, également pittoresque :

J'ai rhonneur de vous écrire deux mots pour vous remercier de la bonne pensée que vous avez eue, vous, monsieur le curé et tous vos collègues, d'avoir pensé à l'ouvrier qui est obligé de quitter son pays pendant six ou sept mois pour gagner son pain de l'hiver...

Je vais vous dire quelques mots de notre journal, malgré que j'écris en mangeant.

Je vous dirai que vous n'avez pas ri si volontiers que nous, dimanche, vers 6 h. 1/2, car nous étions à huit pour lire le journal. — X... la pris et l'a mis sur sa poitrine et on s'est mis à le lire et à se disputer pour mieux voir. Pour mettre tout d'accord, Y... a lu tout seul, à haute voix, et on s'est mis à l'écouter; l'on n'a plus entendu rien, et ce n'est pas pour dire, mais c'était risible, car nous sommes ici à vingt du même village.

Il est inutile de rien ajouter à ces épîtres paysannes; elles témoio-np.nt suffisamment de la joie et du récon-

L'idée-mère de cette organisation peut se résumetr-^^^ dans la persistance d'un lien entre Fémigrant et 1^^ -® milieu où il a vécu : ce lien consiste dans un groupe — '^^ ment autour d'une caisse de secours et dans TenvoSE d'un bulletin donnant les nouvelles du a milieu ». Pourquoi ne multiplierait-on pas les groupements de c< genre, non seulement pour les campagnards qui s'embauchent comme ouvriers agricoles, mais aussi pour les hommes et surtout pour les jeunes filles qui viennent s'engager dans les villes? Depuis quelques années, on commence à le faire : à Paris, la Paroisse bretonne y due à l'intelligente initiative de M. l'abbé Cadic^ obtient un succès qui indique suffisamment la voie dans laquelle il faut de plus en plus s'engager. On parle sans cesse de décentralisation, c'est fort bien. Mais, tout en voulant développer les libertés régionales, il ne serait pas mauvais de se souvenir des intérêts moraux et religieux des milliers de provinciaux qui habitent Paris.

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