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LES DOCTRINES SOCIALES APPLIQUÉES DANS LUSINE

Irielle : Tentenle est facilitée et maintenue, surtout par Finstitution du « Conseil d'usine » dont nous devons maintenant parler.

Cette institution a été créée en 1885. Depuis lors, les ouvriers des diverses catégories — fîleurs en cardé et en peigné, rattacheurs, retordeurs, chauffeurs, mécaniciens, ajusteurs, teinturiers, manœuvres — nomment un certain nombre d'entre eux (à Pexclusion des contremaîtres) qui se réunissent tous les quinze jours avec le patron et constituent le conseil d'usine.

A côté du conseil des ouvriers, on a organisé un Conseil des ouvrières. Et c'était justice, car l'établissement de Warmériville emploie un grand nombre de femmes. « Les résultats excellents, a déclaré M. Léon Harmel dans la conférence par nous déjà citée, que nous avons retirés du Conseil d'usine pour les hommes, nous ont déterminés à en instituer un pour les ouvrières sous le nom de Conseil d'atelier. Les membres sont choisies par leurs compagnes ; elles ont pour les ateliers de femmes les mêmes fonctions que le conseil d'usine pour les hommes. Elles ont en plus certaines attributions spéciales... C'est ainsi que le conseil veille à ce que la séparation des sexes soit effective, tant dans les ateliers qu'aux sorties et aux rentrées. Nous employons le moins possible de femmes mariées (42 sur 218 ouvrières). Celles qui font le ménage sortent une demi-heure avant midi; le samedi, toutes quittent le travail deux heures plus tôt, sans diminution de salaire. Nous considérons le conseil d'atelier, ajoute M. Harmel, comme le moyen efficace de rendre impossibles les abus trop fréquents, hélas! même chez les

meilleurs patrons. Le surveillant ou l'homme de service qui s'oublierait, soit par des paroles grossières, soit par une familiarité déplacée, serait bientôt signalé. Les réunions ont lieu chaque quinzaine, chez une de nos dames. J'y assiste quelquefois, et j'admire avec quelle intrépidité les conseillères savent défendre les intérêts de leurs compagnes, sans jamais y mêler une parole pénible ou qui sente le mauvais esprit. »

Que fait-on dans les réunions du conseil d'usine? M. Léon Harmel nous l'apprend. « L'entretien porte d'abord sur les petits événements de la quinzaine écoulée et sur les prévisions de la quinzaine à venir. La confiance affectueuse qui règne dans les cœurs met tout le monde à l'aise. On expose simplement, familièrement, les petits griefs, quand il y en a ; on arrête ainsi les ferments de mécontentement qui pourraient s'envenimer et s'aggraçer si on n'y prenait pas garde. Les ouvriers savent qu'ils ont des représentants, au besoin des avocats de leur cause. »

Mais, dira-t-on, l'autorité des contremaîtres doit considérablement souffrir de semblable organisation? M. Harmel ne le pense pas. « L'autorité sans limite, déclare- t-il, apparaît aux ouvriers comme une tyrannie qui soulève les haines et les colères populaires... Nous croyons que la liberté de recourir à l'autorité supérieure est une protection due à l'ouvrier. En effet, seule cette autorité peut être bonne, tandis que l'autorité secondaire, enfermée daus les règlements et rirresponsabilité, ne peut pas dépasser les limites de la stricte justice. Aussi le recours au patron est-il maintenu énergiquement par les conseillers d'usine, qui engagent les camarades à surmonter leur timidité et à prendre confiance. Aucune amende n'est valable sans la signature du patron-directeur. Le contremaître ne peut jamais prononcer de renvois. Dans le cas où le

vets d'ouvrier et de contremaître dans chaque genre. Quand l'apprentissage dans une salle est terminé, le jeune homme remplace un ouvrier, puis le contremaître, qui prend congé à cette occasion. Il doit alors, pendant quinze jours comme ouvrier, un mois comme contremaître, prouver qu'il est capable de remplacer au besoin l'un ou l'autre. Ces épreuves, surveillées par les conseillers, sont constatées par des diplôiiies revêtus de leurs signatures et remis solennellement en présence des patrons. Nos jeunes gens sont fiers de ces témoignages qu'ils conservent, précieusement à leur foyer. Ce système d'éducation professionnelle crée un lien d'estime et de confiance entre le jeune débutant et les ouvriers. Ceux-ci, en effet, acceptent volontiers les ordres d'un chef qui a travaillé au milieu d'eux et dont ils ont pu apprécier la capacité et la compétence. En outre, ils croient qu'ils auront là, plus tard, un cœur capable de les comprendre et de les aimer, parce qu'il a connu par expérience les fatigues de leur rude labeur. » Nous croyons que cette pratique de l'apprentissage patronal contribue, dans une large mesure, à rendre plus affectueux les liens intimes qui unissent les divers membres de la grande famille industrielle du Val-des-Bois. Mais revenons au conseil d'usine, dont cette digression nous a quelque peu éloigné.

Après les questions de discipline, on traite, au conseil d'usine, des questions relatives aux accidents, à l'hygiène, à l'apprentissage, au travail et au salaire.

Dans ces divers ordres d'idées, le concours des conseillers a été très souvent fort utile au patron ; bien des

ments et de recommandations sont affichés aux différents métiers et machines. La visite officieuse de l'ingénieur, envoyé par la société industrielle, et la visite officielle des inspecteurs donnent lieu à des rapports communiqués au conseil d'usine. C'est à lui qu'est confiée l'exécution de toutes les mesures propices à éviter un malheur, »

Quand, malgré toutes les précautions, il se produit un accident, les conseillers font immédiatement les constatations, recherchent les responsabilités et les moyens d'éviter le retour de pareil événement.

C'est aussi le conseil d'usine qui assiste la victime de l'accident. « On sait que le patron ne peut, sous peine de déchéance de ses droits contre la compagnie d'assurances, s'occuper des intérêts de son ouvrier blessé. L'assistance est donc confiée au conseil d'usine qui, par un de ses membres, ou par une personne compétente qui a des loisirs et peut faire des démarches, prend soin des intérêts du blessé et l'aide à obtenir les meilleures conditions. » De plus, afin de garantir à l'ouvrier la liberté d'action et de transaction, les directeurs de l'usine conservent au blessé son salaire complet jusqu'à la signature de l'accord définitif avec la compagnie d'assurance*.

Au Val-des-Bois, on donne un soin particulier à l'apprentissage.

L'avenir matériel — et parfois moral — d'un ou-

4. En cas d'incapacité temporaire de travail, les indemnités, combinées avec les allocations de la société de secours mutuels, sont calculées de telle sorte que les plus petits salaires continuent à être touchés, en totalité^ par l'ouvrier blessé ; pour les salaires les plus élevés, ils sont perçus pour les 4/5.

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ces machines passent un examen à quinze ans ; s'ils ne sont pas reconnus capables de gagner leur vie sur des métiers ordinaires, c'est-à-dire de suivre deux cents broches, en fil simple, ils sont déplacés et employés à la rattache ordinaire, pour retourner à leur spécialité seulement quand ils sont reconnus capables du travail commun. » Vous me direz que c'est là une sage décision, tout à l'avantage des ouvriers, qui, presque malgré eux, sont protégés contre un chômage possible. C'était bien simple à trouver, — évidemment. Encore fallait-il, pour en avoir l'idée, voir dans les travailleurs autre chose que des machines vivantes : il fallait vraiment considérer tous les salariés, jeunes et vieux, fils et pères, comme les membres de sa propre famille, — la grande famille industrielle.

Après l'apprentissage, l'organisation du travail.

C'est ici que se place la grosse question de la durée de la journée.

Au Val-des-Bois, on est favorable au principe de la réduction du temps de travail, — sans réduction de salaire. ^

— Comment, sans réduction de salaire?

— Parfaitement, vous avez très bien lu, sans réduction de salaire.

— Mais, cependant, si l'on travaille un sixième du temps en moins, on devrait en toute justice subir une diminution d'un sixième...

— Que non pas, si dans les deux cas la production n'a pas changé.

Et c'est ce qui s'est produit — au Val-des-Bois comme dans nombre d'usines. Ecoutez ce que déclare

milieu de la journée. Or, avec une seule heure d'interruption du travail, la majorité des ouvriers n'avait pas ou ne croyait pas avoir le temps d'aller déjeuner chez soi. La mode était bien établie de se rendre au cabaret, et ceux-là mêmes qui auraient pu s'en dispenser faisaient comme les camarades. Avec une heure et demie, un mouvement contraire s'est dessiné et développé — d'où perte sèche pour nombre de « caboulots » et impossibilité pour eux de faire leurs affaires. Conclusion : près d'un tiers d'entre eux ont dû plier bagages.

Mais revenons au Val-des-Bois.

Le conseil d'usine exerce une surveillance particulièrement attentive au point de vue des salaires, de leur quotité et de leur paiement.

Les tarifs ne sont définitivement établis, d'accord entre les directeurs et le personnel, qu'après un certain temps d'essai. « Le patron se fait une loi de ne rien modifier sous le rapport des salaires sans entendre les représentants des intéressés. Récemment un ouvrier d'art, qui avait un haut salaire, a perdu par l'âge et les infirmités la force et l'agilité qui en faisaient un homme de valeur. Le taux de son salaire n'a été modifié qu'après les explications échangées et la reconnaissance par le conseil d'usine de la légitimité des motifs invoqués. »

Une particularité de Warmériville, c'est la paye collective. Une fiche indique le compte du travail des différents membres de la famille avec le total à recevoir. La remise en est faite au père ou à la mère (mais de préférence à celle-ci, pour des raisons faciles à com-

trielle, permet d'assurer un certain minimum de salaire familial.

Voici ce que déclare à ce sujet M. Léon Harmel : « Quel que soit le taux des salaires, il est impossible que les familles soient complèteijnent à l'abri d'un besoin impérieux, au moins temporaire, sans une institution qui permette de franchir comme le point mort de l'existence. On sait ce qu'est le point mort d'une machine à vapeur. C'est le moment périodique où le piston, arrivé à l'extrémité de sa course, ne subit plus aucune impulsion. On y supplée par le volant, qui est un réservoir de force, inventé spécialement pour permettre à la machine de franchir ce moment critique. C'est dans cet esprit de prévoyance que nos pères avaient organisé certaines propriétés collectives, biens communaux et autres. Notre génération moins sage a détruit ces réserves, et la misère, qui était inconnue dans les campagnes, n'a plus eu de contre-poids.

« Les passages critiques pour la classe laborieuse sont tout d'abord le temps où les enfants arrivent nombreux sans qu'aucun ait l'âge de travailler. Les dettes sont alors certaines. Elles pèsent lourdement sur l'avenir et apportent avec elles un découragement presque irrémédiable... 11 y a aussi la mort du chef de famille, qui laisse la pauvre mère aux prises avec de poignantes angoisses. Enfin, il y a le défaut de capacité, soit temporaire, soit absolu, qui peut empêcher de dépasser un salaire médiocre. »

Or, Léon XIll, dans son Encyclique Rerum nosfa^ rurriy a proclamé formellement que « le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête ». Au lendemain de la publication de l'Encyclique, la maison Harmel, docile aux enseignements pontificaux, a fondé la Caisse de famille.

Cette caisse, exclusivement alimentée par les sub-

est la charte du monde ouvrier, on s'efforce, dans les diverses institutions, d'en faire pénétrer Fesprit.

Louer Topportunité clairvoyante des enseignements et conseils du Pape est assurément chose excellente. Mais démontrer par la pratique l'efScacité sociale de la parole du Pontife est chose encore meilleure. C'est cette seconde méthode que M. Léon Harmel a depuis longtemps adoptée.

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