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CHAPITRE III

« FRANSCHMANS » ET « AOUTEUX »

. L'émigration temporaire. — Pour faire les gros labeurs de la campagne. —Condition matérielle et morale des émigrants. — Cik que les Belges ont fait pour les Fr ans chmans et les douteux. — II. En France, Y Association des émigrants du Nord de la France. — But de l'Association. — Les difficultés du début. — La première campagne. — Services rendus. — Aid'' pécuniaire. — En cas de maladieou d'accident. — Un billet de loterie qu'on préfère ne point voir sortir. — III. Pour éviter d'être exploités. — Consultations juridiques. — Ce que peut obtenir ou empêcher la crainte salutaire d'une association de défense. — Vn type de contrat de travail. — Protection morale. — Pour diminuer les dangers et la tristesse de l'isolement. — IV. Un journal qui apporte les nouvelles du pays. — Quelques lettres. — Le maintien des convictions et des prati-

ques religieuses.

Depuis longtemps, ainsi que nous le disons au chapitre précédent, il se produit dans la plupart des pays de l'Europe occidentale, un mouvement d'émigration des populations rurales vers les centres urbains.

A côté de ce mouvement qui dépeuple progressivement nombre de campagnes, on constate, en certaines régions, un mouvement d'émigration périodique qu'il ne faut point confondre avec le définitif exode rural. Il en diffère profondément par ce fait que, dans ce dernier cas, les émigrants ne s'éloignent du

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pays que pour quelques mois, voire même pour quelques semaines seulement, en vue d'aller chercher au loin un travail plus rémunérateur que la besogne de chez eux. Ce sont surtout des cultivateurs qui vont s'embaucher pour faire la moisson et les rudes travaux dans les contrées où la population paysanne ne suffit pas aux époques de gros et pressants labeurs '.

La condition matérielle et morale de ces ouvriers agricoles laisse parfois beaucoup à désirer. Isolés, ils ont souvent à souffrir de véritables dénis de justice; malades, ils ne trouvent auprès d'eux que des indifférents et, sans ressources, ils ne peuvent que difficilement regagner leur village ; enfin, déracinés, ils se laissent plus facilement gagner par les habitudes vicieuses... Ces pauvres gens méritaient donc qu'on s'occupât d'eux : on pouvait peut-être leur venir matériellement en aide et, en maintenant le contact entre eux et leur milieu villageois, il n'était pas impossible de les préserver contre les périls moraux de Téloignement et de l'isolement. En agissant ainsi, ce ne serait pas seulement quelques individualités auxquelles on rendrait service, ce serait aussi des familles nombreuses et des agglomérations rurales que Ton sauvegarderait. Ainsi ont pensé, il y a déjà plusieurs années, des catholiques belges qui ont organisé des œuvres efficaces pour les émigrants des Flandres et du Hainaut. pour ceux que l'on appelle là-bas les « Franschmans » ou quelquefois aussi les « aoûteux ».

La Fédération du Hainaut est due à l'initiative et

1. Dans une étude fort intéressante, sur l'Émigration des Hauts- Alpins en France et à l'étranger, publiée dans la Réforme sociale du 4Pr décembre 190S, M. l'abbé Margot-Dublot distingue très nettement ces deux catégories d'émigrants.

De la catégorie d'émigrants dont nous parlons, on pourrait rapprocher lesjeunes campagnards qui viennent « en ville » se placer durant quatre ou cinq ans, et retournent ensuite se marier au « pays ».

à l'activité de M. le chanoine Douterlungue, qui, dans le diocèse de Tournai, est chargé des œuvres sociales. Cette Fédération, bien que remontant à quatre ans à peine, compte 728 membres effectifs et plus de 200 membres honoraires. Les adhérents, qui vont faire « la campagne de France », sont assurés durant ces quelques semaines contre les risques de maladie et, en cas de rapatriement forcé, touchent une indemnité; en 1905, il y eut ainsi vingt-six cas de rapatriement, ce qui donne une proportion de 3,60 %K . Si les « aoûteux » ont quelques difficultés avec les propriétaires qui les ont embauchés pour la moisson, ils trouvent appui et conseil auprès du bureau de la société. Enfin — et c'est là un des services les plus appréciés — ils reçoivent un journal hebdomadaire, Les nouvelles du Pays, dont le titre dit bien le caractère.

Les deux comités flamands sont de fondation un peu plus ancienne.

L'association de la Flandre orientale dont le centre est à Gand compte 2.770 membres, payant la cotisation de 2 francs : l'an passé, il y a eu parmi eux 3 cas de décès et 143 rapatriements, ce qui donne une proportion déplus de 5 %. Du 15 mai au 31 décembre de cette même année, le comité a expédié 05.000 exemplaires du journal spécial, destiné à tenir les Franschmans au courant de ce qui se passe dans leurs villages.

Le comité de la Flandre occidentale, dont le siège est à Bruges, a envoyé un aumônier, M. l'abbé Denys, parcourir les départements du nord de la France pour y visiter les « aoûteux » ; il a expédié environ 51.000 numéros de son journal; enfin il a dû accorder 85 in-

l. Nous empruntons ces chiffres au rapport de M. le chanoine Douterlungue présente à l'Assemblée générale, tenue le 12 mars 4900. Cf. Bulletin (Xcn Œuvres sociales du diocèse de Tournai, avril 1000.

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demnités pour rapatriement, ce qui donne une moyenne assez élevée de 5,7 o/0.

Ainsi donc les catholiques belges s'efforcent, dans la mesure du possible, de corriger quelques-uns des déplorables effets de l'exode rural. A leur tour, les catholiques français ont eu semblables préoccupations. Dans le diocèse de Cambrai, sur l'initiative de MM. les abbés François et Dehau, s'est constituée en 1905. l'Association des émigrants du nord de la France.

Cette ligue, sans avoir fait beaucoup de bruit, a déjà réalisé une œuvre utile et nous paraît appelée à en réaliser une bien plus belle encore, si elle reste fidèle au programme de ses fondateurs, c'est-à-dire si elle demeure essentiellement dévouée aux intérêts des ouvriers agricoles, et si, nettement chrétienne, elle se tient résolument à l'écart de la politique.

L'Association a pour but de favoriser la vie matérielle, morale et religieuse des émigrants temporaires, c'est-à-dire de tous les ouvriers agricoles (bineurs. rasettiers, ratisseurs, faucheurs, moissonneurs, arracheurs de betteraves, cueilleurs de fruits, etc.), qui quittent, chaque année, le Cambrésis, l'Artois, le Douaisis pour exécuter les gros travaux des champs dans la Champagne, l'Ile-de-France, la Beauce ou même à l'étranger.

Les débuts furent assez difficiles. Les émigrants ne comprenaient pas, tous, les grands avantages que pourrait leur procurer le groupement projeté. Et puis,

i. On trouvera des détails dans le très complet Manuel social belge du R. P. Vermeersch (A. Uystpruyst, éditeur. Louvain. -2 édition, 1901).

il y avait entre eux des rivalités... Néanmoins, les promoteurs de l'idée, surtout les « missionnaires du travail agricole », ne se découragèrent point. En plusieurs communes, le curé alla visiter ceux de ses paroissiens qui émigrent périodiquement et assura ainsi des recrues au syndicat en préparation. Tant et si bien, qu'au bout de quelques semaines, un bureau central fut constitué à Cambrai 11, rue du Grand-Séminaire), et dix groupes furent organisés. Aussi, dès la campagne de l'an passé, le syndicat commença-t-il à fonctionner.

Les services rendus par le syndicat à ses adhérents sont appréciables et expliquent les succès obtenus, dès la première année.

Il y a d'abord l'aide pécuniaire qui est prêtée aux émigrants que la maladie frappe loin de chez eux.

On a, en effet, constitué une société de secours mutuels qui est intimement liée à l'Association des émigrants : même bureau, mêmes ressources.

Les membres participants ont droit aux avantages suivants en cas de maladie ou d'accident survenu en pays d'émigration et obligeant à quitter le travail pour rentrer au pays :

l Indemnité de vingt francs pour les chefs de famille ou pour les hommes qui ont payé leur cotisation annuelle de deux francs.

2° Indemnité de dix francs pour les mères, femmes ou jeunes filles qui ont payé leur cotisation annuelle d'un franc.

3 Indemnité de cinq francs pour les enfants dont les parents ont payé la cotisation.

4° Indemnité de cinquante francs, accordée à l'époux survivant ou aux enfants d'un sociétaire, de l'un ou de l'autre sexe, décédé en pays d'émigration.

Pour l'obtention de ces secours, on a jugé néces-

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saire d'exiger certaines formalités destinées à éviter les fraudes.

C'est ainsi que l'émigrant, pour avoir droit à l'indemnité de maladie, doit adresser au secrétaire de son groupe communal deux certificats, légalisés par le maire : l'un, délivré par le patron chez lequel il était employé au moment où s'est déclarée la maladie ; l'autre, délivré par le médecin qui a constaté la maladie ou l'accident. Ce dernier certificat doit indiquer l'époque à laquelle remonte l'incapacité du travail et la nécessité où se trouve le sociétaire de revenir au village '.

Les lecteurs, surtout ceux qui ne vivent pas en contact fréquent avec les gens de la campagne, estimeront peut-être que l'indemnité payée par l'Association est vraiment bien minime. D'abord, il faut remarquer qu'elle est en proportion de la cotisation qui est elle-même assez faible : le jour où le nombre des membres honoraires aurait notablement augmenté, l'indemnité grossirait certainement. Et puis, il est bon de noter que, telle qu'elle est, cette indemnité rend d'incontestables services aux sociétaires.

Dans le rapport très documenté qu'il présentait récemment à l'assemblée générale de l'association 2, M. l'abbé J. François cite de nombreux et topiques exemples. Et il conclut : « ... La caisse de secours mutuels peut donc être bien utile. Quand on y entre c'est comme si on prenait un billet de loterie de vingt sous. Si l'on est malade et qu'on doive rentrer au pays, on touche vingt francs ; si on a la chance de bien se

4. Pour faciliter l'accomplissement de toutes ces prescriptions, il est délivré aux sociétaires, quand ils versent leurs cotisations, une carte d'identité qui naturellement n'est valable que pour une année.

2. Ce rapport vient d'être présenté sous forme de tract dans la collection de l'Action populaire sous le titre : Lesémigrantsdu nord de la France.

porter, c'est le billet qui ne sort pas et les vingt sous servent à soulager un camarade plus malheureux que soi. »

Très apprécié des émigrants. est un autre genre de service, que Y Association assure à ses membres.

Ces pauvres gens vont s'embaucher au loin. Or, ils ont quelquefois des difficultés avec ceux qui les emploient et qui ne sont pas toujours d'une honnêteté fort scrupuleuse ; il arrive donc parfois que les émigrants sont exploités, mais, sans ressources, sans connaissances juridiques, sans conseillers compétents et désintéressés, il leur est le plus souvent impossible de se faire rendre justice.

Aussi, la nouvelle association a-t-elle organisé des consultations juridiques : un émigrant se croit-il lésé dans ses propres intérêts, il écrit immédiatement au secrétaire communal et un spécialiste étudie la question. Au besoin, l'Association soutient le sociétaire dans la revendication de ce qui lui est dû.

M. l'abbé .1. François cite deux ou trois cas qui nous permettent de saisir sur le vif l'intérêt de ce genre de service : « ... Le vice-président du groupe de Villersen-Cauchies avait une difficulté avec un cultivateur de Seraucourt-le-Grand, dans l'Aisne, à propos de l'arrachage des betteraves. Il écrit le 6 octobre à M. Bricout, secrétaire du groupe de Villers-en-Cauchies, et expose son cas. M. Bricout remet aussitôt l'affaire entre les mains du Bureau central, à Cambrai. A la suite d'un avertissement de notre dévoué viceprésident de la section du Cambrésis, M. l'avocat Rivière, notre secrétaire et quatre de ses camarades

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obtiennent gain de cause immédiatement. On résiste sans grande crainte à un homme isolé, on ne résiste pas sans y réfléchir sérieusement à une association. »

Cette crainte inspirée par l'association à ceux qui seraient tentés de frustrer un sociétaire, protège efficacement les émigrants unis dans leur syndicat.

On en peut juger par ce qui s'est produit à Thunl'Evéque : « Un ouvrier qui avait signé son bulletin d'adhésion à l'association, s'était trouvé supplanté par deux voisins peu délicats qui, connaissant l'adresse de son patron, étaient allés prendre sa place au rabais. Sur le conseil d'un membre du bureau du groupe de Thiers, notre sociétaire se rend quand même à son poste muni de sa carte d'ouvrier syndiqué qu'il présente au patron. A la vue de cette carte, celui-ci fronce le sourcil et immédiatement revenant à son engagement, il prend l'ouvrier à son service et donne congé aux deux malotrus qui se voient obligés d'aller chercher besogne ailleurs. La carte avait produit un effet magique : si l'ouvrier avait été seul, le patron l'aurait peut-être dédaigné; mais comme le travailleur était appuyé par un syndicat de défense, les choses ont immédiatement changé de face... »

Si le bureau central soutient avec ténacité les intérêts des sociétaires, il croit néanmoins opportun de toujours essayer de la conciliation: mais, si les moyens pacifiques ne donnent pas de résultat, il est résolu, déclare M. l'abbé François, à « poursuivre jusqu'au bout les droits de ses sociétaires ». Ce n'est certes pas nous qui le blâmerons de son énergie à défendre les justes intérêts de ses commettants : il conquerra ainsi leur confiance et pourra, le cas échéant, les convaincre plus facilement du mal-fondé de telle ou telle de leurs revendications.

La principale source des contestations qui s'élèvent

entre des é migrant s et ceux qui les emploient temporairement se trouve dans l'obscurité ou les lacunes du contrat de travail qui lie les deux parties.

Pour faire disparaître cette cause de très fréquents contlits, l'Association a rédigé un type de contrat de travail qui a été approuvé et recommandé par la Société des agriculteurs de France. Cette approbation indique suffisamment que ce contrat ne contient aucune clause contraire aux droits des propriétaires; néanmoins, beaucoup d'entre eux n'ont pas encore voulu le signer '. Cela ne témoigne guère en faveur de leur esprit de justice. Certains sont mécontents de voir les ouvriers agricoles se syndiquer pour défendre leurs intérêts. Pourtant, il n'y a là rien que de très juste : les émigrants ne font d'ailleurs que suivre l'excellent exemple donné par les cultivateurs, déjà groupés en syndicats agricoles. Pourquoi ce qui est bon pour quelques-uns serait-il mauvais pour les autres7

Les fondateurs de l'Association ne se sont pas uniquement préoccupés de servir les intérêts matériels des émigrants temporaires. Ils ont commencé — nous venons de le voir — à le faire d'une façon extrêmement pratique et déjà fort appréciée parles sociétaires. Mais ils ont attaché une grande importance à la protection morale de ces travailleurs, dont la vie est rude et que l'isolement expose au découragement et au vice.

i. il est équitable de constater, av^c le secrétaire du groupe corn muna) de villers-en-Cauchies, que « plusieurs brros propriétaires ont promis de l'adopter l'an prochain ».

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Pour diminuer les dangers et la tristesse de cet isolement, les directeurs de l'Association se sont appliqués à maintenir en quelque sorte le contact régulier et presque permanent entre les émigrants et leur village. A cet effet, Y Écho du peuple, de Cambrai, reçoit chaque semaine des nouvelles détaillées de toutes les paroisses de la région, qui lui sont envoyées par les sociétaires communaux. Et, chaque dimanche, les émigrants auxquels on fait le service gratuit de ce journal, peuvent y lire le récit de ce qui s'est passé chez eux : ils continuent ainsi à vivre de la vie de leur village et ils se sentent moins loin de tout ce qu'ils aiment.

Aussi ont-ils fait fête à Y Echo du peuple et aux chroniques spéciales de leur village : « C'est la chose qui a eu le plus de succès dans l'Association, déclare le rapporteur du groupe communal de Maretz; tous nos émigrants en ont été enchantés et ils ne tarissent pas d'éloges à son égard. »

Pour montrer le cas que les ouvriers ont fait de leur journal en pays d'émigration, nous empruntons au rapport de M. l'abbé François quelques lettres envoyées par les émigrants qui traduisent avec force les sentiments intimes de tous ces expatriés volontaires :

Monceaux-sous-Bulles. 4 juillet 1905.

J'ai eu l'occasion, dimanche dernier, de rencontrer beaucoup de bineurs d'Ecourt, qui étaient réunis à Auffray- Saint-Quentin (Oise). Comme j'avais reçu le journal avant de partir me promener, j'ai profité qu'ils étaient en groupe, dans la cour, en train de regarder manœuvrer la compagnie de sapeurs pompiers, pour leur lire à haute voix l'accident si triste et les nouvelles si intéressantes de notre village. Le capitaine a même commandé « halte » pour pouvoir permettre à tout le monde d'écouter les nouvelles du pays.

Nous nous sommes tenus en groupe toute la soirée et notre petite réunion a été agrémentée de quelques chansonnettes, chantées parD. G., émigrant d'Ecourt. Nous avons donc passé notre dimanche d'une manière tout à fait agréable, ce qui nous faisait oublier les fatigues de la semaine.

Je vous envoie en même temps l'adhésion du camarade D. G. qui. lui aussi, veut avoir son Journal.

Ces quelques lignes ne nous font-elles point assister à la vie de ces braves gens que la nécessité éloigne momentanément de leurs foyers, mais qui sont tout heureux de se retrouver, le dimanche, pour parler ensemble du « pays » et lire le journal qui leur apporte les nouvelles de leurs chez eux? Rien ne manque à cette scène, pas même MM. les pompiers et leur « capitaine » qui commande « halte » pour permettre à tous d'entendre le récit de « l'accident si triste »... Voici encore un extrait d'une autre lettre : Autre tableau villageois, également pittoresque :

J'ai l'honneur de vous écrire deux mots pour vous remercier de la bonne pensée que vous avez eue, vous, monsieur le curé et tous vos collègues, d'avoir pensé à l'ouvrier qui est obligé de quitter son pays pendant six ou sept mois pour gagner son pain de l'hiver...

Je vais vous dire quelques mots de notre journal, malgré que j'écris en mangeant.

Je vous dirai que vous n'avez pas ri si volontiers que nous, dimanche, vers 6 h. 1/2, car nous étions à huit pour lire le journal. — X... l'a pris et l'a mis sur sa poitrine et on s'est mis à le lire et à se disputer pour mieux voir. Pour mettre tout d'accord. Y... a lu tout seul, à haute voix, et on s'est mis à l'écouter: l'on n'a plus entendu rien, et ce n'est pas pour dire, mais c'était risible, car nous sommes ici à vingt du même village.

Il est inutile de rien ajouter à ces épîtres paysannes ; elles témoignent suffisamment de la joie et du récon-

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fort moral, apportés à tous les émigrants par le (( journal de chez eux ». Les nouvelles, reçues chaque dimanche, maintiennent le contact entre le village et ceux qui l'ont temporairement quitté '. Et. en maintenant ce contact, elles contribuent au maintien des bonnes et religieuses pratiques. Alors même qu'ils travailleraient dans un milieu antichrétien, les émigrants seraient, en effet, encouragés à conserver leurs traditions et habitudes par ce seul fait que Y Echo du peuple leur donne le compte rendu des principales fêtes instituées au village, et ce n'est pas sans émotion qu'ils lisent le récit des processions de la Fête-Dieu et de telle ou telle cérémonie populaire. « Tout cela dit par n'importe qui, remarque M. l'abbé J. François, fait toujours impression; dit par un vieil ami de là-bas, du pays, lu tout haut par un camarade à ses camarades, ça remue jusqu'au fond du cœur. » Et l'on comprend très bien ce brave homme qui déclarait à l'un des fondateurs de l'Association : « Allez, vous avez raison de nous parler quelquefois du bon Dieu dans notre journal. Dans notre Association, nous ne sommes pas des bêtes; l'écorce est parfois un peu dure, mais le cœur est bon. »

Lïmportance de Y Association des émigrants du Nord de la France dépasse la région pour laquelle cette ligue a été organisée : nous croyons qu'il y a là un mode d'action sociale chrétienne qui, avec les modifications nécessaires, pourrait être très efficacement adopté en d'autres circonstances et en d'autres pays.

1. Dans son rapport, M. l'abbé J. François félicite, avec juste raison, les chroniqueurs communaux « d'avoir su éviter dans leurs relations tout ce qui divise pour se cantonner dans les événements qui intéressent, sans blesser personne, sans nuire à personne ■>. Il ne faut pas que le bulletin communal se fasse l'écho des discordes politiques.

L'idée-mère de cette organisation peut se résumer dans la persistance d'un lien entre l'émigrant et le milieu où il a vécu : ce lien consiste dans un groupement autour d'une caisse de secours et dans l'envoi d'un bulletin donnant les nouvelles du « milieu ». Pourquoi ne multiplierait-on pas les groupements de ce genre, non seulement pour les campagnards qui s'embauchent comme ouvriers agricoles, mais aussi pour les hommes et surtout pour les jeunes filles qui viennent s'engager dans les villes? Depuis quelques années, on commence à le faire : à Paris, la Paroisse bretonne r due à l'intelligente initiative de M. l'abbé Cadic, obtient un succès qui indique suffisamment la voie dans laquelle il faut de plus en plus s'engager. On parle sans cesse de décentralisation, c'est fort bien. Mais, tout en voulant développer les libertés régionales, il ne serait pas mauvais de se souvenir des intérêts moraux et religieux des milliers de provinciaux qui habitent Paris.

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