CHAPITRE Y
I. Une paroisse qui n'offrait pas de grandes consolations à son pasteur. —Un curé qui ne se décourage pas. —Enquête préliminaire. — La fondation de la Caisse rurale. — Comment on fait réussir une institution de ce genre. — IL Le syndicat agricole reconnu nécessaire. — Conséquences religieuses de l'activité sociale du curé de Saint-Acheul. — Le groupe des jeunes gens.— La ovation d'une mutualité contre la mortalité du bétail. — 111. Le curé de Saint-Acheul-les-Bruyères veut rendre tou> ses paroissiens propriétaires d'un lopin de terre. — [V. Comment la diffusion de l'industrie de la bonneterie retint au village noml.n' de jeunes paysannes. — Une coopérative de bonneterie fondée par un curé de paroisse.
Il y a quelque cinq ou six ans. un tout jeune prêtre. intelligent, à l'âme vraiment apostolique, était nommé curé d'une paroisse rurale, dans un des diocèses voisins de Paris. Des raisons particulières me privent du plaisir de le nommer ainsi que la commune dont il reçut la charge, mais j'affirme l'exactitude des faits. Mettons, si vous le voulez, pour fixer les idées, que ce coin de terre s'appelait Saint-Acheul-les-Bruyères.
Donc notre jeune prêtre arrivait, animé des plus généreuses intentions, la tète bourrée de projets magnifiques...
Ses illusions s'évanouirent vite : Saint-Acheul n'était rien moins qu'une paroisse chrétienne. A la messe, le dimanche, quelques femmes et enfants, pas un homme: sur la route, dans les champs, c'est à peine si l'on répondait aux saluts que le nouveau pasteur faisait cependant le plus aimables... C'était l'hostilité à peine déguisée chez quelques-uns. et. chez beaucoup, l'indifférence, pire que tout.
— Que faire?
— Jeter le manche après la cognée? Aller grossir le nombre des découragés qui s'empressent de déclarer impossibles les besognes nécessaires?
Notre jeune curé était un vaillant : ayant mis sa confiance en Dieu, il tint bon. convaincu qu'avec de la ténacité, de l'intelligence et de la bonté, on vient à bout de la plupart des difficultés. Il commença par examiner en détail choses et gens, voulant se rendre compte du fort et du faible de la situation : l'enquête doit, en effet, toujours précéder l'action, si du moins l'on ne veut pas s'exposer à faire un saut dans l'inconnu. Le curé de Saint-Acheul n'eut qu'à se louer de son inspection : elle lui permit de faire plus aisément ses premiers pas qui, dans la voie de l'apostolat comme dans toutes les autres, sont toujours les plus difficiles.
La connaissance exacte qu'il acquit assez vite du caractère de ses paroissiens convainquit le nouveau pasteur de Saint-Acheul que. pour entrer en relations avec eux, pour les attirer au lieu de les repousser, en un mot pour établir les contacts indispensables à l'œuvre apostolique, il lui fallait prendre ces braves gens par les intérêts matériels. — les seuls auxquels ils fussent vraiment attachés.
Mais quelle œuvre établir? Par quel bout commencer et comment réussir? Ce fut pour le curé de Saint-Acheul
le sujet de longues réflexions, enquêtes et lectures : il voulait faire son possible pour éviter ces « faux départs » dont les néfastes résultats se font sentir si longtemps.
Tout bien examiné, il s'arrêta à l'idée de fonder une caisse rurale. Il en connaissait l'organisation, et, grâce à quelques appuis qu'il avait à la ville voisine, il était assuré de trouver les fonds nécessaires aux premiers prêts. Il prépara très habilement le terrain, distribuant quelques brochures aux mieux disposés de ses paroissiens, expliquant ce qui n'avait pas été bien compris dans les imprimés, citant des exemples qu'il était allé constater sur place et montrant par des faits, tout le bien qui était réalisé par cette forme de crédit. Bref, il commença à faire venir l'eau à la bouche de quatre ou cinq paysans. C'était le moment qu'il attendait pour annoncer la fondation de la caisse.
L'institution créée, il fallait la faire prospérer.
Il y a d'excellentes personnes qui établissent, dans leurs communes, une caisse rurale et qui, ce travail fait, se croisent les bras, satisfaits de leur besogne : neuf fois sur dix, leur caisse végète, sans rendre des services appréciables.
C'est que la Caisse rurale est un instrument : il ne suffit donc pas d'en avoir doté une collectivité paysanne, il faut encore lui apprendre à utiliser ce précieux instrument. Sans cela, inemployé, il se rouille dans un coin.
Le rural se défie parfois du crédit : il craint, avec juste raison, de s'endetter... Il faut donc lutter contre ce préjugé et faire comprendre qu'il y a des emprunts, faits en certaines conditions et pour un but lucratif, qui sont de très bonnes affaires. Il faut surtout suggérer au paysan un emploi avantageux de l'argent qu'il peut se faire avancer par la Caisse rurale.
— Eh ! père Bastien. vos blés sont bien maigres.
M'est avis qu'un peu d'engrais leur donnerait meilleure mine et vous rapporterait bien au delà de la dépense. Si je n'étais que de vous, je demanderais une centaine de francs à la caisse, et je ferais la chose...
Ce furent propos de ce genre, variant avec les gens, avec leurs besoins et leurs caractères, que le curé de Saint- Acheul tint sans se lasser, ni sans craindre les redites. Il fit tant et si bien qu'il arriva assez vite à faire disparaître ce que l'on pourrait appeler le « respect humain de l'emprunt » et que nombre de ses paroissiens sollicitèrent des prêts pour des améliorations culturales ou des opérations lucratives.
Une institution en entraîne une autre.
Les habitants de Saint-Acheul sentirent la nécessité •d'un syndicat qui grouperait leurs commandes d'engrais, de tourteaux et autres matières employées par l'industrie agricole. Là encore, le curé fut un initiateur : c'est lui qui, dans les conversations avec Pierre et Paul, lança l'idée, faisant ressortir les services que l'on retirerait d'une organisation syndicale ; c'est lui qui fut le promoteur d'un groupement professionnel, aujourd'hui en pleine prospérité.
Sans doute, tout ceci ne s'était pas produit en un jour : il y avait fallu des mois et des mois. D'autre part, les choses n'étaient pas allées aussi facilement que pourrait le laisser supposer mon récit : bien des fois. le jeune prêtre avait redouté un douloureux échec; les difficultés matérielles étaient grandes, les hostilités n'avaient pas, toutes, désarmé. N'importe, le curé de Saint-Acheul marcha résolument vers le but qu'il avait assigné à ses premiers efforts.
Il fut récompensé de son énergie persévérante.
Peu à peu, les bonnes gens de Saint-Acîieul s'aperçurent que leur nouveau curé était très dévoué à leurs intérêts et qu'en somme il leur voulait du bien... En retour, on pouvait bien, pour lui être agréable, mettre les pieds à l'église : cela n'engageait pas à grand'chose... Tant et si bien qu'au bout de quelque temps, on apercevait le dimanche , à l'office paroissial, une bonne douzaine d'hommes. Le nombre en augmenta progressivement et assez rapidement. Aux dernières élections municipales, sans que M. le curé en ait soufflé mot — et peut-être même à cause de son silence à ce sujet — on écarta trois ou quatre sectaires qui voulaient introduire dans la commune les procédés chers à M. Combes.
De plus, le curé de Saint-Acheul parvint à grouper autour de lui quelques jeunes gens de quatorze à dixsept ans; il les réunit tous les jeudis soir au presbytère et l'on cause; il leur fait quelques petites conférences. Ah! dame, il ne leur débite pas de grandes tirades sur l'Inquisition ou le Darwinisme : cela ne prendrait pas — pour les débuts tout au moins. Mais il leur parle de choses qui les intéressent, au milieu desquelles ils vivent : questions agricoles, nouveaux procédés de culture, institutions économiques et rurales qui prospèrent chez nos voisins de Belgique ou d'Allemagne. Il leur lit quelques fragments de ce qui, dans les livres, les revues et les journaux, lus par lui durant la semaine écoulée, lui a paru de nature à être apprécié par ses jeunes auditeurs. Et maintenant, il se propose de leur faire étudier, par eux-mêmes, certaines des institutions économiques dont il les a entretenus. On va commencer par l'assurance mutuelle contre la mortalité du bétail; il mettra entre leurs mains quelques brochures et livres. Un d'entre eux sera chargé d'exposer le mécanisme de l'association, d'en montrer les avantages et
de signaler les résultats obtenus. On discutera, on fera toutes les objections et critiques possibles. Puis quand on aura bien tourné et retourné le sujet, on convoquera les papas, voire mémo tous les électeurs de la commune, à une réunion où l'un des jeunes gens parlera de la mutuelle contre la mortalité du bétail. A leur tour, les papas présenteront des objections, mais leurs fils les auront formulées et résolues dans les séances antérieures : ils ne seront donc pas embarrassés pour y répondre. Aussi notre curé de Saint- Acheul a-t-il bon espoir qu'à l'issue de la séance, on créera la mutualité.
Ce prêtre, à l'àme vraiment apostolique, rêve plus et mieux : ce pauvre entre les pauvres veut rendre tous ses paroissiens propriétaires d'un lopin de terre! Parfaitement. Et il est en train de vivre son rêve.
Aux braves gens de sa commune qui ne possèdent pas un pouce de terrain, il tient des propos dans le genre de ceux-ci : « Je vais prendre un livret de Caisse d'épargne en votre nom; je verserai cinq francs, mais à la condition que vous mettiez chaque mois de côté au moins une pièce de vingt à quarante sous... Voyons, croyezmoi, cette économie est possible ; vous prendrez quelques verres de moins, vous oublierez d'acheter un paquet de tabac. A la fin de Tannée, vous aurez à votre nom une vingtaine de francs... Continuez encore à épargner, mais déjà vous pourrez jeter votre dévolu sur un petit bout de terre... Vous ne possédez pas la somme nécessaire pour l'achat, mais, comme vous avez fait preuve de ténacité et d'esprit d'économie, la Caisse rurale vous avancera ce qui vous manque ; vous le lui rembourserez peu à peu. » Plus d'un journalier s'est laissé con-
vaincre: quelques-uns possèdent déjà leur jardinet, y font venir des légumes qui ne leur coûtent que du travail, et voient leur situation matérielle s'améliorer. J'imagine qu'ils sont mieux disposés que jadis à goûter les sermons du curé de Saint-Acheul-les-Bruyères.
Puisque nous citons des exemples d'heureuse et opportune activité sociale, donnés par des membres du clergé français, nous raconterons encore ce qu'a fait un curé de l'Est, que je pourrais nommer si je n'étais certain, en le faisant, de lui causer un vrai déplaisir.
Il déplorait l'exode croissant des jeunes gens et des jeunes filles vers les grandes villes; ce n'est pas le lieu d'insister sur ce point, mais personne ne me contredira quand je signalerai dans cet exode un véritable mal social. Le digne pasteur voyait surtout avec terreur la plupart des jeunes paysannes quitter leur famille, vers l'âge de 17 ou 18 ans, pour se « mettre en condition » chez des bourgeois des cités voisines. Quand elles rentraient sept ou huit années plus tard — et beaucoup désertaient pour toujours le village natal — elles rapportaient dans leur milieu rural des habitudes et des idées qui n'étaient guère louables. Les malheureuses devenaient une cause de perdition pour les quelques braves enfants demeurées au pays.
Il était d'autant plus difficile d'enrayer le mal que les parents eux-mêmes poussaient, presque tous, au départ de leurs filles : jadis, une petite industrie, qui se pratiquait à domicile, utilisait tous les bras juvéniles, mais aujourd'hui, cette industrie est aux trois quarts ruinée, et pour vivre, les jeunes gens s'expatrient.
Le curé de la paroisse en question s'était rendu
compte de la profondeur du mal, mais il n'entrevoyait pas de guérison possible ^. Seulement, il ne se découragea pas, certain que la Providence finit toujours par venir en aide aux hommes de bonne volonté, alors surtout que ces hommes sont des prêtres poursuivant le bien des âmes à eux confiées.
Une circonstance imprévue — c'est neuf fois sur dix ainsi que se manifeste l'aide divine — l'amena en Alsace pour quelques jours et lui révéla une industrie dont • il n'avait guère l'idée, mais qui lui parut d'autant plus intéressante à étudier qu'elle pouvait se pratiquer à domicile et être tentée dans sa paroisse. Il s'agissait de la fabrication des bas à la machine.
De retour au village, il décida quatre ou cinq de ses paroissiennes à en faire Fessai. Et il commanda tout le matériel nécessaire. Mais il ne suffisait pas d'avoir les machines à tricoter les bas, il fallait apprendre à s'en servir. Cela exigeait donc un apprentissage.
Là encore, notre curé vint en aide à ses ouailles. Il appela un très bon ouvrier alsacien qui accepta d'enseigner l'art de fabriquer la bonneterie. Pour établir un atelier où les machines fonctionneraient provisoirement sous la surveillance du technicien, le prêtre offrit sa salle à manger et son cabinet de travail... Et. durant un long mois, le presbytère devint une usine en miniature où, toute la journée, on entendait le tapage des tricoteuses mécaniques. Par tout ce remue-ménage, M. le curé était bien un peu gêné pour préparer ses sermons, faire ses lectures spirituelles, dire son bréviaire ou simplement lire son journal; mais cette gêne et cette expropriation partielle et temporaire de son domicile, il les acceptait généreusement, joyeu-
1. On trouvera dans une brochure <)e l'Action populaire, intitulée Les Petits Métiers ruraux, des détails sur quelques petites industries que l'on pourrait utilement développer à la campagne.
sèment, car. plus l'apprentissage avançait, plus le digne prêtre se rendait compte que l'industrie nouvelle pourrait s'implanter dans le village et y retenir par l'appât du gain les jeunes filles qui, jusqu'alors, partaient pour la ville. Il n'était pas jusqu'à sa bonne elle-même qui, gagnée par ce dévouement, n'acceptât, sans trop maugréer, ce tohu-bohu qui troublait pourtant la monotone tranquillité de la maison curiale.
L'apprentissage prit fin : dans le village, une dizaine de bonnes ouvrières avaient été formées, ainsi que deux ou trois ouvriers qui devaient exécuter certaines besognes particulièrement rudes. Les machines, achetées par le curé, furent réparties entre les adhérentes qui devaient les payer, peu à peu, par un léger prélèvement sur leurs bénéfices.
Ainsi donc, ce prêtre avait mis, comme on dit, un métier dans les mains d'une douzaine de ses paroissiens. Gros service, mais incomplet cependant. Que leur aurait servi, en effet, à toutes ces bonnes gens, de savoir tricoter des bas à la machine s'ils n'avaient pu écouler leur marchandise ? Ici encore leur curé les tira d'embarras.
Il entra en relations avec des maisons de gros et assura la vente de tous les bas qui seraient fabriqués au village. Progressivement, les habitants reconnurent les avantages de la bonneterie; plusieurs nouveaux adhérents se présentèrent, ils obtinrent des machines... Bref, en quelques mois, il se constitua dans tout le pays un petit centre industriel. Les affaires ayant pris une suffisante extension, le curé organisa une coopérative qui centralisa toute la fabrication et en régla l'écoulement.
La nouvelle organisation avait sensiblement amélioré la condition matérielle de nombre de familles : celles-ci, en effet, avaient trouvé un gain supplémentaire, fort
utile, dans cette besogne que l'on peut prendre et laisser, qui convient parfaitement aux heures de repos de l'hiver et que l'on abandonne au moment des gros travaux de l'été. Mais surtout le but que se proposait le dévoué pasteur a été atteint au delà même de ses espérances : les jeunes filles ne désertent plus le foyer paternel pour aller chercher de l'ouvrage à la ville, et, continuant à vivre dans leurs familles, elles se préparent à leur rôle prochain d'épouses et de mères. J'ai pu constater l'attachement affectueux de tous ces villageois pour celui auquel ils doivent l'heureuse transformation économique de leur région — qui n'est pas allée sans une certaine transformation morale et religieuse (.
1. Nous venons de donner quelques exemples de ce qu'ont fait des curés de paroisses rurales: dans son très intéressant ouvrage intitulé Apostolat social (Lecoffre, éditeur). M. François Veuillot a étudié ce qui avait été réalisé dans la paroisse parisienne de Plaisance. On consultera également avec grand profit les belles Pages sociales de M. l'abbé Leroy et Prêtres de France (Lecoffre. éditeur,.