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CHAPITRE VI

1. Un exemple : ce qui s'est fait dans une paroisse du Jura. — L'étal moral et religieux de la Vieille-Loye. — Un curé qui

ne se décourage pas. — La prise de contact. — «< L'inutile. ■>

— Enquête préliminaire. — Comment un prêtre se lit épicier pour sauver les âmes de ses paroissiens. — La coopérative de la Vieille-Loye. — Débuts difficiles et tracasseries. — Le bien sort souvent du mal: une institution qui se développe grâce

s adversaires. — Premier pas dans la voie des . œu\ : ciales. — IL Créations successives. — Lo zèle suscite le zèle.

— .Mais les résultats? — L'efficacité des initiatives sociales d'un curé de campagne.

Il y avait une fois dans le Jura — ceci débute comme un conte de fée, et le récit, pour exael qu'il soit, n'en contient pas moins des faits quelque peu surprenants, toujours comme dans les contes de fée, — il y avait donc, en pleine foret jurassienne, un petit village de six ou sept centaines d'habitants. La plus grande partie de la population travaillait, directement ou non, pour une verrerie que la nature du sol avait fait établir dans une clairière, sur le bord d"un ruisseau. A l'usine, on est employé nuit et jour, on y peine ferme et la vieillesse arrive vite pour les verriers.

Ces pauvres gens avaient fini par oublier le chemin

de l'église. Occupés douze heures durant, de midi à minuit ou de minuit à midi, ils s'étaient déshabitués de toute pratique religieuse : ils vivaient à peu près en païens, s'occupant uniquement des choses matérielles.

Les enfants ne recevaient plus guère d'instruction religieuse : les parents n'y attachaient pas beaucoup d'importance, et. déplus, il était difficile au curé, déjà très avancé en âge, de réunir ces bambins, dont beaucoup préféraient courir à travers bois plutôt que de venir réciter le catéchisme.

Et, si nous voulons tout dire, nous serions obligé de noircir encore ce tableau, déjà bien sombre, de la vie morale et religieuse delà Vieille- Loye.

C'est à ces mécréants — comment les appeler autrement? — qu'il y a quelques années, M. l'abbé Tervaux fut envoyé comme pasteur.

Le poste, humainement parlant, n'était pas fait pour éveiller beaucoup d'ardeur chez un nouveau titulaire. Gomme il eût été naturel que celui-ci prononçât le fameux : « Il n'y a rien à faire ! » Mais ce qui eût découragé beaucoup d'autres, fut, pour cet homme de Dieu, un excitant à l'action. Il sentit qu'il y avait tout à organiser, et non point rien à essayer.

Mais par quel bout commencer cet effrayant travail apostolique? Dans quel coin de terre, en ce pays inculte, jeter la première semence chrétienne? Question angoissante, et que certains se posent parfois... toute leur vie. Le plus difficile en pareil cas, est d'établir le contact : avec l'aide de Dieu, beaucoup de persévérance et un peu d'habileté, on y arrive plus ou moins vite, mais on y arrive toujours.

De tout cœur, le nouveau curé de la Vieille-Loye pria donc la Providence de ne pas l'abandonner. Quant à la persévérance, il en avait une provision plein son âme. Enfin, pour acquérir l'indispensable habileté, il

se contenta de beaucoup examiner et de beaucoup réfléchir.

11 fit ses visites et constata que, chez les meilleurs, on le considérait comme un être inutile, ayant un métier de paresseux et de propre à rien... Il ne se découragea point. Surtout, il sut se montrer de caractère bon, ouvert, sympathique. Peu à peu — il y employa plus d'un an — il se rendit un compte exact de l'état d'esprit de la population, de ses besoins et des influences dominantes.

Ceci fait, il résolut d'agir. Déjà, l'élément féminin avait en partie retrouvé le chemin de l'église.

Mais, pour atteindre l'âme de ses paroissiens, l'abbé Tervaux pensa qu'il lui fallait atteindre d'abord leur corps et donc qu'il devait organiser quelque chose qui leur serait d'une utilité purement matérielle.

Ce « quelque chose » fut une minuscule coopérative de consommation.

Avec beaucoup de verve, M. Goyau a jadis raconté comment le digne prêtre devint épicier; l'on nous permettra de reproduire cette page, l'une des plus vivantes de ses belles études Autour du catholicisme social ' : «... C'est aux besoins matériels de ses paroissiens que le curé de la Vieille-Loye voulait d'abord aviser. Son ministère durait depuis dix-huit mois environ, lorsqu'il interpella cinq de ses voisins, que la soutane n'effrayait point. « L'épicerie est chère, leur dit-il en « substance; pour maintenir une certaine hausse des " prix, les trois fournisseurs concurrents s'accordent « entre eux ; vous êtes contraints d'acheter à crédit, « puis de signer des billets, et parfois même de con- « sentir hypothèques sur vos lopins de terre; et sur le

1. Cf. Autour du catholicisme social, première série, p. 130 (Perrin, «'•diteur, Paris, 1897).

« commerce des denrées se greffe, ainsi, un certain « commerce de l'argent. Avec cinq hommes et l'aide « de Dieu, j'ai un remède et je réponds de l'avenir, « Les femmes sont revenues aux offices ; mais ce qu'il « me faut, ce sont les hommes aussi; sinon, quel est « ici mon rôle? Eh bien, je vais m'occuper de vos in- « térèts matériels; mais faire de l'épicerie pour de l'é- « picerie, ce n'est point là mon métier; je veux avoir « affaire à de bons catholiques, et, par surcroit, avecce votre coopération, corriger ou prévenir vos mice sères. » Au dimanche suivant, ajoute M. Goyau, les cinq, après quelques jours de réflexion, garantirent qu'ils étaient hommes, le loisir aidant, à fréquenter régulièrement l'office et à remplir leur devoir pascal. Et voilà comment le curé de la Yieille-Loye devint épicier. »

Ah! dame, son épicerie ne fut pas des mieux montées. On commença petitement avec quelques kilos de café, de sucre, de légumes secs qui trouvèrent place dans un placard de la cure. C'était l'enfance de l'art, remarque M. l'abbé Brouillet dans une brochure qui peut être considérée comme la suite de l'étude de M. Goyau'. « Notre épicier improvisé opérait d'ailleurs sur une trop petite échelle, savait mal s'approvisionner et comptait sans les frais généraux. Son apprentissage lui coûta cinq ou six cents francs la première année. Ce n'était pas la première fois qu'il créait des œuvres, ni par suite la première fois qu'il perdait de l'argent... Vous pensez bien que la sagesse et le savoir-faire exigent des études coûteuses au moins autant que la médecine ou le droit. Quand on a

4. La brochure de M. l'abbé Brouillet, qui est d'une lecture attachante, vient de paraître dans la collection de l'Action populaire; elle a pour titre : La Yieille-Loye: ouvriers de l'usine et des champs. Initiatives d'un curé.

bu la mer, on peut boire l'étang, dit un proverbe patois. Le curé but avec bonheur un petit « bouillon ». Une étude des coopératives de chemins de fer et l'expérience le rendirent plus compétent en la matière. Cependant un rire méchant secouait le village : il était si facile de chansonner pareille situation... »

Les débuts ne furent donc ni brillants ni faciles pour le nouveau pasteur de la Yieille-Loye.

Mais il tint, bon.

Ceux de ses paroissiens qui avaient trouvé leur bénéfice à se fournir à la coopérative ne furent point assez sots pour retirer leur clientèle à l'institution naissante.

Les adversaires durent donc inventer autre chose que des quolibets. Ils s'avisèrent, un beau jour, que le curé en gardant au presbytère une provision de pétrole, qui dépassait sa consommation, mettait gravement en danger cet immeuble communal, lequel, d'ailleurs, était affecté au logement des pasteurs de la paroisse et ne devait point se transformer en maison de commerce. Il fallait donc que le curé fermât son épicerie, illégalement ouverte.

M. le curé obéit à cette injonction.

Mais, en croyant tuer la coopérative, ses ennemis assurèrent son développement. Les quelques sacs de denrées et les quelques bidons d'essence furent transportés chez deux braves femmes qui, moyennant un traitement de deux cents francs, se chargèrent de la vente. Dès lors, beaucoup qui avaient refusé d'aller se fournir au presbytère, n'hésitèrent plus à se rendre dans une maison neutre qui leur vendait à meilleur compte que les marchands de la localité. « On essaya bien, raconte M. l'abbé Brouillet, de fonder une institution pareille en face de celle du curé, on n'y réussit pas. D'ailleurs tout le monde était admis, bien que

seuls les actionnaires fussent électeurs et éligibles, Ainsi faisait-on bénéficier du bon marché et des bénéfices proportionnels tous les acheteurs, en gardant à l'œuvre une direction catholique. » Peu à peu, la coopérative en arriva à tenir la plupart des objets que les boutiquiers refusaient de vendre aux sociétaires.

Et aujourd'hui, après quelques années d'existence, cette institution économique a pignon sur rue; son local est une des plus importantes constructions de la commune. Les magasins renferment pour plus de 25.000 francs de marchandises; près de cent vingt familles viennent y faire leurs achats et le chiffre des affaires atteint chaque année une quarantaine de mille francs. Bref la coopérative est devenue une puissance qui a fait disparaître toute exploitation étrangère et qui a diminué, à la Yieille-Loye. le coût de la vie '.

Ce n'est point qu'à rencontre de cette organisation on ne puisse formuler aucune objection. Mais à quoi n'en peut-on opposer?

Les adversaires des coopératives de consommation

1. Voici comment, chaque année, au Ie' octobre, on répartit les bénéfices. Ils sont divisés en trois parts égales : la première est remise aux associés, au prorata de leurs achats, soit en numéraire, soit en marchandises à prendre ; la deuxième va grossir le fonds de réserve de la caisse commune: la troisième constitue le fonds de prévoyance. « Chaque associé y a sa part déterminée et personnelle. Ce capital cependant ne lui porte pas d'intérêt tant qu'il reste au-dessous de 200 francs; jusque-là, il n'est pas non plus remboursable, si ce n'est sur décision conforme du conseil de la Coopérative, en cas d'accident ou de maladie: quand il atteint -200 francs, il n'est pas remboursable, mais constitue pour son propriétaire une part d'actionnaire dans la coopérative: enfin, dès ce moment, le coopérateur peut retirer l'excédent, ou. s'il le laisse, il en reçoit l'intérêt. Ainsi la Coopérative travaille à s'assurer par elle-même son indépendance en constituant son propre capital: ainsi les individus sont moins exposés à abandonner l'association sur un coup de tête, car alors on perd son fonds de prévoyance; ainsi tout le monde coopère au bien social au moyen de ses intérêts particuliers, et c'est d'une excellente éducation anti-égoïste ; enfin, la coopérative a de cette façon beaucoup de fonds disponibles qui peuvent lui permettre de faire d'autres œuvres. » Cf. abbé Brouillet, op. cit., p. 19.

se lamentent de préférence sur le sort qui est fait aux petits commerçants, ou plus exactement à quelquesuns d'entre eux. Assurément, la situation de ces individualités est digne d'intérêt et, autant que faire se peut, il faut s'appliquer à leur trouver une compensation. Mais, avec M. l'abbé Brouillet, nous dirons volontiers : « L'évolution nécessaire contrarie toujours quelques vieux rouages, et vraiment faut-il pour la routine de quelques-uns pressurer tout le monde? Impossible de parler d 'antialcoolisme sans contrarier les cafetiers, de simplicité sans faire tort aux modistes, de syndicats sans obliger à disparaître quelques intermédiaires. Et si la cause de ces sacrifiés paraît préférable à celle du public, ne parlons pas davantage d'hygiène pour ne pas supprimer la clientèle ordinaire du médecin et du pharmacien. » Mais nous ne voulons pas instituer un débat sur un pareil sujet : il nous suffira de constater qu'à la Vieille-Loye la coopérative servit très heureusement à transformer le pays.

Ce n'était là d'ailleurs pour M. l'abbé Tervaux qu'un premier pas dans la voie des œuvres sociales.

Cet apôtre voulait gagner les cœurs de ses paroissiens afin de toucher leurs âmes ; aussi était-il résolu à organiser à la Vieille-Loye toutes les institutions de nature à satisfaire quelqu'un de leurs besoins.

Mais le digne pasteur est un homme pratique : il ne crée une œuvre qu'après avoir assuré le bon fonctionnement de celles précédemment établies. C'est ainsi, qu'il organisa tout d'abord une association de secours mutuels ; elle permet de faire venir deux fois par semaine à la Vieille-Loye le médecin de la ville voisine

qui, auparavant, ne se déplaçait que moyennant des honoraires élevés. C'est ainsi également qu'il établit une caisse rurale, une laiterie coopérative et qu'il bâtit maintenant des maisons à bon marché...

— Mais, demanderez-vous, comment peut-il suffire à la tâche?

— 11 y suffit : voilà le fait... Il est vrai qu'il ne prend guère le temps de se lamenter sur les malheurs defépoque présente : il a trouvé occupation plus utile. Et puis il a su faire naître autour de lui d'intelligents dévouements. Le zèle suscite le zèle. Ce sont, par exemple, des chrétiennes de sa paroisse qui se sont chargées d'administrer la laiterie et la coopérative, de surveiller et de diriger l'ouvroir des jeunes filles; ce sont elles encore qui, chaque matin, préparent la soupe et le déjeuner que, moyennant un sou et demi, les élèves de l'école laïque, demeurant trop loin du village, viennent manger, tandis que M. le curé leur fait l'instruction religieuse.

Le pasteur de la Vieille-Loye est aidé également par de nombreux jeunes gens groupés en association, — en une association bien vivante et agissante.

— Tout cela est bel et bon, mais enfin, quels sont les résultats obtenus?

— Les habitants de la Vieille-Loye ont vu leur condition matérielle s'améliorer très sensiblement. Ceci est incontestable. Us savent que cette amélioration est due à leur curé. Aussi, dans ce village, « la religion n'est plus l'ennemie et le curé l'inutile. 11 y a des retours et les offices ont gagné en nombre et en ferveur. Sans doute, le curé voudrait obtenir davantage, mais il faut tenir compte des conditions de travail imposées aux hommes, conditions qui rendent difficile l'accomplissement du devoir dominical ; il faut tenir compte du passé, de l'arriéré, de la lutte générale particulière-

ment terrible et qui a son écho dans les plus petits endroits... » M. l'abbé Brouillet termine son étude par cette déclaration : « Voici le moment de former des associations paroissiales ; il y a dix ans, à la Vieille- Loye, à peine un quart des hommes auraient osé s'inscrire : aujourd'hui, l'association comptera tous les chefs de famille sans exception. » Ce simple fait en dit plus long que tous les discours sur l'efficacité des initiatives sociales d'un modeste, mais dévoué curé de campagne.

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