PREFACE
L'heure est particulièrement grave pour les catholiques de France et il importe que chacun de nous prenne sa part des responsabilités.
Aussi avons-nous tenu à joindre notre voix à tant d'autres, plus éloquentes ou plus autorisées, afin « de contribuer à un mouvement de rapprochement et d'union qui, malgré tout, et en dépit de toutes les tristesses du moment présent, emporte les unes vers les autres toutes les âmes de bonne volonté , éprises d'idéal moral et de vie spirituelle [ » .
Pour ce rapprochement, il n'est peut-être pas de meilleur terrain que le terrain social : bien des chapitres de ce volume illustreront de faits précis cette affirmation générale.
Mais, pour être pacificatrice, encore faut-il que cette action des catholiques français présente certains caractères.
Il faut d'abord, et avant tout, qu'elle soit désintéressée.
Si nous voulons faire tomber la montagne de
1. Victor Giraud, Anticléricalisme et Catholicisme (Bloud, éditeur, 1906).
vi PRÉFACE.
préjugés que l'on a très habilement élevée entre l'Eglise et les masses populaires, il faut que notre dévouement soit exempt de toute arrière-pensée électorale et politique. Montrons que, sans rancune pour les défiances ou les hostilités dont ils sont parfois les victimes, les catholiques collaborent sincèrement à l'œuvre collective de progrès social1. Sachons nous rendre, d'une âme joyeuse, les plus utiles et les mieux faisants d entre les citoyens. Souvenons-nous et inspirons-nous de ce titre de Servus servorum — Serviteur des serviteurs — que les Papes ont pris jadis : faisons-nous tout à tous. Je serais fort étonné si, tôt ou tard, on ne finissait point par rendre hommage à notre loyauté et à notre activité.
Cette conquête des cœurs et des esprits par la charité nous semble d'ailleurs bien mieux convenir à des disciples du Christ que l'attitude boudeuse, voire même belliqueuse et parfois violente dont rêvent quelques politiciens, séduits plutôt par les coups à frapper que par la fraternelle abnégation à pratiquer.
1. Dans son puissant discours sur V Action sociale du Christia- M. F. Brunetière observait que •• l'idée de progrès n'était entrée dans le monde qu'avec et par le christianisme ». « Les Anciens, ajoutait-il, ne l'ont jamais eue, les Orientaux ne l'ont pas encore. On ne parle autour de nous que du « droit de reniant : qui donc l'a proclamé, si ce n'est le christianisme; et quelqu'un veut-il me dire en quoi c.<> droit consiste, en Chine, par exemple, ou eD pays musulman/ La question du féminisme est un aspect de la question sociale : qui donc a reconnu, proclamé, fondé le droit de la femme, si ce n'est le christianisme? et quelle est aujourd'hui la condition de la femme, je ne dis pas en pays barbare, au Dahomey ou au Congo, mais en Perse, ou dans l'Inde, contrée d'antique civilisation?... (Discours prononcé à Besaneon, le 28 novembre 1903.)
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En second lieu, notre action sociale nous paraît devoir être progressiste.
La société est en voie de profondes transformations. Dans ces transformations tout n'est certes pas injuste, tout n'est pas condamnable. Sachons faire le départ entre les aspirations que nous pouvons encourager et les tendances que nous devons réprouver. En face des opinions et des institutions nouvelles, beaucoup n'envisagent que deux attitudes possibles : les uns acceptent aveuglément toutes les nouveautés en raison même de leur nouveauté ; les autres les repoussent, non moins systématiquement, parce qu'ils tiennent avec obstination au bloc des choses anciennes. L'un et l'autre parti-pris sont également déplorables : c'est une grande force que de juger, à leur valeur vraie. hommes et idées de son temps.
Or, nous assistons à une lente, mais invincible évolution vers une organisation plus démocratique de la société. Léon XIII l'observait lorsque, au début de l'Encyclique Rerum novarum, il signalait « l'opinion plus grande que les ouvriers ont conçue d'eux-mêmes ».
Quelques théoriciens s'effrayent de cette évolution; d'autres la condamnent solennellement. Plaintes amères, éloquentes réprobations, demeurent également impuissantes devant le fait.
Nous souhaitons, pour notre part, qu'un nombre chaque jour croissant de catholiques français acceptent de franche humeur ce mouvement qui emporte les générations présentes vers plus de justice et de fraternité. Xon seulement qu'ils Tac-
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ceptent, mais qu'ils y coopèrent de toutes leurs forces, en prenant place dans les groupements et les organisations économiques qui n'exigent de leurs adhérents aucun reniement de croyances religieuses.
Les « jeunes » ont compris ce devoir : qu'ils appartiennent au Sillon ou à la Jeunesse Catholique, qu'ils suivent Marc Sangnier, Bazire ou Jean Lerolle, ils se disent et ils sont vraiment des démocrates, soucieux de se donner à la cause populaire
Nous avons confiance que leur entrain dévoué et leur ténacité obtiendront plein succès.
C'est, en grande partie, à leur intention que nous publions ce volume. Les études que nous y avons réunies, présentent ce caractère commun d'être l'exposé de quelque activité sociale.
Ces activités sont très diverses quant aux personnes dont elles sont le fait ou bien quant au but que celles-ci se sont proposé. Cette diversité même nous a paru instructive. Nous n'avons certes pas eu la sotte prétention d'être complet en un aussi vaste sujet, nous avons simplement désiré présenter quelques types d'action : tous ne sont pas des modèles irréprochables, mais nous croyons que chacun d'eux contient en lui-même une opportune leçon d'énergie.
Notre travail n'aurait pas été inutile s'il pouvait, à son tour, être la source de quelque nouvelle activité sociale.
Max TURMANN.
Paris, 15 juin 1906.