Cf. Pierre Sylvestre, op. cil., p
nous poussons à la formation de sociétés légales ; elles sont obligées à des formalités qui sont des garanties. Nous n'avons pas peur de la loi. »
Ces mutualités sont surtout des groupes d'adultes, organisées dans des sociétés ouvrières. Il y a aussi une mutualité féminine, fondée en 1894 par l'Union diocésaine et qui a parfaitement réussi A . Il y a encore des mutualités enfantines, annexées soit à une mutualité ouvrière, soit à un cercle populaire. Ces petites mutuelles restent sous la direction du groupement qui les a fondées. Leur fonctionnement est des plus simples : les enfants se font inscrire le jour de leur première communion en exprimant le désir de faire partie, plus tard, de la société-mère et cela suffit. Ils versent une cotisation mensuelle de 0 fr. 25 et, s'ils tombent malades, leurs parents reçoivent 0 fr. 30 par journée d'invalidité. Mentionnons aussi une société de secours mutuels, établie pour les membres du clergé, et une autre pour la jeunesse catholique : cette société, en une année, a reçu 5.231 francs de ses adhérents et leur a donné 4. 152 francs comme indemnités de*malades.
Plusieurs mutualités du diocèse ont reconnu les avantages que présenterait pour elles la forme fédérale. Le mouvement commença dans le district d'Isola; quatorze cercles paroissiaux se réunirent. Chaque société gardait ses statuts et son indépendance, tout en créant une caisse commune. Et, en treize années, la fédération du district d'Isola distribua à ses membres malades la jolie somme de 61.652 francs. Une semblable union enlevait aux travailleurs de la région la torturante inquiétude de l'invalidité et du chômage qui
I. Sur un capital de 3.330 francs, la société a versé à ses adhérentes malades la somme de 915 fr. 90.
en résulte. L'exemple d'Isola fut suivi ; bientôt tout le diocèse se couvrit de fédérations de mutualités, constituées suivant les divisions géographiques et formant, chacune, un groupement qui travaille à fon- !es sociétés de secours mutuels dans les paroisses du ressort encore dépourvues de semblables sociétés.
Parmi les autres institutions de prévoyance, une des plus originales est assurément une caisse d'épargne d'un genre tout particulier. Chacun des adhérents — cultivateurs, artisans ou bien ouvriers — fait ses dépôts au fur et à mesure de ses rentrées d'argent. Les sommes les plus modiques sont acceptées et portent un intérêt de 4 pour 100 : le tout est remis au dépositaire au moment du terme, de sorte que le fermier et le travailleur urbain ont pu économiser, sou à sou, l'argent du loyer ou du fermage, et que cet argent déposé en lieu sûr leur a rapporté Un bon intérêt. Pour faire apprécier les services que rend pareille institution, il nous suffira de dire qu'il y a actuellement dans le diocèse de Bergame plus de cinq mille livrets d'épargne de cette espèce.
Voyons maintenant les œuvres et institutions économiques qui s'adressent plus particulièrement à la population rurale, si nombreuse dans le diocèse de Bergame.
Le paysan a besoin de crédit : les organismes qui distribuent le mieux ce crédit sont certainement les Caisses rurales fondées sur le principe delà solidarité illimitée entre tous les membres.
J'ai sous les yeux la liste des 66 Caisses qui existent
aujourd'hui, et je constate que, depuis février 1893, date de la première fondation à Martinengo, chaque année a été marquée par la création de quelques Caisses. Elles comptaient au 31 décembre 1904 7.203 membres, ont reçu, en 1904, pour près de 3 millions de francs de dépôts et consenti des prêts pour une somme un peu moindre.
Dans son Movimento cattolfco, le professeur Rezzara expose la méthode suivie par ses amis et par lui pour la fondation des Caisses rurales :
Lorsqu'on veut créer une caisse rurale, on organise dans la paroisse une conférence, publique ou privée, dans laquelle un des membres du comité diocésain explique, en une langue claire et populaire, la nature, le fonctionnement et les avantages de la création proposée ; l'orateur insiste sur quelques-uns des traits caractéristiques de l'institution, notamment sur la confessionnalité. la circonscription paroissiale, la solidarité illimitée, la gratuité des fonctions des membres du bureau, l'absence de tout capital action et partant de tout dividende. Après l'exposé du conférencier, les discussions, et ensuite, chacun chez soi, les «tranquilles réflexions ». Puis, lorsque le curé ou le président du comité paroissial estime que le moment est venu et que le terrain est bien préparé, il appelle un notaire pour procéder à la constitution légale de la caisse... « Il n'est pas difficile d'obtenir la collaboration gratuite d'un notaire ; dans l'Union diocésaine, il y en a une douzaine qui sont toujours disposés à prêter gracieusement leur ministère devenu nécessaire. ■
Au début, les promoteurs avaient deux craintes : trouverait-on dans les paroisses des personnes capables de diriger et d'administrer les Caisses rurales et, dans le cas où les dépôts seraient insuffisants, comment se procurerait-on l'argent nécessaire pour les prêts demandés ? C'est le Piccolo Credito qui est venu dissiper ces deux craintes en apportant à l'organisa-
tion commençante des Caisses rurales un précieux concours.
Dès qu'une Caisse rurale est fondée, il envoie dans la paroisse un de ses employés qui instruit les administrateurs et le comptable de la nouvelle institution, leur enseigne tout ce qui touche à la tenue des livres, à la confection des bilans et des états mensuels, en un mot les met à même de remplir convenablement leur rôle. Pour les fonds nécessaires, cette banque ouvre à la nouvelle Caisse un crédit qui, suivant les circonstances, varie de 5.000 à 20.000 francs et qui permet ainsi de consentir les premiers prêts. Si, au contraire, la Caisse reçoit plus de dépôts d'argent qu'elle ne fait de prêts, le Piccolo Crédita accepte le surplus et le garde en donnant à la Caisse un intérêt supérieur à celui payé aux déposants.
Mais il ne suffit pas d'avoir mis une institution en marche ; il est bon, surtout quand il y a un roulement de fonds assez important, de surveiller d'assez près l'administration, non pas tant pour éviter les malversations que pour corriger les erreurs de direction. Les membres des Caisses rurales le comprirent. Ils demandèrent à l'Union diocésaine de leur indiquer s»jpt personnes compétentes et, parmi elles, ils élurent quatre inspecteurs, deux ecclésiastiques et deux laïques, qui reçurent mission de visiter les caisses, d'examiner les livres et de rechercher si les opérations étaient conformes aux statuts et aux lois. Depuis lors, l'inspection se fait régulièrement pour le plus grand profit de tous. Cette surveillance est d'autant plus utile que les Caisses rurales de Bergame ont un chiffre d'affaires assez élevé, car elles font des achats collectifs de semences, d'engrais et de machines, qui s'effectuent aujourd'hui dans d'excellentes conditions, grâce à l'intermédiaire de V Union catholique agricole et k
une combinaison dont nous parlerons un peu plus loin.
Le bétail est une des principales richesses du paysan bergamasque. Il était donc de toute nécessité de garantir les petits propriétaires contre les risques de tout genre que courent leurs bêtes : d'où la fondation de sociétés d'assurances mutuelles contre la mortalité de la race bovine. Au 31 décembre 1900, il y avait plus de 10.000 têtes de bétail assurées ; dans le courant de l'année, on avait payé aux assurés 53.541 francs d'indemnité pour 357 sinistres. Malgré tous les services qu'elles procurent, ces sociétés se sont développées relativement moins vite que les autres institutions : au 31 juillet 1904, on en comptait 40, s'étendant sur une centaine de paroisses, avec un peu moins de 4.000 membres. Pour couvrir les risques d'épizootie, l'Union diocésaine vient de constituer, après plusieurs essais infructueux, une caisse centrale de réassurance ', mais si nous en croyons le rapport présenté à la dernière fête fédérale, il ne semble pas que les sociétés locales aient encore, toutes, compris les avantages de la combinaison.
Le fermage est le mode de tenure généralement adopté dans la province de Bergame; souvent aussi le bétail est exploité de compte à demi avec le propriétaire. Il y avait là quelques difficultés pour l'assurance. Mais, par un heureux accord avec les Caisses rurales, cette difficulté a été écartée. Voici comment on procède généralement2 : les représentants de la caisse rurale et de la mutuelle d'assurance de la paroisse achètent, à l'époque opportune, le nombre de bêtes dont leurs coadhérents ont besoin. La caisse rurale en paie
1. Cf. Bolletino, novembre 1903 et janvier 1904. -2. Cf. N. Rezzara, Il Movimeato cattolico p. 81.
le prix et en devient propriétaire provisoire. La société «l'assurance les inscrit sur ses registres et la caisse rurale verse la prime. Le cultivateur reçoit le bétail et le garde; il donne à la caisse un intérêt de 5,50 p. 100 sur le prix d'achat et se libère ensuite peu à peu. Quand il a payé les trois quarts de la somme due, le bétail devient sa propriété :1e dernier quart de la dette sera réglé dans des délais qui varient de quatre mois à une année. « Ainsi donc, conclut M. Rezzara, le paysan devenu propriétaire des bêtes qu'il a dans son étable, sera beaucoup plus intéressé à améliorer ses méthodes de culture pour augmenter sa récolte en fourrages et, par suite, pour accroître encore le nombre de ses bêtes et la quantité de lait qu'elles produisent... »
Dans le diocèse de Bergame, comme en plusieurs autres régions de l'Italie, la coopération de production agricole commence à prendre quelque essor. A ce point de vue, nous signalerons les Affiti colletwi de Lallio, Sforzatica et Villasola : ce sont des exploitations rurales, faites encommunparun certain nombre de cultivateurs auxquels le Piccolo Credito a très obligeamment accordé les avances de fonds nécessaires. Il y a là une entreprise des plus intéressantes, jusqu'à présent couronnée de succès, et qui, suivant l'appréciation d'un témoin compétent, est « de nature à élever la condition morale et économique des travailleurs de la terre »,.
Nous devons également mentionner, à Isola, une latteria sociale, c'est-à-dire une laiterie coopérative fabriquant du beurre, et à Medolago, une fromagerie égalemeni sociale. En dix mois, cette fromagerie a distribué un peu plus de 18.000 francs dans les six paroisses de la montagne où elle recrute ses adhérents. Jusqu'alors, les gens de ce pays ne tiraient pas grand profit du lait : maintenant, nombre de familles touchent, par mois, de
40 à 50 francs, et même plus. Le curé de la paroisse de Medoiago est le président de la société coopérative.
Enfin il fallait une institution qui fût, en quelque sorte, la représentation officielle du monde rural et qui eût la charge de prendre en mains la défense de ses intérêts généraux. Cette institution fut fondée en juin 1894, sous le nom de Union agricole bergamasque, et sous la forme dune société coopérative anonyme à capital illimité avec des actions de 20 francs1 . Les services multiples et très divers que les Bergamasques attendent de l'Union agricole sont énumérés dans l'article suivant de ses statuts :
Le but principal de la société est de représenter, de promouvoir et de défendre les intérêts moraux et économiques de la classe rurale : elle doit aussi, de la façon la plus efficace, favoriser les progrès de l'agriculture et travailler au développement de findustrie agricole.
Pour atteindre ces buts, la société devra :
1 ' Assumer la représentation et la défense des divers intérêts de la classe des agriculteurs ; 2" faire connaître, soit par des conférences, soit par des publications, soit par des expérimentations, les meilleurs procédés de culture; 3" faire le commerce des machines et instruments agricoles, des plants, des semences et des engrais, en un mot, de tout ce qui est nécessaire à l'industrie agricole; 4° acheter ou prendre en location des fonds de terre pour les cultiver suivant les systèmes les plus perfectionnés ; 5° créer et soutenir l'enseignement agricole, théorique et pratique.
1. Au bilan du 31 décembre 1903, l'Union agricole bergarnasque comptait 3.530 actions souscrites par 251 personnes ou associations. A signaler une particularité de l'organisation de l'Union agricole où nous retrouverons le caractère populaire de tout le mouvement bergarnasque : pour éviter que quelques individualités aient tout le pouvoir à l'assemblée générale, les statuts admettent qu'un actionnaire absent peut se faire représenter par un autre actionnaire, mais aucun actionnaire ne peut avoir plus de deux voix.
Sous la direction dévouée et intelligente du docteur Benassi. l'Union agricole semble remplir toutes ces missions : elle a notamment beaucoup fait pour la diffusion de « la moderne science agraire » et des doctrines de M. Solari sur l'induction de l'azote i . Sous divers prétextes. — en particulier lorsqu'il s'est agi de choisir les dix-neuf fermes modèles, — M. le docteur Benassi a fait une tournée de conférences à travers la campagne. D'ailleurs le Bulletin de l'association et de nombreuses brochures de propagande continuent l'enseignement du professeur.
L'Union agricole est aussi un intermédiaire précieux pour l'achat des engrais, des machines, des semences et de tout ce dont ont besoin les modernes agriculteurs : elle est devenue vraiment la grande pourvoyeuse de la région et c'est à elle que s'adressent les Caisses rurales pour leurs nombreux achats. Elle possède des succursales en cinq ou six centres importants: ses magasins, très bien aménagés, sont établis à Bergame. dans le quartier de la Mezzaluna. En nous les faisant visiter, notre aimable guide nous montrait un vaste terrain attenant : « Nous ne désespérons pas, nous dit-il, d'être bientôt obligés d'y élever de nouvelles constructions... » Les catholiques bergamasques ont droit à ces espoirs. Car toutes leurs associations et institutions se prêtent une aide mutuelle qui décuple leur efficacité.
Nous en avons un topique exemple dans une création récente qui a rendu de grands services aux cultivateurs de la province : c'est l'ouverture, par le Piccolo Credito, de comptes courants spéciaux aux agriculteurs. Voici, en quelques mots, comment les choses ont été
1. Le docteur Benassi est, d'ailleurs, un disciple distingué de ce maître éminent dont l'influence est si grande sur les agriculteurs de l'Italie septentrionale.
organisées par la Banque populaire d'accord avec l'Union agricole '. Au commencement de l'hiver, tout paysan, moyennant une caution, peut demander qu'on lui accorde un crédit de telle ou telle somme, en rapport naturellement avec les achats qu'il prévoit devoir faire et avec sa situation personnelle. Si, après examen, la demande est agréée, le cultivateur reçoit de la Banque un livret avec lequel il se présentera, quand il voudra, à l'Union agricole ou dans une des succursales pour faire ses commandes : il n'aura pas un sou à débourser, on se contentera d'inscrire sur le carnet le montant de ses achats. L'hiver suivant, sa récolte vendue, il réglera son compte à la Banque populaire qui touchera 4,25 p. 100 d'intérêts. Il pourrait, s'il le voulait, se libérer en tout ou en partie avant l'année écoulée; enfin, s'il avait des fonds disponibles, le Piccolo Credito les accepterait en dépôt et lui donnerait 3.50 p. 100. Grâce à cette entente entre la Banque populaire et l'Union agricole, les petits agriculteurs peuvent donc acheter à bon compte, sans bourse délier, les engrais, les semences et tout ce qui est nécessaire à leur exploitation : ils ne paient que lorsqu'ils ont déjà en poche le profit de leur culture, profit d'autant plus considérable qu'ils ont pu mettre en pratique les méthodes scientifiques. Voilà ce que l'union entre œuvres catholiques arrive à réaliser.
Dans les centres urbains, les résultats ne sont pas moins satisfaisants. Au premier rang des institutions établies par les catholiques dans la cité de Bergame et
l. Cf. BoUetino. novembre lOOl.p. 101.
dans les petites villes du diocèse, nous trouvons les institutions d'épargne et de crédit. Plus encore que le paysan, l'ouvrier a besoin qu'on l'aide à mettre quelque argent en réserve et qu'en certains cas, on lui assure un appui financier. Il est souvent, d'ailleurs, très difficile de le faire entrer dans la voie de l'économie et, par contre, d'écarter de son chemin les prêteurs à la petite semaine...
C'est, d'abord, au Cercle Saint-Joseph qu'a été organisée une « caisse de prêts sur l'honneur » ouverte aux seuls membres de cette association. En dix ans, on accorda 2.920 prêts au taux de 5 p. 100 et pour la somme globale de 104.650 francs : ce qui donne pour chaque prêt une moyenne de 35 francs. Ces avances étaient consenties, sur la simple signature de l'emprunteur, pour la durée maximum de six mois, sans faculté de renouvellement, mais avec possibilité de se libérer par fractions.
L'essai était intéressant, mais restreint. 11 y a quatre ans, M. Rezzara résolut d'organiser des « caisses ouvrières ou populaires » sur le modèle des caisses établies par M*1 Cerutti. en Vénétie. Pour lancer l'idée, le président de l' Union diocésaine fit une conférence aux membres du Cercle démocratique chrétien de Bergame : il montra à quel point ces caisses avaient rendu service à la population de Murano et de Venise; il indiqua comment l'épargne ainsi réalisée avait permis la construction de saines et confortables maisons ouvrières dont les travailleurs devenaient rapidement les propriétaires. Son discours emporta la conviction des auditeurs et, quelques jours plus tard, on établissait des caisses populaires dans trois paroisses de la ville.
Ces institutions ont une organisation assez curieuse : elle est basée sur le double principe de l'épargne obligatoire et de la solidarité illimitée pour les prêts. Tout
adhérent est tenu, en effet, déverser, chaque semaine, une somme minimum fixée par les statuts ; il va sans dire qu'il peut apporter une somme supérieure. Puis, quand ses dépôts ont atteint un certain chiffre, il est en droit de solliciter et d'obtenir un prêt dont le montant pourra dépasser, d'un cinquième à un tiers, le total des dépôts qu'il a faits jusqu'alors. C'est ici qu'intervient le principe de la solidarité entre les membres : tous les associés répondent pour le surplus des prêts non couverts parles dépôts antérieurs.
Ainsi comprise, cette institution de crédit et d'épargne populaires a rapidement prospéré dans le diocèse de Bergame : au 31 juillet 1904, il existait 56 caisses populaires; avec les 80 caisses rurales, elles comptaient près de 9.000 membres, avaient reçu en dépôt, dans le courant de l'année, plus de 3 millions de francs et consenti des prêts pour environ 2 millions et demi. Rien ne fait plus d'honneur aux Bergamasques.
Parler ainsi, pourtant, n'est-ce pas être injuste envers la société coopérative de boulangerie et de meunerie, établie à Bergame, qui commence sa douzième année et qui exerce, à la satisfaction de la classe pauvre, la bienfaisante fonction de modérer le prix du pain?
Les boulangers de la ville doivent aujourd'hui se repentir de la maladroite âpreté dont ils firent preuve dans le courant de juillet 1894. La récolte avait été extrêmement abondante, le cours du blé et de la farine avait baissé dans de très fortes proportions et, néanmoins, le kilogramme de pain continuait à se vendre. à Bergame, 38 centimes. Trois catholiques de la cité, MM. Rezzara, Valsecchi et Volpi, résolurent de venir en aide aux pauvres gens et de fonder une coopérative de boulangerie, un Panificio cooperativo. Le 11 août, au soir, deux cents lettres venaient inviter les notables
catholiques bergamasques à une assemblée qui aurait lieu le lendemain dimanche au local de l'Union diocésaine, et au cours de laquelle on devait traiter d'une « très importante question ». Pas un mot d'explication de plus. Ce mystère piqua la curiosité : les invités vinrent au grand complet. La séance dura cinq heures : elle ne fut levée qu'après l'adoption des statuts de la nouvelle coopérative; sur-le-champ, 217 actions furent souscrites par 46 personnes.
Le plus difficile n'était peut-être pas encore fait : malgré l'hostilité bien compréhensible des boulangers, qui s'étaient unis en une ligue de résistance, restait à recueillir un capital suffisant, à choisir un local, à organiser une installation bien comprise, à grouper un personnel dévoué et compétent. Le 25 août 1895, l'évoque de Bergame venait bénir le bel établissement de la via S. Alessandro où l'on avait construit cinq fours du système Pirovano et adopté les plus récents perfectionnements. Bientôt après, fut établi un moulin coopératif. Pour être maîtres du prix du pain, il leur fallait être indépendants de la meunerie. Delà, nécessité pour les catholiques d'avoir un Molino coopérative- : depuis 1900, ils en possèdent un, admirablement installé dans le faubourg de Galgario et qui fait d'assez gros bénéfices.
La société coopérative de la boulangerie et du moulin, au 30 juin 1904, comptait 661 actionnaires ayant souscrit 10.303 actions et versé un capital de 206.060 francs4. Le Panifie io fabrique, en moyenne, 20 quintaux de pain par jour et, chaque jour aussi, le Mo Une travaille environ 60 quintaux de blé et 130 quintaux de maïs. En moins de dix ans, le chiffre d'affaires a
\. Nous empruntons ces chiffres au rapport du professeur Rezzaraqui fut lu, le 4 septembre 1904, à la fête du dixième anniversaire de la fondation du Panificio (Cf. Bolletino, sept. 190'*).
doublé : en 1895. la boulangerie avait touché 357.495 francs; en 1903, elle a encaissé 685.157 francs; depuis l'ouverture, on a vendu en pâte, son, farine et pain, pour 4 millions et demi de francs.
Bien que le Panificio et le Molino maintiennent des prix plutôt bas, ils ont, dès le second exercice, réalisé des bénéfices : actuellement, ils distribuent aux actionnaires un dividende de 4 pour 100, calculé non d'après la valeur nominale des actions, qui est de 20 francs, mais d'après leur valeur commerciale, qui est de 22 francs, en raison des réserves déjà accumulées. Ici, comme pour le Piccolo Credito, ceux qui, avec confiance, répondirent à l'appel des dirigeants catholiques de Bergame, n'ont pas mal placé leur argent, et ils ont utilement collaboré à une œuvre importante et vraiment populaire.
Le Moulin et la Boulangerie ne sont pas les seules coopératives organisées par les chrétiens bergamasques pour les ouvriers des villes, mais ce sont de beaucoup les plus considérables. Nous avons déjà parle de l'originale association de production créée au profit des « balayeurs des rues » ; il nous faut également mentionner une coopérative de cordonniers qui a surtout pour but de procurer, à bon compte, à ces artisans, les marchandises dont ils peuvent avoir besoin dans l'exercice de leur profession.
Pour ne rien omettre de caractéristique, il nous faut dire aussi quelques mots du Secrétariat du peuple et des Cuisines économiques.
Le « Secrétariat du peuple » i fut ouvert à Bergame en janvier 1896 : ce fut la fondation de l'année, décidée
1. Cf. Il Segrelariato delpopolo in Bergamo, rapport de M. l'avocat L. Locatelli, secrétaire (31 mars 1896 ; et II Segrelariato del popolu in Bergamo, rapport sur la première année du fonctionnement, par M. le comte, docteur Enrico M. Passi (avril 18'»7).
ACTIVITÉS SOCULES. 15
25i QUELQUES ORGANISATIONS DE PROPAGANDE SOCIALE
à la précédente fête fédérale. Dès le premier exercice, du 15 janvier 1896 au 15 janvier 1897, il intervenait dans près de huit cents affaires de toute espèce, maiprincipalement dans des affaires d'ordre juridique 4. Il s'occupait aussi très activement d'organiser le placement gratuit des travailleurs et créait un service spécial pour les émigrants de la province, qui vont en grand nombre chercher fortune à l'étranger, surtout en Amérique; à cet eifet.il publiait un Vadcmecum delV Emigrante Bergamasco : c'est un précieux manuel pratique distribué à tous les pauvres gens de la province qui quittent le sol natal et qui, trop souvent, deviennent la proie des chevaliers d'industrie.
Les a Cuisines économiques » répondent à un besoin particulier à la région. Sans doute, en tout pays, il serait bon que Ton mît à la disposition du peuple des aliments sains, à un prix peu élevé. Mais, dans le nord de l'Italie, la nécessité en est d'autant plus grande que la population, souvent misérable, consomme une nourriture très médiocre en éléments reconstituants. Cette alimentation défectueuse a eu pour conséquence le développement de la pellagre, mal qui se termine ordinairement par la folie. De là vient que, dans toute la vallée du Pô, les hospices d'aliénés sont fort nombreux et cependant très encombre-.
Pour combattre la pellagre, les Congrès de spécialistes, notamment celui de Padoue en avril 1899, ont recommandé, comme le meilleur moyen préventif, l'amélioration de la nourriture : au maïs d'assez mauvaise qualité qui fait le fond de l'alimentation populaire, il faut substituer des matières plus riches en principes nutritifs. C'est ce que les catholiques bergamasques ont fait avec les Cucine economiche.
I. En l'année if»o4, le Secrétariat du peuple a rendu 1.700 services
turc très différente.
L'œuvre est de date relativement ancienne { : elle fut fondée en 1881 par un groupe de « jeunes » à la tète desquels se trouvait encore le si dévoué professeur Rezzara. Ils réunirent des fonds, obtinrent le concours de deux congrégations de femmes qui promirent le personnel nécessaire, et, le 11 janvier 1882, on inaugurait à Bergame deux « cuisines économiques ». l'une dans la partie haute, l'autre dans la partie basse de la ville. Dans toute la province, il y a aujourd'hui quatrevingts de ces fondations, dues, pour la plupart, à l'initiative du clergé et des catholiques, mais dont les pouvoirs publics ont reconnu l'utilité et qu'ils subventionnent assez largement.
Les Cucine ne distribuent que de la soupe, mais — nous l'affirmons en connaissance de cause — son goût est des plus appétissants et elle nous a paru nourrissante. Elle n'est donnée gratuitement qu'aux indigents; les autres personnes la paient au prix réduit de 10 centimes le litre. Depuis la fondation de l'œuvre, c'est-à-dire du 11 janvier 1882 jusqu'au 31 décembre 1904, les « Cuisines économiques » en ont préparé et distribué plus de deux millions et demi de litres : le nombre des amateurs dit la qualité du pot-au-feu.
Il a été officiellement constaté que cette meilleure alimentation avait contribué à enrayer, en certains districts de la province, le développement de la pellagre. Or l'œuvre a été organisée de telle sorte que, son administration ne coûtant rien, et les frais étant couverts par le prix de vente des portions, le comité a pu économiser environ une dizaine de mille francs, provenant des dons et souscriptions. Cette somme devait être naturellement employée à une œuvre populaire ; aussi le comité a-t-il décidé de la consacrer aux habitations ouvrières dont l'union diocésaine entre-
1. Cf. N. Rezzara, l'Opéra nelle Cucine economiche (Bergame, 100-2;.
prend la construction avec les 100.000 francs que lui avance la banque du Piccolo Credito.
Telle est l'activité sociale des catholiques à Bergame depuis une trentaine d'années. Grâce à un zèle ordonné et tenace, ces chrétiens ont progressivement organisé, sur des bases pratiques et populaires, les associations et institutions qui, dans les diverses circonstances de la vie, peuvent le plus efficacement venir en aide aux gens de la campagne et à ceux des villes.
Ces multiples groupements et instituts, que nous avons dû séparer pour les mieux étudier, ne forment cependant pas des individualités isolées, poursuivant dans un aveugle égoïsme, leur propre et unique développement. Chacune de ces œuvres, au contraire, se sent intimement unie à toutes les autres, d'abord, au point de vue de l'idée, par la communauté du but, et ensuite, en fait, par le lien du comité central.
Pour rendre plus étroite, plus facile et plus manifeste aussi, cette cohésion de toutes les organisations catholiques, l'Union diocésaine a fait construire, sur une des grandes avenues de la ville de Bergame, un véritable palais. C'est la Casa del popolo.
Là, chaque société, depuis la banque jusqu'aux unions professionnelles, possède ses bureaux particuliers; outre deux belles salles de conférences, il y a un théâtre à 3.000 places, où se tiendront les assemblées générales; dans cet édifice, on trouve une bibliothèque, des salons de lecture et des jeux, un café, un restaurant, des bains et des chambres mises à la disposition des membres du clergé et d'une quelconque des associations de passage dans la ville; au rezde-chaussée, on a installé l'imprimerie, les administrations et les rédactions des périodiques catholiques. C'est bien, on le voit, la « Maison du peuple », mais du peuple chrétien.
Pour cette construction, il fallait près de 300.000 fr. : on les a trouvés *. La première pierre a été posée le 21 février 1904 et, le 15 mai 1906, l'Union diocésaine a pris possession de l'immeuble 2. Désormais, dans la Casa del popolo, les œuvres et les institutions catholiques du Bergamasque auront une magnifique demeure qui sera, en quelque sorte, le signe visible à la fois de leur croissant développement et de Jeur fraternelle entente dans une réciproque autonomie 3.