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CHAPITRE IV

L'ACTION* SOCIALE DES CATHOLIQUES ITALIENS. — UNE PROVINCE ORGANISÉE : BERGAME

I. Au lendemain des élections législatives italiennes. — Une province où les catholiques ont la majorité. — Élégante combinazione. — Un diocèse qui possède un puissant faisceau d'oeuvres et d'institutions sociales chrétiennes. — Le point de départ du mouvement. — Causes du succès. — Un gentilhomme et un bourgeois qui s'unissent dans un même dévouement à l'Église et au peuple. — II. Caractères de l'action sociale des catholiques bergamasques. — Nettement chrétienne. — ■ Essentiellement populaire : quelques preuves. — Intelligemment progressiste : la coquetterie du modernisme, L'intérêt pour l'enseignement populaire, l'action intellectuelle. — Opportunément pratique et positive : « proportionner le pas à la jambe ». — III. Étude des principales institutions sociales catholiques de la province de Bergame. — Le Petil Crédit Bergamasque. — Les catholiques italiens et les instituts financiers. — Fondation et organisation du Plccolo Crédita Bergamasco. — Une banque dont les subventions ont aidé les débuts de beaucoup d'institutions sociales. — Sociétés mutualistes.

— Une caisse pour le loyer. — IV. Œuvres et institutions qui s'adressent plus spécialement à la population agricole.

— 80 caisses rurales. — Méthode de fondation et surveillance. — Contre la mortalité du bétail. — Les Affiti colletivi.

— L'Union agricole bergamasque. — Les comptes courants spéciaux aux agriculteurs. — Y. Œuvres et institutions urbaines. — Caisses ouvrières et pupulaires. — Une boulangerie et un moulin coopératifs. — Le Secrétariat du peuple. — Pour combattre la pellagre. — Les «Cuisines économiques ». — Le signe visible du développement et de l'union des œuvres sociales catholiques de Bergame : la Casa del popolo.

21 i QUELQUES ORGANISATIONS DE PROPAGANDE SOCIALE.

Les récentes élections italiennes ont été marquées par un fait d'importance : les catholiques paraissent s'être abstenus en moins grand nombre que par le passé. La chose est surtout significative dans la province de Bergame où. jusqu'ici, la règle du Non e.vpedit était respectée dans toute sa rigueur. Or, le 6 novembre 1904, les catholiques de cette région ont fait élire un des leurs contre le député socialiste sortant. Mais ce serait leur faire injure que de voir dans cette élection un volontaire oubli des prescriptions pontificales; et, sans crainte de démenti, Y Eco di Bergamo, dont on n'a jamais suspecté la fidélité au Saint-Siège, déclarait au lendemain du vote : « Les catholiques de Bergame qui sont allés aux urnes se sont mis en état de pouvoir le faire en pleine tranquillité de conscience. »

La puissance électorale dont ils viennent de faire preuve pour le choix d'un député leur appartenait depuis longtemps, et ils l'avaient plus d'une fois déployée dans les élections provinciales et municipales. Ils ont la majorité dans le Conseil provincial et dans la plupart des municipes de la région. Ils pourraient être les plus nombreux au Conseil municipal de Bergame, puisque, depuis 1893, ils disposent, dans la ville, de près des deux tiers des voix; ils ne l'ont pas voulu : ils eussent été obligés, en effet, de choisir parmi eux le syndic, et celui-ci eût dû, le 20 septembre de chaque année, envoyer au roi un télégramme qui eût été la reconnaissance de la spoliation du Saint-Siège. Ils ont trouvé à cette difficulté une élégante solution. Sur les quarante sièges du Conseil municipal, leurs adversaires de toutes nuances sont assurés d'en obtenir huit. Restent trente-deux places : les catholiques n'en gardent pour eux que quatorze et en accordent dix-huit à des « libéraux » qui acceptent leur programme, mais

n'éprouvent aucune répugnance à reconnaître dans le roi d'Italie le maître légitime de Rome. C'est parmi ces libéraux que l'on prend le syndic. Cette combinazione et la discipline qu'elle exige, pour son succès, de la part des électeurs catholiques, montrent combien ils sont loin de l'incapacité ou de la faiblesse.

Cette autorité prépondérante qui leur assure la victoire quand ils jugent à propos de lutter, est la récompense méritée d'un persévérant effort. Effort d'autant plus digne d'étude que l'influence électorale a été obtenue sans être cherchée, est allée par surcroit, et comme une conséquence, à des hommes occupés d'une autre œuvre, et que leur autorité politique a été le couronnement de leur action sociale.

L'étude des associations et des institutions qu'ils ont organisées présente un autre intérêt. En ces derniers mois, les catholiques italiens ont eu à souffrir de divisions intestines, ici assez aiguës et parfois retentissantes, là plus sourdes et à peine visibles. Un diocèse— le seul, sans doute, de la Péninsule — semble avoir échappé à la contagion du mal : c'est le diocèse de Bergame. La raison de cette heureuse anomalie nous était récemment donnée par VAzione popolare qui est l'organe officiel du second groupe de l'œuvre des congrès. « Bergame, y lisait-on, prouve de la façon la plus irréfutable que. pour être unis, il faut travailler. »

Puisque, en ce pays fortuné, le travail a de si excellentes conséquences, il nous a paru d'un piquant intérêt pour un Français d'y aller faire un tour; et, si le lecteur veut bien nous suivre, nous lui dirons, en toute vérité, ce que nous avons vu et constaté de l'autre côté des Alpes, dans un diocèse à tel point riche en institutions chrétiennes et sociales qu'il n'est peut-

être pas un seul besoin, ni un seul intérêt légitime auquel il n'ait été aujourd'hui pourvu par les catholiques. Ce n'est point qu'examinées une à une, les œuvres de cette région n'aient pas d'égales en France, en Belgique ou en Allemagne : mais nulle part, croyons-nous, on ne pourrait rencontrer un si puissant faisceau d'organisations, de sociétés et d'instituts de toutes sortes, intimement unis malgré leur extrême diversité et groupés autour d'une même autorité religieuse : c'est dans cette coordination de tous les efforts — qui n'exclut pas une intelligente autonomie — que résident surtout l'originalité et la force du mouvement bergamasque.

Le point de départ de ce mouvement fut un congrès qui se tint à Bergame, du 10 au 14 octobre 1877.

Les congrès peuvent donc servir à quelque chose; ils viennent parfois, en effet, secouer les torpeurs, exciter les énergies qui s'ignoraient et rapprocher, pour une action attentive et féconde, des bonnes volontés que l'isolement seul rendait inactives. Mais encore faut-il que la région soit prête à pareille transformation : paroles et exemples de congressistes sont des semences qui ne lèvent pas en tous terrains.

Le diocèse de Bergame, il y a quelque trente ans, était une terre merveilleusement fertile. Le clergé, était pieux, dévoué, fidèle aux solides vertus chrétiennes et, de plus, initié aux nécessités sociales '.

\. Dans la première moitié du siècle dernier, remarque M. P. Sylvestre en une intéressante brochure, un évèque dont Bergame a conservé le souvenir, M*1 Speranza, avait donné à ses prêtres une formation à la fois sévèrement religieuse et ardemment sociale. 11 voulait

Les prêtres du diocèse de Bergame ont conservé ces précieuses qualités : « Notre clergé, nous disait un des catholiques qui mène le mouvement bergamasque, n'est peut-être pas le premier pour la science, mais, à coup sûr, il n'a pas de supérieur pour le dévouement au peuple et le zèle pour la foi. D'ailleurs, nos prêtres sont récompensés de leur activité : dans sa paroisse, le curé est vraiment un chef. Là où, par extraordinaire, il est indifférent pour les œuvres, nous ne pouvons rien ou à peu près rien. C'est un fait d'expérience. »

Une seconde raison des succès inaugurés par le congrès de 1877 nous était donnée en ces termes par M. le comte Medolago-Albani : « Vous avez, en France, de hautes classes peut-être meilleures que les nôtres, au point de vue des idées et de la vie religieuses, mais notre peuple a conservé une foi profonde et agissante : c'est notre force » Et, de fait, il est impossible à un observateur impartial de ne pas être frappé par le grand nombre d'hommes et de femmes du populaire que Ton rencontre, du matin au soir, dans les églises de la région : à quelque heure de la journée que vous entriez à San Alessandro in Colonna ou à San Bartolomeo, vous y verrez des ouvriers, des paysans, des artisans, dans une attitude de touchante supplication.

Pour expliquer ce qui se passa en 1877, il est une dernière circonstance dont il importe de tenir compte. Depuis neuf ans, il existait à Bergame une chrétienne association de jeunes gens, le cercle Saint-Louis. Ses membres avaient pris une part très active à l'organi-

qu'ils s'en allassent au peuple, alors plus agricole qu'ouvrier, pour apprendre à connaître ses besoins et à les soulager. Quand mourut M?r Speranza, il laissa un clergé d'esprit très ouvert et déjà habitué à l'action. Le catholicisme social pratique à Bergame (Collection de l'Action populaire, Lecoffre, éditeur, Paris;.

sation du congrès et ils étaient pour beaucoup dans le succès de cette assemblée. Au lendemain de ces brillantes réunions, c'est parmi eux que les initiateurs du mouvement devaient trouver leurs premiers et plus dévoués collaborateurs : ces « jeunes » étaient prêts pour l'action.

Le terrain était donc préparé quand, au congrès de 1877, les semeurs firent leur geste fécond. Sans se lasser, depuis lors, ils continuent à jeter le bon grain, et, chaque année, à leur fête fédérale du mois d'août, ils ont la joie de lier une gerbe, toujours plus lourde, d'associations et d'institutions populaires. De ces semeurs du premier jour, il en est deux dont il faut mettre hors de pair l'action, à la fois éducatrice et coordinatrice : ce sont le comte Stanislas Medolago-Albani et le professeur commandeur Rezzara.

Très différents de tempérament intellectuel et d'origine, ces deux chrétiens, unis dans un fervent amour pour l'Eglise et le peuple, surent accorder leurs tenaces efforts : le grand seigneur comprit le fils de la bourgeoisie, le théoricien soutint toujours l'homme pratique qui, à son tour, reconnut à l'idée le droit d'inspirer et de diriger les applications. Aussi l'un des orateurs dont s'honore l'Italie catholique, M. l'avocat Méda, pouvait-il récemment, sans la moindre exagération, saluer en Bergame tout à la fois « la ville qui jouit à bon droit de la réputation d'avoir conquis la prééminence en fait d'action sociale chrétienne » et « l'un des rares centres où commencèrent à s'élaborer les éléments doctrinaux, précurseurs de l'Encyclique et sanctionnés par elle avec tant d'éclat1 ».

1. Discours prononcé à Bergame, le 1G mai 1904, pour la commémoration de l'encyclique Rerura novarum.

Le comte Medolago avait présidé le comité local qui prépara l'assemblée de 1877 ; on le maintint à la tète du comité diocésain permanent qui, sur la demande du professeur Caironi, fut constitué dans la dernière séance du congrès : on voulait assurer un lendemain à ces réunions et l'on projetait surtout de créer, dans la région, des œuvres et des associations chrétiennes1. Il y avait alors, en tout, cinq ou six de ces groupements'2 : ils sont aujourd'hui au nombre de plus de quatre cents.

Un moment, en 1898. lors des mesures de rigueur prises par le gouvernement italien contre les sociétés religieuses, les catholiques de Bergame eurent à souffrir, mais, comme nous le disait M. Rezzara, « la persécution a très opportunément éveillé ceux qui sommeillaient; elle a été pour nous un coup de fouet et nous sommes sortis plus forts de ces journées d'épreuves ». Au cours de notre enquête, nous n'avons point découvert d'œuvre reprise ou simplement menacée par cette désastreuse maladie du sommeil.

La méthode suivie fut efficace si on la juge par l'ensemble des fruits qu'elle a portés. Mais on l'appréciera plus favorablement encore quand on aura distingué les qualités essentielles qui la caractérisent. Elle fut, dès l'origine, et continue d'être nettement chrétienne, populaire, progressiste et pratique.

i. Cf. N. Rezzara. Il Movimento cattolico nella diocesi di Bergamo. Appunti et statistiche (Bergamo, typ. S. Alessandro, 1897). p. 3, et L'Azione Cattolica nella diocesi di Bergamo (Bergamo, 4 settembre 1905).

■2. Notamment le cercle Saint-Louis de Bergame qui réunissait les jeunes gens et le cercle ouvrier catholique Saint-Joseph, fondé le i-2 décembre 1875.

L'action fut nettement chrétienne. Vivant au milieu d'une population croyante et pieuse, les initiateurs du mouvement donnèrent un caractère confessionnel à leurs divers groupes et aux institutions qu'ils fondèrent. L'idée ne pouvait même pas leur venir de constituer des sociétés neutres, c'est-à-dire officiellement indifférentes au point de vue religieux. Dans ces groupements, les prêtres occupent presque toujours une place importante. Dans les caisses rurales, le curé est très souvent président ou syndic; d'après les statuts des assurances mutuelles contre la mortalité du bétail, le pasteur de la paroisse fait de droit partie du collège des « probiviri » chargés de juger toutes les contestations et préside ordinairement ce collège.

Cette prépondérance du clergé est admise et même désirée par ces fermes chrétiens. Dans le Bergamasque, le troisième dimanche de chaque mois, qui est spécialement consacré au Saint-Sacrement, il n'est pas rare de voir, dans les communes rurales, la population tout entière suivre la procession paroissiale; dans les campagnes, les hommes, en très grande majorité, communient au moins une fois par mois et la plupart des jeunes gens font ce qu'ils appellent leurs ' six dimanches de Saint-Louis de Gonzague », c'està-dire qu'ils s'approchent des sacrements durant six dimanches consécutifs. Etonnez-vous ensuite, avec une telle intensité de vie religieuse, que les associations adoptent, en ce pays, un caractère nettement confessionnel.

Aussi leur première œuvre fut de constituer un comité diocésain dans lequel l'évêque était officiellement représenté. Les attributions de ce comité sont extrêmement nombreuses : il est le centre d'où part et où aboutit toute l'action catholique dans le diocèse. On ne tarda pas à reconnaître qu'il fallait, à côté de

lui, créer un groupement spécial des œuvres et associations : ce fut l'« Union diocésaine des institutions sociales catholiques », fondée en 1887.

Cette Union a pour but de maintenir entre les diverses associations des relations de fratellanza cristiana et, pour pratiquer cette fraternité chrétienne. l'Union rend aux sociétés adhérentes toutes sortes de services; elle constitue même, si besoin est, un tribunal arbitral qui juge les différends survenus entre associations ou bien au sein d'une seule société, entre les divers membres. Elle aide les œuvres à s'organiser ou, ce qui est plus difficile, à se réorganiser quand la nécessité en a été reconnue '.

Mais si les diverses œuvres sont intimement et fraternellement unies dans une fédération diocésaine, du moins chacune de ces œuvres conserve-t-elle sa « pleine autonomie » : leurs membres ont trop de sens pratique pour étouffer, en quelque sorte, leurs associations dans des liens qui empêcheraient le libre développement de la vie.

Jls sont allés fort loin dans la voie de la décentralisation. Le comité diocésain, tout en gardant la direction générale du mouvement, a établi des comités paroissiaux qui, dans les communes, remplissent le rôle dévolu au comité centrai pour l'ensemble : ils ont pour but essentiel de promouvoir et de soutenir les œuvres sociales et chrétiennes 2.

1. Elle a ainsi, à la fia de 1900, coopéré activement à la reconstitution de l'Union agricole bergamasque qui est aujourd'hui en pleine prospérité. « Dans le diocèse, toute l'œuvre de l'organisation et de l'action catholiques, écrit le professeur Rezzara, repose sur ce comité central dont furent successivement appelés à faire partie les présidents des principales associations catholiques de la ville et du diocèse, précisément parce que le mouvement a besoin de progresser avec régularité et harmonie, sans antagonisme, sans jalousie, sans exclusivisme regrettable, enfin sans un inutile gaspillage d'hommes et de force. ■

II Movimento, p. 3.)

2. Dans les premières années, déclare le professeur Rezzara II Mont-

A ceux qui seraient tentés de s'étonner de la part laite au clergé dans la fondation et la direction des œuvres et associations, nous ferons remarquer que ce clergé est, dès le séminaire, préparé à sa mission sociale et qu'il continue ensuite à se tenir au courant des questions économiques dans les réunions de V « Union ecclésiastique des études sociales ». D'autre part, le chef du diocèse encourageait ses prêtres à se dévouer à l'apostolat exigé par les besoins présents, a II est nécessaire, déclarait, en effet, Msr Guindani. dans une lettre pastorale, que le peuple sache que nous n'oublions pas ses besoins et que nous ne le cédons à personne pour la juste revendication de ses droits, d M?r Radini-Tedeschi qui. depuis un an, gouverne le diocèse, a encore accentué l'orientation sociale du clergé bergamasque.

Mais il ne faudrait pas croire que leur caractère nettement confessionnel empêche les associations chrétiennes de collaborer avec les autres en vue d'un but utile. A vrai dire, ces collaborations ne sont pas très fréquentes, car les catholiques, en ce pays, sont assez nombreux et assez bien organisés pour pouvoir réaliser par eux-mêmes la plupart de leurs desseins. Néanmoins, en ces dernières années, nous pourrions

mento, p. 4), les comités paroissiaux se distinguèrent et firent beaucoup de bien dans une centaine et plus de paroisses. Depuis 488'*, par suite le ki grande impulsion donnée aux associations catholiques populaires et aux sociétés de secours mutuels, les comités paroissiaux, après avoir fonde ou aide à fonder ces nouveaux groupements, ont cessé d'exister, estimant que ces associations répondaient suffisamment aux nécessités de l'organisation et de l'action catholique... Mais l'expérience a démontré qu'aucun groupement, aucune association ne peut remplacer complètement le comité paroissial.

On semble l'avoir reconnu et, depuis quelques années, des comités paroissiaux se fondent dans celles des 348 paroisses qui en sont dépourvues. Si l'Annuaire de VM't nous apprend que celles-ci sont encore trop nombreuses, il n'y a pas de doute que le travail soit mené à bonne fin.

citer des cas d'une telle collaboration. Au mois d'avril 1902, le comité de l'Union diocésaine des institutions sociales catholiques s'est entendu avec des sociétés neutres comme le Comice agricole, la Banque populaire ou la « Chaire ambulante d'agriculture », pour obtenir le plan du meilleur type de maison rurale, adapté aux nécessités de la région, tenant compte des prescriptions de l'hygiène, mais proscrivant toute dépense de luxe. C'était là une excellente idée dont la réalisation contribuera à améliorer la condition matérielle des populations des campagnes : les catholiques n'ont pas voulu en avoir le monopole ; mais, afin que le bien produit fût plus considérable, ils ont fait appel à tous les concours.

Chrétiennes, leurs œuvres sont essentiellement populaires. Populaires par leur personnel. Ce sont, pour la plupart, réunions de petites gens ; en 1897, les 45 sociétés d'assurances mutuelles contre la mortalité du bétail bovin comprenaient un peu plus de 4.000 associés, possédant chacun en moyenne deux têtes de bétail. Ce sont bien là des groupements de petits cultivateurs. Populaires par leur but. Parmi ceux que ces institutions prétendent aider, c'est toujours aux plus pauvres qu'elles donnent la primauté. Voyez, par exemple, l'article 22 des statuts de la Banca del Piccolo Credito Bergamasco : « Les prêts les plus petits auront la préférence. » Ne dirait-on pas, comme on l'a justement remarqué A , un conseil évangélique égaré dans un règlement de société financière? Populaires par l'esprit. Dans une récente brochure2, M. Rezzara

1. Pierre Sylvestre, le Catholicisme social pratiqué à Bergame, p. 18. -2. Cf. N. Rezzara, L'Azione cattolicain Italia (Bergamo, Typ. S. Alessandro, 1904;, p. 6.

22 i QUELQUES ORGANISATIONS DE PROPAGANDE SOCIALE.

le déclare formellement. S'adressant aux chrétiens qui seraient tentés par cet apostolat, le président de l'Union diocésaine leur donne ces conseils :

Celui qui se présente au peuple pour l'instruire et pour l'aider à sortir de sa condition actuelle, qui n'est pas toujours bonne et séduisante, celui-là doit s'armer de foi, de charité et d'abnégation; il lui faut se pénétrer intimement de la vie du peuple, acquérir une notion détaillée et précise de ses habitudes, de ses mœurs, de ses besoins et de ses défauts; il faut que son cœur batte à l'unisson du cœur du peuple ; il faut que sa langue soit la langue parlée par le peuple, et que surtout le peuple soit bien convaincu qu'il ne l'adule point pour des vues intéressées ou des motifs inavouables... Il est de toute nécessité, déclare le président de l'Union diocésaine, que nos propagandistes se : les « pédagogues » qui dirigeront, accompagneront et soutiendront le peuple dans ses premiers pas sur la route de son élévation morale et économique.

Avant de faire entendre semblables avis, M. Rezzara les a mis en pratique avec ses collègues de l'Union diocésaine. Ce sont, en particulier, ces préoccupations qui les ont dirigés dans l'administration de la ville de Bergame depuis que, en fait, ils sont les maîtres du municipe. Grâce à eux et à leurs amis, leur ville fut la première cité italienne qui supprima l'octroi dont la charge pèse plus lourdement sur les familles ouvrières. Jusqu'à présent, notons-le en passant, cet exemple n'a été suivi que par la ville de Corne. Dans le même ordre d'idées, nous pouvons citer une autre innovation également profitable à une catégorie de travailleurs : il y a quelques mois, les catholiques de Bergame ont aidé les balayeurs et les employés du service de la voirie à constituer une coopérative qui groupe une cinquantaine d'individus et a reçu l'entreprise de l'entretien des voies publiques : elle s'acquitte de cette tâche à la

satisfaction de tous et, par surcroît, au grand avantage de ses membres.

Tout ceci était, si Ton veut, relativement facile. Mais il est une épreuve redoutable qui attend tout catholique, résolu à se dévouer au peuple dans sa vie publique, mais non moins résolu à résister aux entraînements démagogiques. Cette épreuve, c'est une de ces grèves qui surgissent, parfois à l'improviste. dans les milieux industriels, quelquefois aussi — surtout en Italie — en plein milieu rural. En pareille occurrence, quelle attitude adopter? Soutenir intégralement les revendications des travailleurs, c'est souvent dépasser les bornes de la justice et les facultés de l'industrie ; par contre, prendre systématiquement parti pour les patrons, c'est s'aliéner pour longtemps les sympathies du prolétariat et risquer également de ne pas respecter davantage tous les justes droits. Que faire? M. Rezzara dit encore :

Dans l*examen des injustices sociales, qui sont nombreuses et répandues çà et là. il faut toujours, dit-il. se garder d'aucune exagération ; on doit aussi éviter d'y porter les passions de parti. La qualité essentielle, c'est une impartialité absolue, mais clairvoyante et ferme... La vérité toute nue sonne mal parfois aux oreilles des patrons, parfois aussi à celles des ouvriers. Aussi nos amis doivent-ils. avec une dignité et une charité non exemptes d'énergie, la faire toujours entendre clairement à la conscience de tous, car dans la vérité se trouve le fondement de la justice.

L'occasion s'est présentée, àBergame. de mettre en pratique ces doctrines. Il y a sept ou huit ans, une grève de tisseuses s'était terminée par l'acceptation d'un même horaire pour toutes les usines de la région. Au mois de mai 1903, les ouvrières se plaignirent que les clauses du contrat ne fussent plus complètement

respectées. Lasses de ces incessantes violations, elles menacèrent d'arrêter le travail et demandèrent l'appui du Comité des unions professionnelles d'ouvriers catholiques, présidé par M. le comte Medolago-Albani. Dans l'ensemble, leurs réclamations étaient fondées; aussi, après un examen approfondi, le comité résolut-il de les soutenir, mais il voulut essayer de les faire triompher pacifiquement. On était au jeudi, il demanda aux tisseuses d'attendre patiemment jusqu'au soir du samedi qui était d'ailleurs leur jour de paye. Le comte Medolago et le curé d'une des paroisses les plus populeuses de Bergame eurent plusieurs entrevues avec les membres de la Chambre de commerce et le préfet de la province. Les patrons résistaient. Les négociateurs n'hésitèrent pas à déclarer que, si satisfaction immédiate n'était pas donnée à ce qu'il y avait de juste dans les réclamations des tisseuses, ils ne pourraient pas dissuader celles-ci de se mettre en grève. Venant d'hommes qui ne pouvaient être soupçonnés de tendances révolutionnaires, cette mise en demeure l'emporta : le dimanche soir, les chefs d'industrie cédaient et la paix était rétablie dans le monde du travail.

L'activité de ces catholiques est progressiste. Dans leurs établissements et leurs institutions économiques, ils adoptent les systèmes les plus récents et réputés les meilleurs. Qu'il s'agisse d'outillage agricole ou de sociétés de production, vous trouverez partout ce souci de ne pas être en retard sur les concurrents. En visitant, par exemple, leur boulangerie et leur moulin coopératifs, il est impossible de ne pas être frappé par cette visible préoccupation. Ils ont, pourrait-on dire, la coquetterie du modernisme. Ils prennent plaisir à montrer aux étrangers et à leur faire admirer la perfection de leur organisation matérielle, par exemple

dans leur magnifique meunerie de la Via Galgario.

Ils portent le même zèle à répandre autour d'eux les meilleures méthodes de travail. C'est ainsi qu'ils ont très largement contribué à améliorer le mode de culture en usage dans la province et à développer dans leur région l'agriculture scientifique. En agissant ainsi, ils ne font que mettre à exécution le vœu émis, en 1901, par le Congrès catholique italien de Tarente; ils ont d'ailleurs un maître éminent en M. Solari, auquel l'on doit la découverte de « l'induction de l'azote », et qui, pour la diffusion de ses théories agronomiques, est secondé par des disciples zélés à la tête desquels il faut citer don Baratta.

Pour faire connaître ces méthodes et procédés perfectionnés, l'Union diocésaine a publié quatre brochures, très claires, qu'elle a demandées à la plume de spécialistes compétents. Nous mentionnerons, parmi les plus remarquables : les Prime lezioni di agricole lura moderna, par P. Bonsignori. directeur de la colonie agricole de Remedello; V America a Bergamo, esperienze e istruzioni agricole, par l'abbé G. Cavadini.

Mais renseignement livresque n'a point paru suffisant à ces progressistes. Aussi l'Union diocésaine, en 1901. a-t-elle voté un crédit de plusieurs milliers de francs pour organiser, durant 1902 et 1903, dans les dix-neuf districts ou mandamenti de la province, des fermes modèles qui serviraient de champs d'expérience. Les choses ont été réglées ainsi qu'il suit. Dans chaque mandamento, on a choisi une exploitation rurale de très faible étendue parmi celles, fort nombreuses, qui ont été proposées. Sur la liste des personnes qui s'offraient pour ces poderi-modelli, nous avons relevé les noms de plusieurs curés; deux ou trois d'entre eux furent élus. Les exploitations choisies devaient être cultivées « d'après les règles d'une bonne et ra-

tionnelle agriculture », sous l'autorité du directeur technique de l'Union agricole bergamasque. Les exploitants s'engageaient par avance à suivre scrupuleusement les enseignements et les prescriptions de cet agronome. D'ailleurs, ils recevaient, à titre absolument gratuit, les engrais nécessaires pour les diverses cultures. Pour se rendre compte de l'amélioration apportée par l'adoption des méthodes scientifiques, on devait établir la moyenne des produits récoltés, dans ces mêmes exploitations, durant les trois années précédentes. Les sommes obtenues en 1902 et 1903 seraient réparties de la façon suivante : on commençait par donner à l'exploitant l'équivalent de sa récolte moyenne durant les trois années antérieures; sur le surplus, on prélevait d'abord le paiement des engrais ; enfin, trois cinquièmes du restant étaient attribués à l'exploitant, sans parler de la plus-value donnée à son fonds. Lesdeiix derniers cinquièmes devaient revenir à l'Union diocésaine qui, avec cet argent, ferait d'autres entreprises du même genre.

Le concours dont nous venons de parler n'a été organisé que pour améliorer la culture dans la province et servir les intérêts de tousles cultivateurs, sans distinction d'opinions religieuses ou politiques. Ce n'est point là une œuvre de petite chapelle. On comprend dès lors que les dirigeants du mouvement catholique social soient écoutés dans le diocèse.

Enfin, pour être vraiment féconde, l'action catholique ne doit pas seulement servir les intérêts matériels du peuple, mais toucher les âmes et instruire les esprits. Il y a des gens qui se figurent avoir converti un individu parce qu'ils l'auront fait entrer dans une association confessionnelle lui procurant un bénéfice pécuniaire. Ces conversions ne durent qu'autant que la bourse du néophyte y trouve son compte. Les seules

conversions solides et honorables sont celles où l'intelligence et le cœur ont reçu satisfaction : à côté de l'action sociale, il faut donc l'action intellectuelle, l'une préparant et fortifiant l'autre. Au pays bergamasque, c'est bien ainsi qu'on l'a entendu.

Une des premières œuvres catholiques qui fut fondée à Bergame, ce fut la bibliothèque populaire qui, créée par les jeunes membres du cercle Saint-Louis, ne tarda pas à prospérer. Mais tout le monde ne vient pas emprunter un livre : il faut donc aller trouver le lecteur chez lui. C'est là proprement l'office du journal et des publications périodiques.

Il se publie un quotidien à 5 centimes, l'Eco diBergamo, qui est fort bien rédigé, qui tire à plusieurs milliers d'exemplaires et fait une concurrence heureuse aux deux journaux libéraux gouvernementaux, la Gazetta provinciale et la Nuova Gazetta di Bergamo. Pour lutter contre le journal hebdomadaire socialiste, il Pensiero, les catholiques font paraître il Campanone, qui pénètre à la fois chez le paysan et chez l'ouvrier des villes ; cette publication populaire est rédigée avec une parfaite connaissance des besoins et des tendances du milieu auquel elle s'adresse.

A côté des périodiques politiques, les catholiques ont reconnu la nécessité dune revue illustrée qui apportât, dans les foyers chrétiens, des lectures honnêtes, amusantes et instructives. A cet effet, ils fondèrent une coopérative au capital de 40.000 francs qui entreprit la publication de Pro Familia. Cette revue hebdomadaire, qui est vendue seulement 10 centimes, a obtenu un plein succès dans sa cinquième année, elle tire à plus de vingt mille exemplaires et a plus de dix mille abonnés.

Viennent ensuite les brochures. Brochures pour obtenir des adhérents aux œuvres : telles sont l'étude

Je M. l'abbé D. Baronchelli sur la Fonction sociale des Unions professionelles K ou la traduction du petit volume d'Eckert sur la meilleure organisation des Bureaux de placement. Brochures pour servir à la direction ou à la réorganisation d'œuvres déjà fondées : par exemple, Piccola Guida per il contabile délia Cassa rurale, par M. l'abbé Fornoni. inspecteur des caisses rurales dans le diocèse de Bergame, et le tract Per una riforma délie Società d'assicurazione del bestiame. Brochures de propagande d'idées, comme celle consacrée par M. Rezzara aux Devoirs des représentants du peuple dans les administrations publiques, ou bien le discours du comte Medolago-Albani sur le Socialisme et les Unions professionnelles. Almanachs <le toute espèce, de tout format et de tout prix, depuis Y Almanacco popolare et le Calendario delV Agricoltore bergamasco jusqu'à l1 Annuario Bergamasco, qui est une mine de précieux renseignements. Toutes ces publications sortent, par milliers, des mêmes presses qui donnent Y Eco di Bergamo, le Campanone ou le Pro Familia; l'imprimerie, les bureaux de rédaction et d'administration de tous ces périodiques occupent des pièces contiguës en cette vaste Casa del popolo2, où se trouve aussi le siège de 1" Union diocésaine et de la plupart des associations catholiques de la province. Ce voisinage laisse entrevoir comment sont étroitement unis les institutions économiques, les œuvres d'apostolat et les organes de propagande intellectuelle.

L'esprit progressiste des catholiques s'est encore affirmé par 1 intérêt qu'ils portent aux questions

1. Sur ce même sujet des Unions professionnelles, nous citerons encore les Brève» considérations de M. Fr. Galbiati, publiées par l'Union -une des institutions sociales catholiques de Bergame.

•2. Jusqu'en ifwfi, toutes ces institutions avaient leurs bureaux dans une vieille et grande maison de la Piazza Pontida.

d'enseignement populaire. En 1893, ils constituèrent Y « Œuvre pour la conservation de la foi dans les écoles ». qui procure l'enseignement religieux aux enfants des écoles communales et des collèges de l'État ' .

Mais c'est surtout en ce qui concerne l'enseignement des adultes que leur initiative nous a paru féconde. Ils ont créé de nombreux cours du soir; en 1901, on comptait dix-sept écoles de ce genre groupant quatorze cent quinze élèves, et. au mois d'août de cette même année, des récompenses en argent furent décernées aux sept écoles jugées les mieux tenues.

La province de Bergame. dont la population masculine compte une très forte majorité de catholiques pratiquants, est en même temps la province italienne qui compte le moins & analphabeti ou d'illettrés.

Le Comité diocésain voudrait obtenir davantage : « Le péril socialiste, déclare-t-il, doit suffire à secouer [scuotei^e) prêtres et laïques, et à les induire à faire quelques sacrifices pour empêcher que notre population ne se gâte et ne se perde. » Aussi le Comité invite-t-il « toutes les sociétés catholiques du diocèse à ouvrir, durant l'hiver, des écoles du soir et du dimanche pour les adultes » . Les leçons doivent durer une heure et demie ; il doit y en avoir au moins trois par semaine et cela au minimum depuis le 1er novembre jusqu'à la fin de janvier. Parmi les matières obligatoirement enseignées, nous relevons : la religion, la lecture, le style, l'arithmétique, les droits et les devoirs des citoyens, des éléments d'agriculture en tenant compte des nécessité locales. En outre, le Comité se déclare prêt à envoyer le directeur de l'Union agricole pour donner des leçons pratiques sur « la nouvelle agriculture ».

l. Cette œuvre demande à ses adhérents une cotisation de 10 centimes par an, mais elle compte plus de vingt mille associés.

La population de Bergame, suivant le mot très juste de l'auteur de VAzione cattolica in Italia, aime mieux 1* action que les bavardages : « Piu inclinata a 'fare che a chiacchierare ». En d'autres pays, les gens de bien dépensent trop souvent leur activité en paroles : les habitants du Bergamasque prêtent toute leur attention aux résultats positifs. Réalistes, dans toute l'énergie du terme, ils ne créent pas une seule œuvre sans s'être rendu compte si elle répondait à une nécessité et si elle avait des chances de réussir : « Le caractère pratique qui distingue tous les actes de notre propagande catholique est dû d'abord, déclare le président de 1" Union diocésaine, à l'étude analytique et à l'examen approfondi que nous faisons des conditions locales et des besoins de la population. » Ce caractère pratique est dû également, ajoutait-il en une langue pittoresque, au soin que nous prenons de « proportionner le pas à la jambe, di fare il passe secondo la gamba ».

Un exemple illustrera opportunément cette affirmation. En 1900, désirant donner plus d'intensité de vie à leurs associations ouvrières, les dirigeants du mouvement catholique ouvrirent, dans la province, une enquête sur l'état de l'industrie et la situation des travailleurs industriels '. Les enquêteurs se renseignèrent de façon très détaillée sur les 248 établissements de la région dans lesquels travaillaient 14.000 ouvriers et plus de 27.000 ouvrières. Les résultats de cet examen, industrie par industrie, furent publiés par les soins de l'Union diocésaine des institutions sociales catho-

I. Ils réalisaient ainsi le vœu émis par le Congrès catholique de Ferrare, demandant aux associations chrétiennes d'entreprendre « une étude pratique et précise des conditions économiques et morales des populations dans les pays où prédomine l'industrie manufacturière ».

liques^, et quiconque parcourra cette brochure ne pourra s'empêcher de reconnaître la précision des recherches sur la condition des travailleurs qui, « dans son ensemble, disait le comité, est loin d*être bonne et acceptable » . Puis on indiquait les points qui paraissaient spécialement dignes d'étude et d'application : c'étaient notamment les questions des heures de travail, du repos dominical et du travail de nuit, du salaire, de l'hygiène des ateliers, des relations entre patrons et ouvriers ; c'était encore tout ce qui touchait à la moralité, aux vices et à la propagande subversive dans les milieux populaires; c'était, enfin, le besoin d'une meilleure éducation et d'une plus solide instruction technique, ainsi que la nécessité d'institutions professionnelles et coopératives.

De ce vaste programme, le comité diocésain n'a pas voulu tout entreprendre à la fois. 11 s'agit, on se le rappelle, de « faire le pas suivant la jambe » ; aussi le comité s'est-il attelé à la besogne la plus urgente et, nous le verrons, peut-être la plus difficile : il a entrepris de constituer des unions professionnelles ou. comme nous dirions, des syndicats ouvriers. C'est d'ailleurs un principe essentiel chez tous les dirigeants du mouvement « de ne faire les choses que l'une après l'autre, d'assurer la vie et la prospérité d'une institution avant d'en créer une nouvelle ». Créer n'est à peu près rien, le difficile c'est de faire vivre et prospérer. Ils se défient de ce qui n'existe que sur le papier. Il leur faut des groupes agissants, grandissants; ceux-là seuls comptent à leurs yeux.

Pour savoir à quoi s'en tenir sur la puissance de vie de leurs groupements, ils choisissent des spécialistes

1. Cf. Primo saggio di inchieHa industrielle nella provineia di Bergarao, 1900.

qui reçoivent la mission d'inspecter bon nombre de ces œuvres, et, au cours des visites, examinent la comptabilité, recherchent ce qu'il pourrait y avoir de défectueux dans l'organisation et profitent de leur venue pour donner quelques bons conseils dictés par cette quotidiana esperienzaç^i'A?, prisent tant.

Enfin, chaque année, tantôt dans une commune, tantôt dans une autre, l'Union diocésaine tient une fête fédérale de toutes les associations et institutions catholiques de la région. Ce n'est pas là seulement une périodique occasion d'éloquents discours et de manifestations populaires; c'est, avant tout, une revue, exacte et minutieuse, de l'état du mouvement dans le diocèse et de ce qui a été réalisé dans les douze mois écoulés. C'est un examen de conscience des catholiques où leur président indique, avec une chrétienne franchise, ce qui a laissé à désirer aussi bien que les faits dignes d'éloges et les raisons d'espérer. La réalité vraie leur suffit, alors même qu'elle serait parfois un peu dure pour leur amour-propre.

Dans leur diocèse, comme partout ailleurs, il y a. en effet, des œuvres qui échouent ou qui végètent ; mais on ne se décourage pas pour un échec ; on recherche avec soin d'où vient l'insuccès: la cause découverte et la correction faite, on se remet à la besogne.

Le fait s'est produit, il y a peu de temps, pour la caisse centrale de réassurance contre la mortalité du bétail dont on a été obligé de modifier les statuts et l'organisation. Mais il est surtout notable pour les unions professionnelles qui, malgré bien des efforts, n'ont pas encore pris une grande extension. Dans son rapport de 1904, à la fête fédérale de Cologno al Serio, le professeur Rezzara disait :

Voilà trois ans qu'on travaille, qu'on fait des sacrifices

d'argent et de temps pour populariser les Unions professionnelles. Eh bien, la moisson récoltée jusqu'ici est passablement clairsemée, et la responsabilité des catholiques n'est pas diminuée par la faillite complète de la Chambre de travail socialiste... Le comité promoteur des Unions professionnelles ne se décourage pas, pourtant. Il entend reprendre tout de suite le travail ardu de l'organisation professionnelle des travailleurs, et ouvrir, le plus tôt possible, pour les inscrits, un office de placement et d'assistance légale. Cette forme moderne d'association et d'aide répond aux vrais besoins des classes sociales ; elle est recommandée, voulue par le Saint-Père. Les catholiques doivent la favoriser à tout prix, pour empêcher quelques classes organisées de lever le drapeau de la lutte contre toutes les autres. Il faut que toutes, ordonnées chrétiennement, aspirent et conspirent à maintenir et à renforcer l'harmonie sociale. Les Unions professionnelles que nous avons déjà, celles des fileuses, des cordonniers, des maçons, des cultivateurs en diverses paroisses, doivent servir de modèles et d'écoles pour celles qui vont naître.

Si les difficultés excitent l'ardeur de tels hommes, le triomphe, chose plus rare, n'endort pas leur activité. Une œuvre fondée et assurée de vivre, ils songent aussitôt à en créer une autre. Chaque année, autant que possible, doit être marquée au moins par une fondation nouvelle. Ainsi, la présidence annonçait — comme l'innovation de 1904 — la fondation d'une société coopérative pour la construction de « maisons populaires ». Cette société s'était constituée pour profiter des nombreux avantages accordés par la loi toute récente du 31 mai 1903 et par un règlement d'administration publique encore plus récent, puisqu'il est du 25 avril 1904 : les catholiques avaient établi leur société le 30 juin et acheté leur terrain deux mois seulement après la publication du document officiel. « Nous ne sommes, disait un de leurs chefs en cette langue imagée qu'ils

affectionnent, qu'au bas de l'échelle de l'apostolat social et chrétien; nous devons nous hâter d'en gravir les divers échelons. »

Quatre à cinq cents œuvres qui sont dues à un zèle inlassable ne peuvent être décrites en détail dans les limites de ce chapitre, mais on peut les classer d'après leur nature pour en faire un exposé succinct.

Nous parlerons d'abord d'un institut dont la création a considérablement aidé l'activité chrétienne des gens de Bergame et qui, si on compare le mouvement italien au mouvement catholique social en France ou en Belgique, constitue une très heureuse originalité. Cet institut, c'est une banque populaire : il Piccolo Credito Bergamasco ou le Petit Crédit Bergamasque.

Les catholiques italiens ont, en général, compris que la puissance de l'argent devait être mise au service des œuvres sociales et que le crédit était nécessaire aux associations pour se développer. De 1880 à 1904, ils ont fondé 59 banques catholiques; ces banques avaient alors un capital qui atteignait presque 4 millions et demi et des fonds de réserve qui dépassaient 1.600.000 francs.

Ce fut en 1890 que l'Union diocésaine des institutions sociales catholiques de Bergame s'inquiéta de venir, par le crédit, en aide à la petite propriété, à la petite industrie et au petit commerce. On mit aussitôt la question à l'étude. Le 1er juin 1891, on constituait, par acte notarié, la société anonyme et coopérative de crédit, à capital illimité, du Piccolo Credito Bergamasco. Les actions furent émises à 20 francs. La plupart des sociétés adhérentes à l'Union diocésaine, surtout les so-

ciétés ouvrières, souscrivirent et le 2 janvier 1892, la nouvelle banque ouvrait ses guichets ' . Elle avait alors 260 actionnaires qui possédaient 2.034 actions ; le capital versé était de 23.593 fr. 50.

C'était, il faut en convenir, d'assez modestes débuts pour une institution qui avait de larges visées. Voici comment les statuts exposent le but et quelques-unes des opérations de l'institution :

Étendre les bénéfices du crédit aux associations de secours mutuels, aux caisses rurales et aux sociétés coopératives, ainsi qu'aux propriétaires, commerçants, ouvriers, agriculteurs et travailleurs de tous genres ; les aider à faire fructifier leurs épargnes, leur montrer les avantages de la prévoyance et de la coopération, et spécialement concourir, par la mutualité, à la préservation et au développement de la petite propriété et de la petite industrie (art. 4).

La Banque accorde aux agriculteurs des prêts garantis validement et amortissables à fin de trimestre ou de semestre : elle escompte aux associés des valeurs de change, de banque, de mémoires de travail et des factures, quand on a reconnu la solvabilité du débiteur, des mandats des administrations publiques; elle fait aux membres des sociétés de secours mutuels de petits prêts allant de 20 à 100 francs, remboursables au mois ou à la semaine, pourvu que les emprunteurs aient obtenu la caution d'un autre membre de la société de secours mutuels ou d'un actionnaire de la Banque (art. 21).

Les fondateurs ne voulaient pas faire œuvre de spéculation, aussi prirent-ils certaines précautions pour empêcher tout accaparement de la part des gros capitalistes. Ils décidèrent notamment qu'un actionnaire ne pourrait posséder plus de 100 actions, c'est-à-dire ne pourrait avoir plus de 2.000 francs en capital-action.

1. Au point de vue chronologique, il Piccolo Credito Bergamasco est la septième des banques catholiques (Cf. Aanuario délie Banche cattoliche d'Italia (1003), p. 128).

De plus les hautes fonctions (membres du conseil d'administration, du conseil des syndics et du conseil des probiviri lurent déclarées gratuites. Le bénéfice net résultant du bilan annuel doit être ainsi distribué : 50 pour 100 aux actionnaires ; 20 pour 100 au fonds de réserve ; 5 pour 100 aux employés de la banque ; 5 pour 100 à un fonds de pension des employés; 5 pour 100 à un fonds pour secourir la vieillesse et l'invalidité en faveur des sociétés mutualistes ou coopératives qui seraient actionnaires de la banque et au prorata des actions primées par ces sociétés ; enfin 5 pour 100 aux clients de la banque. Restent 10 pour 100 mis à la disposition du conseil pour améliorer l'état moral et économique des classes pauvres. De plus, on décidait que le jour où la réserve aurait atteint la moitié du capital versé, et tant que cette réserve se maintiendrait dans ces proportions, on cesserait de prélever pour ce fonds les 20 pour 100 de bénéfices. Cette somme, devenue disponible, serait répartie ainsi qu'il suit : 50 pour 100 entre les actionnaires. 25 pour 100 entre les clients, 10 pour 100 à un fonds de pension pour les employés1, 5 pour 100 au fonds de vieillesse et d'invalidité des sociétés mutualistes et coopératives, actionnaires de la banque ; enfin 10 pour 100 à la disposition du conseil pour des œuvres. Ainsi donc, le tiers environ des bénéfices que ferait la banque était d'avance réservé à un but éminemment social et désintéressé.

Ce n'était point là, humainement, de quoi attirer les actionnaires. Ils vinrent cependant2 : ils n'étaient au

\. La banque s'est tout particulièrement souciée du sort de ses employés : le 13 juin 4903, le conseil d'administration a établi, en faveur du personnel de rétablissement, une caisse de prévoyance quelque peu différente du système de retraites usité en France et plus favorable aux intérest

■i. <.t. >. Ke/.zara, Il crédita popolare nella diocesi di Bcryarao no, !&)').

1er janvier 1893 que 260; quatre ans et demi plus tard, ils dépassaient 1.700 et, au 31 juillet 1904. ils étaient 2.207'.

Mais le Piccolo Credito ferait-il jamais des bénéfices? Des financiers auraient hésité à répondre par l'affirmative ; les « catholiques d'action » de Bergame n'eurent pas un instant de doute. Leur confiance et leur abnégation éclairée assurèrent le succès.

Prenons le bilan arrêté au 31 décembre 1903. A cette date, le capital versé était de 289.980 francs et la réserve de 119.103 francs, ce qui portait le patrimoine social à 400.083 francs. Soit au siège de la société, soit dans les six succursales établies dans la province, la banque avait reçu, dans le courant de l'exercice, pour plus de 7 millions de francs de dépôts; elle avait fait pour plus de 340.000 francs de bénéfices bruts et réparti un bénéfice net de 60.657 francs. Les actionnaires ont reçu 2 francs par action de 20 francs, c'est-à-dire ont touché un intérêt de 10 pou?* 100 : ils ont donc été largement récompensés d'avoir collaboré à une tentative généreuse. Une douzaine de mille francs ont été attribués aux fonds de réserve; on a ensuite, en plus de leurs traitements, distribué trois mille et quelques francs aux employés; pareille somme a été versée à leur caisse de prévoyance, puis aux sociétés mutualistes et coopératives qui sont actionnaires du Piccolo Credito, ainsi qu'aux clients de l'établissement: enfin, 6.000 francs ont été mis à la disposition du Conseil d'administration pour être employés dans un but social.

L'appui financier de cette banque a facilité les initiatives prises par les chrétiens bergamasques. C'est

I. En moyenne, chaque actionnaire possède de six à sept actions, c'est-à-dire a versé un capital de 120 à 140 francs: ce ne sont pas là de - gros capitalistes •.

2io QUELQUES ORGANISATIONS DE PROPAGANDE SOCIALE.

elle, en effet, qui, par ses subventions intelligentes, a aidé les débuts de beaucoup d'institutions. Le Piccolo Credito n'aurait-il à son actif d'autres services d'ordre social, qu'il aurait bien mérité des catholiques de ce pays : il leur a rendu possible l'organisation florissante de nombre d'œuvres dont, sans lui, ils n'auraient pu faire même un timide essai.

Œuvres agricoles et œuvres urbaines, tel est le double groupement dans lequel elles se répartissent. Mais, outre il Piccolo Credito, quelques œuvres échappent à cette classification : on les trouve aussi bien organisées et prospères à la campagne que dans les centres urbains.

Ce sont tout d'abord les œuvres de propagande, comités paroissiaux, cercles de jeunes gens, écoles du soir, réunions d'études sociales et d'apologétique : on en rencontre, et de très vivants et agissants, dans les villages aussi bien que dans les petites villes, et même dans les bourgs de la partie la plus montagneuse du diocèse.

Ce sont ensuite les sociétés mutualistes qui sont extrêmement développées dans tout le pays : elles atteignaient, au 31 juillet 1904, le nombre de 117 sociétés et elles comptaient plus de 8.000 membres.

Les mutualités se sont d'autant plus multipliées, que la loi italienne n'accorde la personnalité civile à aucune association autre que les sociétés de secours mutuels. C'est même une des raisons qui expliquent la lenteur du mouvement syndical ouvrier de l'autre côté des Alpes. Les catholiques de Bergame furent donc contraints d'adopter pour leurs groupements la seule forme possible. « Et, déclarait récemment M. Rezzara\

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