II. — Chez les Socialistes
I. Le gouvernement allemand et les propagandistes socialistes. — Difficultés pour les social-démocrates de se procurer des salles de réunion. — Boycottage contre boycottage. — « Casinos ouvriers. » — Réunions en plein air et sur la glace. — II. Taquineries et vexations. — Amendes et emprisonnements. — Les résultats des mesures coercitives. — Quelques chiffres probants. — III . Comment le parti socialiste allemand a-t-il su et pu assurer l'existence matérielle à ses nombreux propagandistes.
— Quelques exemples. — IV. La propagande parmi les femmes.
— V. Les origines de l'organisation actuelle. — Au congrès de Halle. — Les nécessités politiques influent sur le système d'organisation adopté par les socialistes allemands. — Quatre éléments : les •< personnes de confiance », le comité directeur, le congrès annuel et le Vorwùrts. — La désignation et le rôle des « personnes de confiance ». — VI. Comité directeur et commission du contrôle. — Les ressources financières du parti.
— VIL Dans le congrès annuel îvside la souveraineté socialiste. — Comment sont élus les délégués à ce congrès. — La fraction socialiste du Reichstag se soumet au contrôle du congrès du parti. — La •< soumission pour faction ». — VIII. L'organisation locale: les groupements des cercles socialistes dans chaque circonscription. — L'organisation régionale : respect d'une large autonomie. — Les avantages d'un tel système.
En Allemagne, le socialisme révolutionnaire a pris, en ces dernières années, un développement considé-
rable : après le Centre catholique, c'est le parti qui compte le plus grand nombre de députés au Parlement fédéral; avec le Centre, c'est assurément le parti qui mène, à travers le pays, la plus active propagande. Il pourra donc y avoir intérêt — et peut-être profit — à considérer comment les socialistes d'outre-Rhin ont su organiser cette propagande et grouper les forces populaires. Il y a là une leçon d'activité et de tactique qui peut ne pas être tout à fait inutile '.
De l'autre côté du Rhin, la propagande des idées qui ne plaisent pas à l'empereur ne se fait point sans difficultés.
Et d'abord, toutes les lois d'exception ne sont pas abrogées depuis bien longtemps. Dans ce pays où les catholiques forment au Parlement le parti le plus nombreux, le gouvernement impérial & maintenu jusqu'à ces derniers mois les dispositions législatives qui proscrivaient les Jésuites à titre individuel — et néanmoins,
i. Cetle leçon, on peut la recevoir, non sans agrément, en lisant le livre que M. Edgard Milhaud vient de consacrer à la Démocratie sociale allemande. Sans doute, le volume du professeur d'économie politique à l'Université de Genève, est de taille : il compte près de six cents pages, il y a peut-être un peu de flottement dans le plan suivi, mais il est d'uue lecture aisée et suggestive, .l'ajoute que cette étude e-t écrite consciencieusement et qu'elle a été préparée par un assez long séjour dans le pays même. L'auteur a consulté les principales sources; il a causé avec les chefs de mouvement et entendu, dans les meetings, les principaux propagandistes.
D'ailleurs, il a pu d'autant mieux pénétrer dans les groupes socialistes allemands que lui-même est socialiste. Il le déclare dès la seconde page de son Avant-propos : « A la lin de l'année I89G et pendant les premiers mois de 189", j'ai vécu, dit-il, à Leipzig, socialiste, parmi les ouvriers socialistes, fréquentant les mêmes établissements qu'eux, instruit par eux de tout ce qui pouvait m'aidera connaître le mouvement, les accompagnant aux réunions publiques, aux fêtes familiales, prenant part avec eux aux démonstrations populaires. » Cette déclaration, qui ouvre le livre, est une garantie de la loyauté de l'auteur: assurément, il a vu et il écrit en socialiste, mais il ne s'en cache point et il ne nous invite pas à l'oublier. A nous, de nous souvenir du point de vue spécial auquel s'est placé l'observateur et l'écrivain. Sous ces is, nous suivrons M. Kdgard Milhaud dans son exposé de l'action et de l'organisation des Collectivistes allemands.
à plusieurs reprises, le Reichstag avait voté l'abrogation de ces mesures ! De plus, les sujets de Guillaume II n'ont pas une complète liberté d'enseignement, et ces entraves gênent singulièrement le développement du catholicisme. Ce sont ces faits — et quelques autres du même genre — qu'il serait équitable de ne pas perdre de vue lorsque l'on parle des catholiques allemands. Certes, nous admirons leur zèle et leur activité : au milieu d'énormes difficultés, ils ont fait preuve d'une louable constance et d'un remarquable esprit politique, sachant sacrifier ce qui est secondaire à ce qui est essentiel. Mais cet hommage rendu à leur action, nous tenons à faire remarquer que celle-ci n'a pas encore conquis toutes les indispensables libertés : seulement les catholiques allemands mettent à profit les libertés qu'ils possèdent, et, en considérant celles qui leur manquent, ils ne se découragent point et ne crient pas au désastre définitif.
Jusqu'en 1900, les socialistes étaient encore plus gênés dans leur propagande que les catholiques. Depuis lors, la situation a changé, du moins en droit; mais, en fait, le gouvernement s'applique à entraver le plus qu'il peut l'action des Bebel, des Vollmar et de leurs fidèles.
Les fonctionnaires s'efforcent surtout d'enlever aux révolutionnaires la possibilité de tenir des meetings. Pour atteindre ce but, le moyen le plus simple consiste à les exclure des salles dans lesquelles on peut organiser une réunion. « Les autorités, écrit M. Edgard Milhaud, exercent une pression sur les restaurateurs pour les empêcher de louer leurs salles aux socialistes. Dans les villes de garnison, le procédé employé consiste à interdire aux militaires les établissements que fréquentent les socialistes : c'est le boycottage militaire. Pour retenir leur clientèle, quelques restaura-
teurs, en Saxe, sont allés jusqu'à suspendre à la porte de leurs maisons des écriteaux portant ces mots : Entrée interdite aux socialistes notoires. » A leur tour, les socialistes se servent de cette arme du boycottage. « Ils font savoir à l'hôte qui refuse sa salle que les camarades n'iront plus consommer chez lui tant qu'elle ne sera pas à leur disposition. Lorsque la population ouvrière est bien organisée, bien disciplinée, le boycottage réussit. Les socialistes n'avaient, à Berlin, qu'une salle un peu grande où ils pussent tenir leurs réunions publiques : par un boycottage bien conduit, ils ont conquis toutes celles dont ils avaient besoin. Une commission a été instituée, la Commission des locaux, qui signale, dans le Vorwàrts, les restaurateurs qui capitulent, et, par des feuilles volantes répandues dans les masses, font connaître les établissements de Berlin et des environs que l'on doit fréquenter. »
Cette difficulté de se procurer des locaux avait donné l'idée à quelques militants de demander que le parti fit des avances pour construire des salles. Mais on n'a pas cru devoir s'engager dans cette voie. « Dans les villes où des membres du parti possèdent des restaurants, les groupes socialistes utilisent les salles de réunion de ces maisons; mais il n'y en a qu'un bien petit nombre qui puissent contenir plus de trois à quatre cents personnes. Dans certaines locali-
. les camarades se sont arrangés pour acheter ou construire des établissements avec salles de conférences : ils ont fondé des casinos ouvriers. Mais, même alors, le problème n'est pas définitivement résolu. Lorsque les autorités sont mécontentes de ces casinos, elles font naître mille difficultés. A Neuwied, l'établissement fut fermé parce qu'on y débitait de la bière ; il a pu être ouvert à la condition expresse de renoncer à
cette vente : on lui accordait le droit d'exister, mais on lui otait son principal moyen d'existence. »
A la campagne, dans les pays où ils sont encore peu nombreux, les socialistes n'ont ni restaurants du parti, ni casinos ouvriers, et difficilement ils obtiennent un local pour tenir leurs réunions. Mais les militants révolutionnaires ne se découragent pas pour si peu; ils se réunissent en plein air et parlent dans les champs. Un agitateur de l'Allemagne du Nord disait à un congrès : « Il nous est arrivé, à mes amis et à moi. lorsqu'on nous refusait les salles, de tenir des réunions en marchant, même sur la glace. » Souvent, on organise des excursions de propagande ; le programme comporte alors une conférence que l'on fait où l'on peut.
Une fois en possession de leur salle de réunion, les « Social-démocrates » ne sont pas toujours au bout de leurs difficultés. Ici nous laissons la parole à l'écrivain socialiste : « La réunion est-elle autorisée, elle n'a pas lieu, dit-il, sauf dans quelques Etats du Sud, sans qu'un ou deux fonctionnaires de la police en uniforme, prennent place auprès de l'orateur, sténographiant ses paroles. Ils essayent de l'empêcher de parler. « La salle est trop froide », dira tel fonctionnaire de police ; « si on ne la chauffe pas, je dissous la réunion » ; et il n'est pas toujours aisé de chauffer la salle. — Voici un autre exemple, pris dans le royaume de Saxe, « le pays classique de la police », comme on dit en Allemagne. Les jeunes ouvriers, les apprentis n'ont pas le droit d'assister aux réunions publiques : « Je vois un apprenti », dit le fonctionnaire. Le prési-
ACTIYITÉS SOCIALES. 17
dent demande : « Y a-t-il des apprentis dans la salle? » Personne ne répond. Le président continue : « S'il y « a des apprentis, je les prie de sortir. » Personne ne sort. Le fonctionnaire reprend : « Je vois un apprenti. « — Je vous en prie, montrez-le-nous, je le ferai sortir. « lui dit le président. — Je vois un apprenti, répète le « fonctionnaire, je dissous la réunion. » On se retire, mais la salle est exaspérée.
Très souvent, un des orateurs du meeting est poursuivi pour telle ou telle de ses paroles jugées offensantes à l'égard du gouvernement. Très souvent également, il est condamné à la prison ou tout au moins à l'amende. Tous les ans, le comité directeur du parti socialiste consigne, dans son rapport au congrès, le nombre des années d'emprisonnement (en excluant les mois de prison préventive) et le chiffre des amendes auxquelles ont été condamnés les propagandistes : ainsi, en 1902, il y a eu de ce chef, comme condamnations prononcées, trois ans de réclusion, quarantehuit ans d'emprisonnement et vingt-deux mille francs d'amende.
M. Edgard Milhaud estime que ces mesures coercitives, si désagréables qu'elles soient pour les individualités du parti, contribuent, en réalité, à la diffusion des doctrines. A ce propos, il rappelle deux chiffres significatifs : Tannée où fut promulguée la loi des socialistes, en 1878, il y avait en Allemagne 437.158 voix socialistes. Après douze années de régime d'exception, en 1890, le parti obtenait 1.427.298 voix. Ce chiffre est aujourd'hui de beaucoup dépassé. « Les socialistes, déclare notre auteur, s'accordent à reconnaître que les autorités de police, par leurs interdictions de réunions publiques, leurs dissolutions de sociétés, leurs saisies de feuilles volantes, obtiennent le résultat inverse du résultat cherché. Ces mesures de répression éveillent
l'attention des masses. On s'enquiert des raisons : « Qu'est-ce donc que cet homme qui devait parler? « Que devait-il nous dire ? Qu'y avait-il dans ces feuilles « volantes ? Les gens qui les portaient n'avaient pas si « mauvaise figure qu'on raconte. » On cause, on interroge, et le but se trouve atteint. » Les faits semblent donner raison à cette opinion : le socialisme allemand suit une marche ascendante, et la tactique du gouvernement impérial ne paraît pas avoir produit les effets que celui-ci en attendait.
La propagande des social-démocrates est puissante parce que le parti a su confier cette œuvre à des hommes actifs dont il a eu soin d'assurer la vie matérielle et la complète indépendance à l'égard des influences adverses.
Sur ce sujet, l'ouvrage de M. Edgard Milhaud nous donne des détails fort instructifs : « Les socialistes allemands, dit le professeur genevois, ont su faire de leur parti un parti riche. Ils ont assuré les conditions matérielles de leur agitation en organisant leurs finances. Les adhérents paient des cotisations; une partie sert à couvrir les dépenses locales, une autre partie est consacrée à la propagande dans la province ; le reste est envoyé au Comité directeur. Grâce à ces contributions, grâce aussi aux bénéfices qu'il retire de certains de ses journaux et de diverses publications, le parti peut garantir des moyens d'existence à ceux qui travaillent pour lui. On sait qu'en Allemagne les députés au lieichstag ne reçoivent pas d'indemnité de l'Etat: le parti en accorde une à ses élus; à ceux du moins qui ne remplissent pas d'autres fonctions rétri-
buées. Dans les landtags, les élus reçoivent de l'État une indemnité parlementaire. Ce sont alors les élus qui remettent au parti, à l'organisation du pays, une portion de leur traitement. Les écrivains du parti reçoivent des honoraires pour leurs travaux. On donne aux orateurs que Ion envoie dans le pays des indemnités de séjour. On entretient dans certaines localités tels organisateurs et propagandistes dont la présence est jugée nécessaire.
« On expédie des fonds à des circonscriptions où le parti est faible encore. Les journaux qui se trouvent dans un embarras momentané reçoivent des subsides. Une feuille socialiste doit-elle fournir une caution élevée, le parti avance la somme. Un rédacteur est-il poursuivi pour délit de presse : si le journal n'est pas assez riche, le parti prend à sa charge les frais de justice ; s'il y a condamnation, il pourvoit aux besoins du camarade et de sa famille pendant la durée de la détention. Un ouvrier est-il congédié pour son activité politique, le parti lui vient en aide ; parfois, il lui fournit la somme nécessaire pour acheter un petit fonds de commerce qui lui permettra de vivre tout en s'occupant des affaires du parti. » On comprend qu'avec une telle organisation et un emploi si intelligent des ressources financières, le socialisme allemand ait fait de rapides et énormes conquêtes : à son service, il a un personnel, nombreux, dévoué, ardent — et dont c'est le métier d'être propagandiste, ou comme l'on dit là-bas, agitateur.
De ces agitateurs, il y en a aujourd'hui dans la plupart des localités ; le dimanche, ou dans la soirée en semaine, ils font des tournées, et c'est grâce à eux, grâce à leur parole et aux brochures qu'ils distribuent, que l'idée socialiste recrute chaque jour de nouveaux adhérents. 11 y a là, nous tenons à le répéter, une leçon
pour tous ceux qui rêvent de conquérir à leurs convictions les masses populaires.
La propagande dont nous venons de parler n'existe qu'auprès des hommes; mais les « social-démocrates » s'efforcent de gagner à leurs idées l'élément féminin, surtout l'élément féminin ouvrier.
Cette propagande présente de particulières difficultés. La législation allemande interdit aux femmes d'assister à des réunions politiques ou d'adhérer à des associations ayant ce caractère. « Aussitôt que la police considère comme politique une société de femmes ou une société comprenant des femmes, celle-ci prononce la dissolution : il ne peut donc être question d'organiser politiquement sur toute l'étendue du territoire les ouvrières socialistes. »
On tourne la difficulté en les groupant dans des sociétés non politiques, à l'intérieur desquelles on aura, à défaut des avantages de l'action politique, ceux de la cohésion. « Cette cohésion, on l'a cherchée dans les sociétés ayant les objets les plus divers. Une Caisse de secours en cas de maladie et pour les inhumations a été, pendant un certain temps, le point de ralliement désiré. La société publiait et adressait à ses membres un journal, la Citoyenne. Ce journal fut interdit. Des sociétés d'éducation pour les femmes ont rempli le même rôle, et le remplissent encore assez souvent : mais leur existence est très précaire. Lorsque eut pris fin le régime d'exception, en 1890. la plupart des syndicats modifièrent leurs statuts de façon à pouvoir recevoir des femmes parmi leurs membres : depuis,
c'est essentiellement dans les syndicats que l'on s'est efforcé de grouper les femmes. »
Afin de développer le mouvement socialiste féminin, on avait créé en 1889 des « commissions de propagande parmi les femmes ». Mais, en 1895, ces commissions, ayant été considérées comme des sociétés politiques, lurent obligées de se dissoudre. On dut alors adopter le système des personnes de confiance qui était en vigueur pour la propagande masculine et que nous aurons l'occasion d'étudier en exposant l'organisation de la « Social-Démocratie » allemande. Désormais ce sont des « femmes de confiance » qui convoquent les réunions destinées aux ouvrières, qui veillent à la distribution parmi celles-ci de brochures et de tracts, bref qui, dans chaque ville ou localité, dirigent la propagande socialiste auprès de la population féminine. Cette propagande en est encore à ses débuts; elle ne semble pas avoir donné de très grands résultats : d'instinct, la mère et l'épouse sentent dans le collectivisme l'ennemi de la famille, et, quelles que soient leurs idées sociales, elles demeurent attachées à l'institution familiale.
Le parti socialiste allemand possède une organisation à la fois souple et puissante.
Cette organisation remonte, sauf quelques modifications récentes, au congrès de Halle de 1890. On se préoccupa surtout alors d'éviter que ce groupement pût tomber sous le coup des lois des divers Etats interdisant les coalitions de sociétés politiques.
La difficulté était grande de maintenir en rapport les unes avec les autres toutes les associations de la
« Social-démocratie », répandues à travers l'Empire, sans constituer cependant une de ces fédérations si sévèrement prohibées par le gouvernement. On parvint à triompher de l'obstacle en instituant ce que l'on a appelé les personnes de confiance. Dans son étude sur la Démocratie socialiste allemande. M. Edgard Milhaud montre très clairement le fonctionnement de cette organisation, en apparence compliquée : « Dans ce système, dit-il, les adhérents des diverses localités sont reliés à l'organisme central du parti par l'intermédiaire d'individus élus par eux dans les réunions publiques, et qui sont leurs personnes de confiance auprès de l'organisme central, comme elles sont les agents de ce dernier auprès d'eux. Ce système n'empêche nullement l'organisation des adhérents en groupes politiques locaux : ces groupes politiques locaux sont seulement considérés comme ne faisant pas partie intégrante de l'organisation générale du parti. Entre les groupes et les personnes de confiance doit toujours se trouver l'intermédiaire de la réunion publique, intermédiaire qui opère, aux yeux de la loi, la solution de continuité entre les groupes locaux et la commission centrale. » On prend des précautions très minutieuses et parfois fort rigoureuses pour que la réunion publique, au cours de laquelle on élit la « personne de confiance », ne constitue pas. dans la réalité, une solution de continuité.
Outre les personnes de confiance, l'organisation socialiste allemande, établie au congrès de Halle, comprit les éléments suivants :
Un congrès annuel, composé de délégués élus, comme les personnes de confiance et pour la même raison, en réunion publique;
Un comité directeur du parti, dont les membres sont élus par le congrès annuel ;
296 QUELQUES ORGANISATIONS DE PROPAGANDE SOCIALE. Enfin un journal central, le Vorwârts.
Au mois de décembre 1899, une loi d'empire supprima toute interdiction relativement aux coalitions politiques. Aussi l'organisation des social-démocrates aurait-elle pu être alors profondément modifiée. Certains eussent désiré qu'entre les groupes et l'organisme central, l'intermédiaire de la réunion publique disparût : le parti socialiste aurait eu une organisation fermée. « Les partisans de cette transformation faisaient valoir que le parti y eût gagné au double point de vue de la cohésion et de la puissance financière. La nécessité d'être membre de l'association, membre d'un groupement socialiste, — c'est-à-dire de payer une cotisation, — pour avoir voix délibérative dans le parti, pour exercer les droits de citoyen socialiste, eût considérablement accru, selon eux, le nombre des membres des groupes et par suite les ressources du parti. »
Ce ne fut pas cependant la solution qui prévalut.
Elle avait, en elîet, l'inconvénient d'exclure de l'organisation officielle un assez grand nombre de personnes auxquelles la loi interdit d'adhérer à des organisations politiques : ainsi, si ce système avait été adopté, les femmes et les ouvriers de l'Etat eussent été dans l'impossibilité de faire partie de l'association. « En organisant le parti sur le type d'une association fermée, on en eût écarté certains de ses adhérents, on eût fait d'eux, malgré leur meilleur vouloir, malgré leurs convictions, malgré leurs sacrifices et leurs efforts, des adhérents de second rang. Au congrès de Mayence, les femmes surtout firent valoir cet ordre de considérations, déclarant que puisqu'elles avaient, dans le parti, les mêmes devoirs que les hommes, elles devaient avoir les mêmes droits. Puisque, dans plu-
sieurs États de l'Empire, la réunion était seule accessible aux femmes, c'était elle et non le groupe politique qui devait servir de base à l'organisation du parti. 11 fallait s'en tenir au système des personnes de confiance élues dans des réunions publiques, parce que ce système seul était en accord avec les principes d'égalité inscrits dans le programme du parti. » On admit toutefois un tempérament : on décida que, si les circonstances le permettaient, la personne de confiance pourrait être désignée par les groupes organisés et non plus en une réunion publique organisée dans ce but. En fait, les personnes de confiance ont continué à être presque toujours désignées par les réunions.
Il peut sembler bizarre que les agents * d'un parti aussi militant que le parti social-démocrate soient élus au cours d'un meeting public. Mais de grandes précautions sont prises afin d'éviter tout choix malencontreux, et surtout afin d'interdire l'entrée aux non-socialistes.
Les élections pour la désignation des personnes de confiance ont lieu tous les ans et les électeurs peuvent, s'ils le veulent, choisir des femmes. En même temps que les personnes de confiance, sont élus des reviseurs de comptes, chargés de contrôler la gestion des affaires. A l'expiration de ses pouvoirs, la personne de confiance rend compte, en réunion publique, de son mandat, et les reviseurs exposent le résultat de leur contrôle.
1. Le rôle des • personnes de confiance » est de recevoir les avis du comité directeur, d'organiser la propagande et l'action dans la mesure où elles relèvent de lui, et d'autre part de l'instruire de l'état du mouvement darjs les diverses localités et de lui faire parvenir les fonds réunis par les camarades. Ce sont donc des agents fort actifs du parti socialiste.
A la tête du parti socialiste, se trouve, avons-nous dit. le comité directeur, composé des membres élus par le congrès annuel et surveillés par un autre comité, la commission de contrôle1, comprenant neuf membres qui sont également désignés par le congrès.
Le comité directeur détient vraiment le pouvoir exécutif dans le parti de la social-démocratie : « Le comité directeur, dans l'ensemble de la démocratie socialiste, est l'organe de la centralisation et de l'unité. C'est par lui que sont rendus possibles les actions d'ensemble, les grands mouvements d'agitation, de protestation, qui vont d'une extrémité du territoire à l'autre, éveillant l'attention des masses indifférentes, remuant l'opinion publique. C'est par lui, par les tournées de propagande qu'il organise, par les brochures, par les feuilles volantes qu'il envoie aux personnes de confiance et que les personnes de confiance répandent, qu'au-dessus de toutes les considérations d'ordre local ou provincial les principes communs sont maintenus. C'est par lui qu'au point de vue financier un nivellement se fait entre les diverses parties de la démocratie socialiste, les fonds centra-
1. La commission de contrôle se réunit une fois au moins tous les trimestres: elle inspecte l'état delà caisse et l'état des livres du comité directeur; elle examine les comptes du Vorwiirts et de la librairie du parti.
Les membres de la commission de contrôle, qui n'habitent pas nécessairement la ville où réside le comité directeur, reçoivent des indemnités pour leur déplacement.
Les membres du comité directeur, qui se réunissent au moins deux fois par semaine, sont de véritables fonctionnaires qui reçoivent un traitement .31-2 fr. 50 par "mois pour chacun des deux secrétaires, 187 fr. 5o pour le trésorier et ù-2 fr. ">0 pour les deux présidents).
lises par lui, qui émanent principalement des villes et des régions où le parti a le plus de force, étant affectés principalement à la propagande dans les régions où il est le plus faible. »
Les ressources du comité directeur sont relativement élevées : en 1902, elles ont atteint le chiffre de 423.000 francs. Elles proviennent soit des contributions versées par les adhérents, soit des bénéfices réalisés par le Vorwârts. Ce journal est la propriété du parti : le chiffre de ses bénéfices dépasse, bon an mal an. 74.000 francs.
Mais, si. chez les socialistes allemands, le comité directeur détient le pouvoir exécutif, il doit toutefois s'incliner devant les décisions du congrès annuel qui est la représentation suprême du parti : c'est en cette assemblée que réside vraiment la souveraineté collectiviste. Le congrès se réunit tous les ans. tantôt dans une ville, tantôt dans une autre.
Il est intéressant d'examiner comment sont nommés les délégués qui, durant quelques jours, décideront en maîtres absolus. « C'est la circonscription électorale pour le Reichstag qui sert de base à la détermination du nombre des délégués pouvant être envoyés au congrès: le maximum pour chaque circonscription est, dans la règle, de trois délégués. C'est le plus souvent dans les réunions publiques du parti que sont élus les délégués au congrès. Mais, afin que ces réunions ne réservent pas de surprises, un travail préparatoire est fait, qui est rendu possible par les liens existants entre les camarades. »
M. Edgard Milhaud expose comment les choses se
passent dans le royaume de Saxe ; nous reproduisons son récit, d'autant qu'à quelques détails près, on procède de manière analogue dans les autres parties de l'empire allemand. « Un comité d'agitateurs qui se trouve à la tête de l'organisation locale du parti, raconte l'auteur de la Démocratie socialiste allemande, invite les camarades, quelques semaines avant la réunion, à se concerter pour savoir qui doit être élu comme délégué, et à lui donner connaissance du résultat de leurs conférences. Parfois, en même temps qu'il fait cette communication, il propose certains noms, que les camarades sont libres d'écarter. Le jour de la réunion venu, un membre du comité d'agitation fait connaître à l'assemblée les noms qui ont été proposés, et lui demande si elle veut faire d'autres propositions; la plupart du temps, elle ne met en avant aucune nouvelle candidature. On fait alors circuler des bulletins de vote, tous les assistants, les femmes aussi bien que les hommes, inscrivent, suivant le cas, le nom d'un, de deux ou de trois candidats. Afin que les personnes qui n'appartiennent pas au parti n'assistent pas à ces réunions, on annonce celles-ci non par voie d'affiches, comme les autres réunions, mais par le moyen du journal du parti, que ne lisent en général que les socialistes. D'ailleurs, dans certaines villes, telles que Leipzig, toute personne qui veut entrer dans la salle de réunions doit « se légitimer », c'est-à-dire montrer sa carte de membre de groupe ou une carte délivrée par les personnes de confiance. »
Le congrès annuel est véritablement souverain : il tranche tout conflit, toute controverse, surgissant entre socialistes.
Il exerce son contrôle sur la politique suivie par les députés socialistes au Reichstag : ceux-ci doivent lui rendre compte de leur mandat, car, en même temps
que mandataires des électeurs de leur circonscription, les députés social-démocrates sont considérés et se considèrent comme mandataires du parti. L'unité de vote des élus est la règle pour toutes les questions de principe : « La fraction socialiste du Reichstag allemand, déclarait Liebknecht, émet en général et dans la règle sur toute question les mêmes votes. Pour les questions de principe, il y a toujours unanimité, et s'il arrivait qu'un membre eût des scrupules, il ne voterait pas. Dans les questions pratiques et de tactique, on évite autant que possible qu'il y ait des votes différents. Mais cela peut se faire : c'est ce qui est arrivé, par exemple, il y a douze ou quatorze ans, dans la question de la subvention des bateaux à vapeur; la fraction se divisa parce que les uns disaient que c'était une mesure en faveur de la politique coloniale que nous condamnons, et les autres, que c'était une mesure en faveur du commerce qui doit être assisté. » Quoi qu'il en soit, tous les ans le groupe socialiste du Reichstag présente un rapport au congrès qui se prononce sur l'attitude des parlementaires et, au besoin, leur intime la tactique à suivre. »
Le congrès se prononce également sur tout ce qui touche à la presse socialiste, et en particulier sur ce qui a trait à la rédaction du Vorwarts.
Enfin, l'assemblée souveraine discute toutes les questions qui sont soumises à son autorité et ces questions sont souvent des plus délicates et des plus irritantes. Sur chaque point le comité directeur charge un rapporteur de se faire entendre ; parfois le congrès adjoint à celui-ci un contre-rapporteur, avec mission d'exposer l'opinion adverse. « Sur les diverses questions, l'opinion de la majorité est fixée dans des résolutions qui sont la règle à laquelle doivent pratiquement se conformer les membres du parti, jusqu'à ce
que, par suite de la discussion, l'opinion générale se soit peut-être modifiée. C'est dans cette soumission, pour l'action, à la volonté de la majorité, que consiste la discipline. » Cette conclusion de M. Edgard Milhaud est faite sur un ton quelque peu triomphant : mais, il faut bien le reconnaître, malgré les divisions de doctrines et de personnes qui actuellement déchirent le parti socialiste allemand, celui-ci trouve dans ses congrès annuels le moyen de maintenir son unité d'action et sa force d'expansion.
On vient de voir, dans ses grandes lignes, l'organisation générale de la Social-Démocratie. Mais, dans la plupart des régions, à côté de l'organisation centrale, il existe des organisations locales.
En général, l'organisation locale réunit les groupes socialistes d'une même circonscription électorale, car la circonscription du Reichstag est l'unité administrative du parti. Pour être membre d'un cercle politique, il faut payer, outre un droit d'entrée, qui est généralement de 20 pfennigs (25 centimes), une cotisation mensuelle qui est aussi, généralement, de 20 pfennigs. Le paiement de la cotisation, attesté par un timbre apposé sur le cahier du membre, doit s'effectuer, sous peine d'exclusion, et sauf le cas de maladie ou de chômage, avec une parfaite régularité. Tous les ans, un congrès réunit les délégués de ces groupes qui sont, avant tout, des centres d'activité et de propagande révolutionnaires.
Au-dessus du groupement par circonscription électorale, mais au-dessous de l'organisation générale du parti, il y a un groupement par régions politiques,
correspondantes aux divers Etats dont la fédération constitue l'empire allemand. Indépendamment du parti démocrate socialiste d'Allemagne, il existe actuellement un parti démocrate socialiste de Bavière, un parti démocrate socialiste de Wurtemberg, un parti démocrate socialiste du grand-duché de Bade. etc. Et chacun de ces partis a son congrès, comme le parti général. Ce congrès s'occupe des questions qui intéressent spécialement le pays; il fixe le programme du parti aux élections pour le parlement du pays ; il se prononce sur l'attitude des députés socialistes à ce Landtag ; il nomme un comité directeur et désigne généralement les candidats aux élections pour le Reichstag et pour les divers corps élus.
Telle est. dans son ensemble, la constitution du parti socialiste allemand. Comme on a pu le constater. en cet exposé, les social-démocrates ont su concilier les avantages essentiels de la centralisation avec les justes désirs des décentralisateurs : chaque région s'organise et s'administre en toute liberté, mais l'action, la propagande et la tactique générales sont déterminées par une assemblée souveraine qui se réunit tous les ans et dans laquelle sont représentés tous les éléments actifs du parti. On comprend que les « camarades » tiennent à leur organisation et que les révisionnistes ne réunissent qu'une faible minorité de mécontents.